Louis

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Partis à la recherche du père et de l’époux réclamant leur présence, la mère, le fils et le chat prennent la route vers le Nord. Louis raconte les rencontres, la dégradation de la situation, le meurtre de sa mère. Seul, fugitif, il n’aura bientôt plus affaire qu’à lui-même, face à un paysage unique : un désert de mots.

C’est ainsi, aujourd’hui et pour toujours, me dis-je à voix haute au saut du lit. Il y avait des pères et des mères, il n’y en a plus, c’est fini.

J’ouvris la porte-fenêtre ; il était tôt, le jour se levait à peine, rosissait les montagnes basses au loin, quand, devant, proches à les toucher, les cyprès s’érigeaient contre un ciel idéalement plat, sombres volutes jaunies de pollen semblant autant s’y sertir que s’y découper, ornements tarabiscotés, baroques, et dont la gratuité faisait ressortir l’illusoire profondeur de celui-ci. D’ailleurs, me disais-je, qu’est donc le ciel, sinon cette toile immuable à la surface de laquelle s’inscrit un instant la vanité des événements ?

L’image, plaisante, dotait d’un vernis de classicisme une aporie des plus banales et me faisait valoir plus que je ne valais, ce que j’avais très souvent tenté de faire sans jamais y parvenir, avant de parvenir à cette conclusion que la solitude était mon lot et mourir seul mon destin. Le mien parmi tous ceux de tous les autres... C’est amusant : on veut même posséder cela qui vous possède.

L’air embaumait ; cet air vif d’un début de saison, porteur de toutes les promesses, rougeoyant déjà d’un embrasement contigu où tout serait calciné, sacrifié en deux semaines au plus à cet instant perdu aussitôt qu’atteint, à ce modèle inaccessible d’un renouveau à peine ébauché qu’abattu.

Mais qu’est-ce que tu te racontes, me dis-je, dégrisé soudain. Reprends tes esprits et ne te laisse pas aller à la "beauté du monde", tu sais trop ce qu’elle cache : épines et poison ; tu n’es pas venu admirer ce paysage que tu connais de toujours et sur le bout des doigts, ni te reposer de tes fatigues de citadin tertiaire mais rendre un service à ta mère et par-là même, à toi. Donc, fais-moi le plaisir de laisser tomber ces fadaises. Échanger une vieille douleur sûre contre un ravissement fugitif, perdrais-tu la tête ?

Du même auteur en ebook : "Couleur locale", "Cantine".

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Publié le : vendredi 8 mai 2015
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EAN13 : 9782368451793
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© Mehmet Lapoul, 2015.

 

Édition des versions numériques : IS Edition, Marseille.

www.is-edition.com

 

ISBN (eBooks) : 978-2-36845-179-3

 

Couverture : Mehmet Lapoul

 

« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite (Loi du 11 mars 1957, alinéa 1er de l’article 40. Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. La loi du 11 mars 1957 n’autorise, au terme des alinéas 2 et 3 de l’article 41, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective d’une part, et d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustrations. »

Dans les moments où le système psychique fait défaut, l’organisme commence à penser.

Sándor Ferenczi

1. C’est ainsi, aujourd’hui et pour toujours

— C’est ainsi, aujourd’hui et pour toujours, me dis-je à voix haute au saut du lit. Il y avait des pères et des mères, il n’y en a plus, c’est fini.

 

J’ouvris la porte-fenêtre ; il était tôt, le jour se levait à peine, rosissait les montagnes basses au loin, quand, devant, proches à les toucher, les cyprès s’érigeaient contre un ciel idéalement plat, sombres volutes jaunies de pollen semblant autant s’y sertir que s’y découper, ornements tarabiscotés baroques et dont la gratuité faisait ressortir l’illusoire profondeur de celui-ci. « D’ailleurs, me disais-je, qu’est donc le ciel, sinon cette toile immuable à la surface de laquelle s’inscrit un instant la vanité des événements ? » L’image, plaisante, dotait d’un vernis de classicisme une aporie des plus banales et me faisait valoir plus que je ne valais, ce que j’avais très souvent tenté de faire sans jamais y parvenir, avant de parvenir à cette conclusion que la solitude était mon lot et mourir seul mon destin. Le mien parmi tous ceux de tous les autres… C’est amusant : on veut même posséder cela qui vous possède.

 

L’air embaumait ; cet air vif d’un début de saison, porteur de toutes les promesses, rougeoyant déjà d’un embrasement contigu où tout serait calciné, sacrifié en deux semaines au plus à cet instant perdu aussitôt qu’atteint, à ce modèle inaccessible d’un renouveau à peine ébauché qu’abattu.

« Mais qu’est-ce que tu te racontes, me dis-je, dégrisé soudain. Reprends tes esprits et ne te laisse pas aller à la "beauté du monde", tu sais trop ce qu’elle cache : épines et poison ; tu n’es pas venu admirer ce paysage que tu connais de toujours et sur le bout des doigts, ni te reposer de tes fatigues de citadin tertiaire, mais rendre un service à ta mère et par-là même, à toi. Donc, fais-moi le plaisir de laisser tomber ces fadaises. Échanger une vieille douleur sûre contre un ravissement fugitif, perdrais-tu la tête ? »

 

J’étais arrivé à bon port tant bien que mal, après trois jours d’un voyage pénible, chaotique, et le contraste m’émerveillait. L’approche de l’été ne laissait d’ailleurs jamais de me surprendre ; mais il n’était pas question de se laisser aller à folâtrer dans l’ineffable : nous devions, ma mère et moi, visiter mon père à quelques trois mille kilomètres de là, dans le Nord, malade et cloîtré dans un centre médical en altitude où il se remettait d’une intervention aux poumons. Il n’allait pas très fort pour le peu qu’on en sût, et c’est pour cette raison sans doute qu’il avait pris la plume peu de temps avant l’opération, comme s’il avait longuement hésité, comme s’il avait balancé jusqu’à la dernière levée avant d’oser interrompre une si longue absence. Ma mère et moi avions eu droit au même message, à peu de chose près :

 

« Mon bien cher fils », écrivait-il après les salutations d’usage, s’inquiétant de savoir comment nous allions et toutes ces sortes de choses de peu de poids, « nous nous serons si peu connus que c’est pitié de ne pas savoir à ce point qui est le fils et qui est son père, ne crois-tu pas ? » Et il poursuivait dans cet esprit spécieux pendant plus d’une page avant d’en venir à contrition, à sa manière, puis d’aborder sa requête. « Mais je ne ferai à ce sujet de reproche à personne, ayant passé l’âge de voir en autrui la raison de mes maux et las de la rechercher en moi-même. […] Reste que nous n’aurons pas su surmonter des oppositions inévitables entre proches, ni plus ni moins terribles que toutes celles rencontrées par les membres de cet accident de terrain qu’est toute famille à mes yeux. […] La situation dans laquelle je me trouve à présent accentue à mes yeux la pénibilité de cet échec relatif. […] Mais de tout ceci tu concluras peut-être, peut-être un peu rapidement (on pourrait tenter d’autres lectures, aboutir à d’autres conclusions), que ce serait par faiblesse que je m’emploierais à vous retrouver, par pur égoïsme, ou par peur ? Peut-être, en effet, mais pas uniquement, ayant eu largement le temps de faire mes comptes et de me préparer à la fin, en échappant ainsi aux efforts des praticiens du cru dont je ne saurais dire assez de bien tant ils sont dévoués à la cause de leurs patients. […] Ceci étant, et quoique je prenne volontiers à mon compte la responsabilité de notre éloignement (comment pourrais-je m’y soustraire ?), n’est-il pas temps de renouer des liens que je me suis imprudemment employé à défaire en les croyant caduques, et votre visite (l’ultime ?), ne serait-elle pas l’occasion d’une réconciliation possible, la remise en jeu inespérée de ce qui fait que nous sommes les uns et les autres, les uns pour les autres, par-delà les dissensions (…). »

 

Etc., etc., et tout le reste du même tonneau… C’était comme à son habitude et de bout en bout la même prose éloquente, vertueuse, factice, complaisante, verbeuse et volubile, donnant et reprenant dans le même mouvement ce qu’il venait d’accorder, dominatrice et sans égards. Ce style filandreux alambiqué ne laissait pas de me déplaire, tant et si bien que je sentais les poils sur mes bras se hérisser ligne après ligne. Je parcourus rapidement les feuillets écrits recto verso et pris acte de ce qu’il réclamait : ma présence et celle de son épouse, sa femme, ma mère, pour l’assister dans son malheur et dans la fin. Était-il resté tout seul et ne supportait-il plus de l’être, face au danger ? Mais fallait-il vraiment que je me préoccupe de lui, qui ne s’était jamais soucié de moi ? Je réagis assez mal à cette lecture. Je chiffonnai la feuille et jetai la boulette au panier d’un coup, d’un seul, ce qui m’arrivait rarement, puis, presque dans le même élan me levai, la récupérai et la défroissai en la tenant à plat d’une main tout en la lissant de l’autre dans le but d’examiner de plus près cette écriture à laquelle je n’avais peut-être pas suffisamment prêté attention dans mon agacement. Oui, c’étaient bien les mêmes pattes de mouches qu’autrefois, plus ou moins ; un peu plus courbées peut-être, mais au fond bien les mêmes. Il n’y avait pas à douter que ce fût lui qui m’écrivait. Mais par qui, comment avait-il obtenu mon adresse ? Plus tremblotantes qu’avant, évidemment, mais dans l’ensemble encore d’une certaine tenue et au travers desquelles je retrouvais ce fond de malignité que dégageait inévitablement sa manière. Je froissai nerveusement la feuille, la remit en boule, la catapultai à nouveau dans le panier et, quittant ma chaise, l’en retirai une fois de plus pour contempler posée sur ma paume cette petite balle sale et feutrée frémissante d’une existence impossible à déchiffrer. Je fixai longuement, stupidement, ce petit amas de mots écrasés frissonnants et jetai la boulette pour de bon, en allant jusqu’à sortir, descendre et vider son contenu dans la poubelle commune afin de m’interdire de la récupérer dans un vain espoir d’interprétation. Ce n’étaient pas les manuscrits de la Mer Morte, mais je savais que je n’aurais pas eu de cesse, autrement, que d’aller farfouiller une fois de plus dans ses replis, l’interrogeant du regard sans même tenter de lire, perplexe, fasciné par le secret nu et d’autant mieux scellé : ce que j’imaginais sans pouvoir l’atteindre ni me le représenter.

 

Cela faisait environ trente ans qu’ils ne vivaient plus ensemble, et qu’ils ne s’étaient pas revus. « Presque un anniversaire, approximativement… », pensai-je en ricanant intérieurement, pas tant amusé qu’amer, en observant les hirondelles qui commençaient de poindre dans le ciel, très haut.

 

Un jour, il s’était levé, s’était rasé soigneusement selon sa coutume et avait disparu sans autre explication. Vers midi, ne le voyant pas revenir, Maman avait commencé de s’inquiéter, et le lendemain tôt s’était rendue à la police pour signaler la disparition. Cela n’avait pas suffi à le faire revenir. Je dois dire que le souvenir de ce petit homme propret et portant beau me donnait la nausée. La vision de sa moustache effilée m’était un cauchemar. D’une certaine façon, optimiste, on aurait pu lui savoir gré de nous avoir délivrés de sa présence, mais ç’avait été un rude coup et durant quelques mois notre existence avait été bouleversée par cette disparition. Le temps passant, nous nous y étions faits, ma mère et moi, moi du moins, car concernant ma mère je ne savais pas ce qu’il en était de ses sentiments à ce sujet. Nous n’étions ni l’un ni l’autre d’un naturel expansif.

 

Pour en revenir au courrier en question, j’avais très vite soupçonné mon père, connaissant son mauvais goût, son ironie de bas étage, d’avoir expédié à ma mère une lettre identique… Mais comment avait-il obtenu mon adresse, s’il ne la lui avait pas demandée dans une lettre antérieure (mais aussi, d’où tenais-je qu’il ne la lui eût pas demandée ?) ? Je n’allais pas l’interroger… Et comment pouvait-il, à ses propres yeux, justifier l’épithète de copie que se jetaient mutuellement à la figure ces gribouillis ? Cherchait-il encore à nous blesser, ou supposait-il que nous fussions devenus étrangers et que nous nous tenions suffisamment loin l’un de l’autre pour ne pas nous donner mutuellement lecture de son courrier. Erreur compréhensible de sa part, puisqu’il jugeait du monde en s’y mirant. Ce n’était qu’une hypothèse, mais elle se tenait, me semblait-il, connaissant le personnage. Ou peut-être n’avait-il pas accordé la moindre attention à cette ressemblance, la fatigue l’en empêchant ; ou peut-être s’en fichait-il tous comptes faits, ne visant qu’à s’épargner une peine inutile de son point de vue, à s’économiser un effort d’imagination, préjudiciable à sa santé précaire. Après tout, c’était mon père, j’étais en droit de m’attendre au pire. Il devait être assez mal en point pour nous réclamer ainsi après tout ce temps sans la moindre vergogne. Lui, si fier, que lui arrivait-il ? Qu’avait-il fait de son orgueilleuse superbe, ce coquelet ? Je sautai sur le téléphone, saisi d’une rage fébrile d’adolescent vieilli, hystérique et plaintif, et rapidement mes craintes se trouvèrent confirmées : on aurait pu dire qu’il les avait dupliquées à l’aide d’un carbone, en modifiant le genre et les adresses.

 

— Avez-vous reçu une lettre de lui ? », la questionnai-je.

— Hier, répondit-elle.

— Et, vous dit-il pareil qu’à moi ? » demandai-je l’air de rien, après avoir résumé la chose, quoique sans me faire la moindre illusion, car l’air de rien c’était l’erreur à ne pas commettre avec ma mère : elle n’était pas née de la dernière pluie : elle saurait démasquer mon trouble et en profiter pour me dissimuler ses réponses.

— Je ne sais pas, je ne l’ai pas ouverte, me répondit-elle bien trop innocemment, conformément à la tradition familiale.

« Bien joué, pensai-je. Bien joué. » Ceci dit, tête de mule comme elle était, il restait possible qu’elle dît vrai, comment savoir ? « Dès qu’on est deux, on est au moins trois, me dis-je. Au moins trois et souvent bien plus. »

— Comptez-vous le faire un jour… ? » demandai-je le plus calmement possible. Mais je commençais déjà de m’énerver, je ne le sentais que trop. Mon pouls s’accélérait de seconde en seconde et j’avais presque des palpitations à l’idée que ma propre mère pût en toute quiétude se jouer de moi, sachant parfaitement combien cela m’était pénible qu’elle me mentît en face. Car par-derrière et par omission, j’aurais compris, c’eût été normal… Ceci en supposant qu’elle me mente, bien entendu, mais je le supposais, peut-être un peu facilement, mais je ne pouvais m’en empêcher. Je ne pouvais tout de même pas redéfinir mon rapport à ma mère, après tout ce temps ; il était trop tard. « Mais, ma propre mère ! C’est quand même un comble » pensai-je en m’apitoyant derechef sur mon sort. Dès que je m’énervais, je me parlais comme à un autre. On a de ces petites bizarreries, à ces moments où la tension monte, qui pourraient vous faire croire que l’on perd la tête. Mais je ne m’en faisais pas outre mesure pour ces broutilles, avoir une mère me paraissait autrement redoutable.

 

— Ne voudriez-vous pas y jeter un œil tout de suite, maintenant, par exemple ? insistai-je lourdement. N’aimeriez-vous pas savoir ce qui vous attend ?

 

Il fallait que j’en apprenne un peu plus long avant de me mettre en branle, avant de lui proposer mon assistance éventuelle. Je ne voulais pas m’engager à la légère et ne plus pouvoir me retirer ensuite. Ce d’autant que les événements récents ne rendaient pas les déplacements si simples. Mes papiers étaient en règle, naturellement, mais un aussi long trajet risquait d’attirer l’attention des autorités et je n’aimais pas alimenter le soupçon naturel aux instances, quoique n’ayant rien à me reprocher, ou rien de sérieux. Mais il suffit de considérer une broutille sérieusement pour qu’elle devienne tragique, tous les hypocondriaques sont victimes de ce phénomène et font tout pour donner à un petit bouton de fièvre les dimensions d’un volcan en éruption. On imagine la paranoïa d’une police en alerte... Je souhaitais avant tout demeurer un inconnu pour mes semblables, les supposant capables de tout et très différents de ce que ce mot implique d’adéquation, de similitude, d’appétit réciproque, d’affinités possibles, d’intimité souhaitable, etc. Pour dire le vrai, mes « semblables » ne m’attiraient pas le moins du monde, et sans vouloir pour autant les repousser, je les tenais autant que possible à distance. À distance respectueuse.

 

— Je te dirai que je n’y tiens pas beaucoup… répondit-elle après un instant de réflexion qui me parut un siècle d’impertinence. J’en eus glapi sur le moment, et mes jointures jaunissaient sur le combiné tant je m’y cramponnais avec force afin de ne pas me mettre à crier à tue-tête. Je le remarquai du coin de l’œil tout en fixant les toits s’étageant sous mes yeux au-dehors, sans rien voir des toits, sans rien voir du dehors. C’était bien ma mère, pas de doute, et j’avais de qui tenir, mais je n’étais pas suffisamment expérimenté pour lui tenir tête, et c’est pour cette raison qu’un hurlement féroce me montait de temps en temps dans la gorge, qui se muait généralement en un couinement étranglé qui m’eût fait monter les larmes aux yeux de pitié si j’avais eu des larmes à gaspiller pour quoi que ce fût.

— Pourriez-vous la parcourir tout de même, celle-ci, qu’on sache un peu à quoi s’en tenir ? insistai-je. Oh, pour ce que vous voudrez bien m’en rapporter, naturellement, je n’exige pas une lecture in extenso, rassurez-vous, mais enfin, s’il est aussi souffrant qu’il prétend l’être, autant en avoir confirmation par un double contresigné, ce sera une assurance complémentaire. Et s’il vous dit comme à moi qu’il a besoin de nous, alors nous saurons que tout n’est pas faux dans ce qu’il raconte, et nous agirons en conséquence. C’est-à-dire que nous nous préparerons l’un et l’autre et que je passerai vous chercher en auto d’ici à quelques jours. Qu’en dites-vous ? Cela vous convient-il ? » Et je sentis à nouveau les poils de mes bras se hérisser comme je prononçais ces paroles. « Un double contresigné, me répétai-je tout bas… Un double contresigné ! » J’avais de ces expressions dans lesquelles je ne me reconnaissais pas, quoique, en sachant parfaitement qu’elles étaient miennes, puisqu’elles m’étaient venues. Il y avait de la déformation professionnelle là-dedans, mais je ne pouvais pas me désavouer complètement, c’eut été ostentatoire et parfaitement inutile. Et je gardai l’oreille plaquée à l’écouteur, la tempe battante, parfaitement absent, parfaitement là, résolu à attendre sans ajouter mot jusqu’à la fin des temps si nécessaire, jusqu’à ce que le téléphone s’effrite entre mes doigts, jusqu’au déluge, jusqu’à la vague qui m’emporterait. Elle le savait. Elle me connaissait bien, et après un moment, elle s’exécuta.

 

« Ma chère épouse, lui écrivait-il, nous nous serons si mal connus que c’est misère », etc. Il avait fait quelque effort, employé quelques synonymes, changé certains mots, on pouvait le lui accorder. Restait qu’il demandait après nous. Pouvions-nous lui refuser le réconfort de notre présence, si c’était là l’enjeu ? Il était des nôtres, quoiqu’on dît, et peut-on se soustraire à cette sorte de devoir sans avoir à le regretter toute sa vie par la suite ? Mais ce ne fut pas de gaieté de cœur que je m’apprêtais à rendre visite à cet inconnu détestable.

 

Une semaine plus tard, un mercredi, après avoir pris congé de mes collègues ensuite d’un entretien houleux avec mon supérieur, un fonctionnaire qu’il fallait passer son temps à remettre à sa place en lui désignant les vraies priorités, un brave homme un peu service-service, fonctionnel, légaliste, et qui s’était juré en conséquence de n’accorder rien qui outrepassât le règlement et les usages, je grimpai dans ma vieille voiture, fis faire le plein et laver les vitres par mon pompiste habituel, un vieil emphysémateux crasseux auquel j’accordais des compétences (n’ayant pour ce qui est de moi jamais rien compris aux exigences des véhicules à moteur) et mis le cap au sud malgré un cliquetis dont je ne parvenais pas à déterminer l’origine. Il faisait un temps étonnamment doux, j’oubliai ce petit bruit, couvert par les clappements essoufflés de la machine, et coulai une bielle trois cents kilomètres plus loin dans un nuage de vapeur brûlante, d’huile puante, de joints carbonisés et de klaxons.

 

Un enfer, ce fut, de faire remorquer la voiture, un autre de la faire réparer par un garagiste sournois, et un supplice de devoir payer pour tout cela. Et c’était sans compter l’hôtel dans lequel il me fallut rester deux nuits inconfortables au possible, les frais annexes et le temps perdu. De nos jours, on ne peut vraiment faire confiance à personne. Aurait-il fallu préciser de vérifier les niveaux quand je lui avais confié l’obligation où je me trouvais d’avoir à faire de la route ? J’en aurais pleuré, là encore, mais il n’en était pas question, bien sûr.

2. Ce matin-là, donc

Ce matin-là, donc, comme je me tournais vers la splendeur radieuse de l’azur, ma mère s’employait déjà à gratter la terre de ses plantations, appuyée sur la canne orthopédique tordue qu’elle réservait à cet usage, embarrassée du chat qui se tortillait en geignant dans ses jupes, prévoyant sans doute d’emporter tel ou tel vêtement… se préparant au départ.

 

« Bientôt, elle n’aura plus que cela, me disais-je en la regardant faire : ses géraniums et puis son chat. Le chat mort, lui resteront les plantes. Alors, que fera-t-elle ? » Mais la réponse s’imposait d’elle-même : elle ferait tout comme avant, ni plus ni moins, en attendant de mourir à son tour, lorsque ses forces l’auraient abandonnée. « Tout comme je ferai moi-même lorsque mon tour sera venu », me dis-je. Attendant l’un et l’autre le pire de tout et de toute façon, que pouvait-il nous arriver d’autre que ce qui arrive à tous ? C’est ainsi que nous sommes faits, c’est ainsi que nous vivons. Pourtant, la regarder s’activer m’était pénible. « Il y a encore des mères pour le moment, puisqu’il y a toujours de la douleur à leur sujet. » Là était le point. Je ne pouvais pas m’en remettre sans cesse à des spéculations abstraites à propos de l’état du monde, il me fallait tenir compte de ce qui fait mal, et cela je ne pouvais l’éviter, mais c’en était au point d’avoir envie qu’elle disparaisse, presque de désirer la savoir morte, précisément pour ne plus devoir supporter sa douleur, c’est-à-dire finalement la mienne. On ne peut pas tout corrompre par le raisonnement, semble-t-il. J’avais pourtant fait le nécessaire à ce sujet, les années passant.

 

« Moi-même, me dis-je, je la fais souffrir tant et plus, je suis encore ce qu’elle a de plus précieux, ce qu’elle se refuse obstinément à laisser de côté. N’est-ce pas étrange ? D’ailleurs, me dis-je en conclusion, si elle me tournait le dos, je m’effondrerais. Je m’écraserais comme une vieille crotte. » Mais que faire de sa mère quand il n’est plus question d’enfants ? Ou quand les enfants ne sont plus des enfants et que les mères sont vieilles, mais sans pouvoir en démordre, de par cette force de l’habitude qui suffit déjà bien à nous enfoncer dans le sol.

 

« Parce que les chats passe encore, elle en a déjà enterré six ou sept dans le cours de sa vie ; elle ne craint rien d’un huitième. Elle ne s’est pas lassée de devoir les recouvrir de terre les uns après les autres ; cela ne doit pas lui causer un si grand chagrin. Une pelle, deux bouts de bois piqués en croix sur un tumulus de terre meuble que le vent et la pluie tasseront, et c’est terminé. Pas même une larme, à peine une contraction du visage, un durcissement des traits qui s’effacera dans l’heure qui suit, un obscur tourbillon de la pensée autour d’un point aveugle, un temps de repos, c’est tout. Mais un enfant ! Et n’a-t-elle pas enterré également ceux que je n’ai pas eus, à force de les attendre sans agir ? »

 

Vieille ganache…

 

Elle grattait toujours dans ses pots pendant ce temps, autour du pied des plantes à l’aide d’une vieille fourchette d’aluminium aux dents cassées. « Creuse, creuse, lui dis-je en pensée ; n’es-tu pas devenue une spécialiste des fosses, avec le temps ? Combien en as-tu enterrés qui seront demeurés derrière toi ? Tes frères et tes sœurs… Tous morts. Des parents, bien sûr, mais également des amis, qui pour se venger t’ont laissée seule, parfaitement seule parce que tu les avais abandonnés en les laissant partir. Quant à ton mari, il a fui avant d’y passer. Il s’est enfui un jour, le plus loin possible, terrorisé par cette violence qui est la tienne et que tu m’as léguée, mais qui chez moi s’est muée en crises d’une rage impuissante et qui me rendront fou, je crois, si je ne parviens pas à la comprendre, au lieu d’essayer sans succès de la contraindre. »

 

— Il faudra emmener Michette », m’asséna-t-elle soudain d’un air dégagé.

— Emmener… Vous n’y pensez pas sérieusement ?

 

« On ne peut pas faire autrement, reprit-elle en se détournant de ses cultures, Simona ne peut pas la garder. » Elle me regardait d’un œil froid et ses lèvres minces et pincées lui barraient la face. Elle me fit penser à un panneau de sens interdit ; un panneau dont quelqu’un aurait effacé très rapidement la couleur, si bien qu’il fallait un certain temps pour le reconnaître, non pas tant pour s’en rendre compte que pour réaliser qu’on ne s’en était pas rendu compte avant, qu’on ne saurait jamais, mais, surtout, qu’il était trop tard pour s’en plaindre. C’était cela : on ne pouvait se plaindre parce qu’il était toujours trop tard. Le souvenir qu’on gardait de la douleur ne nous appartenait même pas.

— Et pourquoi Simona ne peut-elle pas la garder ? A-t-elle tant que cela à faire ? Combien veut-elle d’argent en plus, au juste ? »

Je nous voyais bien, oui, tous les deux sur la route avec la chatte dans son panier !

« C’est hors de question, vous comprenez bien ? Hors de question », dis-je.

— Dans ce cas, j’irai seule et tu resteras pour garder Michette ; ça n’est pas si compliqué, conclut-elle en retournant à ses affaires, sa fourchette à la main et se penchant pour se remettre à gratter la terre.

 

Elle était faite ainsi et butée comme un âne, et je savais que la solution m’appartenait en ce sens que j’allais obéir. Je le savais : elle ne plierait pas. Il n’y avait donc rien à faire d’autre que de plier soi-même, et j’allais plier à la suite d’une résistance de principe, en y gagnant une colère durable, un ressentiment qui ne trouverait jamais le temps de s’épuiser et qui tout au contraire se trouverait relancé de temps à autre par d’autres circonstances inévitables et similaires. C’était un perpétuel recommencement où les faits se présentaient d’eux-mêmes pour relancer la machine. Je connaissais parfaitement le programme : on pouvait appuyer sur toutes les touches, on perdait toujours.

 

— Simona s’en va un mois dans sa famille, comme chaque année, m’expliqua-t-elle. C’est elle qui me l’a rappelé avant-hier au téléphone, j’avais oublié. Elle part toujours à cette époque-là. C’est juste que j’avais oublié. »

 

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