M. Dril ou les nuits d'Amsterdam

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296148994
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MONSIEUR DRIL OU LES NUITS D'AMSTERDAM

HENK

BREUKER

MONSIEUR DRIL OU LES NUITS D'AMSTERDAM

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1988

ISBN:

2-7384-0076-0

à Je! Last

Ici c'est déjà l'éternité. Seule ma lampe de bureau s'obstine encore à éclairer ce rectangle blanc où des mots apparaissent. Ils sont de moi, de moi seul, pour la première fois dans ma longue carrière d'écrivain. Lorsque, me retournant sur ma chaise, je coule un regard par-dessus l'épaule, il bute contre les deux semelles du cadavre sur mon lit. Quant à la tête, l'illusion d'optique la rapproche de telle sorte que l'homme s'en trouve bizarrement raccourci. Je lui ai fermé les yeux. Ce regard obscène de poisson mort me semblait l'offenser. En revanche, je n'ai pas croisé ses mains. Monsieur Drilles tient plaquées aux hanches comme font les recrues à l'appel. Sans protection aucune, tel qu'il a vécu, il se présente au Juge. Mon plafond n'est qu'un trompe l'~il. Il y a là-haut ce trou béant qu'enfant j'ai vu dans un magazine illustré, celui d'un théâtre effondré, un public mondain paniqué grouillant sous l'énorme trou rempli d'étoiles. L'image s'est imposée à moi lorsque j'ai allongé ses bras encore flexibles. Il gît là exposé au ciel, pensai-je, les talons joints. J'ai aveuglé la chambre. Puis, j'ai cloué la grosse couverture devant ma fenêtre nue, me servant de cette table comme d'un échafaudage. Quelqu'un a gueulé. Il devait être aux environs de quatre heures du matin, celui des Rameaux. En descendant de mon échafaudage j'ai senti la chaise intermédiaire basculer. J'en fus quitte pour un émoi cardiaque, m'étonnant qu'à quatre-vingts ans l'instinct de conservation 7

réponde encore au quart de tour. Ensuite j'ai remis la table à sa place. Ce fut fort inquiétant de reprendre cette plume rouillée par un si long abandon. L'encrier était sec. Mais il restait du jus dans la grosse bouteille. Ça doit suffire, me suis-je dit; sinon le mal ne sera pas grand. Ici c'est déjà l'éternité ...

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Je fus un hideux personnage, aucun doute là-dessus. Le sordide m'a toujours attiré. Petit garçon, fouillant les terrains vagues, je me plaisais déjà à décoller des choses qu'un long séjour avait soudées au sol. J'en faisais jaillir un puissant caviar de vermine. Plus tard la mise à jour brutale de l'envers des âmes m'a procuré la même jouissance. Au cours de mes longues promenades en ville, m'occupant de ce qui ne me regardait pas, je fus parfois le magicien d'éruptions fascinantes. J'adorais rôder sous les lampadaires à des heures indues. Je n'avais, à vrai dire, pas mieux à faire, cette grave blessure à la tête ayant quasiment détruit ma faculté de sommeil. Je ne pouvais dormir que deux heures d'affilée, ma ration, après quoi je voyais clair sans remède. Rien n'y faisait, ni somnifère ni l'alcool dont j'abusais. On dit qu'une heure de sommeil prise avant minuit compte double; aussi je me couchais tôt. Vers minuit j'ouvrais l'œil. A la pleine lune, la clarté dévastait ma chambre. C'était dur, l'ombre m'étant chère à condition de n'être pas absolument silencieuse, trop favorable aux voix. On a beau vieillir dans l'impunité, l'âge ne vous éloigne guère de vos crimes. J'aurais dû moisir en prison depuis un bon demi-siècle au lieu de respirer illicitement l'oxygène des citoyens respectables, la nuit, quand je sortais. Comme j'habite un quatrième étage, juste sous le toit, là-même d'où je vous écris, me voici contraint de faire 9

craquer d'interminables marches d'escalier. Sans doute étais-je, à ces moments, la pendule des autres locataires: minuit, monsieur Grootveldt descend... Je faisais un bruit sinistre avec ma canne qui cognait en tâtonnant dans le noir. Une fois il m'est arrivé de tomber les quatre fers en l'air: un vrai bombardement, cette dégringolade. Depuis, je n'ai plus lâché la rampe; à mon âge on s'écrase facilement comme une motte de beurre. Les nuits étant fraîches, j'affrontais le silence des rues le col relevé. Je portais trois pipes sur moi pour qu'elles puissent se refroidir à mesure. Alors, prêt à tuer mes heures, je me dirigeais vers le centre de la ville. Les canaux d'Amsterdam, contrairement à ceux de Venise, passent entre deux chaussées bordées d'arbres. En été la verdure abonde et bouche le ciel. L'eau croupit en paix, cloîtrée sous un épais feuillage. A peine si une étoile y incruste son fruit dur et froid. Marchant au fil du quai, tronc après tronc, rasant les capots des voitures garées, on longe une nef au dallage liquide. Un rat plonge. De-ci de-là, sous la lueur d'un lampadaire, l'eau nickelée tremble paresseusement. L'hiver, en revanche, jusqu'au printemps et par temps clair, un fouillis de branches retient le firmament dans son filet: spectacle de choix pour poètes qui n'ont pas peur d'un torticolis. Moi, qui ai les vertèbres du cou déviées en sens inverse, je marche tête baissée. D'ailleurs à Amsterdam les étoiles brillent surtout par leur absence. Il va toujours pleuvoir. Parfois, à mon approche, une racoleuse abandonne l'ombre et glisse vers moi, se trompant d'adresse. Mon sang ne valait plus grand'chose; c'était notoire, mais dans la nuit tous les chats sont gris. J'avais beau m'annoncer, frappant le quai de menus coups de canne, les filles persistaient dans leur erreur. Eh, ce n'est que moi, Grootveldt... Je toussote et suis reconnu. - Alors pépé, on fait marcher les charnières? - Eh oui... - Du dégrip-oil, tu verras, c'est radical. On parle. On parle de la pluie et du beau temps, plu-

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tôt de la pluie. Ou bien il pleut, ou bien ila plu, ou bien il va pleuvoir; Amsterdam se mouille sans cesse. Voilà qu'il tombe déjà des gouttes... On s'en fait part, et j'ai l'air du vieux monsieur soucieux de ses rhumatismes. Rien ne trahit mon mufle de romancier déchu mais qui, par déformation professionnelle, renifle encore, prêt à déterrer chez autrui la truffe de quelque ordure. Devant la pute, mon appareil chôme, la belle-de-nuit n'étant pas plus vicieuse que son évier de cuisine. - Couvre-toi, pépé. Ça caille... Faute de chambre, on exerce en plein vent, la cuisse au frais. Les filles mieux loties tiennent cantine, avec confort moderne, dans un plus lointain quartier. En approchant du port, les lampadaires s'espacent: économie d'électricité favorable aux coupe-gorges et leurs bistrots calfeutrés. On ne les dépiste qu'à la giclée de lumière, lorsque quelqu'un sort: un loubard à coup sûr. Il disparaît en bousculant la nuit de ses épaules. Le canal s'est encore retréci ; à la hauteur du pont en fonte, l'eau se met à rougeoyer. C'est dire que, là, les dames ne ménagent pas l'illumination. Elles y ont intérêt. Le bon coin discret s'est définitivement gâté. C'est bourré de sex-shops, par ici, de cinémas cochons, de théâtres pigalliens. Par cars entiers les touristes débarquent. Mauvaise clientèle, se rinçant l'œil à moindre frais, sans risque d'attraper quoi que ce soit en prime. Les filles s'en plaignent. Le potin de foire que font les envahisseurs provoque des embouteillages de promeneurs tels que le client sérieux n'ose plus avouer la couleur. Au bon vieux temps du calvinisme, ces dames y vivaient comme en famille, sans tapage,artisanalement, dirais-je, au coude à coude, peinardes, chacune dans sa vitrine astucieusement éclairée. Dix mètres carrés de fesses en isorel peint, accrochés au pignon d'un théâtre sous le feu des projecteurs, ça ne vaut pas un vrai rideau qui bouge. On devine la main, le gras du bras nu, le reste. D'autres, installées sur leur estrade, tous rideaux tirés., décollent leurs cuisses. Ce sont les grosses, les moins bonnes mais aussi les plus gentilles, celles qui savent encore qu'une passe ne sèche pas les larmes. J'ai beaucoup observé par ici, beaucoup épié. Le bon romancier ne 11

