Luigi Maral

De
Publié par

Luigi Maral, jeune musicien prodige de quinze ans, doute de son talent. Se sentant incompris, il quitte brutalement Paris où il habite avec ses parents pour sauter dans le premier TGV en direction de la maison familiale dans le sud de la France. A Alès, son oncle et sa tante l'accueillent chaleureusement sans poser de questions. Là, entre Provence et Cévennes, entouré de cette terre qui a vu naître tant de Maral, Luigi traverse l'été à la recherche de ses racines et de lui-même. Sera-t-il le musicien dont il rêve ?
Publié le : mercredi 1 novembre 2006
Lecture(s) : 78
EAN13 : 9782336271248
Nombre de pages : 185
Prix de location à la page : 0,0093€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

LUIGI MARAL
de la Provence aux Cévennes~ L'HARMATTAN, 2006
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.I.
Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
L'HARMATTAN HONGRIE
Kônyvesbolt; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest
L'HARMA TTAN BURKINA FASO
1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA
Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives
BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC
http://www.1ibrairieharmattan.com
diffusion.harmattan @wanadoo.fr
harmattan 1
ISBN: 2-296-01941-2
EAN : 9782296019416Annie CORBIER
LUIGI MARAL
de la Provence aux Cévennes
Roman
L'HarmattanOuvrages du même auteur
La Reine d~rles. Collection Théâtre des 5
Continents. Editions L'Harmattan, 2001.
Guide de Paris. Collection Travel Guide traduction
et adaptation - version anglaise. Editions Mondéos,
2003.Ce roman est une fiction.
Seuls, les événements historiques relatift aux Cévennes sont
vralS.
Toute ressemblance avec des personnes réelles ne saurait être
qu'une coïncidence.La pierre sèche du chemin renvoyait les éclats
du soleil, le sol menaçait d'éclater sous le moindre
pas et l'herbe devenue paille n'offrait plus que la
désolation. Espace de temps du jour cévenol où,
devant les volets clos, les touristes de passage
s'interrogent sur les coutumes des habitants: la
ville est-elle morte? Les hommes et les femmes
ont-ils fait un pacte avec le silence?
Personne dans les rues. Des volets. Fermés.
Midi.
Rien ne bouge à l'heure oubliée du calendrier
des hommes. La terre du sud ne répond plus qu'au
soleil, ne vibre plus que par lui; quant aux
humains, somnolents ou vaincus, ils se retranchent
derrière le ralenti de leurs habitudes millénaires.
Aujourd'hui comme hier. Ou presque.
Entre les Cévennes et la Provence, à Alès,
aux limites du châtaignier et de l'olivier, les Maral
ont choisi d'élire domicile depuis des siècles,
c'est-àdire aussi loin que les minutes de notaire et les
recensements cadastraux en témoignent; depuis
plus longtemps, raconte-t-on, que ces années de
misère où leurs aïeuls se déchiraient pour un Dieu
ignorant leur colère et leur désespoir.
C'est en ce temps-là que les épouses Maral
arpentèrent le Désert cévenol, privées de leurshommes envoyés aux galères, et depuis lors que
leurs familles divisées suivirent ce en quoi elles
croyaient.
Les Maral de Provence, 'les autres, ceux du
pape', traversèrent cette époque sans trop souffrir.
On le leur reprocha assez pour s'en souvenir trois
siècles plus tard. Les Maral cévenols leur
pardonnèrent tardivement cette clémence du
destin, ce coup de pouce insolent d'un Dieu
récalcitrant. Depuis les Camisards, ils connurent la
vie difficile de leurs semblables, avec ce que cela
implique de sacrifices, de faux départs et d'éléments
rebelles. Un amour aussi immodéré que pudique
pour leurs terres les aurait mis d'accord s'ils avaient
pu partager ne serait-ce qu'une conversation.
Années laborieuses (en majorité) et années
d'abondance se succédèrent. Certains s'en
désolèrent, d'autres s'en réjouirent. Les uns se
contentèrent du quotidien et de la pauvreté, les
autres voulurent s'en sortir.
Quelques-uns le leur a-t-on jamais
pardonné? - réussirent. Ailleurs. Mais sans oublier
la terre qui les vit naître, dont ils portent jusqu'au
bout du monde le murmure et les parfums.
10I
Les Maral des Cévennes
Luigi Maral, l'œil sombre et la silhouette un
peu courbée dans la gare déserte, regretta son
départ impulsif. Tenté de téléphoner à sa mère
pour la rassurer, il ne le fit pas, sa fierté l'en
empêchait, la fierté des Maral, aussi sûrement
présente dans ses gênes que sa peau brune et ses
cheveux noirs. Il repoussa cette inquiétude subite.
Ils le trouveraient tous bien assez tôt, surpris
toutefois de n'avoir pas été interpellé dans le TGV
ou arrêté tel un bandit de grand chemin en gare de
Nîmes. Dix minutes d'attente et le petit train neuf
le ramènerait à Alès au fief familial dans la grande
et vieille maison sous les arbres. La panique
qu'avait dû provoquer la réalisation de son départ
lui plaisait.Luigi, l'enfant obéissant, autrefois parfait, ne
l'était plus. Il accéléra le pas, un effort colossal dans
la température ambiante. La maison, berceau
alésien des Maral depuis des générations, n'était
qu'à une demi-heure de train. Il ralentit dans le hall
de la gare, l'air sec et brûlant pénétrant ses
poumons; «cet air me torpille» dit-il dans un
souffle, les expressions de l'enfance surgissant au
rythme de ses pas.
Il reprit sa marche tout en luttant contre
l'envie de téléphoner pour rassurer ses parents. Il
s'en souviendrait de cette soirée de juin! Le
souvenir brûlant des événements de la veille lui
donna ce rictus et ce pli amer de la bouche pouvant
passer, à tort, pour du mépris.
Il devait téléphoner. Pourquoi avait-il choisi
le fief familial dans le Gard? Les destinations
exotiques ne manquaient pas au départ de Paris; un
autre que lui, moins timoré, aurait pris un billet
allervers l'aventure, avec le poids de l'inconnu et du
danger qui l'accompagne. Lui, s'était contenté de
prendre un aller-retour pour Alès à utiliser dans les
six mois, tarifjeunes.Il soupira, malgré lui. Incapable
de prendre des risques, ils avaient raison. Ce n'était
point sa faute s'il n'était pas Victorien Maral,
l'ancêtre référence. Sa vie à lui était simple et
compliquée, marquée dès l'enfance par un don
12fabuleux qui ne lui apportait plus les joies
fulgurantes qu'il avait connues et le torturait depuis
peu tel un lutin malhonnête. Lui, un Maral ?
Pourtant, deux poignées d'entre eux, fougueux et
passionnés, s'étaient illustrées dans des actes de la
vie radicalement contraires aux mœurs du temps,
aux habitudes du clan. Il lui faudrait s'en souvenir.
A la maison, on disait encore 'les uns et les autres',
les Maral des Cévennes, les Maral de Provence,
même si cela ne voulait plus rien dire, chacun
comptabilisant un nombre respectable de
Huguenots, de Catholiques, d'Athées, bref, les
Maral se rangeaient malgré eux dans la normalité;
quasi-sanguinaire selon les époques.
Il s'en trouvait un à chaque génération pour
perpétuer le petit vent de folie des plus rebelles. Le
téméraire s'attirait des critiques virulentes.
Chez les Maral, se dit Luigi, les deux clans
sont représentés dans une proportion variant selon
les hasards du temps qui passe.
Des Cévennes à la Provence, de la Provence
aux Cévennes, des générations de Maral vivaient
sur les terres de l'olivier ou du châtaignier, et ceux
qui s'en éloignaient y revenaient un jour ou l'autre.
'Cet amour du sud au sens large' disait son père,
qui englobait d'un regard gourmand le vaste ciel
bleu lorsque, quittant Paris, ils apercevaient de
13l'autoroute les premIers oliviers à la sortie de
Valence.
Et puis, il y avait ce groupuscule de Maral,
qui, incapables de trancher entre les deux clans,
attachés à l'olivier et au châtaignier, trahissaient les
puristes en choisissant d'aimer ces deux mondes qui
les avaient vus naître et regardaient la même mer.
14Tout avait recommencé avec Victorien
Maral...
En ce temps-là, les Maral des Cévennes
regardaient 'en chiens de faïence' les Maral de
Provence, à qui ils reprochaient leur installation au
soleil, symbole de farniente et de vie facile, donc de
perdition.
Les Cévenols, lointains rejetons de Huguenots
nobles ou roturiers selon la branche, se réclamaient
des valeurs de leurs ancêtres sacrifiant tout, souvent
le rien qu'ils possédaient sinon leur vie, à une cause
digne de l'Histoire de France. La branche
provençale reprochait à la branche cévenole dans
cet ordre ayant entraîné le désordre: un refus
tenace de franchir leur Rubicon, l'existence -jamais
remise en cause - de leurs aïeux, cet air de ne pas y
toucher qui leur avait fait perdre le goût de vivre.
Les Maral de Provence, guidés par Victorien,
l' arrière-grand-père adoré, s'enorgueillissaient
d'être ses héritiers.
Aventureux, Victorien? Certes, malS pas
aventurier.
Artisan alésien doté d'une curiosité atypique
prononcée, Victorien Maral, moustaches au vent,
avait flairé très tôt le Mistral et l'air du large. Sous
prétexte d'aller vendre des produits cévenols sur les
15foires au-delà du Rhône, il profita de ses moments
de liberté loin de la surveillance paternelle pour
musarder.
Rapide et d'un pas de conquérant, il arpentait
les villages sachant que son audace serait
récompensée. Cévenol réboussié',il assumait son
excentricité. Il lui suffisait d'attendre son heure, et
son heure viendrait.
Au détour d'une ruelle étroite, un jour de
Mistral à emporter le clocher, le destin lui fit un
clin d' œil sous la forme d'une invention qui allait
révolutionner le monde, celui des autres et le sien:
le cinématographe. Et cette séance! Assis
gauchement au milieu de notables et de villageois
en habit de dimanche, elle resterait gravée dans sa
mémoire jusqu'à son dernier jour... Le Père
Bobine, en maître de cérémonie, jubilait...
La carriole rangée à l'ombre de la place, il en
oublia l'heure de reprendre la route et rentra à Alès
la nuit tombée 'sans une odeur de vin sur les
lèvres', ce qui prouvait au moins qu'il ne buvait
pas... Les rumeurs coururent que ce devait être une
femme la coupable, une femme de là-bas, le monde
des Maral de Provence,une trahison. Il sentirait le
1 Réboussié : un original, qui a tendance à tout contredire.
16. , 1\,
par um, retorqualt sa mere, prete a e en ref ' d ' £ d
l'honneur de son petit et le sien. Le sien surtout.
Pour elle, qui ne connaissait que le savon de
Marseille, l'idée d'une bru parfumée lui était aussi
insupportable qu'une dette et l'équivalent de
l'honneur perdu. Pas d'alcool et pas de femme. 'Le
petiol donnait du souci...' Aurait-il de mauvaises
fréquentations? Ou des activités inavouables avec
une fille qui ne pourrait pas se marier en blanc? Ce
bédiga!! L'énigme dura deux saisons.
Victorien partait sur les foires de Provence et
. ., , ,
1alssalt a sa mere et a ses freres 1es marc hes des' '
Cévennes. Rentré à Alès, il était d'humeur morose
et peu encline à la confidence. Il délaissait les
travaux saisonniers et lisait - passe-temps de
fainéant disait-on, des heures entières.
Les racontars se firent féroces: Où allait-il?
Que faisait-il ? Avec qui? Il ne se confiait à
personne, c'est donc qu'il avait des 'choses à
cacher'. Tandis que là-bas, dans le village, les
affaires faites, il ne prit bientôt plus le temps de
partager un repas au café de la mairie; il avalait le
pain et le pélardon4 enveloppés dans une serviette en
coton; selon les saisons, il se contentait de
2 Petiot: le petit
3
Bédigas : imbécile,sot.
