Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Love in Dream, tome 1 : Connexion

De
0 page

Quand le hasard s'amuse avec le destin, cela conduit à une rencontre improbable...
Jadde a laissé s'envoler cinq ans de sa vie et lutte pour se remettre sur les rails tandis qu'à l'autre bout du monde, Braden, jeune chef d'entreprise à qui tout réussit, est amoureux fou d'une chimère.
Rien ne les prédestine à se rencontrer, pourtant tant de choses les lient sans qu'ils ne le sachent. Mais quand la vie nous offre une seconde chance, il faut s'attendre à ce qu'il y ait un prix à payer...


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

img
 




Love In Dream

[Tome 1 : Connexion]


















© 2016, Abby Soffer. © 2016, Something Else Editions 
Tous droits réservés.  

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
  
Crédit photo : ©Fotolia 
Illustration : ©Erica Petit  
ISBN papier : 979-10-96785-00-1
Something Else Éditions, 8 square Surcouf, 91350 Grigny
E-mail : something.else.editions@gmail.com 
Site Internet : www.something-else-editions.com





Ce livre est une œuvre de fiction.  
Les noms, les personnages, 
les lieux et les événements sont le fruit 
de l’imagination de l’auteur ou utilisés 
fictivement, et toute ressemblance avec 
des personnes réelles, vivantes 
ou mortes, des établissements d’affaires,
des évènements ou des lieux ne 
serait que pure coïncidence.






 








« Je t’ai rêvé si fort que j’ai pu te toucher » Anonyme

« Je vais t’aimer comme on ne t’a jamais aimé, je vais t’aimer plus loin que tes rêves ont imaginé » Michel Sardou, Je vais t’aimer. (1976)

« C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté. 
   Cela fut, est et restera » R. Williams

Prologue

Jadde



3 mois plus tôt…

Raide comme un I, dans une pièce où règne un chahut organisé, je m’interroge sur les raisons de ma présence. À bien y réfléchir, j’ignore même comment j’ai pu arriver jusqu’ici. 
Autour de moi, tout paraît étrangement immatériel. Le martèlement intempestif des doigts sur les claviers couvre légèrement le bourdonnement étouffé des conversations. Mais rien n’arrive vraiment à retenir mon attention. 
Je ne parviens à me concentrer que sur une seule chose, la fraîcheur de l’eau dans ma bouche tandis que la glace pilée brûle légèrement ma langue et que les glaçons anesthésient mes lèvres.
Boire est censé apaiser le feu bouillonnant dans mes veines. Mais mon corps est branché sur deux cent mille volts et n’en fait qu’à sa tête. Mon sang palpite tandis que j’ai envie de hurler ma frustration. L’atmosphère crépite de tension contenue, hérissant jusqu’aux poils de ma nuque !
Toutefois, je ne dis rien, ne manifeste pas la moindre impatience et ne laisse transparaître qu’un calme olympien. 
À mes côtés, une de mes plus anciennes complices, Meghan, semble nerveuse, se dandinant d’une jambe sur l’autre. Tandis que son regard papillonne alentour tout en m’évitant avec soin, ses yeux se fixent sur un point derrière moi. Ils s’écarquillent et son visage se décompose. Au même instant, les picotements dans mon cou s’intensifient, et mon cœur manque un battement.
J’ai l’inconfortable sensation que ma situation est sur le point de basculer. C’est si vif qu’en se serrant, mon estomac me laisse un goût âpre et acide en bouche.
Mon corps, mu par une volonté propre, décide de faire face sans plus attendre. 
Dans un même mouvement, mon buste et mes jambes se tournent, tandis que ma tête, réticente, tarde à rejoindre la manœuvre.
Quand elle pivote enfin, mon cerveau est incapable d’intégrer l’information qu’il reçoit. Mes mains se mettent à trembler et lâchent le verre qu’elles retenaient. À l’instant où il s’écrase pitoyablement au sol, mes jambes se dérobent, mon souffle reste en suspens et je perds connaissance avant que ma tête n’ait heurté le sol.
Je rouvre les yeux, haletante et en nage. Allongée dans mon lit, les yeux fixés sur le plafond, je suis de retour dans ma réalité. 
Outre ce songe particulièrement déstabilisant, ce qui me désarçonne vraiment, c’est le sentiment que ce rêve n’avait absolument rien d’ordinaire…

Chapitre 1

Jadde



Vendredi 19 juin

Assise devant mon bureau depuis des heures, je me laisse submerger par ma douleur et suis bien incapable de retranscrire la moindre idée sur ce maudit ordinateur. Et voilà des jours que ça dure !
Mais pire que tout, j’ai perdu l’énergie pour m’en inquiéter. Ça ne risque pas de s’arranger avec ma dette de sommeil qui s’accroît à vue d’œil. Mais après tout, quarante-huit ou soixante-douze heures, quelle importance quand son cœur succombe ?       
Chaque année à cette même date, je me terre dans ma solitude. J’éteins mon téléphone, ferme les volets et me vautre dans mon désespoir. Pas question d’imposer ça à qui que ce soit ! Je préfère cent fois me repaître, en solo, des bribes de souvenirs de mon bonheur perdu. Une multitude d’images se succède et se superpose dans mon esprit embrumé. Petites tranches de vie éphémères dont on ne réalise l’importance qu’une fois disparues. 
La même question revient sans cesse : comment suis-je censée survivre quand il ne me reste rien d’autre qu’une culpabilité dévorante aussi vaine que stupide ? Pourquoi a-t-il fallu que cet odieux jour de juin devienne le témoin de ce coup du sort ? 
Alors que pour la centième fois de la journée je redessine mentalement son visage angélique, un bruit assourdissant me tire de ma contemplation. Surprise, je sursaute et manque de basculer de ma chaise. 
Il me faut plusieurs secondes pour associer le son à l’idée qu’on frappe à la porte. Rapidement, une voix rauque et éraillée s’élève et accompagne le vacarme.
− Jadde ! Ouvre cette fichue porte ! Tout le monde essaie de te joindre depuis deux jours !   
Eddy hurle derrière la cloison. J’aurais reconnu son comportement excessif entre mille. Il faut dire que mon meilleur ami ne fait jamais dans la dentelle. J’ai beau l’adorer, là je ne suis pas du tout préparée à recevoir de la visite. Et je n’en ai pas la moindre envie. 
Aussi paradoxal que ça puisse paraître, sa présence m’oblige à affronter ma solitude et « son absence », alors je tente de les fuir par tous les moyens.
Si je ne réponds pas, il finira peut-être par partir. Pensée totalement ridicule ! Je sais pertinemment qu’Eddy ne lâche pas prise aussi facilement. S’il a décidé d’entrer, rien ne pourra l’en empêcher. Comme pour confirmer mes pensées, il reprend, excédé :
− Jadde, ouvre sinon je démolis ce foutu bout de bois qui te sert d’entrée ! Pas la peine de te cacher, je sais que tu es là !
Il est à bout de nerfs, c’est évident. Céder est ma seule option, dans le cas contraire, il mettra sa menace à exécution sans autre forme de procès.
Je me traîne jusqu’au seuil tandis que les coups redoublent. Il pousse un soupir de soulagement quand la clef résonne dans la serrure. 
J’ouvre et me retrouve nez à nez avec mon armoire à glace préférée, un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix tout en muscles. Son visage tendu exprime à la fois sa colère et le soulagement. Il me jauge moins d’une seconde et toutes ses émotions se dissolvent au profit de l’inquiétude.
− Jadde ! soupire-t-il en m’attirant affectueusement dans ses bras.
Bon sang ! Ça me tue qu’il me voie dans cet état ! Je suis une loque ! J’ai honte d’être si faible. Pudique dans la détresse, je ne suis pas du genre à me laisser aller aux larmes.
Mais là, je ne suis pas capable de jouer le rôle dans lequel je m’affiche en général. Eddy me connaît bien pourtant, jamais je n’ai accepté qu’on me voie dans cet état.
Nous nous connaissons depuis trois ans seulement, mais il est l’une des personnes les plus importantes dans ma vie, et j’occupe une place similaire dans la sienne. Je m’amuse souvent à dire que nous sommes des jumeaux de cœur et que le lien qui nous unit va bien au-delà de ce que les mots sont capables d’exprimer. Ses gestes pleins de tendresse en sont la plus belle preuve.
− Nous étions si inquiets ! s’exclame-t-il en mettant fin à son étreinte. Tu ne peux pas te réfugier ici sans que nous ayons un moyen de te joindre ! Il aurait pu t’arriver n’importe quoi !
Il frissonne et son regard se voile à la lueur des horreurs qu’il a dû imaginer. 
− Tu es si loin de toute âme qui vive dans ta bicoque ! 
Sa colère est palpable mais, conscient que ça n’apportera rien de bon, il essaie de retrouver son calme. Il respire profondément sans me lâcher des yeux :  
− Ça fait deux jours que ta mère essaie de te joindre. Comme Mark bosse à l’autre bout de la France, elle est toujours coincée sans bagnole. Elle m’a appelé en larmes. Tu connais ta mère ! Et bien sûr, pour vous, j’ai tout laissé en plan, mais merde, tu as une idée de la trouille que tu lui as foutue ? 
Sa voix tremble, mais il passe sous silence sa propre inquiétude. Il s’éclaircit la voix.
− Je sais à quel point cette période est difficile pour toi, mais tu n’as pas le droit de te couper du monde de cette façon ! 
Tout en me parlant, il coince mon menton entre son pouce et son index, m’obligeant à me confronter à son expression déterminée. La sincérité de ses grands yeux noirs me blesse autant qu’elle me réconforte. Je me sens coupable et j’ai du mal à soutenir les émotions à peine voilées de son visage. 
À aucun moment l’idée que l’on puisse essayer de me joindre ne m’a effleuré l’esprit. J’étais si obnubilée par ma douleur et mon besoin de solitude que j’ai fini par occulter le reste du monde.
− Je ne sais pas quoi te dire, je suis désolée, lui réponds-je d’une voix éteinte. 
Il grimace et la ride d’expression de son front se creuse. Il est inquiet et mon visage blafard ne doit rien arranger.
Il hausse les épaules et soupire :
− Allez ! Passons à autre chose, tu nous as juste offert une belle frayeur. Imaginer que tu aies pu faire un malaise ou je ne sais quoi d’autre, j’en tremble encore. Alors, promets-moi de ne plus jamais éteindre ton maudit portable quand tu t’enfermes ici ! 
Il m’offre un sourire affectueux dont il a le secret.
− Tu as une mine affreuse, princesse, tu ferais bien de prendre quelques heures de repos.
− Tu as sûrement raison. 
Je n’ai même pas la force d’esquisser un semblant de sourire.
Il ne me répond pas. Comme toujours, il préfère agir. Il ferme la porte et s’avance jusqu’à la cuisine. Je l’entends ouvrir un placard. S’ensuit le tintement de deux tasses que l’on entrechoque. Quelques secondes plus tard, la bouilloire se met à siffler. Pendant qu’il poursuit ses préparatifs, j’essaie de me concentrer sur ses gestes sans vraiment y parvenir. Le plus idiot, c’est que je n’ai toujours pas amorcé le moindre mouvement. Je suis toujours prostrée devant l’entrée. Lorsqu’il a terminé, il dépose les mugs sur la table basse et revient vers moi. Avec douceur, il prend mes mains tout en m’incitant à le suivre jusqu’au canapé. 
Pas un mot n’est échangé. Le silence n’exprime aucune gêne mais à sa façon d’incliner la tête, je sais que ce qu’il s’apprête à exprimer ne va pas me plaire. 
Très calmement, alors qu’il m’offre le réconfort de sa main, il me fait part de ses inquiétudes :
− Jadde, tu sais à quel point je t’aime, je ne suis pas là pour te faire la leçon. Mais te voir t’enfermer dans ta douleur, ça ne peut pas continuer. Il est normal qu’ils te manquent mais te malmener de cette façon ne les ramènera pas. 
La boule qui obstrue ma gorge enfle tellement que j’ai un mal fou à déglutir. Je baisse la tête, incapable de l’affronter. Il ne se laisse pas impressionner pour autant :
− Tu crois être la seule à connaître cette souffrance ? À t’interroger sur les raisons qui te poussent à te lever tous les matins ? À te demander si ça vaut la peine de continuer ? Tu connais les réponses à ces questions aussi bien que moi. Nos histoires sont trop similaires pour que je te laisse te dérober. Tu n’as pas le droit de baisser les bras. Tu as le devoir de vivre pour eux. Et là, je ne fais que reprendre mot pour mot tes propres paroles, princesse. Survivre n’est plus suffisant ! Tu as les ressources nécessaires pour rebondir et continuer alors fais ce qu’il faut parce que ça ne peut plus durer. 
Il accompagne ses paroles d’un sourire affectueux pour m’encourager. Mais les paroles sont dites et leur écho me bouscule au plus profond de mon âme. La douleur se déchaîne et m’enserre la poitrine. 
Plutôt que de poursuivre, il se contente de me tendre ma tasse et me laisser réfléchir. Je l’attrape machinalement et la porte à mes lèvres sans vraiment y réfléchir. L’odeur agréable de menthe fraîche me chatouille les narines. J’avale une gorgée. C’est brûlant, mais ça m’est bien égal parce qu’au moins je ressens autre chose que ce vide immense qui m’habite sans cesse. Comment fait-il pour savoir toujours très exactement ce dont j’ai besoin ?
Je romps le silence, en parlant si bas que j’ignore si c’est à lui ou à moi que je m’adresse :
− Je sais que tu as raison. J’ignore comment m’y prendre. J’ai mal. Tout ce que j’ai tenté de construire s’écroule. J’aimerais parvenir à vivre avec et continuer à avancer, j’y parviens d’ailleurs quelques fois mais... 
Je réprime un sanglot et me force à prendre une grande inspiration pour le faire disparaître. Je n’ai plus de porte de secours. Autrefois, l’écriture m’apportait un certain soulagement. Couchées sur le papier, mes angoisses disparaissaient comme par magie. 
Comme s’il avait entendu mes pensées, il me propose une alternative : 
− Je ne te juge pas, princesse, je ne comprends que trop bien ce que tu traverses. Mais t’enfermer dans ton monde ne t’apportera rien de bon. Et certainement pas le soulagement que tu cherches désespérément. Il est temps de le laisser partir. Éloigne-toi d’ici quelque temps, laisse Jack et le passé à leur place. 
Si seulement il suffisait de le dire pour le faire ! C’est si difficile de vivre sans lui ! Partir d’ici, c’est un peu comme le laisser mourir une deuxième fois. Cette maison, c’est tout ce qu’il me reste. 
La peine me prend en étau. Je me plie en deux, mes yeux se brouillent et j’ai beau tenter de réprimer mes pleurs, c’est une bataille perdue d’avance. Quand une larme silencieuse roule sur ma joue, il passe tendrement son pouce pour l’essuyer. Il n’en faut pas plus pour qu’un flot d’émotions me submerge. De longs sanglots me secouent, toutes mes angoisses et ma douleur remontent à la surface et j’abdique.    
Il m’attire dans ses bras et me serre doucement. Je me recroqueville contre lui. Il caresse doucement mes cheveux et me berce, comme on le ferait pour un enfant. 
Étrangement, laisser sortir toutes les émotions que je contiens depuis toutes ces années apaise quelque chose en moi. Bercée par les battements de son cœur, épuisée, je finis par lâcher prise et sombre dans les bras de Morphée.