romance rien. Il recopie. Au bord de l'eau un urinoir vous absorbe, vous dérobe à la vue: paravent haut sur pattes, habillé d'une tôle copieusement perforée et qui, pendant de longues années, m'a permis un espionnage tranquille. Physiquement parlant, ce ne furent pas des parties de plaisir. Tous les courants d'air du canal s'y donnent rendezvous sans vaincre pour autant les odeurs qui vous assaillent les narines. On en pleure, enfermé dans cet énorme oignon. Pour pallier l'inconvénient je choisissais dans la tôle deux trous formant lunettes, et que je remplissais de mes yeux de sorte que seul l'air du dehors m'arrivait au pif. La manœuvre m'obligeait à ôter la pipe de ma bouche, à coller mes lèvres sur la tôle pendant le guet. Selon l'objectif à atteindre, je pataugeais dans la cuvette qu'une chasse automatique rinçait, par saccades, dans un fracas de torrent. Parfois il y eut lieu de repousser une merde du pied. Que ne ferait-on pas pour son fleuron littéraire? Les droits d'auteur rapportés par mon recueil La tôle perforée valaient bien le râclage d'une semelle. Les maisons d'en face relâchent l'homme à un certain rythme: débit lent mais continu. Si, d'aventure, quelqu'un venait à repérer mes jambes sous la pissotière, il accélérait le pas, y compris le balèze, de taille pourtant à m'assommer recta d'un coup de poing. Mon alibi tenait bon. Beaucoup plus rares étaient les réactions pathétiques, comme celles du jeunot crachant dans le canal la salive de son maigre plaisir. Finalement tous ont glissé d'ici sur le rail d'une même honte. Comme il m'aurait été facile de détruire une famille, de faire chanter quelqu'un... Mais à quoi bon? J'avais besoin de sommeil et non d'argent. Du grand sommeil, mais plus on voit le trou bailler, plus on l'appréhende. Dormir, seulement dormir, de siècle en siècle... Dormir. « Comptez les moutons », disait jadis grandmère aux petits. Jamais à moi. A cette époque lointaine je dormais vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais depuis quarante ans, depuis que cette poutre m'a cogné le crâne, un milliard de moutons ne m'auraient pas fait décrocher la mâchoire. Connard que je fus d'y être allé... Pourquoi dire connard? Je grelottais. Tout Amsterdam grelottait en cet hiver cinglé. Ni eau ni gaz ni électricité 12

et pour bouffer, des balles allemandes. On était tous transparents. L'Europe libérée a dû être sourde comme un pot pour n'avoir pas entendu ce bruit d'un demi-million de squelettes, ce grand concert d'os. On mourait congelé sur le trottoir, mis en bière par la température. J'avais déjà brûlé mes placards, ma bibliothèque, ma table et ma dernière chaise, avant d'aller me joindre aux pillards dans le quartier juif dépeuplé. En cet hiver-là, les cheminées d'Auschwitz et celles d'Amsterdam ont marché de concert. Mobilier, porte et fenêtres, tout ça aux fourneaux! A mon arrivée, le bel os était pratiquement rongé. Ne restaient que les planchers, les poutres. Et la meute d'arracher, de scier... Mal m'en a pris de vouloir moi aussi participer au jeu de massacre. Après l'effondrement de l'étage je me suis retrouvé à l'hôpital, la tête enturbannée. Qui fut le bon Samaritain sur ma route? M'a-t-il reconnu? S'est-il dit : « Voila un spécimen intéressant à conserver pour la nation... » ? Cela m'étonnerait. On enjambait les moribonds; chacun pour soi et le cimetière pour nous tous! J'ai d'autres soupçons. Trop fignolées toutes ces coïncidences, pour être des hasards bruts... Etait-il piedbot, plus poilu que la normale? Ses jambes étaient-elles pliées en sens contraire, d'un seul tenant, soudées par les genoux? Un pantalon, ça dissimule. Portait-il un chapeau suffisamment haut pour y loger la marque indubitable de son identité? Autant de questions absurdes auxquelles seul le mort ici, derrière mon dos, saurait répondre puisque ce fut lui, monsieur Drille comptable, qui au bureau de mon éditeur réceptionna le colis. Son haleine était-elle imprégnée d'odeurs automnales, rappel du très ancien souffle qui, un soir, vint sur moi du bout du canal, qui s'engouffra entre les façades et me prit sous sa protection, il y a longtemps, longtemps? Je sais, je ne suis pas à un phantasme près, mais que dire de cet enchaînement de secours minutés, là où on mourait sur le tas: l'inconnu qui me ramasse, Dril qui me reçoit, qui appelle Gerda Bulthuis au téléphone, Gerda qui alerte Heinrich Stiefel, officier allemand de vaste culture, pour qui der Kultur va über Alles et, comme par hasard, se trouve être médecin-chef, sauveur de mes œuvres à venir... Danke schon... Mais mon 13

sommeil, Stiefel, mon beau sommeil noir, il est resté à l'hôpital, dans le turban. On s'en est foutu, l'essentiel étant la casserole...
Sommeil. Qu'y a-t-il de plus noir, de plus beau? Aucune promenade nocturne ne le remplace, l'éclairage municipal surveillant mon insomnie. S'il m'est arrivé parfois d'écouter grand-mère, ce ne fut pas en comptant mes moutons, dans l'espoir d'un bâillement. J'additionnais mes pas, les mains au fond des poches de mon imperméable. Au bout de dix pas, mon pouce droit enregistrait le nombre parcouru par une pression, à travers la doublure, sur la cuisse. L'index succède au pouce, le médius à l'index, et ainsi de suite jusqu'à épuisement. L'opération répétée par la main gauche réalise alors la première centaine. Pour qu'elle soit bien reconnaissable, je dois sortir du chaud ma main droite, et appliquer son pouce sur le second bouton, le premier bouton étant, de ce fait, visiblement comptabilisé. C'est le second qui reçoit à présent les cinq pressions enregistreuses. Après avoir complété la nouvelle centaine par la main gauche, également sortie de ma poche, le pouce de celle-ci se déplace sur le troisième bouton: preuve irréfutable que les deux boutons supérieurs ont reçu leur dose. Et je presse, j'alterne, main droite, main gauche. Comme mon imi>erméable comporte dix boutons, leur total m'assure une comptabilisation de mille pas. Naturellement mon bras était trop court pour descendre aussi bas. Fallait que je retrousse l'imper, mais cela n'était pas gênant: seuls les lampadaires voyaient mon manège. Arrivé à mille, j'enfonçais celui-ci dans ma mémoire. Et de nouveau je pianote, tandis que mes pas continuent, avancent dans l'inépuisable. L'heure alors n'est plus. La nuit s'éclaire. Lumineux de chiffres, j'allonge mon bras, retrousse l'imper. Mille de mieux! Mon record est dixhuit mille. « Bof, une bagatelle...» dirait notre héros national de la B.D. Lurk, le superman de l'arithmétique créé par Dirk Krul. Lurk, lui, vous torche magistralement la plus longue des additions par bonds et par chutes intelligemment organisés. Qu'une telle ascension mentale ne soit

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point filmable, restera mon grand regret de cinéphile. Sinon on aurait pu voir, sur l'écran, Lurk dresser une échelle de Jacob dans un firmament de milliards et atteindre glo.. rieusement le sommet. Lurk jette un défi à l'électronique. A quatre pattes humaines l'acrobate court sur son échelle. L'arithmétique est son régal, le crissement de sa plume son Alléluia. Haendel est battu. J'adore Lurk.Dans l'album « Lurk laveur de vitres de l'Empire State Building », allant d'audace en audace, il constitue d'ingénieux groupages. Je me souviens d'une acrobatie particulièrement virtuose: 5 x 8 égale 40, et le chiffre 7 si difficile à additionner mais observé 4 fois, donne le même total à condition de saisir dans un temps éclair 2 x 6. Voilà 100, pondu sans douleur comme un œuf, parce que 4 x 5 pris au passage lisse la coquille. « Faites le compte» rigole Krul dans sa bulle: « Vous verrez que Lurk est dans le vrai... ». Tellement vrai que parfois, pour s'amuser, il relâche intentionnellement sa superpuissance, histoire de pouvoir extirper une petite faute avec un vif plaisir pervers. Moi, Grootveldt, je tiens le railleur Krul pour le plus grand poète de notre temps, un nostalgique d'imperméables à dix boutons. Sois reconnaissant, Stiefel, à ta bombe USA. Demain les pissenlits pousseront directement en plastique, sans recours au cadavre.. .

Un romantique, ce Heinrich. Un naïf. Il croyait ferme à une victoire éclair, à une réconciliation européenne, au père Noël. Chaque soir et pendant un an il mettait pour ainsi dire ses bottes devant sa cheminée. Il était amoureux du Delftscheburgwal, une de ces douves intimes qui relient les augustes canaux circulaires entre eux, tissant une vaste toile d'araignée liquide, tendue aux bateau-mouches. L'image est de Heinrich Stiefel, bien sûr, le poète. J'ai renchéri qu'en effet la Svastika avec ses quatre pattes crochues figurait fort bien l'araignée en train de gober nos petits bateaux immobilisés faute de carburant. « Richtig, Herr Grootveldt, richtig ! Fous êtes un esprit pertinent! » Ouais, pas besoin de mille watts pour éblouir un Fritz. Nous lui devons une élégie sur l'eau de ce petit canal où 15

la lumière d'été, émiettée par l'encombrante verdure, ein tausendjahrige slow tanzt. Un slow millénaire... Slow en anglais dans le texte, de quoi partir en camp de concentration. Die grüne Blatter in Holland, me dit-il tout au début de l'occupation: « Ces feuilles fertes de fos arbres qui tamisent fotre soleil en clair-obscur, ont fait de fos gens un peuple paisible, ein jriedliches Volk. Der clairobscur Rembrandts ist Friede, or et paix. Fotre ferdure fous a éduqués des siècles durant. Je fous le dis, ôtez-la und die nackte Sonne wird auch hier in Holland eine grosse Bertha sein. la, ja, eine grosse Bertha... ». Comme quoi, pourvu que l'on s'exprime poètiquement, tout est justifiable, Rotterdam en flammes inclus. Stiefel avait des yeux doublés de lentilles transcendantes. Selon lui il n'y aurait, à part le Delftscheburgwal, aucun endroit au monde où un air aussi bizarrement limpide sache si bien polir l'eau en miroir. « Stimmt ja », j'ai dit: « Celui du Delftscheburgwal reproduit l'immeuble de mon éditeur avec tant de fidélité qu'en faisant l'homme droit, marchant sur les mains, on contemple exactement la même chose qu'un piéton normal... ». Sur quoi je fus déclaré ein komischer Dichter. Comique moi? Et poète en plus? Il est là sur mon lit, cet homme. Il ne bouge pas, ne parle pas, ne voit pas, mais ses semelles trouées sont deux grandes oreilles grises à l'écoute de mon crissement de plume. Il est là, Adriaan Dril, attentif, sous .ma fenêtre aveuglée. J'aurais dû me douter de quelque chose d'anormal, la nuit dernière. En sortant de chez moi je rencontrai plus de noctambules qu'à l'ordinaire. J'ai même cru un moment à une quelconque manifestation se terminant tard. En revanche, dans le quartier chaud, pas un chat. L'endroit semblait frappé d'une panne d'électricité, à voir l'isorel éteint, enguirlandé d'ampoules mortes. Un seul sex-shop, éclairé par l'arrièreboutique, exposait sa marchandise sans conviction. Il ne restait que les lampadaires aux pieds desquels mon ombre de chauve-souris exécutait son large mouvement giratoire habituel, réveillant le petit commerce dans les vitrines. Des 16

rideaux s'écartèrent. Le rouge d'un abat-jour se mit à couler sur un bras, sur une opulente poitrine. Il pleuvait. J'avais froid. Plus froid que d'habitude. Très froid. Et je ne me doutais de rien, rôdant devant ces fenêtres, devant ces dernières braises dans l'âtre de la nuit. A deux pas de là, au bord d'un canal perpendiculaire, un immeuble n'a jamais cessé de guigner mon passage. C'est une vinaigrerie dont la façade en faux-aplomb étrangle le ciel. Par surcroît la maison s'appuie lourdement sur sa voisine qui, elle, communique la poussée à la suivante et ainsi de suite. La nuit, des vomissures chimiques collent visiblement aux pavés: lueur glaireuse qui souille plus qu'elle n'éclaire le vénérable Rijstpelmolengracht, bordé d'hôtels particuliers. La plupart d'entre eux perpétue la gloire de la Compagnie des Indes et de son clou de girofle. Un poète attendri a comparé ces façades étroites aux dos d'un rang compact de livres d'or, le trottoir étant l'étagère. Bravo! Pour le même chantre, le pignon de la vinaigrerie, ancien entrepôt d'épices indonésiennes, est doté d'une perruque en pierre sculptée dont les dernières boucles reposeraient sur les épaules dudit immeuble. Ma foi, le luth a dit pire... Au rez-de-chausée, la vinaigrerie s'ouvre par un énorme portail à deux battants derrière lequel se concocte la mixture qui empuantit le secteur. Les bureaux se trouvent sous le toit, au quatrième étage, ventilation assurée quand ça vente. On y accède par un escalier raide que j'ai maintes fois gravi pour cueillir là-haut mon salaire d'enfant du bas peuple. Je m'appelais Bertus alors, Bertus Tweeman, c'est drôle. Ce qui se passe sous le plancher de la Direction, je l'ignore. D'ailleurs, mes pèlerinages n'ont visé que l'annexe, un sous-sol écrasé par des appartements où, de nos jours, nichent des filles de joie. Ce fut ici, enterré vivant, que j'ai rincé tant de bouteilles. J'avais quatorze ans, puis seize, puis... Lanuit, malgré ma répugnance, il m'arrive encore de toucher cette façade, le grain râpeux des briques, leurs jointures, d'y poser mes vieux doigts d'incrédule. 17

