Machin

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"En tout cas, Machin, une chose est sûre : cette histoire peut arriver à tout le monde. Et même à n'importe qui. Il faut peu de choses pour devenir subitement presque papa sans le faire exprès. Une poignée de fourmis. Un tirage au sort truqué. Un matelas. Une lucarne. Un peu d'imagination. Il en faut moins encore pour ne plus l'être du tout."

Machin raconte la rencontre improbable d'un homme, d'une future maman et d'un bébé pas encore né. Une rencontre à l’origine d’un amour fou qui va survivre à tout. Pierre-Brice Lebrun nous livre avec Machin un récit drôle et émouvant sur la maternité, la paternité, l’attente et l’absence d’un enfant.


Publié le : mardi 12 juin 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782875600097
Nombre de pages : non-communiqué
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Machin
Pierre-Brice Lebrun
ONLIT EDITIONS Éditeur littéraire 100% numérique www.onlit.net facebook.com/onlit twitter.com/onliteditions
Aux trois femmes de ma vie, SSA
MACHIN
En tout cas, Machin (tu permets que je t’appelle Machin ?), une chose est sûre : je ne suis pas ton papa. Tout est contre nous, les dates, les faits, la réalité, la science. Tout. Je ne suis pas ton papa, mais j'ai bien failli le devenir. On peut toujours ergoter sur deux, trois jours, mais six mois séparaient ta conception du dernier jour de juillet où j'ai rencontré ta mère. Six mois. C'est une preuve. C'est sans appel. Six mois. Tu voulais que je fasse quoi contre six mois, à moi tout seul ? Ton papa : c’est lui. Tu as été conçu en février, à l’heure de la cantine. C'est dommage. Pour tout te dire : j'aurai – je crois – ergoté avec plaisir. Bon. Une chose donc est sûre, déjà : je ne suis pas ton papa. Mais, tu sais, ce qui est sûr ne l'est jamais vraiment toujours pour tout le monde. Je n'ai plus qu'à l'accepter. Je n'ai plus qu'à m'en convaincre (ce sera plus difficile) : je ne suis pour rien dans ta présence parmi nous (pour pas grand-chose, disons). Je ne t'ai jamais vu, je ne te verrai sans doute jamais (ou alors, un jour, sur Facebook, quand j’apprendrai que tu habites dans le Sud). Je ne sais pas si je m'adresse à une fille ou à un garçon. Je ne connais pas ton prénom. Enfin, si. Mais je ne devrai pas : j’avais promis. En tout cas, Machin, une autre chose est sûre : cette histoire peut arriver à tout le monde. Et même à n'importe qui. Il faut peu de choses pour devenir subitement presque papa sans le faire exprès. Une poignée de fourmis. Un tirage au sort truqué. Un matelas. Une lucarne. Un peu d'imagination. Il en faut moins encore pour ne plus l'être du tout. Moi, il m’a suffi d'être là au bon moment : au bon moment pour toi parce que franchement je crois (c'est un peu prétentieux, mais j'en suis sincèrement persuadé ; c'est aussi pour ça que je l'ai fait), oui, franchement je crois quand même que c'est un peu grâce à moi que tu es là. Que tu es encore là. C'est un peu grâce à moi que tu es parmi nous. Que tu es parmi eux.
Biologiquement, ce n'est pas ma faute, ou pas grâce à moi. Mais écoute le littéraire que je suis resté : il n'y a pas que la biologie dans la vie. C'est un peu grâce à moi que ta mère a eu envie de toi. Qu'elle a eu envie de t'avoir. Qu'elle a eu envie de te garder, de te connaître et de t'aimer. C’est un peu grâce à moi je crois qu’au moins elle s'en est rendu compte. Elle n'arrivait même pas à dire « bébé » quand elle nous a présentés, toi et moi. Ce n'est pas facile, tu sais : les premières fois, ça fout un drôle de choc ! Peut-être – un jour – toi aussi tu seras là au bon moment. Fais gaffe : ça fait mal. Ça fait mal après, quand on se retrouve tout seul, sans matelas ni lucarne. Encore une chose qui est sûre, Machin, la dernière de cette histoire : ta maman t'aime beaucoup. Elle a dû se battre contre tout le monde pour te connaître. Contre moi. Contre elle. Contre eux. Contre toute sa vie. Tu n’imagines même pas à quel point ça a été dur. Il ne l’a pas beaucoup aidée et elle a gagné. Chapeau. Moi aussi je t'aime beaucoup. Encore. Et elle, je l'aime beaucoup aussi. Encore aussi. En plus, tu vois, et c'est, je l'admets, un peu paradoxal : si ta mère est la fille (elle n'était pas encore femme ; l'est-elle devenue aujourd'hui ? quelqu'un le lui a-t-il enfin permis ?) la fille donc que j'ai, de ma vie, le plus aimé, je n'ai jamais couché avec elle. Nous n'avons jamais fait l'amour ensemble. Jamais, et je ne crois même pas que je le regrette. On a fait mieux. Mille fois mieux. On a fait ce que plus jamais je n’ai fait avec une autre qu’elle, ce que plus jamais je n’ai voulu faire avec une autre qu’elle. Une fois avec toi, avec elle : je savais que jamais ce ne serait aussi bien. Nous n’avons jamais fait l’amour d'abord parce que tu étais là. Elle était enceinte. Tu débordais de partout. J'étais très impressionné. Trop peut-être. J'ai passé des nuits à te regarder bouger, à t'écouter. Je posais mon oreille sur son ventre et je te suivais à la trace. Je te parlais. Je te caressais. Je savais où mettre ma main pour te calmer, pour te faire bouger, pour t'aider à te retourner. J'y arrivais même mieux qu'elle, au début. Je te faisais traverser son ventre, tu venais coller tes fesses sous ma paume. Je te parlais et je suis sûr que tu m'écoutais : quand j'approchais ma bouche de son nombril pour te raconter une histoire, tu ne bougeais plus, je te sentais attentif. Un soir – je crois – je t'ai entendu rire. Je me suis longtemps imaginé qu’un jour – par hasard – tu entendrais ma voix, dans un magasin, un train, et que, surpris, tu te retournerais pour me dévisager, que je te reconnaîtrai tellement tu lui ressembles : j’ai toujours beaucoup déliré. Je te regardais toi et je la regardais, elle. Elle dormait dans mes bras. Tu la fatiguais
énormément : elle était claquée. Tu lui envoyais des coups de pied, des coups de tête, des coups de poing. Dans son sommeil, elle gémissait. Elle grimaçait et – machinalement – ses mains se posaient sur son ventre. Sur toi. Je lui parlais aussi à elle. Dans l'oreille quand elle dormait. Je lui parlais comme on le fait avec un enfant malade. Je la rassurais. Je lui parlais de toi. Je lui parlais d'elle. Je la décorais de mille baisers. Ça la calmait aussi. Ça te calmait en même temps. Comme quoi tu vois : tout petits déjà vous étiez faits pour vivre ensemble. Nous avons passé comme ça un mois. Tous les deux. Tu étais très présent, aussi dois-je dire : tous les trois. On a partagé ta présence. Tu n'étais pas encore là, elle ne t'attendait même pas encore vraiment, mais tu étais entre nous deux quand je la serrais contre moi. Peu de couples partagent un enfant avant d'avoir pu le concevoir. Avant même d'avoir fait l'amour. Ou alors c'est l'enfant d'un autre couple. Nous, non : tu étais à nous puisque nous étions les seuls à savoir que tu existais déjà depuis si longtemps. Tu as été à nous, à moi, pendant un mois. Alors, que tout soit contre nous, les dates, les faits, la réalité, la science, tu imagines bien que je m’en fous ! On te partageait surtout la nuit, quand on se retrouvait tous les deux, seuls dans notre petite piaule sous les toits. Ce n'est pas une image : seuls au milieu des autres, ceux qui ne savaient pas que toi, Machin, tu existais. Tu n’existais que pour nous. Dans une petite piaule sous les toits. Ajoute un âne, un bœuf, et on tient quelque chose, là, non ? On comptait le soir les étoiles à travers la lucarne. On regardait le ciel. On admirait les éclairs des nuits d'orage. Tu as passé un mois à ciel ouvert et je te faisais l'étalage de mes maigres connaissances astronomiques en te montrant la Grande Ourse, la Polaire, Orion, en te les présentant par leur prénom : ça t’intéresse toujours, les étoiles ? Je sais que tu ne lis pas : tu le proclames fièrement sur ta page Copains d’avant, et ça me désespère. Tu ne lis pas, mais regardes-tu au moins les étoiles ? Nous n'avons jamais couché ensemble aussi parce qu'il y avait l'autre. Lui. Le vrai. Ton papa. Nous ne l'appelions pas, nous n'avions pas vraiment envie de parler de lui ou de prononcer son prénom. On appelait lui (ou l’autre) celui que tu appelles papa. Ta mère m'avait dit qu’il ne voulait pas de toi. Il savait qu'elle attendait un enfant mais – à sa décharge – il ne savait pas que c'était toi. Elle était au trente-sixième dessous, tu sais.
Tout ce qu'elle voyait, devant elle, c'était du noir. Du noir tout noir, très sombre, sans éclaircie. C’est pour ça que je dis que je suis arrivé au bon moment : je n’en suis pas fier, tu sais, je ne l’ai pas fait exprès, c’est juste un hasard. On ne peut pas être fier d’un hasard. Ses parents n'étaient pas au courant : pas encore. Ils ne t'auraient pas compris. Ils ne t'ont pas accepté facilement d'ailleurs. Je peux te le dire, maintenant : ils n’ont pas voulu de toi. Ils ne te l’ont probablement jamais dit, et ils se félicitent aujourd’hui de ta présence, de celle de ton petit frère, mais ils ont tout fait pour que tu n’existes pas. Tout. Et pire encore. Mais ça n’a pas marché. Avec eux ton père avait la cote. Moi je n'aurai – avec eux – jamais pu l'avoir, la cote, je n’étais – à l’époque – pas compatible. Leur vie d’après a peut-être bousculé leurs certitudes étriquées, et moi, j’ai grandi, mais, pour nous, c’était trop tard. Je pense que cela a pesé dans sa décision : tout quitter, c'était risqué. Pour elle et pour toi. Pour vous deux. Je crois qu’elle a fait son choix en pensant à toi plus qu'à elle. Il la laissait tomber. Il vous laissait tomber. Il lui écrivait des lettres enflammées dans lesquelles tu n'apparaissais pas. Il lui déclarait sa passion, mais il t'ignorait. Sans doute n'avait-il pas compris que tu étais déjà là. Sans doute attendait-il que tu te montres pour te dire bonjour ? Il lui téléphonait aussi. Il lui disait : — Tu ne m'aimes plus ! Il l'engueulait : — Je t'écris. Tu ne me réponds pas. Tu ne m'appelles jamais. Il la menaçait : — Je vais venir. Tu me caches quelque chose. Elle ne lui cachait rien, pourtant. Ou pas grand-chose. Elle n'avait rien à cacher. Sauf qu'elle était paumée. Paumée et très malheureuse. Et qu'elle t'aimait déjà, toi, plus que lui, plus qu'elle ne s’aimait elle-même, sans pouvoir s'en convaincre. C'était à peine une ado, tu sais, tout juste une gamine que la bêtise de ses parents avait obligée à grandir trop vite. C'est pour ça que tout ce qu'elle m'a dit, tout ce qu'elle m'a écrit (j'ai gardé toutes ses lettres, et parfois, je les regarde ; je ne les lis pas, je les regarde), toutes les promesses qu'elle m'a faites et qu'elle n'a pas tenues… Je ne le lui reprocherai jamais. Je ne lui en veux pas. Je ne lui en ai jamais voulu et je ne lui en voudrais jamais. Jamais. Elle était paumée. Elle était très jeune. Elle m'a dit des choses tellement formidables, j'ai été si lâche : qu'est-ce que je pourrais lui reprocher ? Et lui, l'autre, il ne comprenait rien.
Ce n'est pas d'un amant qu'elle voulait, ta maman. Elle ne voulait pas d'un mari. Encore moins d'un amoureux jaloux. Elle voulait quelqu'un qui lui parle et qui la rassure, qui lui caresse les cheveux tendrement. Quelqu'un qui assume pour elle (provisoirement) et qui l'aide à comprendre. Qui l'aide à t'accepter. Quelqu'un qui t'accepte toi aussi. Quelqu'un qui la console, qui lui serre la main, qui l'embrasse comme une petite fille. Et l’autre ? Quel con ! Bon : lui aussi a dû grandir. Elle savait que tu étais là : tu te faisais suffisamment remarquer pour qu'on ne t'oublie pas. Elle le savait : elle ne s'en rendait pas compte. Elle savait que tu finirais bien par sortir, par être là, un jour, vraiment. Vivant. Elle le savait : elle ne s'en rendait pas compte. Maintenant, elle a compris. Elle a dû comprendre des tas de choses qu'elle n'imaginait même pas. Lui non : j'en doute (mais je ne suis peut-être pas objectif). Pour elle, c'était trop, trop d'un coup. En plus j'en suis sûr : elle te voulait. Dans sa tête, tu étais prémédité. Tu n'es pas arrivé par hasard. Elle t'a voulu pour se prouver qu'elle était capable de t'avoir. Pour le prouver aux autres : ses amis, sa famille, sa future belle-famille. Pour le prouver à l'autre qu'elle croyait être sa seule chance d'évoluer. Pour t'aimer toi comme elle aurait voulu être aimée, elle. Elle espérait que tu lui mettrais un peu de plomb dans la tête. Et que tu lui en mettrais à lui aussi, qui lui rabâchait ses sentiments exaltés, qui lui racontait n'importe quoi : il était incapable d'assumer. Il le savait, mais il voulait faire semblant : en fait, je le comprends, je ne suis pas sûr qu’à sa place, à son âge, je n’aurai pas réagi de la même façon. Sous mon toit, avec ma lucarne, j’avais le beau rôle. J'ai été le premier à poser ma main sur son ventre habité. Je te suivais à la trace. J'étais amoureux. Amoureux fou : de vous deux. Au début (avant moi), elle t'appelait Arthur. On était en colo. Moi comme directeur. Elle comme animatrice. J'avais une chambre pour moi tout seul à cause de Charlotte. Elle me suivait partout. (Je parle de Charlotte.) Ta mère partageait sa chambre avec une autre animatrice. On va dire Valérie (en plus je crois bien que c’était vraiment Valérie). Valérie a tout de suite vu que ta mère était enceinte. Moi non : on était au bord de la mer en maillot de bain et je n'ai rien vu. C'est Valérie qui a cafté. Elle est venue me voir. Elle m'a tout raconté. Presque tout. Elle m'a dit que ta mère allait m'en parler, que j'avais une touche, qu'il fallait que je l'aide. Oui, elle a dit « une touche ». Tu vois la tuile ? L'aider ? Moi ? Comment ? Une touche ! Je voulais choper ta mère dans un coin. Lui causer. Improviser. Et les fourmis s'en sont mêlées.
Des fourmis volantes. Si, ça existe : j’ai vérifié. Elles ont élu domicile dans la chambre de ta mère. Du coup, elles ont dû trouver un abri. Pas les fourmis : ta mère et Valérie. Un abri pour la nuit. Le temps de nettoyer. Elles ont prétendu avoir tiré au sort. J'ai appris par la suite que le sort avait été manipulé. Tu as compris : j'ai hérité de vous deux. Vous vous êtes – toi et ta mère – installés chez moi. Elle a monté son matelas. Votre matelas. Désinfecté, à cause des fourmis. Elle l'a installé à côté de mon lit. Charlotte a apprécié et a élu aussitôt domicile dessus. En colo, on se couche souvent très tard : il était très tard quand nous nous sommes couchés, tous les quatre, toi, ta mère, Charlotte et moi. Elle s'est déshabillée. Elle ne savait pas que je savais. Je crois qu'elle a voulu me montrer. Si je n'avais pas su je n'aurais, je l’avoue, rien vu. (Tu te dis qu’il est pas doué le gars, hein ? Tu vois : tu n’as rien perdu.) J'ai fait celui qui a l'habitude d'avoir une fille en culotte dans sa chambre. Elle était en plus drôlement bien foutue, tu sais, ta mère ! (Elle l’est toujours ? Excuse-moi.) Elle s'est couchée. Moi aussi. On a éteint. On a dormi. Pour notre seconde nuit de cohabitation, j'ai découché.
Site de l’auteur :www.twitter.com/LucDelfosse ISBN : 978-2-87560-009-7 ONLIT BOOKS #10 © 2012 Pierre-Brice Lebrun & ONLIT EDITIONS Coordination éditoriale : Benoit Dupont Relecture et corrections : Laureline Leveaux Conception de la couverture : Pierre Lecrenier Version ePub :LEC Digital Books Date de la première mise en ligne : 13 juin 2012
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