4 Pélardon : fromage de chèvre fabriqué dans les Cévennes.
17châtaignes grillées, de radis, de pommes ou de
raisin et buvait une petite piquette locale; l'hiver,
un verre de vin chaud avec un morceau de sucre
'pour se fortifier' ; l'été, un verre de vin tiré de la
bouteille plongée dans la rivière, à la sortie du
village ou dans l'eau fraîche de la fontaine. Il
attendait l'heure sur un banc de la place.
Les fidèles s'y retrouvaient avec plaisir et une
poignée d'hommes. En semaine il s'agissait
d'hommes partageaient leurs impressions sur les
films vus et revus dont ils ne se lassaient pas de
décrire les séquences les plus mémorables. Les films
repassaient en boucle, ils les aimaient comme les
légendes ou les histoires entendues cent fois à la
veillée.
Les téméraires, pas seulement les jeunes,
soufflaient les dialogues et mimaient l'action avant
que les personnages ne disent les répliques favorites
à l'écran; les autres riaient ou les insultaient. Les
deux parfois.
Les Provençaux adoptèrent rapidement cet
Alésien doté d'une mémoire quasi infaillible qui
citait des passages entiers de leurs films préférés,
surtout les scènes d'amour, en imitant l'intonation
de voix des acteurs y compris des actrices
américaines, dont il ne comprenait pas un mot. Les
villageois pouffaient et en redemandaient.
18Sur la place, ils devisaient jusqu'à ce que Père
Bobine veuille bien ouvrir sa 'boutique'. Victorien
s'abandonnait sur les chaises en paille dans la petite
bâtisse convertie en MaisonBobine,et se laissait aller
à la réalité de la fiction. Lui, à qui l'on
recommandait de ne 'jamais profiter de quoi que ce
soit et de se contenter de peu', connaissait des
moments de jouissance pure. Il était discrètement
heureux.
Secret, il ne disait rien chez lui, sinon que 'les
autres' n'avaient pas que des défauts. La preuve? Ils
achetaient tous leurs produits sur le marché...
Heureux, Victorien. Les premiers temps, il
voulut se convaincre d'en éprouver de la honte,
question d'éducation; puis, la découverte du plaisir
et son instinct lui soufflèrent que cette habitude
héritée des ancêtres martyrisés par le roi Louis XIV
devait évoluer; le roi était mort depuis longtemps
et il ne tenait qu'à lui seul d'arrondir les angles
d'un destin qui était, après tout, le sien. Les films
muets du Père Bobine, il les avait vus cent fois,
mais la magie opérait sur cet être simple et avide
des beautés du monde. Emu aux larmes, il assista à
l'arrivée du 'Parlant'. Il embrassait l'écran, d'où le
5.surnom de Victorien, le Poutou
5 Poutou : baiser.
19Il faut bien dire que ce penchant pour les
beautés du monde, Victorien le manifestait depuis
l'école communale. L'instituteur avait repéré très
tôt les facilités du petit Alésien à la blouse grise et à
la frimousse éveillée; ses espoirs s'étaient reportés
sur Victorien dont l'aversion pour l'enseignement
des enfants de la République, en grandissant, le
condamnait à la réprobation.
Devenir instituteur, un rêve pour les
Cévenols modestes servant leurs terres sans s'en
éloigner, un cauchemar pour Victorien. Il réussit
haut la main son certificat d'études, mais fronça le
sourcil en surprenant une conversation dans la
cuisine de ses parents concernant l'avenir du petit.
Les Maral, disait son père à l'instituteur,
visent les 'professions utiles et honorables... et
restent à leur place.' Hélas! Victorien ne voulait ni
Ecole Normale, ni palmes académiques. Son père,
suprême humiliation, le gifla devant l'instituteur.
Quiconque transgressait cette loi serait mise en
quarantaine. Ces méthodes brutales donnèrent des
fonctionnaires fidèles à la nation.
«Comblés en apparence, moi, je n'en veux
pas» dit Victorien.
20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.