Tombeau de ma jeunesse. J'y vivais à un mètre sous terre, seul. Des murs pissant l'eau m'isolaient du monde. Râcle, râcle gaiement, petit bonhomme! Une brosse montée sur une tige d'acier flexible prolongeait mon bras comme une prothèse. J'enfilais les bouteilles. Je les poignardais. Chaque goulot vomissait mon amertume, chaque cul lâchait son paquet dégueulasse, et toujours il y avait des songes, des songes... Parfois, de longues années après, croyant dormir dans ma chambre, j'ai senti encore les bouteilles m'emmurer: léproserie de culs infects. J'avais nettement l'impression de les laver, penché sur mon baquet. Attention... le patron n'était jamais loin. Il glissait derrière mon dos, cigarette au bec. Il glisse toujours, à perpétuité... - Alors? On bosse par ici? Il bossait, Bertus. Eh Bertus, du nerf! Je poignardais, je râclais. L'œil placé sur le goulot, je visais le soupirail de ma longue-vue, inspectant le monde verdâtre de la bouteille d'où dégoulinait, gras et méchant, un filet de liquide pourri, un crachat souillant ma joue de gosse. Alors je m'éveille en sursaut. Il me faut un instant pour démasquer la supercherie, un instant affreux. Survient le soulagement. Je suis vieux. J'en frémis de joie. Je regarde mon plafond, mes pénates de vieillard. Ça chuchotait beaucoup dans ma chambre: sous le lit, derrière le vase, dans le placard, là-haut surtout, le long du ruban sombre qui délimite le papier peint, assassinassassinassassinassassin... Lorsque je le fixais du regard, il se taisait. Ce qui m'avait paru un son était un signe, des caractères mystérieux, mais trop lisibles pour mon œil expérimenté. La tapisserie elle aussi comportait un code que j'étais seul à pouvoir déchiffrer. Un boy-scout de dix-sept ans s'y engageait parmi les fleurs, une jeune fille l'accompagnait, la taille souple, le ventre frais et pourtant carbonisé. Pendant soixante ans, avec une obstination de punaise, ce couple s'était insinué entre le plâtre et le papier vainement remis à neuf plusieurs fois au cours de mon existence dans cette piaule. J'en suis locataire de mémoire d'homme. A quoi bon changer de logis puisque j'enporterais mes bestioles? Et s'il

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n'y avait eu qu'elles; depuis deux ans, un cafard gris s'était mis à me rendre des visites nocturnes. De préférence, l'homme à l'imperméable apparaissait à ma fenêtre dans l'éclairage du réverbère, lumière parfaitement semblable à celle de la grosse lampe rouillée du port, témoin de notre première rencontre. Sans cesse l'homme coulait dans ma chambre des regards anxieux, t~ndis que ses mains s'affairaient contre une énorme caisse d'emballage... J'aimais mieux ne pas insister. Je prenais mon chapeau, ma canne; dans l'escalier j'entendais craquer toute la vieille carcasse de l'immeuble. Il faisait bon sur les canaux; c'està-dire, personne ne vous y importune. Je marchais à pas menus pour économiser le parcours. J'avais le temps, tout mon temps. L'avais-je vraiment? Vivre en marge du Juge est à la portée de tout le monde. Tant qu'il y a vie, il y a sable pour y fourrer sa tête d'autruche. Mais mourir, mon cher, mourir seul et pour son propre compte, faire le grand saut de sang-froid, prendre le risque... Je frissonnais. Petit accès de fièvre métaphysique? Sans doute, sans doute, vieux bandit...

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