M’aimeras-tu encore ?

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« Si on vit qu’une seule fois, alors je veux vivre avec toi. Et si on meurt une seule et terrible fois, alors je veux que ce soit terrible avec toi »
Alyson Hasting est une jeune fille de dix-sept ans à qui la vie vient d’être volée à l’angle d’une rue un peu trop connue. Cette rue, c’est celle de Times Square. Cette rue, c’est la rue d’un nouveau départ. Elle pense être morte, elle est en réalité aux portes de son futur, néanmoins coincée dans un profond coma qui l’empêche de les ouvrir. Durant ce coma, elle rêve. De son avenir, de sa famille, et de son futur amour qui l’attend à son réveil. Et celui-ci pourrait bien constituer la clé qui la sauvera. Au premier abord, ils n’ont rien en commun. Mais ensemble ils partiront à la conquête de ce pays qui les a réunis. Ensemble, ils partiront à la conquête d’eux-mêmes dans un infernal road trip, devenant le visage des nouveaux enfants de l’Amérique, pays de la liberté et de la jeunesse éternelle. Entre recherche de plaisir et envie d’oser tout ce qu'autrefois on n'a pas osé tenter, que trouveront-ils sur leur chemin ?
Jusqu'au jour où...
Publié le : mercredi 24 juin 2015
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EAN13 : 9791026202158
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Marina ROSIA

M’aimeras-tu encore ?

 


 

© Marina ROSIA, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0215-8

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« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »

 

Marcel Proust

 

 

 

 

 

« Qu’est-ce qu’on éprouve quand on s’éloigne des gens, et qu’on voit leur silhouette diminuer dans la plaine, jusqu’à n’être plus qu’un point qui finit par se dissoudre ? Le monde est trop grand, il nous engloutit sous sa voûte et adios. Mais déjà, on regarde vers l’aventure suivante, folle aventure sous les cieux. »

 

Jack Kerouac,

Sur la Route

 

 

 

 

 

 

Ce livre n’est pas destiné à quelqu’un en particulier, parce que cela me semblerait égoïste. Et sûrement, s’il m’était venu de le faire, j’aurais dû me justifier pour l’avoir dédié à untel plutôt qu’à un autre. Alors j’ai décidé que ce livre irait à tous ceux qui vivent en rêvant d’un ailleurs meilleur, qui se cherche sans découragement, et ceux qui chaque jour, prennent la route de leur rêve. Je ne cite pas de nom, je ne fais qu’une pensée au monde.

 

Prologue

 

 

1er août 2011, Times Square

 

La soirée du 1er août 2011 venait de commencer. Il était 23 h 30 quand nous avons décidé, Stacy, Lizzie, mes cousins et moi, d’enchaîner les bars réputés de la ville. Personne ne dormait. Personne n’était calme. Tout le monde barbotait dans le milieu de la nuit, le cœur battant. New York vivait constamment.

L’intérieur de l’établissement devenait de plus en plus étouffant, et pour peu, je pouvais presque suffoquer entre deux hurlements provenant de mes voisins d’une nuit. La fumée des cigarettes me faisait pleurer. Les boissons trop alcoolisées coulaient à flots dans nos verres en plastique déjà très abîmés. Les gens étaient serrés les uns aux autres et j’avais mal à la tête. La musique poussée à fond nous rendait à moitié sourd, et elle raisonnait encore dans nos cavités crâniennes, même après être finie. Il fallait sortir, ne serait-ce que pour une simple pause. Urgence vitale. Mais cette nuit – et même après toutes les supplications possibles et imaginables au reste de la troupe - seule Stacy a bien voulu m’y accompagner.

Stacy passait un bras sur mes épaules, et ensemble nous sortions prendre l’air frais de cette nuit new-yorkaise. La toute première d’une longue liste. Les voitures de police ou les ambulances fusaient sous notre nez. Les taxis prenaient n’importe qui, n’importe quand, n’importe où, sur coup de main en l’air ou de sifflement dans l’air.

Dans la rue, les millions d’inconnus rigolaient à ne plus en finir. Tout le monde se parlait sans vraiment se connaître. On pouvait entendre toutes sortes de choses, que ce soit de la musique provenant des bars environnants, des rires, des pleurs, des sirènes, le crépitement des flashs des appareils photo… Rien ne s’arrêtait, tout était dans la démesure, telle que cette grande ville l’est, telle qu’elle l’était dans mes rêves.

Stacy allumait une cigarette que nous partagions à deux, et elle jetait sa canette de bière dans une poubelle qui débordait déjà. Nous avions beaucoup marché sans vraiment faire plus attention. On enchaînait les rues, une, deux et une troisième sur la 46e rue, ou la 49e ? Ça aussi, on n’y avait pas fait attention. Le lieu de fête que nous avions quitté n’était plus que l’ombre de nos souvenirs.

Nous rigolions, fumions, buvions. Nous étions inconscientes du danger de cette nuit. Quand on comprenait que nous étions au croisement des rues du monde, éblouies par les néons des panneaux publicitaires et autres enseignes de grandes marques, je proposai :

— Je devrais appeler un taxi !

A priori, cette simple phrase que des milliers de New-Yorkais prononcent chaque jour devrait être sans conséquence, voire d’un banal absolu. Mais…

Sans attendre une réponse de mon amie, en reculant, je déboulais sur l’avenue, main en l’air appelant un des taxis. Stacy continuait de fumer et de boire une nouvelle canette sur le trottoir d’en face, malgré le fait que je lui avais dit de ralentir la cadence. Mais elle me faisait rire avec ses idioties, sa bière dégoulinant le long de son menton. En réalité, j’étais plus idiote qu’elle à cet instant.

Bam

Maintenant, je ressens une étrange sensation dans ma poitrine. J’ai mal. J’ai mal partout. J’ai mal au cœur, aux bras, aux jambes, à la tête. Je ne sais pas ce qui se passe. Comme une vue en contre-plongée, je vois des gens s’agglutiner autour de ce qui semble être… moi. Stacy est là aussi dans la marée humaine de touristes, me prenant la main tellement fort, que je sens celles-ci s’engourdir. Pourquoi elle fait ça, pourquoi elle pleure, pourquoi elle est si en colère ?

Les lumières continuent de m’aveugler, mais je ne peux m’en cacher. Mes bras restent bloqués, menottés le long de mon corps en agonie. J’aperçois les voitures s’arrêter devant la foule qui m’encercle. Un cercle, et moi qui pense être allongée au sol, ce sol crade et brûlant qui me retient. Et si en cet instant il y a bien une vérité, c’est que je suis bien encerclée par des visages horrifiés par le mien. Des « oh » ou « mon dieu » sont maintenant la seule musique bourdonnante que j’entends.

— Reste avec moi, Aly s’il te plaît, reste avec moi. Je suis qu’une conne, cria Stacy. Appelez une ambulance, vous attendez quoi bordel ?!

 

En quelque secondes, elle s’est mise à crier de plus en plus fort, pleurant des torrents de larmes chaudes qui coulaient comme des rivières sur ses joues, et qui atterrissaient en gouttelettes salées sur mon visage. Sa voix s’adoucit quand elle me supplie de rester avec elle encore une fois. Mais moi, je n’arrive pas à sortir un seul mot de ma bouche, ma mâchoire me fait horriblement mal. Je voudrais rire, gémir et pleurer moi aussi, parce que vu d’en haut, ça doit être un sacré beau spectacle de me voir allongée ici. Mais par-dessus tout, je voudrais lui dire de ne pas s’inquiéter, et que je l’aime, que je l’aimais comme ma sœur.

 

tam, tam,tam,tam, tam, tam,tam, tam, tam______________________________________________

 

C’est la ligne noire, bien droite vers l’infini, celle qui part on ne sait où, sinon vers les cieux. Maintenant, tout est différent. Les gens, le bruit, la fête, cette atmosphère particulière disparaît de ma vue. C’est le vide complet. Je ne vois plus rien, ne ressens plus rien, et je me sens incroyablement légère. Mes yeux se ferment petit à petit, ne laissant plus que mon corps aux mains de personnes étrangères qui cherchent tant bien que mal à me ramener à la vie.

D’ailleurs, elle est trop courte pour s’arrêter ainsi. Elle ne peut pas se finir avant que je n’aie vécu comme je le voudrais, avant que je devienne une personne telle que je rêverais d’être. Cette soirée aurait dû être parfaite, car nous allions commencer une nouvelle page de notre histoire. Malheureusement, il arrive un moment où tout est fini. Où nous ne pouvons ni marcher, ni bouger, ni manger, ni dormir. Ne plus vivre. La fin. Là où l’on sait que le monde dans lequel on a vécu s’éteint.

La vie n’attend pas, il n’existe qu’un seul ticket de voyage, et aucun retour n’est prévu. La fin nous fait peur, à tous. Et parfois, même l’amour des autres ne réussit pas à nous retenir.

 

À moins que…

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

 

 

Première partie

 

 

 

 

 

1
Les graines de l’amour…

 

 

1er septembre 2011

 

Mon radio-réveil sonne, j’entends ma chanson favorite des Tears for Fears : Sowing the seeds of Love. J’ouvre doucement les yeux, mon visage face aux éclats du soleil. Dehors, le ciel est déjà d’un beau bleu, malgré l’heure matinale. Les oiseaux sortent de leur cachette, les papillons sont libres comme le vent, les gens ouvrent leurs volets en peignoir sans faire attention aux autres, leurs visages encore marqués par la fête de la veille. Une matinée qui semble bien banale dans cette petite rue du quartier Midtown de Manhattan. Mais pour moi, aujourd’hui tout va radicalement changer. C’est la rentrée. Une rentrée que j’appréhende plus que tout autre chose. C’est-ce qu’on peut appeler le Grand jour avec un grand G, qui me noue complètement l’estomac rien que d’y penser, même si cela fait des semaines que je m’y prépare mentalement jusqu’aux moindres détails insignifiants. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je m’apprête à vivre dans ce nouveau lycée, et c’est vraiment, très, très terrifiant, comme si je vivais un film d’horreur permanent. De toute la nuit, je n’ai dû dormir que trois petites heures, avec en tête, la redoutable journée qui m’attendrait, pile au moment où ce fichu réveil allait sonner.

Voilà un mois que nous sommes ici. Mon père, policier, a dû être muté, et toute la famille a suivi. Je n’ai là aussi, pas dormi quand je l’ai su le jour de mon dix-septième anniversaire. Oui je sais, le moindre événement de ma vie me rend insomniaque. Mais cette fois-ci, on peut dire que cette mutation est plus comme un cadeau que le bagne, alors j’y avais bien le droit, à ma nuit blanche. Cette mutation est un peu comme une chance d’être libre, de me sentir épanouie, de vivre un rêve et d’échapper à mon ancienne vie de Parisienne, ordinaire et déprimante. Contrairement à ce que le reste du monde pense de Paris - le glamour et la lumière - y vivre n’est pas franchement la chose la plus exaltante de ma vie. Je dirais plutôt que c’était… Exténuant. Dès lors, New York s’est vu être comme un nouveau départ pour tout le monde, et j’espère en profiter au maximum. Heureusement, nous ne sommes pas seuls. Ma tante vit ici depuis cinq ans. Mes cousins, Juliet et Paul, seront au lycée ce matin, ce qui en un point, me rassure. Mais ce n’est pas pour autant que la boule d’angoisse logée dans mon estomac est prête à déguerpir. Bref, bienvenue dans ma nouvelle vie en plein cœur de la Grosse Pomme.

 

Je me lève, les traits de mon visage encore brûlants, et j’enfile mes pantoufles au pied de mon lit. Au passage, je donne un coup de pied dans le matelas de Stacy, qui dort à quelques mètres de moi. On partage notre chambre, faute de place dans l’appartement de fonction qui nous a été conféré lors de notre arrivée. Elle et moi, nous avions gentiment laissé la seule chambre d’ami à ma sœur Lizzie, seize ans, mais déjà reine du lycée sans le connaître véritablement.

— Réveille-toi marmotte, c’est le grand jour ! ai-je dit à Stacy.

Elle se tortille comme une chenille dans sa couverture violette, en bougonnant qu’il est trop tôt, alors que pour moi, nous sommes déjà en retard.

Cela fait maintenant six ans qu’elle a perdu ses parents dans un accident de la route. C’est arrivé un dimanche après-midi, alors que la veille, j’avais passé la nuit chez elle, à manger des gâteaux faits par sa mère devant un film Disney. Lequel, je ne sais plus. Tout ce que je me rappelle précisément, c’est ce moment où mes parents sont venus dans ma chambre le dimanche soir pour m’annoncer que Monsieur et Madame Hooverson étaient décédés le long de l’autoroute A4 qui reliait Paris à Marne-la-Vallée. Stacy elle, était restée chez une amie de sa mère, épargnée de ce malheur. Et ce matin, en voyant mon amie d’enfance bougonner, je me dis que certaines choses restent encrées en vous comme des cicatrices qui jamais ne disparaissent. Depuis ce jour mortel, Stacy partage notre quotidien. Les démarches d’adoption furent une longue et pénible période de dix mois, durant lesquelles je n’avais cessé de pleurer devant les juges dans le but de les attendrir sur notre sort. En quelque sorte, cela avait fonctionné, puisque onze mois après l’accident, Stacy Hooverson devenait Stacy Hasting, troisième fille de la famille. Fille unique dans le passé, désormais elle avait une grande famille à ses côtés.

 

J’ouvre la fenêtre de notre chambre au vingt-septième étage, puis tire les rideaux en lin blanc. Les bruits de la ville peuvent se faire entendre à des kilomètres à la ronde. Depuis que nous sommes ici, je ne m’en lasse jamais. C’est même devenu un rituel chaque matin, et j’aurais désormais du mal à m'en passer. Je reste là quelques minutes, à fermer les yeux, à me laisser porter par le vent qui vient frapper la tour dans laquelle je vis aujourd’hui. Jusqu’à ce que j’entende Lizzie allumer le sèche-cheveux à exactement 7 h 36, comme chaque matin depuis trente jours.

Ma sœur, seize ans, reine-du-lycée-sans-véritablement-le-connaître, occupe déjà la salle de bain, ma mère prépare le petit-déjeuner, et mon père lui, est déjà parti au travail depuis des heures. Encore un matin où je ne pourrais pas lui souhaiter une bonne journée, encore un matin où il ne me souhaitera pas bonne chance comme à chaque rentrée.

— Bonjour maman ! lançai-je en entrant dans la cuisine.

Elle embaume déjà toute la petite cuisine en faisant cuire des pancakes dans une poêle.

— Bonjour chérie, j’ai bientôt fini de préparer le déjeuner. Je sais, je sais, répète-elle, je suis déjà en retard.

— Effectivement, dis-je en jetant un coup d’œil à l’horloge murale au-dessus du frigo.

— Tu pourrais aller chercher le courrier ? dit-elle en posant une assiette de pancakes sur la table de la cuisine.

— Pas de problème.

J’enfile ma veste en jean qui pendouillait dans l’entrée, et sort en même temps notre chienne, un bichon haut comme trois pommes, Kit. Prénom que ma sœur adulait à l’âge de neuf ans. Il fut un temps où elle voulut que nous l’appelions comme ça, je vous passe les détails.

Je monte dans l’ascenseur, endroit que je déteste emprunter du fait d’une vilaine claustrophobie. Vilaine phobie que je vais devoir apprendre à surmonter à Manhattan, si je ne veux pas passer le reste de ma vie à prendre des escaliers par milliers. Arrivée dans le hall d’entrée de l’immeuble, je prends comme prévu le courrier de la famille Hasting. Rien pour moi, comme d’habitude. Pas même de lettre venue de Paris. Il faut dire que je n’ai pas vraiment eu des millions d’amis. Facture, renseignement téléphonique, assurance, lettres pour mon père, horaires de travail de ma mère à l’hôpital Bellevue Hospital Center, encore des factures… La pile d’enveloppes sous un bras, je me décide à sortir quelques instants à l’extérieur. La porte en verre claque dans mon dos et me fait sursauter. En soupirant, je me retourne sur notre rue déjà bondée de personnes en tout genre. Des hommes en costumes, des femmes en tailleurs, des enfants accompagnés de leur nourrice, des baladeurs de chiens… Des gens surtout pressés d’aller au travail, n’ayant pas le temps de vivre, passant comme des étrangers dans un monde de fous. Je lève le bout de mon nez pour admirer les gratte-ciels qui accrochent les nuages. Je suis comme une fourmi, perdue en plein milieu d’une gigantesque fourmilière étrangère. Soudainement, je me fais bousculer par un type en costard, son téléphone portable scotché à son oreille, une mallette sous le bras, et un café dans la main. Tout ça sur une seule et même personne… Je me frotte le coude énergiquement où je fus bousculée et… Catastrophe : 8 h 05. Je devrais moi aussi presser le pas, dans une demi-heure je dois être en cours. Finalement, le temps finit par me rattraper aussi. Après tout, maintenant je suis une New-Yorkaise.

Ma sœur, Stacy, et moi, sautons dans la voiture de location de ma mère et prions pour ne pas arriver trop tard. Comme toujours, nous avions pris beaucoup de temps pour nous habiller. C’est une catastrophe, j’angoisse déjà. Et les embouteillages n’arrangeront rien. Les rues de Manhattan sont fumantes, laissant échapper dans quelques avenues des odeurs nauséabondes, où nous devons fermer les fenêtres avant que Lizzie ne vomisse sur les sièges en tissu. Des centaines de taxis sur la Cinquième Avenue n’avancent pas plus vite que des escargots en course. Je regarde ma montre toutes les trente secondes, mains moites et toujours cette infernale boule au ventre qui me torture intérieurement.

— Pas possible, premier jour et nous voilà déjà en retard.

— Déstresse Aly, les cours commencent qu’à 9 heures, rapplique Lizzie.

Déstresser ? Je suis aussi anxieuse qu’un enfant qui doit faire ses premiers pas dans l’horrible monde cruel de la maternelle. Et tout est bon pour que je pense à autre chose : mettre la radio, compter des moutons dans ma tête, établir une liste de courses, prévoir le dîner de ce soir…

Je regarde ma montre encore une fois.

— Il est 8 h 51, et on est loin d’être arrivées au lycée, rétorquai-je.

— Les filles, du calme ! Je ne peux pas aller plus vite, lance ma mère en appuyant sur le klaxon, comme si cela allait arranger les choses.

— Il reste combien de rues avant le lycée ? demande Stacy, en passant son bras sur le siège passager.

— Deux, peut-être trois. Mais je ne suis pas certaine, répond ma mère, mains rivées sur le volant et pied sur le frein.

— Ouais, plutôt deux ou trois kilomètres, lançai-je sur le ton de la plaisanterie.

Lizzie et Stacy se regardent d’un air complice, chose que je n’aime pas vraiment compte tenu de la situation. Elles mettent leurs sacs de cours sur leur dos, ouvrent chacune leur portière et se jettent dans la rue où les taxis klaxonnent de plus belle. Lizzie m’attrape par le bras comme une furie.

— Allez, viens faignante !

— Quoi ? Mais…

— Tu préfères être en retard ?

Bon d’accord, pas le temps de réfléchir. Je continue de tenir le bras de ma sœur et nous courrons à travers la foule, cherchant les indications de l’établissement Saint-Judy Hill. Ma mère, depuis la fenêtre de sa petite voiture rouge, nous encourage en lançant des « bonnes chance » au-dessus des bruits de la rue en travaux. Mais entre les marteaux-piqueurs et les camions, difficile d’entendre sa voix angélique. Nous courrons un peu plus vite désormais, je sens mon cœur battre la chamade, il est quasiment prêt à exploser comme une grenade dans mon thorax.

Stacy, le souffle court, interrompt sa course quelques secondes en penchant la tête en avant. Les jambes flageolantes, ses joues deviennent aussi rouges que des coquelicots. Un instant, je crois la voir basculer en arrière, alors avant que cela arrive, je quitte ma sœur et viens à son aide. Je la maintiens, mes deux mains posées sur son dos. D’un sourire amical, elle me remercie et je l’encourage à reprendre notre chemin, en marchant cette fois-ci. Et puis, ça ne vaut pas la peine de courir encore une fois. Le lycée est déjà devant nous, sans même que nous nous en rendions compte. Et cette fois-ci, c’est moi qui suis prise de vertige.

Saint-Judy Hill, le lycée dont la devise est : « croire en la richesse de chaque élève pour l’aider à s’épanouir dans la société » (j’avais vu ça sur la brochure d’inscription) - se trouve le long de la Cinquième Avenue, près du Guggenheim Museum dans le quartier de l’Upper East Side. Je ne le cache pas, mes parents n’ayant pas les moyens de financer nos études ici, c’est notre tante qui les paye avec celles de Juliet et de Paul. Elle proclame que c’est le meilleur lycée de la ville. Et à en juger la façade de cet établissement imposant, je n’en ai aucun doute. On dirait un lycée tout droit sorti d’une de ces séries typiquement américaines avec tous ces adolescents trop riches et trop bien élevés. Les murs de cet établissement privé en briques rouges sont gigantesques. Il y a une petite cour en pavés, avec quelques arbres sous lesquels des étudiants bavardent sur des bancs. Un immense escalier amène sous un hall abrité, où des panneaux de bois retiennent les affiches du lycée. Des colonnes en pierre soutiennent un grand balcon au-dessus des portes d’entrée, où le drapeau de l’Amérique flotte dans le vent. Tout le monde porte l’uniforme : jupe et chemise pour les filles, pantalon (impeccablement repassé par la femme-à-tout-faire de la maison), chemise blanche et cravate pour les garçons.

Le seul désagrément de ce cadre idyllique, n’est autre que nous trois. Les trois niaises qui ne comptent visiblement pas dépasser le portail d’entrée.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demandai-je en me cramponnant aux bretelles de mon sac.

— On devrait sourire et avancer d’un pas décidé, comme ces filles-là, lance ma sœur en hochant la tête.

— Qui ? demandai-je à deux doigts de repartir en courant dans le sens inverse.

— Elles, indique Lizzie en pointant du doigt un groupe de filles qui entre dans la cour du lycée.

Je soupire en les regardant.

Elles portent toutes une jupe bien trop courte… Ou est-ce moi qui la porte trop longue ? Leurs chemisiers laissent volontiers voir le creux de leurs poitrines généreuses, et leurs cheveux relevés en queue-de-cheval valsent d’un côté à un autre quand elles marchent de façon synchronisée.

Impressionnant.

— Pourquoi ils nous dévisagent tous comme ça, ceux-là ? demande Stacy en chuchotant.

— On a l’air si différent d’eux, tant que ça ?

— Ça semble pourtant évident, conclus-je le cœur haletant. On a vraiment l’air de bonnes sœurs chrétiennes, comment veux-tu qu’on passe inaperçues ?

On aurait pu croire - par la tête que faisaient quelques-uns - que nous étions des extraterrestres venus de je ne sais quelle planète pour les coloniser. La prochaine fois, c’est certain, on oublie les jupes en dessous du genou.

— Ah ! Vous voilà enfin !

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