Ma Légende

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- Alors, vous avez connu Era Kondo ? Comme je rêve de la rencontrer ! Elle est si belle, m'a-t-on dit, que tes genoux en tremblent; si intelligente que sans un mot de toi, elle devine tout; et puis, chaque nuit, elle dort avec un nouvel étudiant !
- Oui, bien sûr, je la connais. C'est moi.
Il me jauge de la tête aux pieds. Ses genoux ne tremblent pas et il est certain que j'ignore tout de son être. Plus il me dévisage, plus sa déception grandit.
Je rougis sous le regard méprisant de cet inconnu. Et j'ai honte de trahir ma légende.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296364394
Nombre de pages : 192
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Ma légende

Collection ECRITURES dirigée par Maguy A/bet

Bessa Myftiu

Ma légende

Préface d'Ismail Kadaré

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

1998

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Via Bava 37
10124 Torino

Italia S.LI.

ISBN:

2-7384-6657-5

Pour

mafille, Elina

Je tiens à remercier Malika Lamdani Belkaid pour son aide précieuse et son soutien amical.

PRÉFACE

Le roman Ma Légende est l'un des rares livres de la littérature albanaise à avoir été écrit directement dans une langue étrangère. Si, au Moyen Age, les écrivains albanais, dont un bon nombre étaient, comme dans de nombreux pays d'Europe, des moines catholiques, écrivaient leurs œuvres en deux langues, en albanais et en latin, peu à peu par la suite cette tradition tendit à s'effacer. Le premier roman albanais écrit en français, publié à Paris en 1890, intitulé Bardha e Tema/it (Blanche, fille de Temal) a pour sujet la vendetta. Il est l'œuvre de Pashko Vaso, connu aussi sous le nom de Vaso Pacha. Le plus récent, Ma Légende, a pour auteur la jeune Bessa Myftiu, qui vit actuellement en Suisse. Il n'y a entre le sombre pacha catholique Pashko Vaso et la délicate Bessa rien de commun si ce n'est le fait que, tout en étant albanais, ils se sont exprimés en une autre langue que la leur: en français. Pashko Vaso, un des personnages les plus déconcertants de la culture albanaise, demeure sans aucun doute l'écrivain au destin le plus particulier et à 7

la physionomie la plus complexe dans cette littérature. Poète en Albanie et pacha en dehors de ce pays, lyrique tendre et admiré chez lui, dictateur farouche et détesté au Liban, où il régna comme gouverneur pendant une dizaine d'années, il incarne la complexité de l'homme balkanique ainsi que celle des relations entre l'Empire ottoman et les Balkans. Bessa Myftiu est née, a fait ses études et publié ses premiers écrits en Albanie, à l'époque de la dictature. Après la chute du communisme, à l'instar de milliers d'autres, elle émigre à l'étranger et s'établit en Suisse où elle vit encore aujourd'hui. Ma Légende est son premier roman. Bien qu'écrit à l'étranger et en français, non seulement son sujet mais aussi ses autres composantes, les angoisses, le coloris, les menus détails, l'intensité dramatique, appartiennent au monde albanais, à ce monde qui a laissé au jeune auteur des traces indélébiles depuis le temps de sa Jeunesse. Sous cet aspect, ce roman est tUl témoignage artistique d'un profond intérêt pour la compréhension de la vie sous tUl régime totalitaire. On y trouve confirmé que la vie sous un pareil système ne se réduit pas aux clichés qui en sont souvent superficiellement donnés; réunions politiques, slogans, constructions de fortins, et autres aberrations, mais que c'est une vie réelle avec toutes les dimensions que peut comporter l'existence humaine: passions, drames intimes, amours, jalousie, adultères, etc. 8

Lorsque Bessa Myftiu est attirée pour la première fois par la littérature, elle bénéficie de deux avantages: elle est jeune et belle. Le premier attribut, la jeunesse, ressortissait à l'Etat. Le second, la beauté, facilitait les rapports quotidiens. L'Etat communiste albanais se montrait généreux avec les jeunes écrivains et artistes dans l'espoir qu'ils lui en témoigneraient leur reconnaissance, en devenant plus tard ses janissaires. Quant à la beauté, on sait bien les avantages qu'elle apporte, surtout à une fille. Mais, toute jeune encore, Bessa avait compris que sous une dictature communiste on est parfois confronté à de fatals obstacles que ni la jeunesse ni la beauté ne peuvent surmonter. Et la fille aux yeux bleus devait buter précisément sur un tel obstacle: son père, l'écrivain Mehmet Myftiu avait été condamné à deux reprises comme dissident. Mehmet Myftiu est mon ami depuis plus de quarante ans. C'est le premier écrivain albanais qu'il m'ait été donné d'entendre exprimer des idées de liberté. Lors de notre première rencontre, lycéen de province encore en pantalons courts, je n'avais pas plus de seize ans. Lui travaillait à l'Union des écrivains comme rédacteur du journal Le Jeune lettré. Pendant mes congés scolaires, j'y apportais mes premiers poèmes pour les faire publier. Il avait quelques années de plus que moi; mais, malgré cette différence d'âge, nous prenions grand plaisir à causer ensemble et 9

passions des heures à discuter dans les cafés enfumés. Il me racontait les derniers potins du monde des lettres, les scandales, les rivalités d'auteurs. Plein de fougue, périlleusement franc, ardent dans ses dires comme dans ses actes, il se rebellait contre les intrigues qui avaient cours à l'Union des écrivains, contre le marasme de la littérature et la propagande vulgaire. Hostile au réalisme socialiste, il espérait malgré tout en un cours favorable des choses... Il

croyait avec feu au communisme pur. J'y croyais aussi
mais tièdement. Apparemment, c'est son enthousiasme qui 1e mena à sa perte. Lors d'une visite à Tirana, je ne le retrouvai plus. Il avait été radié de l'Union, et même sanctionné. Pendant une longue période, il en fut réduit à vendre des cigarettes dans un petit kiosque de la rue des Barricades. Je m'y arrêtais souvent. Il était réservé, ne se plaignait de rien, ni surtout du fait que la littérature, au lieu de lui apporter la notoriété et la gloire, comme il l'avait rêvé, l'avait conduit à ce kiosque miteux. Un jour, me fixant longuement de son regard qui garda toujours son éclat intérieur, il me dit, d'un ton particulier, ou qui peut-être me parut tel, que sa fille, elle aussi, souhaitait devenir écrivam.. . Il était dans sa nature de ne jamais se laisser abattre. Durant les longues années qu'il fut persécuté pour ses livres, la littérature dans son cercle de 10

famille était tenue pour une malédiction. Souvent ses frères ou ses proches l'incitaient à y renoncer, mais il ne céda pas. Et, en ne s'opposant pas à l'engagement de sa fille dans cette voie pleine de risques, il proclamait sa détermination de braver jusqu'au bout le destin. Bessa Myftiu venait parfois à la maison nous faire lire ses écrits. Comme beaucoup à l'époque, il lui arrivait de tirer les cartes et elle le faisait à ma femme ou à mes filles. La tentation d'anticiper le destin, surtout les changements politiques possibles, me poussait parfois à sortir de mon sérieux et à lui demander aussi de me dire mon avenir. Souvent ses prédictions, je l'avoue, se sont avérées, mais elle n'est jamais allée jusqu'à prévoir qu'un jour viendrait où je présenterais son premier roman au public français. lsmait KADARÉ Paris, mars 1998

Il

PROLOGUE

Trois gouttes de pluie s'écrasent sur la vitre sale. Larmes d'un œil maquillé. - Alors, vous avez connu Era Kondo? me demande avec enthousiasme le jeune homme assis en face de moi, dans la salle d'attente du Ministère N. Et, sans me laisser le temps de répondre: je rêve de la rencontrer! Elle est si belle, m'a-t-on dit, que tes genoux en tremblent; si intelligente que sans un mot de toi, elle devine tout; et puis, chaque nuit, elle dort avec un nouvel étudiant! Quelle horreur! L'Hydre! sûr, je la connais. C'est moi. ? Toi? ! Impossible! Il me jauge de la tête aux pieds. Ses genoux ne tremblent pas et il est certain que j'ignore tout de son être. Plus il me dévisage, plus sa déception grandit. Je rougis sous le regard méprisant de cet inconnu. Et j'ai honte... de trahir ma légende.

- Comme

- Oui, bien - Comment

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Elbasan

.

J'avais quitté Elbasan: une pierre jetée par-dessus mon épaule pour ne jamais y retourner, selon une vieille coutume. Mais la légende me poursuivait et prenait, en mon absence, des dimensions hyperboliques. Enfin, elle ne m'appartenait plus. Je riais amèrement de cette créature mythologique, sortie des décombres de la vieille ville. Peu de cités en ce monde offraient lID mélange aussi absurde qu'Elbasan. L'intérieur ressemblait à uœ ville turque du Moyen Age, avec le mur en ruine autour du château, la mosquée et l'horloge, les petites ruelles pavées et les portes en bois, vermoulues. Un bâtiment neuf, des plus modernes, s'élevait au centre, posé comme lIDbijou sur des salopettes: le théâtre, temple de drames euphoriques et mensongers. Autour de ce noyau, des immeubles de briques rouges et blanches, tous semblables, construits par le travail "volontaire". Au loin s'étendait le Combinat métallurgique. Le soir, ses milliers d'ouvriers venus des quatre coins du pays erraient comme une meute de chiens 15

délaissés, irrités des mauvaises conditions de VIe, exaspérés par les accidents mortels dans les forges mal assurées. La fumée toxique asphyxiait l'horizon; que de bébés mal formés! On racontait des histoires horribles sur les puits de la ville, où, paraît-il, les habitants noyaient les filles ayant perdu leur virginité avant le mariage. Leurs visages apparaissaient de temps à autre sur la surface lisse de l'eau et leurs cris d'épouvante pétrifiaient les étrangers. Par hasard, Elbasan abritait aussi "l'hôpital des malades mentaux sans espoir" ; soignés en vain dans différentes villes, ces incurables n'étaient pas tués immédiatement, mais entassés dans une cour, nourris comme des bêtes jusqu'à leur mort. Et, en face de l'hôpital, se dressait... une université! Un jour d'été, à vingt-quatre ans, je débarquai à Elbasan avec ma fille, mon mari, et une valise pleine d'illusions. Dans cette ville, je n'avais pas de passé. A Tirana j'en avais toujours eu un. Etait-ce le mien? Certaines personnes inspirent le scandale. J'en faisais partie. D'autres inspirent la folie. Je figurais sûrement parmi celles-là. D'autres encore inspirent l'amour et j'étais aussi l'une d'elles.

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Mes rôles

Enfant, j'ai dû être heureuse et, pourtant, j'aimais la tristesse. On peut admirer le cyclone d'une place I très bien protégée. Ainsi, j écrivais des poèmes lugubres et des contes moroses, souvent accompagnés d'illustrations. La plupart du temps, je les lisais à mon petit frère, dans le bUt de lui soutirer des friandises. Il ne savait pas lire, je le séduisais par les illustrations et échangeais un conte contre un bonbon, bien entendu, à l'insu de mes parents. Les histoires d'horreur faisaient aussi partie de mon "arsenal" ; je les racontais aux enfants du quartier, en guise de rêves. En vérité je ne rêvais jamais, du I moins, je ne m'en souviens pas. Mais, si j admettais avoir inventé ces histoires de squelettes, de morts et de monstres, je serais vite devenue ridicule; les enfants, plus que les adultes, ont besoin de choses vraies. Alors je mentais. Le soir, les enfants du quartier, rassemblés autour de moi, tremblaient de peur, de plaisir et de CUrIOsité :

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