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Célia Flaux

Lucy’s Liberty

Éditions Voy’el

Collection E-courts

Présentation

À bord du Liberty, la famille de Lucy émigre vers une planète lointaine pour rejoindre les croyants qui partagent leur foi. Lucy est orpheline, et elle éprouve une profonde reconnaissance envers son oncle et sa tante qui l’ont recueillie. Toutefois, le quotidien à bord d'un vaisseau spatial lui réserve bien des surprises et des rencontres, dont certaines capables de changer sa vie.

Lucy’s Liberty

Lucy court dans les couloirs déserts quand les haut-parleurs clament les consignes de sécurité. Tous les corridors se ressemblent et le sol molletonné absorbe le bruit de ses pas. En sueur, les cheveux ébouriffés, le tablier froissé, elle retrousse sa robe noire et lutte contre le jupon qui l'entrave. Les propos du capitaine dansent dans sa tête tandis qu’elle cherche désespérément la bonne pièce.

— Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, l'équipage se joint à moi pour vous souhaiter la bienvenue à bord du Liberty. Nous vous remercions d'avoir choisi la compagnie Abott. Vos bagages ont été déposés dans les cabines, auxquelles vous pourrez accéder dès que nous aurons gagné l'espace. Les hôtesses et les stewards vont passer dans les rangs pour vous distribuer la pilule Hyperespace, qui prépare votre corps au passage en vitesse supraluminique. Nous vous prions de l'avaler sans attendre pour une assimilation parfaite. En cas d'effets secondaires, n'hésitez pas à consulter notre médecin de bord. Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, notre astronef décollera dans un instant ; éteignez vos téléphones, attachez vos ceintures et celles des enfants.

Une voix synthétique prend le relais, elle décompte le temps et les différentes étapes du départ.

— Huit minutes.

— Sept minutes.

— Six minutes. Fermeture des portes coupe-feu.

Trop tard. Lucy ne retrouvera pas la salle de décollage et les fauteuils qui atténuent les effets de l'accélération. Elle a erré trop longtemps de ponts en coursives, incapable de retrouver son chemin parmi les entrailles du vaisseau. La jeune fille songe aux histoires de passagers clandestins retrouvés morts dans les soutes et s'affaisse contre le mur lambrissé. Ses mains se posent sur ses tempes, des images défilent derrière ses paupières closes.

Une semaine auparavant, elle a quitté sa campagne natale avec oncle Nat, tante Bertille et leurs filles, Catherine et Julia. Elle regrette déjà la ferme familiale et ses solides rondins de bois. L'évier en pierre, le parquet ciré, l'odeur du pain sortant du four, les clapotis de la pluie sur le toit lui inspirent tant de nostalgie. Ils sont partis voilà trois jours, d'abord en carriole, avant d'emprunter le train et d'embarquer à l'intérieur de ce monstre métallique.

— Cinq minutes.

— Quatre minutes. Notre appareil se dirige vers la rampe de lancement.

La voix sans âme rebondit de mur en mur et Lucy se bouche les oreilles. Que va-t-il se passer, maintenant ?

 

*

 

Un grondement sourd se propage à travers les parois. Les lambris vibrent derrière le dos de Lucy, les cliquetis des appliques forment une mélodie inquiétante et la lumière tamisée dessine des formes tourmentées sur la moquette sombre. La jeune fille replie ses jambes pour que ses pieds ne touchent pas le tapis rouge cloué au centre du couloir ; cette longue langue duveteuse semble prête à l'avaler.

Elle supplie le Seigneur de la protéger. Elle a besoin qu'Il la guide, à travers les étoiles, vers la Terre Sainte promise par l'oncle Nat. Sa famille y trouvera-t-elle les étendues vierges qu'ils recherchent ? La technologie maudite s'est répandue partout sur Vieille Terre ; ses machines profanent les champs et ses ondes souillent le ciel. Lucy n'a pas oublié la fureur de son oncle, quand les guides spirituels du village ont décidé d'installer l'eau courante sans tenir compte de son avis. Emprisonner de l'eau dans des tuyaux, quelle hérésie ! Jamais la famille Believer n'a vendu son âme au confort et ses membres ont toujours vécu la conscience en paix.

Au lieu de céder, l'oncle a préféré fuir vers une planète lointaine, où demeure une communauté de vrais croyants qui se tiennent à l'écart des tentations du monde moderne. La famille reconstruira une maison en bois au milieu des plaines sauvages, ils cultiveront leurs champs, élèveront leurs bêtes, éduqueront leurs enfants dans le respect des traditions et remettront leur sort entre les mains de Dieu.

— Trois minutes. Départ imminent.

— Seigneur, balbutie Lucy, ayez pitié !

 

*

 

Aslan la trouve recroquevillée au milieu du couloir. Il interrompt sa ronde et l’observe quelques instants. Elle tremble comme une souris, les mains jointes, les yeux clos, et sa nuque pâle contraste avec la tresse brune enroulée autour de sa tête.

Il s'approche en silence.

— Besoin d'aide, Mademoiselle ?

Elle sursaute et se mord les lèvres pour étouffer un cri. La panique qu'il lit sur ses traits le frappe. Ses paupières papillotent sur ses prunelles grises et les ailes de son nez palpitent au rythme effréné de son souffle. Un joli nez, pense-t-il. Fin, délicat, un peu retroussé, mais pas trop non plus.

— Je me suis perdue, balbutie-t-elle. Je n'arrivais pas à retrouver la salle de décollage.

— Deux minutes, rappellent les haut-parleurs d'un ton impersonnel.

Aslan ne perd pas de temps en vaines discussions.

— Debout ! lui ordonne-t-il.

Il lui tend la main, mais elle se lève sans accepter son aide. Sa robe froufroute tandis qu'elle trottine derrière lui et il se demande combien d'épaisseurs elle porte. Sa tenue vieillotte ne semble vraiment pas pratique.

— Dépêchez-vous !

 

Le garçon attrape la main de Lucy et la tire d'une poigne de fer. Elle halète, le cœur au bord des lèvres. Quand sa bottine se prend dans le tapis rouge, son guide l'empêche de tomber en la retenant par le bras, mais elle se tord la cheville.

Il s'arrête devant l'ascenseur et elle heurte son épaule.

— Excusez-moi, Monsieur !

— Monsieur ? répète-t-il d'un ton moqueur. Vous me donnez un coup de vieux ! Appelez-moi Aslan, comme tout le monde.

Du pouce, il désigne l'insigne cuivré qui brille sur sa poitrine et Lucy rougit de sa bévue. Son regard sombre et malicieux la met mal à l'aise. Jamais un garçon ne l'a dévisagée ainsi, sans pudeur ni retenue, sans soulever son chapeau en signe de respect. De toute façon, aucun couvre-chef ne repose sur ses mèches ébouriffées ; les boucles qui tombent sur son front enserrent ses pommettes, son teint hâlé contraste avec l'éclat de ses dents. Oui, malgré la tension qui émane de lui, il sourit.

Lucy devine ses muscles contractés sous son uniforme. Il porte le pantalon noir, la veste et les gants blancs des membres de l'équipage, mais elle n'ose l'interroger sur sa fonction exacte. Elle s'est déjà suffisamment ridiculisée pour aujourd'hui.

Dès que les portes de l'ascenseur s'ouvrent, Aslan la pousse à l'intérieur et se rue vers le panneau de contrôle. Il passe sa main droite devant le rectangle Accès équipage, et sélectionne la touche Urgence cockpit au lieu de Salle de décollage, seconde classe.

Lucy surmonte sa timidité pour l'interroger.

— Je ne rejoins pas les autres passagers ?

Le garçon secoue la tête en signe de dénégation.

— Pas le temps, il faudrait que j'ouvre les portes coupe-feu une par une.

La cage fuse vers le haut à une vitesse folle. Lucy s'accroche à la barre métallique fixée au mur pour ne pas perdre l'équilibre et son estomac se tord, tandis que les étages défilent. Ils traversent les cinq niveaux réservés à la première classe en un éclair, avant de parvenir aux quartiers de l'équipage.

— Une minute... conclut le haut-parleur. Préparez-vous au décollage.

Le grondement sourd s'amplifie et le sang se retire du visage de Lucy. Aslan saisit sa main d'un geste autoritaire.

— Prête à courir ?

 

Dès que l'ascenseur s'immobilise, Aslan s'élance et Lucy suit. Les talons de ses bottines résonnent entre les parois métalliques. Les câbles et les tuyaux qui longent les murs accentuent son malaise ; ils évoquent des serpents plus gros que son bras. La jeune fille ne dispose d'aucun mot pour décrire ces choses-là.

Leur course ne dure pas longtemps. Le garçon s'immobilise devant une porte ronde et passe sa main droite devant le détecteur. L'iris s'ouvre avec un chuintement.

En un instant, le regard de Lucy embrasse une pièce ovale, où toutes les surfaces disponibles sont couvertes de boutons et de symboles luminescents. Des hommes et des femmes vêtus de l'uniforme du Liberty lui jettent un coup d'œil intrigué avant de se remettre au travail. Depuis les rangées de sièges qui occupent la majorité de l'espace, ils pianotent sur les claviers, effleurent des écrans translucides, échangent des instructions dans un langage incompréhensible.

Lucy pense aux sermons d'oncle Nat et se fige, terrifiée à l'idée de pénétrer dans l'Antre du Mal. Mais Aslan ne lui laisse ni le temps de s'enfuir, ni celui de protester ; il l'attrape par les épaules et la pousse dans le premier fauteuil disponible. La jeune fille s'enfonce dans le dossier en mousse absorbante. Elle gigote, essaie de se lever, mais il enclenche le harnais et des sangles épaisses se referment sur elle.

[…]