***

Un peu désorientée, les yeux à la fois lourds de sommeil et douloureux d’avoir tant pleuré, j’émerge lentement. Je suis surprise d’être allongée sur mon lit transformé en véritable champ de bataille. Mais il n’y a rien de surprenant, les cauchemars agitent chacune de mes nuits. 
Je m’imprègne doucement de l’ambiance apaisante de la chambre. Les rideaux clairs se soulèvent légèrement sous l’effet de la brise. Un filet de soleil vif passe à travers les persiennes, la journée doit être bien avancée.
Mon attention est très vite accaparée par des bruits dans la pièce d’à côté. J’en frissonne de plaisir. C’est si agréable de sentir de la vie vibrer contre les murs de notre nid douillet.
Je me souviens de notre première visite, un vrai coup de cœur ! Dès les premiers pas dans la pièce à vivre, j’ai su qu’elle deviendrait la nôtre. 
Le reste de la maison n’avait fait que confirmer cette attraction. Le plus étrange, c’est que nous en avions déjà visité des tas mais que c’est celle-là, avec tous ses petits défauts, qui nous avait tapée dans l’œil. 
Même le mobilier hétéroclite de la cuisine m’avait fait sourire plus que de raison. La vieille console et son four à bois frisaient le ridicule mais peu importe c’était la mienne tout simplement. 
Si la pièce à vivre alliait à merveille rustique et modernité, les chambres nous plongeaient dans un univers différent.
La première, d’un vert pâle, gardait les stigmates des anciens meubles, ombres délavées rendant palpable un passé rassurant et omniprésent. Petite mais pourvue d’un petit bureau attenant - devenu plus tard mon antre -, elle nous offrait le confort cosy des espaces réduits. Sans avoir eu besoin de nous concerter, nous savions viscéralement qu’elle abriterait notre amour.            
Juste en face, la seconde d’un rose très pâle paraissait beaucoup plus spacieuse. Autour de la fenêtre volaient des rideaux ternis par le soleil et les embruns maritimes. Elle était si belle que je m’étais laissé emporter par mon imaginaire. J’entendais déjà les rires joyeux de nos futurs enfants résonner dans la pièce. Même sa vieille moquette murale ne parvenait pas à atténuer son charme ensorcelant.
Ce qui m’avait le plus marqué, c’était la luminosité quasi hypnotique qui inondait chaque recoin du lieu. Il faut dire que les immenses baies vitrées s’ouvrant sur la terrasse tout aussi impressionnante ne pouvaient que nous offrir une lumière hors norme. 
Si l’intérieur nous comblait, ce n’était qu’un bonus parce que le vrai trésor de la maison se trouvait à l’extérieur. Encore aujourd’hui, je reste sans voix devant la vue spectaculaire. Un panorama de verdure se jetant, plusieurs centaines de mètres plus bas, dans une mer Méditerranée époustouflante. Un décor à couper le souffle. 
Nous avons été tellement heureux ici ! Mais c’est déjà du passé, pourtant je m’attends encore à voir Jack surgir à tout instant, me courant après avec la mousse à raser à la main pour se venger de mes dernières blagues. Parfois je l’imagine simplement attablé, le visage absorbé par les détails de son dernier projet. 
Savoir que tous ces moments, aussi simples soient-ils, sont perdus à jamais m’ait insupportable. Du coup, je m’y raccroche comme un naufragé à son radeau de fortune. 
Pourtant, à mesure que les mois s’égrainent, les images et les sensations s’estompent. Le jour où j’ai réalisé que je ne sentais plus son parfum sur ses vêtements sales a rendu sa disparition réelle. Incapable d’y faire face, j’ai cherché pendant des heures sa fragrance, comme une camée en manque, retournant tous ses tiroirs, ses placards… C’est après cet épisode pathétique que j’ai décidé de rejoindre un groupe d’entraide. À défaut de m’aider, il m’a au moins permis de rencontrer Eddy. 
Repasser en boucle tous ces souvenirs me rend mélancolique, aussi je préfère concentrer mon énergie sur l’odeur agréable qui a envahi la maison. Reposée, et étrangement sereine, je me sens à nouveau capable d’interagir avec les autres.
Les arômes de pain chaud et de café tout juste moulu redonnent vie à ma prison dorée, et je me lève presque heureuse pour rejoindre mon ami. 
En repensant à la soirée d’hier, je réalise à quel point j’ai de la chance d’avoir un être aussi exceptionnel qu’Eddy dans ma vie. Outre sa patience et sa compassion, il a trouvé les mots pour me toucher et a dissipé le nuage cotonneux qui entourait mon esprit. J’ai enfin pu trouver le sommeil et pour la première fois depuis des mois, j’ai dormi d’une traite. En même temps, sa clairvoyance ne me surprend même pas. J’ai parfois l’impression qu’il sait avant moi ce dont j’ai besoin.
Lorsque j’arrive dans la cuisine, il est en train de manipuler mon grille-pain pervers et je n’ai pas le temps de l’avertir qu’il jure déjà à tout va :           
− Bordel de merde ! Saleté de machine ! 
Il retire si vivement la main qu’il la cogne au meuble suspendu juste au-dessus. Il lance une série de jurons et je dois retenir un sourire. Ça a dû m’arriver une bonne centaine de fois.
− Ça va, Ed ? 
Eddy sursaute, surpris, esquisse un geste un peu brusque pour se tourner et renverse le grille-pain. Pour retenir l’appareil, il se baisse tout en battant les bras avec maladresse. Évidemment, il échoue lamentablement, et l’instrument de torture s’écrase pitoyablement par terre. Mon ami le récupère, visiblement agacé, et se heurte la tête au placard en se remettant debout. Une autre bordée d’injures plus tard, il finit par me faire face, piteux. Son expression désolée s’efface quasi instantanément quand il m’aperçoit, et laisse place à un éclat de rire tonitruant.
Comme je dois avoir l’air surprise, il tente de s’expliquer sans pour autant parvenir à se contenir. 
− Tu verrais ta tête, ça vaut la photo ! Tu es à mi-chemin entre Sonic sous ecstasy et Lady Gaga dans ses bons jours ! Je pense qu’un café bien corsé s’impose et puis peut-être une bonne douche parce que là… c’est juste pas possible…
Ses rires redoublent quand il me voit tenter de dompter ma tignasse façon nid-d’oiseau. Évidemment, c’est peine perdue. Le feu me monte aux joues et je baisse la tête pour cacher mon propre amusement. 
J’avais oublié le plaisir d’avoir Ed à la maison, accompagné de sa propension à ne rien prendre avec sérieux, moqueur à souhait et toujours d’humeur joyeuse. Si on ajoute à cela sa fidélité et sa capacité à lire dans mes pensées, c’est facile de comprendre comment il est devenu mon meilleur ami.
Pendant qu’il tente de se maîtriser, je le rejoins.
− Montre-moi ta main, tu ne t’es pas fait mal ? 
Autant rapidement changer de sujet pour limiter ses railleries.
− Non ! T’inquiètes ! J’avais juste oublié que ton toasteur veut attenter à mes jours.
− C’est vrai qu’il faut savoir lui parler si on veut qu’il se tienne tranquille… un peu comme toi !
Ma blague minable relance ses rires.
− Très drôle, princesse ! Allez, va prendre ta douche, je prépare ta noisette.
− Très bien, chef, à vos ordres !
Je lui souris, mimant un salut militaire, fais demi-tour et m’exécute. 
