Lumières des sentinelles enfouies

De
Publié par

Dans un avenir pas si lointain, une communauté isolée, aux convictions fortement marquées, résiste à l’ordre dominant. Mais peut-on rester indéfiniment terré, loin du tumulte du monde ? L’heure vient de la confrontation, où les idées de chacun seront exposées au grand jour, avec leurs forces et leurs faiblesses, et où les armes respectives sèmeront la mort et la confusion dans le camp adverse. L’espérance survivra-t-elle à un tel chaos ?

Publié le : samedi 1 janvier 2005
Lecture(s) : 62
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 2952406200
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
er CHAPITRE 1 : Chroniques souterraines
 Qui va là ? L'injonction se répercuta sans fin sur les voûtes humides.  C'est moi, Jacques, n'aie pas peur ! répondit une voix du fond du boyau obscur. Cette galerie appartenait à la zone qui avait dû être évacuée lors de la panne de la deuxième turbine. Certes, les responsables affirmaient que l'on trouverait bien moyen de réparer, que l'on récupérerait les zones abandonnées aux ténèbres. Mais le petit peuple des réfugiés n'en savait plus trop rien, tant s'était dégradée la situation au cours de ces trois dernières années. A la surface, la Terre elle-même semblait porter le deuil des plus folles espérances humaines, cependant que le refuge souterrain apparaissait à son tour particulièrement menacé. D'une part ses ennemis n'ignoraient plus rien de son existence, sauf son exacte localisation ; d'autre part les calamités naturelles en cours à la surface produisaient leurs effets jusque dans le ruisseau alimentant la grotte. Janine s'avança ; elle connaissait bien ce tunnel pour l'avoir parcouru au temps où il était encore illuminé. C'était une jeune fille intrépide et pleine de vie, malgré la dureté des temps. Voici déjà dix ans, elle avait rejoint avec ses parents son présent refuge, construit clandestinement à l'époque où la vie au soleil était encore radieuse mais où la révolte couvait à nouveau sous la surface apaisée du monde. Ceux qui l'avaient bâti, malgré l'optimisme officiel, savaient à quoi s'en tenir sur l'avenir de l'Eglise et de la Monarchie, provisoirement triomphantes. Ceux qui l'avaient construit s'étaient senti pour mission d'y maintenir une présence, en ce lieu qui, pour l'observateur extérieur, ressemblerait plutôt à un tombeau mais qu'importe : de ce tombeau où les puissances du monde s'apprêtaient, comme par le passé, à l'enfermer à tout jamais, ils avaient la conviction que la vie resurgirait un jour. Janine avait donc vécu la moitié de son existence dedans la grotte. Elle en connaissait les moindres recoins ; les yeux fermés, elle aurait su s'y repérer. Nul boyau en effet n'est semblable à un autre : tous diffèrent par la température, par
11
LUMIÈRES DES SENTINELLES ENFOUIES
l'humidité ambiante, par la texture du sol fait de roche calcaire ou d'amoncellements de glaise. Jacques, lui, était venu bien plus tard en ces lieux. Il n'avait pas eu le loisir d'y exercer, comme enfant ou adolescent, ses talents d'explorateur. Il ne les avait guère connus qu'à l'âge adulte puisque moins de trois ans séparaient ce jour, anniversaire de ses 26 ans, de la date où il avait fait son entrée dans le monde souterrain. C'est pourquoi l'immense dédale des caves et galeries lui semblait encore inquiétant et inhospitalier. S'il avait rallié ce refuge dont un cousin déjà présent lui avait jadis, sous le sceau du secret, révélé l'existence, ce n'était point de gaieté de cur. Mais le maintien en surface l'aurait amené à mourir ou à renier la meilleure part de soi-même. De plus, il savait combien ses compétences en électrotechnique seraient utiles à la communauté troglodyte. Pourtant, lui qui avait grandi au soleil de Bourgogne regrettait les conditions de vie qui étaient actuellement les siennes, faute d'un autre choix possible. Il attendait impatiemment le jour radieux où il pourrait remonter à la surface d'un monde enfin renouvelé. « Mais ce jour viendra-t-il jamais ? » songeait-il parfois. « Ou s'il vient, ne sera-t-il pas déjà trop tard pour l'uvre ici entreprise ? » Janine arriva devant lui. Comme elle émergeait dans la pénombre, Jacques put la contempler. Comme la plupart des femmes d'ici, elle était vêtue d'une tunique de fine laine qui lui arrivait jusqu'aux genoux, renforcée çà et là de doublures et de pièces de cuir ; le tout maintenu par une ceinture, en cuir également. Les hommes, quant à eux, portaient des pulls de laine et des pantalons 3/4 en peaux de mouton, fréquemment rapiécés. Shorts et jupettes étaient réservés aux enfants. Tous ces vêtements laissaient apparent le bas des jambes car, selon le cycle normal des saisons, l'eau envahissait régulièrement les passages inférieurs des galeries. Or il n'est jamais agréable de tremper ses habits, pour demeurer ensuite dans des effets mouillés. Pour cette même raison, les chaussettes avaient disparu dès les premières années et les seules chaussures aujourd'hui disponibles étaient des sandales à base de
12
er CHAPITRE 1 : Chroniques souterraines
caoutchouc ou de matières plastiques, que l'épuisement des stocks rendait de plus en plus rares, ou des sabots taillés dans le bois que charriait parfois le ruisseau intérieur. Au demeurant, beaucoup préféraient s'en passer, surtout parmi les jeunes ou ceux qui avaient longtemps séjourné dans la grotte. Tel était précisément le cas de Janine, dont la démarche souple venait de s'arrêter auprès de Jacques.  Que fais-tu là ? lui dit-il.  Rien de mal, rassure-toi. J'explore sous leur nouvel aspect ces lieux que j'ai tant aimés du temps où ils étaient habités. Je ne veux pas les oublier, tu sais ; comme ce bassin où nous nous baignions et où retentissaient les rires des enfants. Quel silence aujourd'hui ! Crois-tu que nous réussirons bientôt à produire assez d'énergie pour récupérer cet endroit ?  Franchement, je n'en sais rien : les pièces détachées manquent, de même que la matière pour les fabriquer, et tu sais combien il est périlleux de s'aventurer en surface. De toute façon, une décision devra être prise.  Quelle tristesse en tout cas : l'herbe s'est flétrie et les arbustes ont déjà perdu toutes leurs feuilles, faute d'eau et surtout de lumière.  Mais comment sais-tu tout cela ? Les bougies sont réservées à l'autel, les lampes de poche à accumulateur ne servent qu'aux patrouilles de sécurité et tu ne sembles pas non plus avoir de torche à graisse.  Je n'ai pas besoin de tout cela, répondit-elle ; la mémoire et le sens du toucher me suffisent. Je sens les feuilles mortes sous mes pieds et, tendant les bras, je puis atteindre certaines branches et constater combien elles sont nues.  Tu ne devrais quand même pas t'aventurer seule dans le noir. Que se passerait-il si tu tombais et te blessais par exemple ? Elle étouffa un rire.  Rassure-toi, je ne vais pas partout ainsi. Mais ces chemins près de la piscine ne sont pas dangereux ; des milliers de fois je les ai parcourus et je ne veux pas les oublier.
13
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi