Lucie Solitaire

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Au milieu des années 60, Lucie Solitaire et son frère Simon quittent, pleins d'espoir et d'illusions, leur Martinique pétrie de conventions et traversent l'Atlantique sur un bananier. Lucie part en conquérante tandis que Simon espère ainsi surmonter la mort récente de son père et celle, très étrange, de sa mère. Cette soeur et ce frère pourtant si proches vont progressivement se déchirer jusqu'à la découverte par Simon du secret insoutenable que Lucie dissimulait...
Publié le : samedi 1 février 2014
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EAN13 : 9782336335865
Nombre de pages : 226
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Clarisse Bagoé Dubosq

Lucie Solitaire

Lettres
des
Caraïbes

Roman




































































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02162Ȭ1
EAN : 9782343021621












Lucie Solitaire

Lettres des Caraïbes

Fondée par Maguy Albet, cette collection regroupe des
œuvres littéraires issues des îles des Caraïbes (Grandes
Antilles et Petites Antilles essentiellement). La collection
accueille des œuvres directement rédigées en langue
française ou des traductions.

Derniers titres parus :

Roland TELL, Un homme d’esclavage, 2013.
Steve GADET, Un jour à la fois, 2013
Yollen LOSSEN, Le Fruit de la passion, 2013.
José ROBELOT, L’autre bord, 2013.
Joël ROY, PetitȬNoyau dans le courant du fleuve, 2013.
Roger EDMOND, Amer café, 2013.
Gérard CHRISTON, Le carnaval des Mamblos, 2013
Georges LENO, Chronique des lilas, 2012.
Raphaël CADDY, Les trois tanbou du vieux coolie, Tomes 2 et
3, 2012.
Germain SENSBRAS, « Mangé cochon » à Karukera, 2012.







Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Clarisse Bagoé Dubosq

Lucie Solitaire

roman











LȇHarmattan

Du même auteur :

Buisson Joyeux, Ibis Rouge Editions, 2009
























À mes filles





























Chapitre I

1965 à la Martinique


La grande grève l’avait éreinté et laissé sans aucune force
mais Alphonse Solitaire ne s’en était rendu compte que
plusieurs semaines après l’euphorie de la victoire, en déȬ
couvrant combien, au fond, celleȬci était dérisoire et sans
lendemain.
Une immense lassitude s’était abattue sur lui, mêlée de
douleurs et de nausées qui lui faisaient, pour la première
fois, prendre conscience de son âge, des blessures de son
corps peu à peu brisé par la répétition des tâches quotiȬ
diennes dans les champs de bananes, sur les tracteurs brinȬ
guebalants, dans l’humidité constante des hangars de laȬ
vage.
Pourtant le mouvement avait commencé avec une énerȬ
gie débordante et la conviction que cette foisȬci serait la
bonne. Comme d’habitude, il s’était déclenché spontanéȬ
ment sans préméditation ni préparation. Une simple étinȬ
celle avait mis le feu aux amas de frustrations et malheurs
qui infiltraient la vie des ouvriers agricoles des plantations.

9

1
L’un d’entre eux, JeanȬBaptiste Moula, coolie , descenȬ
dant des travailleurs libres arrivés à la fin du XIXe siècle
pour remplacer les nègres désormais affranchis mais jugés
rebelles et paresseux, avait osé prendre à partie le géreur
de la plantation voisine pour obtenir des conditions de loȬ
gement plus décentes.
JeanȬBaptiste habitait en effet, avec sa femme et ses cinq
enfants, dans un ancien hangar en pierres couvert de tôles
que les propriétaires avaient divisé sur toute sa longueur
avec de simples bâches supposées isoler les espaces destiȬ
nés aux dix familles qui devaient y cohabiter. Chaleur,
bruit, promiscuité étaient insupportables et pourtant chaȬ
cun s’était organisé tant bien que mal pour que les enfants
aient l’illusion d’une vie normale rythmée par les repas, les
douches dans la cour, les départs à l’école dans des uniȬ
formes impeccables et les chahuts joyeux aux retours de
classe. Les soirées de contes réunissaient la petite commuȬ
nauté à la lumière des néons sous l’abri branlant où une
vieille Jeep terminait sa carrière posée sur des briques.
C’était comme ça, ça avait toujours été comme ça, alors à
quoi bon ?
Mais JeanȬBaptiste était une grande gueule, force de la
nature et gros travailleur, mais une grande gueule. TouȬ
jours à parler fort pendant les parties de dominos autour
de la bouteille de rhum, toujours à raconter ce qu’il avait lu
dans « Justice » à propos de l’exploitation des travailleurs,
mais toujours à conclure ses tirades par un gros rire toniȬ
truant qui réveillait les cœurs de ses compagnons.
2
Alphonse, surnommé « le Chabin » , le connaissait depuis

1
Coolie : désigne les Indiens venus travailler en Martinique sur
promesse de retour en Inde.
2
Individu de parents noirs ayant une peau de couleur claire.
10

l’enfance et enviait au fond de lui la révolte qui grondait
chez JeanȬBaptiste.
Cependant lui, il avait fait son chemin sur la plantation,
il avait sa maison et une famille respectable à nourrir, il
était apprécié de Monsieur Lavigny et un jour, ses enfants
échapperaient à cette servitude.
JeanȬBaptiste, au moment de l’embauche, s’approcha
du géreur de la plantation Monsieur Dolvéa, un mulâtre
bourru, qui semblait ce matinȬlà, très préoccupé par un
tracteur en panne.
— Monsieur Dolvéa ! héla JeanȬBaptiste.
— Oui, Moula, qu’estȬce que tu veux encore ?
— Monsieur Dolvéa, ça peut plus durer, on vous a déjà
demandé de faire réparer le toit et de nous installer des toiȬ
lettes correctes et vous ne faites rien.
— Mais si, mais si, je t’ai dit que je m’en occuperai.
— Ou ka di sa, mè ou pa ka fè ayen ! (Tu dis ça mais tu
ne fais rien)
— Oh, Moula, calmeȬtoi, je suis occupé avec ce satané
tracteur, on en parlera une autre fois.
— C’est toujours une autre fois.
— Bon, ok JeanȬBaptiste, va travailler. Je m’en occuperai
la semaine prochaine.
— Monsieur Dolvéa, nous, on veut pas travailler dans
ces conditions.
— Qu’estȬce que tu veux dire ? Tu veux pas travailȬ
ler dans ces conditions, tu ne veux tout simplement pas traȬ
vailler ? Et puis tu commences à me faire chier, ça suffit,
ditȬil en se levant, tu prends tes rads (habits) et tu fous le
camp d’ici avec ta famille. T’iras prendre ton compte au
bureau ce soir et demain je ne veux plus vous voir ici, c’est
compris ? Et maintenant fousȬmoi la paix, j’en ai assez de
supporter tes lamentations !

11

Il se retourna pour rejoindre le mécano qui s’affairait
mais sursauta en entendant dans son dos l’énorme rire
grave de JeanȬBaptiste.
— Alors, vous pensez avoir réglé l’affaire comme ça,
Monsieur Dolvea. Eh ben, tant pis pour vous, arrivera ce
qui arrivera, mais vos patrons sauront bien que la grève, ce
sera de votre faute.
Dolvéa incrédule, resta à distance de JeanȬBaptiste mais
lui lança avec arrogance :
— La grève ? Pauvre crétin. Tu crois que les autres seȬ
ront assez couillons pour se mettre en grève pour des hisȬ
toires pareilles ? Allez, fousȬmoi le camp, j’ai à faire.
Le petit attroupement qui s’était formé autour des deux
hommes frémit à l’idée d’un affrontement. JeanȬBaptiste,
campé sur ses jambes écartées, conserva pourtant un calme
apparent et pointa son doigt vers le géreur en fixant son
regard :
— Couillon ? On verra bien qui est le plus couillon.
Et il partit d’un pas décidé vers le hangar qui leur serȬ
vait de maison.

Le soir même sur les plantations alentour, tout le monde
était au courant de l’altercation et les conversations allaient
bon train. Plusieurs hommes et femmes avaient rejoint le
hangar de JeanȬBaptiste pour aider la famille à déménager
ses affaires et lui proposer des solutions d’hébergement
provisoires pour les enfants.
Alphonse Solitaire, rejoignit aussi son vieux copain
pour lui donner de l’aide. Il le trouva assis dehors sur une
vieille table, en train de discuter bruyamment avec un petit
groupe bien échauffé.
JeanȬBaptiste l’accueillit avec un grand sourire.

12

— Ah, Chabin, te voilà vieil ami, il ne manquait plus que
toi.
— Sa ou fè, JeanȬBaptiste ? (comment ça va, JeanȬ
Baptiste ?) Alors qu’estȬce que tu vas faire maintenant ? Ils
vont jamais te donner du travail dans le coin. Va falloir que
t’ailles à l’autre bout de la Martinique !
— Chabin, tu plaisantes, j’espère ! Tu crois qu’on va se
laisser faire comme ça ? On a parlé toute la journée avec les
autres. Maintenant, c’est la grève ou rien. « Couillon » il a
dit Dolvéa, on est si couillon qu’on n’est pas capables de
voir que tous ces blancs nous exploitent ? Allez Alphonse,
sois avec nous. Tu connais bien la réalité. Tu sais qu’ils
nous méprisent mais qu’ils ont besoin de nous. Toi, t’es resȬ
pecté, t’as de l’autorité sur ta plantation, si t’es avec nous,
la grève marchera et on obtiendra enfin ce qu’on veut.
Alphonse était pris de court. Il n’avait jamais vraiment
envisagé la grève. Oui, la misère, il la voyait bien tous les
jours dans le regard désabusé des mères, dans les épaules
fatiguées des hommes et dans les ardoises du « Débit de la
régie » qui s’allongeaient tous les jours. Mais la grève ! Ça
risquait d’être encore pire pour toutes ces familles éreinȬ
tées. Pourtant la révolte enfouie au fond de lui remontait à
la surface de ses lèvres et il sentait bien que le moment était
venu. Il attrapa JeanȬBaptiste par le bras et l’attira à l’écart.
— Viens, on va parler tous les deux. C’est pas un jeune
travailleur révolté qui va donner des leçons à un nègre desȬ
cendant d’esclaves !

La grève dura quatre semaines. Elle s’étendit sur toutes
les plantations du NordȬAtlantique. Les syndicats s’emȬ
pressèrent de l’encadrer comme s’ils en avaient eu l’initiaȬ
tive. Mais pour les ouvriers, c’était uniquement certains
des leurs, comme JeanȬBaptiste et Alphonse, qui avaient

13

leur confiance pour leur faire gagner cette lutte. Ils s’en reȬ
mettaient à eux pour l’organisation des manifestations et
piquets de grève, pour la solidarité permettant de nourrir
les familles et pour les négociations avec les patrons.
Alphonse se démenait jour et nuit, parcourait des kiloȬ
mètres d’une habitation à l’autre, restait des heures enȬ
tières sur les barrages que les grévistes avaient installés sur
les chemins d’exploitations, apportait du réconfort aux faȬ
milles sans ressources et usait du respect qu’il inspirait
dans les négociations que les patrons avaient fini par acȬ
cepter, après les deux premières semaines de grève.
Il avait facilement convaincu son fils Simon de l’aider et
s’en servait comme messager d’une habitation à l’autre.
Même Lucie, sa jeune fille, était mise à contribution : elle
les rejoignait ici ou là avec quelques vivres et quelques
plats cuisinés pour les aider à tenir des nuits entières, quelȬ
quefois sous la pluie battante.
3
Les planteurs békés avaient d’abord cru à une comédie
qui cesserait comme un feu de paille. Après tout, ce n’était
pas eux qui seraient morts de faim les premiers, et puis ils
venaient de toucher des indemnisations généreuses suite à
la dernière tempête tropicale qui avait ravagé les bananeȬ
raies. Que les géreurs se démerdent et, si ça tournait mal, il
serait toujours temps de demander au Préfet d’envoyer la
gendarmerie calmer ces nègres !
Mais les plus lucides comprirent rapidement que cette
foisȬci c’était sérieux, que les ouvriers étaient à bout et ne
lâcheraient pas. Ils demandèrent à un des leurs, Lavigny
de contacter discrètement Alphonse qu’il appréciait depuis
longtemps et qui lui ferait sûrement confiance.


3
Békés : Blancs créoles descendants des premiers colons européens.
14

Lavigny trouva d’abord Simon qui revenait essoufflé
d’une longue course à travers champs.
— Simon, bonjour, ton père est là ?
— Non, Monsieur Lavigny, je sais pas où il est.
— C’est pas trop dur, la grève pour vous ?
— C’est dur pour tout le monde, mais c’est la grève.
— Tu crois que cela va encore durer longtemps ?
— Ça, faut voir, ça dépend pas de nous, faudra bien
qu’on obtienne quelque chose, non ?
— Justement, il faut que j’en parle à Alphonse. TrouveȬ
leȬmoi et disȬlui que je veux le voir pour discuter. DisȬlui
ce soir, dixȬneuf heures derrière l’église. Et sois discret.
C’est un premier contact. Ne mets pas ton père en difficulȬ
tés.
— J’vais voir c’que je peux faire, Monsieur Lavigny. Je
promets rien.

La pluie tombait à nouveau, chaude, et par violentes
bourrasques, sur la Peugeot de Lavigny qui attendait dans
la pénombre, tous phares éteints, derrière l’église du
Marigot. Il se demandait si Alphonse viendrait au rendezȬ
vous. Il était déjà très en retard mais le mauvais temps était
peutȬêtre en cause. Quoiqu’il arrive, il faudrait bien qu’ils
se parlent tous les deux. La grève avait assez duré et seul
Alphonse était un interlocuteur fiable, aussi déterminé
soitȬil à faire aboutir les revendications. S’ils trouvaient un
accord, Lavigny savait qu’Alphonse aurait l’autorité pour
le faire appliquer.
Il aperçut enfin une ombre courir vers la voiture sous les
trombes d’eau. La porte s’ouvrit à la volée et Alphonse se
jeta sur la banquette, trempé et à bout de souffle.
— Vous avez bien choisi votre heure, Monsieur
Lavigny ! attaquaȬtȬil d’une voix enrouée.

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— Désolé, Alphonse, je ne pouvais pas prévoir. Ça va la
santé ? Tu n’as pas trop froid ?
— Non, c’est bon, c’est bon. Allez, ditesȬmoi ce que vous
avez à dire, ne perdons pas de temps.
Une quinte de toux rauque lui déchira la poitrine.
— Alphonse, j’ai des propositions à te transmettre pour
cesser la grève. Tu vas voir, c’est honnête et même généȬ
reux, mais nous voulons des garanties pour l’avenir.
— Dites toujours mais soyez sûr d’une chose : après
quatre semaines de lutte, de privations et d’espoir, perȬ
sonne n’est prêt à reprendre le travail sans avoir obtenu ce
qui est juste. Et vous savez aussi bien que moi ce qui est
juste. Alors allezȬy, ditesȬmoi ce que vous proposez mais je
dois vous prévenir, je ne marchanderai rien. C’est une
question de dignité avant tout.
Lorsque la pluie cessa enfin, Alphonse put retrouver les
siens pour leur annoncer qu’ils avaient gagné.

16

Chapitre II

Arbres à pains, cocotiers, flamboyants étaient balayés par
un vent violent accompagné d’une pluie fraîche du mois
de janvier. Un courant d’air presque froid circulait dans la
maison. Les portes grinçaient et laissaient s’échapper des
phrases hachées, des mots traversés de sanglots.
Simon était assis sur le lit, très proche de son père et se
penchait plus près de son visage pour mieux écouter ce
qu’il pourrait encore avoir à lui dire.
— Ne t’inquiète pas ! Je sais que nous ne pourrons pas
vendre le terrain. Il appartient au notaire…
— Je sais que Monsieur Lavigny te doit ta prime et tes
congés…
— Oui… Je sais qu’il y a un peu d’argent pour nous dans
la boîte jaune. Elle est dans l’armoire avec l’adresse de tante
Nelly à Paris…
— Je sais tout cela. N’essaie pas de me répéter les mêmes
choses.

Les grandes mains tremblantes d’Alphonse étaient acȬ
crochées aux deux épaules de son fils car il lui restait un
souffle de vie qui dictait ses dernières volontés. Une force
obscure, celle qui lui avait donné des raisons de vivre mais
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aussi de mourir sans révolte. Il essayait en vain de se faire
comprendre jusqu’au dernier soupir.
Simon lui soutenait la nuque en se rapprochant le plus
près possible de ses lèvres mais il n’entendait que des
bribes de paroles saccadées. Il acquiesçait quand même, ce
qui semblait rassurer Alphonse.
— Je sais tout… Je ferai réparer la camionnette, oui !
Mais dans toutes ces phrases à peine audibles, il reconȬ
nut le prénom de sa sœur.
— J’ai tout compris, je ferai attention à Lucie. Ne te fais
aucun souci, kalmé kò’w (calmeȬtoi).
Simon pressentit le dernier moment arrivé. Doucement
il reposa la tête d’Alphonse sur l’oreiller mais l’homme
était tenace et tenta de se lever tout en l’agrippant à nouȬ
veau.
— Oui, ki sa Papa ? Ou lé di an bagay ? (oui, qu’y aȬtȬil,
papa ? tu veux dire quelque chose ?).
Mais il ne dit rien. Simon sanglotait, la face enfouie
contre le torse de son père. Alors le sentant déjà bien loin,
il cria :
— Lucie, viens vite, il s’en va ! Non ! Ne nous laisse pas.
Le regard absent d’Alphonse se dirigea vers la porte où
devait apparaître Lucie. Elle arriva en chemise de nuit,
échevelée, et se précipita sur son père pour l’embrasser. À
ce moment précis, Alphonse Solitaire mourut.
Son corps s’affaissa, apaisé, tranquille. Il paraissait déȬ
sormais serein, l’homme des bagarres, des coups de
gueule. Incorruptible, intègre et digne.

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Chapitre III

Assis côte à côte près du défunt, soudain ils réalisaient qu’il
n’était plus là, ce père qui savait punir mais aussi pardonȬ
ner, ce père juste, dont ils étaient fiers.
Lucie se pencha sur lui et l’embrassa encore en apȬ
puyant très fort les lèvres sur son front tandis que Simon la
soutenait par la taille et lui parlait tout bas :
— LaisseȬle maintenant, il est au repos.
Il le fixait étendu là, devant lui, en retenant ses larmes.
Il le revoyait dans toute cette mouvance. Elle n’était pas si
éloignée, cette révolte oppressante qui lui avait fait perdre
la vie, à cet homme qui, jusquȇà maintenant, les avait conȬ
duits sur un chemin bien tracé sans aucune bifurcation.
Simon prit Lucie dans ses bras.
Il avait vingtȬquatre ans, des yeux clairs, d’où jaillisȬ
saient une lumière, un visage de beau nègre. Elle, Lucie,
était plus jeune de deux ans, d’un type indien différent de
son frère, une chevelure abondante et frisée héritée de sa
mère, un corps délicat, et un regard qui se figeait à la
moindre émotion. Blottie contre Simon, des petits sons enȬ
gloutis sortaient de sa gorge.
— CalmeȬtoi Lucie. Ferme ses yeux, ferme ses yeux douȬ
cement… Il faut appeler Freddy, ditȬil en marmonnant.
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Mais le jeune apprenti était déjà là à considérer
Alphonse qu’il dévisageait, ému et troublé. Le chabin
l’avait pris en charge dès sa naissance. Fils d’une ouvrière
de Saint Vincent qui avait trouvé la mort en accouchant sur
la plantation, c’était un garçon discret, secret, introverti,
plus noir que la nuit.

Le vent continuait de souffler.

Lydia, était morte depuis cinq ans déjà. À cette époque
pleine de douleurs, Simon n’avait que dixȬneuf ans et Lucie
dixȬsept. Emma, la sœur ainée de Lydia, avait proposé à
Alphonse de prendre Lucie en charge.
Il avait tout d’abord refusé. Cependant, désorienté par
la mort de sa femme, il avait fini par accepter. La jeune fille
s’était mise à détester sa tante qu’elle trouvait austère, riȬ
goureuse. Et après deux semaines, un soir, très tard dans
la nuit, elle était revenue chez son père.
Ce fut un beau jour… La retrouver… Il l’avait pressée
contre son corps et, la tête posée dans ses cheveux, il l’avait
respirée profondément. Simon avait gardé ce moment en
mémoire et Freddy, tout aussi heureux, avait pleuré dans
sa chambre.
À partir de là, il s’était occupé d’eux tout seul. Simon
avait travaillé sur la plantation avec lui tandis que Lucie,
ne voulant plus aller au lycée, était restée à « ti case » et
avait appris à taper à la machine avec une méthode Pigier.
Depuis la disparition de sa mère, c’était elle qui s’occupait
de la maison. Elle le faisait avec abnégation, comme un deȬ
voir absolu.

Simon posa encore son regard sur son père, puis il arȬ
rangea le pli du drap qui le recouvrait, lui croisa les mains

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doucement et les lui caressa. Il se pencha pour les embrasȬ
ser et s’effondra.
Alors, dans un hurlement de désespoir, il appela Freddy
qui s’approcha et le soutint.
Mais il trouva la force de se ressaisir et demanda à sa
sœur de préparer les vêtements de leur père pour la veillée
et l’enterrement. LuiȬmême s’occuperait de le laver et de
l’habiller.
— Et moi, dit Freddy, qu’estȬce que je fais ?
— Rien, répondit Lucie.

Simon, resté seul avec Alphonse, le frotta avec un savon
doux, le coiffa très délicatement, puis il le parfuma, et lui
mit son tricot. Une paire de chaussettes blanches en coton
fin, sa chemise blanche du dimanche, son pantalon bleu
marine et ses chaussures vernies noires.
Il le regarda un long moment.
— Le chabin, je me suis bien occupé de toi, tu vas me
manquer.

Simon et Lucie veillèrent toute la nuit Alphonse qui dorȬ
mait désormais d’un très profond sommeil.
Freddy restait à l’écart, la tête dans les mains, assis
contre le mur dans un coin de la pièce.

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