M'amuser avec les décalcomanies

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L'auteur, avec lequel nous faisions connaissance dans Les Archets de passage (L'Harmattan, 2010), a changé d'employeur. Sa vie privée va également subir maints changements. Sur fond d'une modeste chronique de la période d'après-guerre, ses rencontres, ses vues renouvelées, ses épreuves vont porter de sérieux coups de boutoir à son hédonisme et son égoïsme flagrants ou masqués, le menant à plus de compréhension, de lucidité, d'humanité... peut-être.
Publié le : samedi 1 septembre 2012
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EAN13 : 9782296503755
Nombre de pages : 136
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Jean Claval
M’AMUSER AVEC DES DÉCALCOMANIES
Les archets de passage 
Roman
M’AMUSER AVEC DES DÉCALCOMANIES
Jean Claval
M’AMUSER AVEC DES DÉCALCOMANIES Les archets de passage II Roman
Du même auteur La Vie comme une blessure, nouvelles Cage à écureuils(Prix de l’Edition poétique des Poètes de l’Amitié)Bestiaire insolite, poèmes illustrés par le peintre Michel Lablais Les Archets de passage,roman À paraître : L’Embarquement pour Six-Terres, nouvelles Fric Scories, roman Cosmos indifférent, roman A Pas feutrés,poèmes
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99674-8 EAN : 9782296996748
Maintenant que mon opinion est faite, je puis n’en plus avoir souci. Je peux enfin m’asseoir et, résigné comme l’enfant prisonnier d’une chambre, m’amuser avec les décalcomanies qui m’ont été laissées. Je veux dire que, las et vieilli, je peux accepter que tout ne soit qu’images ou songes, et tenter de m’y complaire. Jacques Spitz (Les Dames de Velours)
Chapitre I Nouveau départ Les gens paient pour leurs actions, mais aussi pour ce qu’ils ont accepté de devenir. Leur punition est très simple : c’est la vie qu’ils mènent. James Baldwin …chassés de la lumière… Le lendemain même de mon dernier jour de travail àLa Fourmi Industrieuse et Commerciale, je me présentai au siège du Protecteur Universeloccuper le poste de rédacteur qui m’y pour attendait. Les multiples services de mon nouvel employeur se trouvaient non répartis en une unique construction fonctionnelle, mais dans trois immeubles contigus. De hauteurs différentes, les étages de ces bâtiments, nullement conçus à usage commercial ou administratif, ne correspondaient pas entre eux. Les percées effectuées afin de faire communiquer intérieurement les édifices disparates avaient entraîné, du fait des décalages, l’ajout d’innombrables portions d’escaliers et tronçons de couloirs, l’ensemble constituant un dédale riche en recoins obscurs et poussiéreux où il me fallut bien deux mois d’errances avant de parvenir à m’orienter à peu près correctement. Outre l’existence de ce labyrinthe impossible à déceler de l’extérieur, une autre découverte me frappa dès que je pus prendre un aperçu de l’environnement : l’abondance de sémites, de personnes déplacées (suivant la terminologie de l’époque) et de stropiats dans le personnel et l’encadrement. N’étant ni raciste, ni xénophobe, ni hostile à la promotion des handicapés, le fait ne me choqua en aucune façon mais simplement me surprit, mes collègues ne présentant pas auparavant un tel échantillonnage. Ce premier jour, après deux heures ou plus perdues en attente et paperasserie au service du personnel, puis une cavalcade guidée
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parmi les principaux rouages de l’entreprise, survol express destiné à mon initiation dont je ne retins pratiquement rien, je fus introduit en fin de matinée dans le bureau où j’aurais désormais à déployer mes talents. Grande pièce rectangulaire gris souris, avec trois hautes fenêtres donnant sur la rue de Châteaudun, le service des sinistres comptait une quinzaine de personnes des deux sexes et de tous âges. Je n’eus guère le loisir d’approfondir sur l’heure mes impressions car, à peine terminées une rapide présentation et mon installation à un bureau déjà couvert de dossiers, sonnait la pause du déjeuner. Le Protecteur Universel, en raison de ses origines architecturales et malgré diverses adjonctions utilitaires subséquentes, ne comportait pas de cantine. Pour ceux qui n’avaient pas le temps de rentrer chez eux, qui ne se contentaient pas d’un sandwich ou qui ne mangeaient pas au restaurant, il fallait se rendre à quelque trois cents mètres, rue Saint-Georges, dans un local réservé partie à notre usage, partie à celui des employés d’un important cabinet de courtage tout proche. Je suivis mes nouveaux collègues qui me mirent affablement au courant du processus d’inscription, du système de distribution des places aux tables des agapes. Celles-ci se révélèrent plutôt meilleures que les brouets et graillonnades accoutumés de la cantine deLa Fourmi. Ultérieurement, je devais reprendre, après le repas de midi, mes promenades dans le quartier ; par beau temps, j’irais m’asseoir et lire au square de la Trinité. Quelque peu dérouté et désireux de me familiariser au plus vite avec les aîtres où je vivrais désormais huit heures par jour, cinq jours par semaine, je rentrai aussitôt, ce mercredi-là. * Dans l’angle droit du service, côté rue, à l’opposite de l’entrée, Railomeau, le chef de division, occupait une cage vitrée. Chauve, blafard et flasque, il pouvait avoir entre quarante-cinq et cinquante ans. Enchifrené à longueur de mois, le cou enserré par un volumineux cache-nez de laine tête-de-nègre, il se plaignait sans relâche des courants d’air. Pourtant, sa fenêtre condamnée, poignée enlevée, ne s’ouvrait jamais et il apposait congrûment sur le trou de
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serrure de sa porte, à la clé de longtemps disparue, une rustine qui se détachait tout aussi régulièrement – décollement sans doute aidé par un furtif coup d’ongle ou de grattoir d’un employé plus facétieux que compatissant. Le chef de service, Milleret, ne mesurait guère plus d’un mètre cinquante, avec l’apparence d’une étique volaille désossée. Il se targuait à l’occasion d’avoir joué dans une équipe de rugby amateur au beau temps de sa jeunesse. Sans être spécialiste ni féru de ce genre de sport, je me demandais néanmoins quel poste il avait bien pu occuper sur le terrain. Il portait d’amples costumes de tissu épais, aux épaules substantiellement rembourrées, et des cravates de clubman sur des chemises d’oxford. Sympathique au demeurant, connaissant parfaitement son travail qu’il effectuait posément, sans ostentation, il ne manquait pas d’un humour nuancé dont les manifestations clairsemées allumaient une lueur dans ses yeux glauques. Linguerre, le sous-chef, adipeux, volubile et ronflant, constituait l’antithèse parfaite de Milleret. Manches de chemise retroussées, col bâillant, en sueur dans son gilet de suédine déboutonné, il brassait incessamment de ses énormes mains blêmes et velues les monceaux de dossiers, circulaires et répertoires croulant sur son bureau, un meuble et deux chaises adjacents. Le ménage et le vide ayant à grand-peine été faits dans ce capharnaüm durant une absence de Linguerre – congé ou maladie –, je fus témoin, à son retour, en l’espace d’une matinée à peine, de la reconstitution ou résurgence quasi spontanée, miraculeuse et intégrale de l’inextricable fouillis. J’entretins de prime abord d’excellents rapports avec ces trois cadres. Le seul problème résidait dans le fait qu’ils signaient alternativement le courrier. Ainsi, une lettre inspirée par Linguerre et soumise à la signature de Milleret pouvait fort bien ne pas entraîner l’approbation de ce dernier dont le point de vue différait sur le fond de l’affaire en cause. La correspondance modifiée, si elle arrivait entre les mains de Railomeau, n’obtenait pas obligatoirement son accord et la troisième mouture, revenant sous les yeux de Linguerre, ne déterminait certes pas une réaction de satisfaction de celui-ci. Certaines lettres se trouvaient refaites cinq à six fois avant qu’une heureuse conjonction autorisât leur départ.
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