Bon sang, quel pied ! Après une bonne douche presque bouillante, je me sens mille fois mieux. Quelques minutes plus tard, j’ai enfin repris forme humaine tandis qu’Ed dévore une énième tartine beurrée. Je m’attable à l’îlot central en silence. Un long moment s’écoule sans que ni lui ni moi n’éprouvions le besoin de parler. 
Finalement, alors que je sirote mon troisième café crème, je sens le regard de mon ami peser sur moi. Je relève la tête tandis qu’il me dévisage avec insistance.
Je lui offre mon air interrogateur qui va à coup sûr le faire réagir. Je le sens hésiter, comme s’il cherchait la meilleure façon d’aborder le sujet qui le préoccupe :
− Jadde, Meghan m’a appelé. Elle t’a proposé de partir faire ta promotion aux États-Unis pour ton dernier bouquin. 
J’opine soudain, méfiante. S’il le remarque, il n’en tient aucun compte et poursuit : 
− Je crois que tu devrais accepter. 
Je grimace mais il fait comme si de rien n’était et enchaîne rapidement. D’un mouvement de main circulaire, il désigne la maison puis arrête son geste dans ma direction.
− Tu ne peux pas continuer ainsi. Cette maison, cette vie de recluse, il faut que ça change, et que tu reprennes ta vie en main. De préférence loin d’ici. Je connais les arguments que tu vas me donner : tu ne peux pas partir, tu as ta famille, tes amis, ton boulot…
− Oui c’est exactement ça ! 
Je le coupe, me sentant rosir de colère.
− Je n’en reviens pas qu’elle t’ait appelé et que tu te hasardes à me parler de ce voyage !
Sans détourner le regard et avec une agitation visible, il reprend en tentant de contenir son agacement : 
− Arrête ton char ! Tes soi-disant excuses ne sont que des prétextes et tu le sais aussi bien que moi ! Ta famille, tu veux vraiment que nous abordions ce sujet ? Depuis quand n’as-tu pas rendu visite à ta mère ? Un an, deux ans, peut-être. Si tu crois que discuter au téléphone une ou deux fois par semaine est une excuse suffisante pour refuser ce voyage, tu te fourres le doigt dans l’œil ! Quant à tes amis, laisse-moi rire ! Ne te sers pas de Sofia, Meghan ou moi comme argument pour échapper à cette discussion. Tu crois vraiment que te voir heureuse ne compenserait pas largement ton absence ? 
Quand il clôt son monologue, il est à bout de souffle, le visage roussi. De mon côté, je ne sais absolument pas quoi lui répondre. Pendant de longues secondes, nous nous affrontons en silence, colère contre stupéfaction. 
Il finit par poursuivre en secouant de la tête, comme s’il était dépité par mon obstination qui lui semble ridicule. 
− Tu veux poursuivre l’argumentaire ? Tiens, prenons ta seconde excuse : le boulot, c’est le prétexte le plus minable de tous ! Ce métier, c’est ta vie, mais ce n’est pas en vivant reclus que tu vas retrouver l’inspiration. Faire ta promo fait partie du taf, en plus voyager te permettrait de donner un nouveau souffle à tes personnages de fiction. 
Ma stupéfaction est vite remplacée par la colère, on peut être deux à ce jeu-là !                                   
− Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ! J’en ai assez avec les remarques insistantes de Meg, j’ai besoin d’être ici, c’est vital pour moi !
Il soupire, exaspéré, et je sais que je ne lui oppose aucun argument digne de ce nom, alors je baisse la tête pour qu’il ne voie pas le doute sur mes traits. Je poursuis sur la défensive :
− Je suis incapable d’écrire une ligne si…
Il m’interrompt, en m’attrapant par les épaules comme s’il allait me secouer.
− Arrête ça ! Tu peux raconter tes conneries aux autres mais avec moi, ça ne prend pas ! Depuis quand tu n’as pas écrit ? Tu t’inventes des excuses pour rester ici ! Meghan m’a dit que tu devais lui rendre les premières épreuves de ton prochain roman il y a deux mois et elle n’a encore rien reçu. Et tu sais aussi bien que moi que ton envie d’être ici n’a rien à voir avec ton inspiration !
Acculée, je pourrais baisser les bras mais ce serait mal me connaître. Je cherche la faille dans son argumentaire et m’y engouffre. J’ai beau savoir que ce que je vais lui dire est parfaitement injuste, je rassemble ce qui me reste de dignité et lui rétorque, glaciale :
− Elle a trouvé un nouveau toutou pour jouer les intermédiaires ! Et puis, tu sais, l’inspiration ne fonctionne pas sur commande, je ne suis pas un scribouilleur qui noircit des pages comme un automate.
Loin d’être décontenancé par mes piques, il réplique, amer :
− Elle s’inquiète pour toi, comme nous tous. Pourquoi crois-tu que je me sois précipité ici aussi vite ? Et ne me fais pas croire qu’elle n’a pas abordé la question avec toi ! Le vrai problème, c’est que tu préfères garder tes œillères et te complaire dans ton malheur plutôt qu’affronter la réalité. Il est mort et ne reviendra pas. Toi tu es en vie, entourée de gens qui t’aiment et qui souffrent de te voir te démolir.
Il reprend son souffle saccadé par l’émotion. Puis il pointe un doigt accusateur dans ma direction et s’exprime avec une sincérité déchirante. 
− Une chose est sûre, ta chute libre a assez duré ! Si je dois être celui qui te botte les fesses pour que tu te reprennes, crois-moi, je n’aurai aucun scrupule ! Je préfère cent fois que tu me détestes, plutôt que de rester le témoin consentant de ta déchéance.
Dire que je suis abasourdie est bien en deçà de la réalité, et comme je n’ai aucune réponse à lui donner, je me mue dans le silence en rongeant mon frein. Il me traite comme une sale môme capricieuse et butée. Ça me fait mal parce que je sais qu’il a raison. Je me déteste pour ça.
Il respecte mon mutisme sans pour autant capituler. Il poursuit sa mise au point un ton plus bas mais plus déterminé que jamais :
− Je ne te demande pas de tout abandonner derrière toi sans jamais te retourner. Je veux juste que tu prennes un peu de recul, tu as besoin de te retrouver. Essaie, au moins ! Et si penser à demain t’effraie, contente-toi de vivre ce présent qui n’en peut plus de t’attendre !
Un silence pesant s’installe et perdure. J’ignore ce qui me blesse le plus, qu’il ait visé si juste ou que j’ai été incapable de m’en apercevoir seule. 
J’ai encore besoin de temps pour admettre qu’il a raison et que j’agis depuis des mois comme une idiote bornée et peureuse, aussi finis-je juste par lâcher en guise de conciliation : 
− Je vais y réfléchir.
En réponse, il approuve mes paroles d’un simple signe de tête puis, conscient qu’il serait inutile d’insister, change complètement de sujet. Je ne peux que lui en être reconnaissante. 
Des heures durant, nous partageons des moments de complicité sereine et la tension qui nous avait opposés s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue. 
J’ignore si Eddy a encore besoin de se rassurer sur mon état ou s’il a juste envie que nous profitions l’un de l’autre, mais il décide de passer la fin de semaine à mes côtés.         
Partager un quotidien avec lui, c’est comme poser des points sur une plaie béante, ça ne la guérit pas mais ça aide incontestablement.
La douleur ne disparaît pas pour autant mais sa présence me soutient, et je réalise que pour la première fois depuis longtemps, l’oppression qui m’empêchait de respirer s’est un peu allégée. 
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin