Maria

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Double intrigue, policière et sentimentale, le roman Maria met en scène une jeune étudiante marseillaise qui entend, dans sa cachette, deux bandits faire irruption sur leur voilier et abattre ses parents. Sans y être préparée, l'orpheline devient présidente de l'entreprise familiale. Menacée à son tour, elle se cache dans un cloître. Avec le concours de Michel, un grand policier qu'elle épousera, elle lutte pour découvrir les vrais assassins de ses parents.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782296210745
Nombre de pages : 201
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MARIA

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

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Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fi

ISBN: 978-2-296-06773-8 EAN : 9782296067738

RAYMOND JAFFRÉZOU

MARIA
ROMAN

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR

(Chez d'autres éditeurs)

« Ça vous suivra dans votre carrière... » Les Mémoires d'un préfet - 2000 « 2058, Survivre au Pétrole» - 2006

MARIA

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Le soleil se levait à peine sur la cité phocéenne, lorsque Maria et ses parents quittèrent le port du Prophète, à bord de leur voilier l' Artémis, pour une journée de promenade, de détente et de pêche. Apercevant les Îles d'Endoume, encore noyées dans la brume, elle se réjouissait de quitter livres et cours, pour passer tout ce dimanche en mer, à profiter des rayons déjà chauds du soleil de mai, tout en surveillant deux ou trois lignes, dans l'espoir de capturer quelque loup. Marseillaise de naissance, elle demeurait à la Villa Mercure, près du Parc de la Cadenelle dans le VIla arrondissement, une maison avec jardin que ses parents trouvaient trop grande depuis la mort accidentelle de son frère Paul, à l'âge de huit ans. Ils ne s'étaient jamais consolés de cette perte et elle-même portait toujours le deuil du petit compagnon de jeux qu'elle adorait. Maria Rocoul était une belle jeune fille, réservée et studieuse, mûrie prématurément par sa propre souffrance et par celle, muette, qu'elle pouvait observer chez ses parents. Ceux-ci évitaient de la materner à l'excès, néanmoins elle s'impatientait du trop de soins que lui valait son rôle obligé de fille unique, au point d'avoir eu l'audace de leur demander pourquoi ils ne cherchaient pas à avoir un autre enfant. Elle détestait le laisser-aller vestimentaire de certains camarades de l'Ecole Supérieure de Commerce du Garlaban où elle terminait la première année de scolarité. Fidèle à un habillement classique bon chic bon genre, elle se souciait peu d'être surnommée par eux «l'élégante». Cette brune d'une taille légèrement supérieure à la moyenne, se distinguait par un port altier et une chevelure tombant au milieu du dos, parfois disciplinée par un simple élastique. Des yeux noisette brillant dans un visage agréable, un nez moyen rectiligne, des lèvres à peine colorées dessinant une bouche sensuelle, ne manquaient pas d'attirer les regards. Maria avait de bons résultats dans ses études en dépit d'occupations extérieures, notamment le sport et la musique, sans compter l'initiation aux activités cynégétiques et halieutiques auxquelles l'associait volontiers son père. Il l'entraînait parfois, à l'indignation de sa mère, au stand de tir auquel 5

son association avait accès. Elle y montrait de grandes dispositions pour le tir à la carabine et même au pistolet. Enfin sachant que son ambition était de le seconder un jour dans la gestion de son entreprise, il avait commencé de lui enseigner son organisation. A part les pincements au cœur qu'elle éprouvait à chaque fois qu'elle pensait à son petit frère, on pouvait dire qu'elle était heureuse et épanouie. En ce beau jour de printemps, sous un ciel à peine tacheté des quelques nuages blancs accrochés aux hauteurs de Marseilleveyre et du massif de l'Etoile, elle était loin de se douter qu'elle allait vivre en mer un drame épouvantable qui bouleverserait sa vie. Ses parents avaient prévu de la déposer vers dix-huit heures à un embarcadère pour lui permettre de préparer son travail du lendemain, se réservant de poursuivre jusqu'au soir leur balade nautique. Cependant, alors qu'ils pêchaient encore quelque part entre l'Ile de Riou et la calanque de Sormiou, ils se voient accostés par un Zodiac occupé par deux douaniers à l'allure suspecte. L'Artémis était un voilier ponté, déjà de belle taille, acquis deux années plutôt aux chantiers Bénéteau de Saint-Gilles-Croix-de-Vie. L'habitacle comportait trois cabines, un cabinet avec douche et un carré cuisine. Robert Rocoul était seul à la barre lorsqu'il constata que le canot venait rapidement sur lui. Voyant un des occupants mettre une cagoule avant d'aborder, il se précipita à sa cabine, pria les deux femmes de ne pas bouger

et remonta avec son pistolet qui ne quittejamais son bord, en le dissimulant
dans son dos. Lorsqu'il déboucha, le douanier cagoulé était déjà sur le pont. Robert ironisa: « Vous craignez d'attraper froid?» et lui demanda de présenter sa carte professionnelle. Aussitôt, l'homme sortit une arme de dessous sa veste de cuir et sans préavis, ouvrit le feu sur lui. Mais le père de Maria avait anticipé en faisant un saut de côté et comme dans un western, répliqua avec précision tuant net l'agresseur. Mais son compagnon, occupé à l'amarrage, prit aussitôt le relais et abattit de trois balles le propriétaire de l'Artémis. Alors, il monta à son tour, fit feu une dernière fois sur le corps de Robert, pour un coup de grâce dérisoire, puis toujours l'arme à la main, descendit au carré où il ne trouva que Bernadette, la mère de Maria. Celle-ci n'eut pas le temps d'esquisser le moindre geste avant qu'il la prît par le bras avec brutalité: « Toi aussi, tu vas y passer mais avant, on va s'amuser un peu.» Il jeta à terre l'infortunée qui ne comprenait rien à ce qui lui arrivait et lui arracha une partie de ses vêtements. S'adressant au faux gabelou: « Vous êtes fou, que vous ai-je fait? », elle s'entendit répondre: « Je n'ai rien contre toi, tu es comprise dans le contrat, c'est tout. » La mère de Maria entrevit alors - l'espoir demeure jusqu'au dernier souffle - une issue possible en entamant un marchandage avec le tueur: « Alors, nous pouvons 6

nous en tirer tous les deux, j'ai beaucoup d'argent, je peux vous donner de quoi finir vos jours sous d'autres cieux, un million d'euros vous iraientils? » Il l'avait déjà forcée et la labourait en l'insultant: «Tais-toi, salope, tu ferais mieux de jouir une dernière fois ou de pleurer ton mari )). - Je ne le pleurerai pas, il me trompait depuis longtemps, je préfère vous proposer un marché: «J'ai compris qu'il a descendu votre ami, vous allez être recherché, peut-être serez-vous liquidé par votre chef, vous ne vous en tirerez pas, et puis notre conversation est écoutée, la radio est branchée. Deux millions (elle sait qu'elle joue sa dernière chance) et je ne chercherais ni à vous nuire ni à vous retrouver: vous aurez une vie peinarde sous les cocotiers au lieu de finir en taule ou d'une balle dans un caniveau. - Tu perds ton temps, tout ce que je peux te promettre, c'est de ne pas te faire souffrir. Il avait le revolver dans la main et profita d'un moment où elle fermait les yeux tout en le menaçant: «Mes amis vous retrouveront et vous pendront )), pour lui loger une balle en plein cœur, consommant son ignominie dans une jouissance sadique, décuplée par l'idée de tuer sous lui cette femme sans défense. Il se rajusta en vitesse. Maria, morte d'angoisse dans sa cachette, l'entendit quitter le carré. Sa mère l'avait sauvée en la précipitant dans le banc qui sert aussi de coffre pour ranger divers équipements, notamment les combinaisons de plongée, lui intimant: «Mets-toi là-dessous et surtout ne bouge pas )). Le nez dans le caoutchouc, recroquevillée, paralysée par la peur, ankylosée par une immobilité absolue, elle avait suivi les efforts désespérés de sa maman pour sauver sa pauvre vie, comprenant bien qu'il ne fallait pas prendre au pied de la lettre tout ce qu'elle disait en vain au meurtrier de ses parents. Interprétant ses mensonges - la radio allumée, ici personne ne nous entend - comme une supplication de ne pas risquer sa propre vie, elle enrageait néanmoins de ne pas avoir d'arme, sinon elle aurait pu sortir à l'improviste, comme un diable de son coffre, au moment ou le soi-disant douanier serait le plus vulnérable et lui brûler la cervelle sans hésiter. Au lieu de cela elle devait se contenter d'entendre malgré elle les ahans du violeur, jusqu'à la détonation fatale. Toutefois la championne de tir - elle avait participé à des fmales départementales cadets et juniors - n'avait pas dit son dernier mot. Elle savait prendre un risque énorme, mais il ne serait pas dit qu'elle n'aurait pas tenté de venger ses parents: dès qu'elle entendit le tueur monter à l'échelle de pont et se diriger vers le canot, se sachant couverte par le bruit de l'eau et du vent, elle se précipita vers le pont où elle espérait trouver l'arme de son père prête à tirer. C'est ce qui se passa: avant que le gangster ait eu le temps d'enlever l'amarre, elle le descendit de plusieurs balles dont une en pleine tête. Il n'avait rien pu faire de son arme et Maria constata avec soulagement qu'il s'effondrait inerte dans son embarcation. 7

La voilà donc seule sur l'Artémis entre se parents morts et les deux tueurs liquidés par son père et elle. Assise sur le pont près du corps de son père, la tête vide, incapable de réagir, elle commença par pleurer, ce qui ne fait jamais de mal, sur ses parents et sur elle-même, devenue brutalement orpheline, tout en se demandant ce qu'elle allait faire. Horrible, horrible, murmura-t-elle plusieurs fois, affalée, le revolver toujours dans la main. Quand la fontaine de larmes s'arrêta, elle ne cessait de dire: « Pas de panique, pas de panique ». En pratiquante de sports et d'activités viriles elle prit peu à peu sur elle, retrouvant grâce à une discipline personnelle son selfcontrôle et commença à raisonner sur l'attitude à tenir dans l'immédiat, puis sur ce qui l'attendait dans les prochains jours: la police, l'enquête, la famille, les obsèques, l'avenir... Elle sentit alors ce que ce mot avait d'irréel, elle était dans une tragédie où la réalité s'imposait sans délai, elle avait besoin de souffler après le choc et ne le pouvait pas. Elle savait qu'elle allait être seule pour faire face à ce drame, peut-être avec le soutien de ses grandsparents et sans trop compter sur les autres membres de la famille, dont elle soupçonne parfois la jalousie sinon la malveillance. Elle se jura de faire front bravement, mais par où commencer? A la seule évocation d'obsèques, un nouveau sanglot la saisit, né consciemment ou non de la remémoration de l'enterrement de son petit frère. Elle se revoyait serrant la main de sa maman, marchand derrière le corbillard débordant de gerbes et de couronnes et murmura: « Mon Dieu, jamais je ne vais pouvoir revivre cela ». Tout à coup elle réalisa qu'elle serait seule. Mais les autres, eux, seront là, tous les autres qui vont la scruter comme une bête curieuse. La volonté reprenant le dessus, elle pense que s'ils comptent la voir effondrée, ils seront déçus. Cependant, tout s'embrouillait dans son esprit, tout défilait à la fois. A la rubrique police, elle s'arrête brusquement, terrorisée à l'idée de ce qu'elle allait devoir affronter et encore davantage à la pensée que ses parents seraient obligatoirement autopsiés: «Pauvre papa, pauvre maman, nous ne pourrons même pas organiser une chapelle à la maison. Tout à coup elle réalisa que dans son empressement à la venger, elle n'avait pas revu sa mère; elle descendit précipitamment au carré, en pensant qu'elle vivait peutêtre encore. Mais elle était bien morte, une seule balle avait suffi. «Pauvre maman, si bonne, si patiente, quand je songe que j'ai entendu ce salaud la violer! » Elle ne put s'empêcher de constater qu'elle était encore belle femme en l'embrassant et la recouvrant un minimum, trop cela sentirait la mise en scène et cela, sans avoir encore rien décidé, elle savait qu'il fallait s'en garder. C'est qu'elle commençait à faire ce que tout innocent fait en de telles circonstances, se comporter tel un coupable. Ainsi, elle mettra les gants de sa 8

mère avant de fouiller son sac et de faire les poches à son père, on ne sait JamaIs... Brusquement, elle revint à la réalité et comprit que le bateau était en danger. Dans sa précipitation son père n'avait pris aucune mesure pour ralentir ou modifier sa course. Elle amorça un virage tribord pour éviter de trop se rapprocher de la côte et amena la grand-voile et le foc, puis elle fixa la barre, manœuvres qu'elle avait exécutées souvent avec lui. Elle laissa un moment l'Artémis poursuivre librement sur son erre, entraînant dans son mouvement le canot des bandits, puis jugeant que le voilier y serait en sécurité et que la profondeur de la mer permettait de mouiller l'ancre, elle choisit de la jeter sans plus attendre et sans savoir encore quelles dispositions prendre pour elle-même. Elle vérifia que la réserve des batteries était suffisante pour alimenter les feux de position pendant la nuit, une nuit qui viendrait la surprendre si elle ne se décidait pas à bouger. Perplexe, elle descendit boire un verre d'eau et faire l'inventaire du sac de sa mère. Il fut décevant, elle n'y trouva rien à part ses papiers, quelques euros et son portable et laissa le tout en l'état. Elle regagna le pont, le calme et le silence qui y régnaient étaient saisissants. Elle entreprit en pleurant d'inspecter les poches de son père pour n'y découvrir qu'un trousseau de clés et le portefeuille contenant les papiers, un peu d'argent et une photo de Paul. Elle embarqua la photo et deux clés qui ne lui rappelaient rien de connu, qu'il s'agisse de la maison, du bureau, du bateau, de la voiture... Ça peut servir, pensait-elle en séchant ses larmes. Il gisait à un mètre du truand qu'il avait occis, elle trouva comique que dans sa chute, il conservât ses lunettes sur le nez. Il avait revêtu le matin ce qu'il appelait sa tenue de mataf. Il gardait sous la main un gros pull marin acquis un jour d'été en passant à Locronan et qu'il enfilait dès qu'il sentait une risée. Elle pouvait apercevoir sur le caban les impacts des deux balles mortelles et constata que la troisième s'était logée dans le roof, en se disant qu'elle pourrait, si nécessaire, soutenir qu'elle lui était destinée. Maria rejetait l'idée de sa mort, se demandant pourquoi un homme dans la force de la maturité - à peine laissait-il voir quelques cheveux gris sur les tempes - était là sans vie. Elle aurait tout le temps pour chercher une réponse à cette question lancinante: pourquoi? Mais pour l'heure elle devait décider très vite la présentation qu'elle devait donner de ce drame. Par où commencer? Que faire des tueurs? Elle ne se voyait pas rentrant au port avec quatre cadavres. Son premier mouvement avait été de jeter à l'eau les malfrats, mais quelque chose lui disait qu'elle n'avait pas intérêt, si elle y était impliquée, à modifier la scène du crime. En même temps elle frémit en se disant que sa propre vie était menacée si on apprenait sa présence à bord. Quelqu'un pouvait avoir l'idée d'envoyer quelque escarpe voir ce que devenaient les deux bandits et faire disparaître leurs corps en constatant qu'ils ont joué la scène de l'arroseur arrosé. Elle savait que les policiers ou 9

les marins pompiers mettraient peu de temps à retrouver le voilier, mais comment les prévenir sans se découvrir? Contrairement à ce que sa mère avait prétendu, aucune radio n'était allumée. Son portable la démangeait mais, là encore, une petite voix intérieure lui soufflait de n'appeler personne. Elle en arrivait pourtant à l'idée d'appeler quelqu'un à l'aide, ne serait-ce que pour la conseiller, mais qui? Sûrement pas les oncles, ni Maurice bien qu'elle ne le rangeât pas encore dans la catégorie des tontons flingueurs, ni François qu'elle voyait rarement, ni davantage les frères de sa maman. Alors, Jacques, un copain de lycée ou Freddie, un bon camarade de l'ESCA ? Non, le premier, pas assez futé et le second, plutôt du genre pipelette. Maître Chinghetti, un avocat ami de son père? Plus tard, sans doute. Madame Povony, directeur général adjoint de l'entreprise paternelle? « Non, je ne connais pas suffisamment Irène. Mais à la réflexion toute cette recherche est vaine car si j'appelle d'ici, le portable sera localisé et on saura que j'étais à bord, que j'ai assisté au massacre, ce que je ne veux pas. » Elle soupira. Elle se sentait terriblement seule. Pourtant il lui fallait réagir. Elle a beau tourner le problème, elle ne voit pas comment rentrer incognito, ni ce qu'elle doit dire à la police. Elle se décide finalement à revenir avec le canot des «douaniers» en espérant l'abandonner avec le gabelou défunt, près d'une plage qui sera sans doute déserte à cause du vent qui s'est levé et de l'heure: le soleil n'arrivait déjà plus dans les calanques, les rayons rasants du couchant coifferaient bientôt l'Estaque d'un voile rougeâtre. L'avantage du Zodiac sera d'arriver beaucoup plus vite au port. Et à la police, si je ne disais rien? Je me sens glisser insensiblement sur la voie du mensonge, mais ai-je le choix? Telle qu'elle s'est passée mon histoire est invraisemblable et j'ai quand même tué un homme! Je serais sûrement arrêtée. Tout en réfléchissant, elle commence à préparer un scénario, en essuyant l'arme de son père pour effacer ses propres empreintes, puis elle prend si l'on peut dire, son courage à deux mains, pour la lui remettre fermement en main et la poser sur le pont, près de lui, à l'endroit où elle l'avait trouvée. En second lieu, elle ramasse ses cheveux dans un chapeau jaune et endosse un ciré de même couleur. Elle rassemble ensuite ses quelques affaires dans son sac de plage, sans oublier ses grosses lunettes noires à l'abri desquelles elle compte quitter le Zodiac avec le plus grand naturel en le laissant dériver avec son occupant inerte. Bien entendu, Maria eût préféré ramener ses parents, elle se sentait capable d'entrer l'Artémis au port en naviguant avec le moteur car elle l'avait déjà fait en compagnie de son père à l'exception de l'accostage. Toutefois cette opération ne pouvait se faire sans se faire remarquer. Elle abandonne donc l'Artémis en laissant les clés sur le pupitre des commandes. A nouveau en larmes, elle jette un dernier regard à ses parents, prend son sac, saute dans le canot, lance le moteur et se met au gouvernail 10

pour faire route en direction de la plage du Prado. La chance lui sourit, elle peut quitter le canot près d'une des plages vers six heures, sans se faire remarquer, en se mouillant seulement jusqu'aux genoux et file vers la Villa Mercure. Passant devant une boulangerie ouverte, elle s'arrête même pour acheter un pain sans penser que cet arrêt serait utile pour justifier son emploi du temps. « Je vais mentir, se dit-elle, j'y suis obligée. D'ailleurs dans les films policiers, tout le monde ment, pourquoi pas moi qui n'ai rien fait? Encore que j'en ai quand même descendu un et avec un réel plaisir! C'était lui ou moi, mais on dit que les magistrats mettent facilement des innocents en prison et que les gendarmes arrêtent le premier suspect qu'ils ont sous la main et ne le lâchent plus... Non mais, vous me voyez en taule, moi la seule survivante d'une tragédie! Je vais donc dire que je suis rentrée vers dix~huit heures vingt, déposée par mon père à l'embarcadère du Prado. Si besoin, quelqu'un se rappellerait bien m'avoir vue dans mon accoutrement sur la promenade de la plage ou dans la rue menant chez moi, sans oublier le passage au « Fournil ». Restait le problème de l'heure: en cas de contestation je dirais que j'ai pu me tromper car j'avais laissé ma montre dans le sac. On verra bien, se rassura-t-elle en rentrant. » Elle ne doutait pas que le Zodiac en dérive serait rapidement découvert, il ne restait qu'à espérer la même chose pour l'Artémis, avant que quelqu'un vienne y faire le ménage. Maria était complètement vidée en arrivant chez elle et désemparée, seule dans cette grande maison. Machinalement, elle mit le couvert pour trois, prépara un semblant de repas froid, puis défit son sac et se changea avant de se mettre à sa table de travail pour simuler quelque révision. Ensuite, elle attendit en écoutant distraitement Barenboïm interpréter une sonate de Beethoven sur Arte. Une attente terrible au terme de laquelle il lui faudrait avoir l'air stupéfaite, bouleversée, comme si ne l'était pas déjà assez, pour affronter une nouvelle qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle ne pouvait compter sur personne, appeler qui que ce soit avant d'avoir fait part, à une heure convenable, de son inquiétude aux services de secours. Elle s'était donné jusqu'à neuf heures et demie pour appeler le port ou alerter les pompiers, mais à neuf heures, n'y tenant plus, après avoir « essayé» en vain, à trois reprises, d'avoir ses parents sur leurs portables, elle appelle le port de plaisance où elle n'obtient aucune réponse. Elle patiente encore un peu et n'ayant toujours pas de réponse des parents, elle se décide enfin à alerter les pompiers qui, comme on le sait, sont à Marseille des marins, donc équipés et formés pour le secours et la recherche en mer. Une longue nuit d'attente commence alors pour cette jeune étudiante de vingt ans. A dix heures et demie, elle rappelle les pompiers qui n'ont pas encore atteint le secteur de recherche supposé. Maria se décide alors à 11

infonner ses grands-parents Dumont pour avoir au moins un peu de réconfort et partager son angoisse, même si elle ne peut tout leur dire. Du côté paternel, elle n'a pas connu son grand-père et la grand-mère est dans une maison de retraite à Mazargues. Antoine Dumont tente de la rassurer: «Ils sont simplement en retard, à la suite d'un quelconque incident, il n'y a rien à craindre pour le bateau, il est solide et la mer devait être relativement calme dans la soirée ». - Peut-être, mais je ne m'explique pas pourquoi ni l'un ni l'autre ne répond au portable. Je n'ai trouvé personne au port pour tenter de les appeler par VHF, j'ai donc alerté les pompiers. Je ne voulais pas vous déranger, mais je panique ici toute seule, Angèle n'est pas là le soir. - Nous arrivons. - Non, attendez demain matin. Si j'ai des nouvelles je vous rappelle. - D'accord; préviens la police, elle a une vedette à la Pointe Rouge. Elle le fit, puis dîna légèrement et se prépara à une longue veille. Que faire sinon attendre et se préparer psychologiquement à s'effondrer lorsque arrivera «l'affreuse nouvelle ». Elle se demanda d'où elle proviendrait et sous quelle fonne: un policier, un gendarme, un marin pompier? Passant le temps à répéter son histoire, les questions à éviter ou au contraire celles appelant réponse, elle eut aussi l'idée de chercher une bonne cachette pour les deux clés trouvées sur son père. Pensant qu'elles devaient être aisément accessibles, elle les plaça dans le tiroir secret du bureau... tiroir que le papa croyait secret mais dont elle avait découvert un jour l'existence par hasard, sans qu'il s'en rende compte. Cependant, elle se ravisa et essaya d'ouvrir le coffre avant de cacher les clés. L'une d'elles paraissait convenir mais quid du code? Elle demeura quelques minutes perplexe devant les quatre molettes à lettres pennettant des millions de combinaisons, puis une inspiration lui vint: il s'agit sûrement d'un mot familier, facile à retenir et elle dit tout haut: «Pourquoi pas Paul? » Elle prit soin de mettre des gants, puis composa fébrilement PAUL et ses anagrammes; finalement ce fut PALU qui se révéla être le sésame. Elle se garda de bouleverser le contenu et constatant qu'il y avait beaucoup d'argent, elle pensa que depuis son départ de l'Artémis, elle n'avait pas creusé le pourquoi? Le contenu du coffre la ramenait à cette question: pourquoi tant d'argent liquide? Ses parents étaient-ils victimes d'un chantage? Peut-être y avait-il une réponse dans les dossiers, mais elle n'avait nulle envie d'y toucher, les flics se chargeraient de les décortiquer. Elle vit également deux petites enveloppes et un pistolet et se dit: «Papa était-il menacé? Par qui? » Encore une énigme pour les enquêteurs. Elle se contenta de prendre les enveloppes et ne toucha à rien d'autre. L'une d'elles contenait une simple photo représentant un garçonnet inconnu d'une dizaine d'années, dont la présence dans ce coffre était pour 12

Maria une nouvelle interrogation. La réponse vint à la minute suivante quand elle ouvrit la seconde enveloppe qui contenait elle-même une autre plus petite portant la mention: « Pour Maria, à lui remettre en cas de disparition de Bernadette et moi. » Elle ne se posa pas la question de savoir si elle avait le droit de l'ouvrir. Par contre, elle pensait qu'il était préférable d'être seule à en prendre connaissance et elle en eut confirmation en lisant la lettre paternelle qui la laissa ébahie. En effet, Robert Rocoullui écrivait que si elle lisait cette lettre, c'est qu'il leur serait arrivé quelque chose et il poursuivait en lui rappelant son désir souvent exprimé de voir ses parents avoir un autre enfant: « Nous avons essayé en vain pendant trois ans et lorsque ta mère a été malade, son opération l'a rendue stérile à jamais. Nous te l'avons caché mais nous étions si malheureux, qu'une année plus tard, avec le consentement de ta mère, j'ai eu un enfant d'une autre femme, Irène qui après beaucoup de réticence, a bien voulu accepter. Tu as donc un frère, nous l'avons aussi baptisé Paul, il a environ neuf ans de moins que toi. C'est un beau garçon, le notaire te remettra un dossier à son sujet; il en est fait également mention dans mon testament, tout est en règle. Bien qu'adultérin, j'ai reconnu Paul par acte notarié, il porte mon nom accolé à celui de sa mère. J'ai prévu des dispositions dans ma succession qui assureront son avenir comme le tien et je compte sur toi pour veiller à leur application, dans ton intérêt et le sien, avec le concours du notaire et de Maître Chinghetti. Tu auras peut-être à te défendre, fais-le avec vigueur, sois dure au besoin, on découvre des rapaces dès qu'il s'agit d'intérêt. Tu sais combien je t'aime, combien j'aimais ton frère. Ne crois pas que je l'aie remplacé, c'est impossible et je pleure en te l'écrivant, mais j'aime aussi l'autre, que ta mère a voulu appeler Paul, en mémoire du disparu, je ne sais si c'était une bonne chose. Quoi qu'il en soit, accueille-le et aime-le comme un frère, tu peux faire confiance à sa mère, que tu connais déjà et que tu apprécierais beaucoup si hélas, tu devais la fréquenter régulièrement, pour l'élever et le préparer à la vie. » Maria, laissant pour plus tard les conseils et témoignages d'affection paternelle, arrêta là sa lecture en entendant sonner son portable: c'étaient les grands-parents qui ne pouvant pas dormir, annonçaient leur arrivée imminente. Reprenant ses esprits, elle rangea la clé dans sa cachette et monta dans sa chambre pour dissimuler la lettre posthume. Faute de mieux, elle la mit dans un classeur marqué « Fiscalité des Entreprises », au milieu de feuilles volantes comportant des textes et des notes, puis elle rangea provisoirement la photo parmi d'autres dans un tiroir de son bureau et descendit ouvrir la grille. Demeurant au boulevard Michelet, Antoine et Jeanne Dumont ne tarderaient pas, en effet, à se présenter.

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L'arrivée des grands-parents contribua à rasséréner Maria. Tout en se demandant pourquoi son père avait réglé ses affaires comme s'il avait la prescience que sa femme ne devait pas lui survivre, elle s'était ressaisie. Le point fut vite fait: il n'y avait rien de nouveau. Elle confirma à son grandpère n'avoir appelé aucun autre membre de la famille. «Attendre, encore attendre était son seul programme », lui dit-elle, en lui servant un café. La conversation consista d'abord à évoquer les hypothèses, dont la première était: il est sûrement arrivé quelque chose d'imprévu et probablement grave. Alors, l'accident? Toujours possible, mais pourquoi un silence total? Antoine Dumont fit observer que Robert avait tendance à s'approcher trop près des côtes et qu'il aurait pu heurter un récif. Cependant Maria objecta que le voilier ne peut avoir coulé sans qu'il ait eu le temps de donner l'alerte. Poursuivant leur réflexion, dans l'ordre de gravité venait ensuite l'éperonnage par un grand navire. Là encore ils jugeaient qu'il était peu probable, surtout en plein jour, d'autant plus que les voiliers ne naviguent pas dans les couloirs de passage des cargos. Il est aussi improbable que l' éperonneur file sans porter secours aux naufragés et encore moins que ni l'un ni l'autre n'aient pu appeler au secours, ni téléphoner à leur fille. Puis, le grand-père, histoire de détendre l'atmosphère, estima en plaisantant que la probabilité d'un acte de piraterie est trop mince pour que l'on s'y arrête: «Tout de même, nous ne sommes pas en Mer de Chine ou dans le détroit de Malacca, nous tombons donc, à défaut, dans la banale Série Noire et je n'ose m'y aventurer ». Maria sortit d'un long silence pour demander à ses grands-parents si, à leur connaissance, son père et sa mère pouvaient avoir des ennemis pour des motifs professionnels ou personnels, ou s'ils pouvaient être victimes d'un chantage, voire d'un racket. Elle n'obtint qu'un grognement bien étonné, pour ne pas dire indigné: «Ma fille, tu dérailles vers le criminel, pourquoi pas l'enlèvement, l'espionnage? » Oui, ne te fâche pas, mais depuis ce soir, je n'arrête pas de creuser, j'ai même pensé qu'ils auraient pu avoir assez de nous et de notre monde et que pendant que nous patientons ici, ils seraient déjà en route pour le Mato Grosso ou la Tasmanie. Nouveau grognement: «Je ne savais pas que tu connaissais l'existence de la Tasmanie, tu es moins nulle en géographie que je ne le craignais. Ce n'est pas une raison pour délirer ». Ils se turent longtemps,

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jusqu'au moment où Maria les estomaqua en demandant quels étaient les rapports de son père avec ses associés, c'est-à-dire avec son frère Maurice et sa sœur Michèle. C'est Antoine, très sérieux cette fois, qui répondit qu'il la voyait venir, mais qu'elle n'avait pas le droit d'émettre des hypothèses indignes. Il croyait que ces rapports étaient bons et que même s'ils ne se voyaient pas beaucoup, leurs relations étaient normales. Elle demanda s'il n'existait pas un brin de jalousie entre eux, ou autre chose? Rien de tel apparemment, répondit Jeanne: « Tu te fais du mal en explorant les territoires interdits. Cependant, j'irais plus loin que mon Antoine: les deux frères ne s'aiment pas beaucoup. » Elle reprit: « Vous me cachez quelque chose, mes parents et vous depuis longtemps; j'ai besoin ce soir, de savoir ne serait-ce que pour effacer certaines idées négatives de mon esprit. L'heure est trop grave, parlez sans crainte, je peux tout entendre, depuis hier (elle regardait sa montre constatant qu'il était plus de minuit) je crois avoir vieilli de dix ans. » Les grands-parents se turent, se regardèrent, hochèrent l'un et l'autre la tête, le grand-père se tourna finalement vers sa femme: «Dis-lui, toi. » Elle objecta que c'était une vieille histoire, qu'elle ne pouvait pas: « Pense aux traces que laisseraient de telles confidences si, comme je l'espère encore, ton père et ta mère se pointent là et montrent leurs têtes enfarinées en disant: «On a voulu faire une petite fugue, l'envie nous a pris subitement d'aller déguster des huîtres à Cassis ». - Pourquoi ne m'auraient-ils pas appelée? Ils auraient pensé forcément que j'allais être inquiète. Mais vous ne m'avez pas répondu. - Vous m'embêtez à la fin, dit le grand père Antoine, je vais le dire, moi. Tout le monde dans la famille sait que ton oncle Maurice a fait la cour à ta mère, mais c'est de l'histoire ancienne, cela remonte à une quinzaine d'année. Pas de quoi faire une tragédie. - Vous ne m'apprenez rien: un jour que mon père est rentré en trouvant son frère à la maison, je l'ai entendu dire à maman après son départ: « Il est encore venu te faire du gringue, ce salaud! » Il y a seulement quatre à cinq ans de cela et l'année dernière elle m'a interdit d'aller chez eux sans être certaine que ma tante Isabelle serait à la maison. Ils s'enquirent de savoir si elle lui avait donné la raison. «Oui, dit Maria, elle a prétendu qu'au cours d'un repas, peut-être chez vous, elle n'a pas précisé, elle s'est aperçue que tonton Maurice ne me regardait plus comme un oncle regarde une nièce. J'ai pris la plus belle baffe de ma vie parce que je lui ai demandé par défi si elle était jalouse. Je m'étais souvent demandé si elle avait trompé mon père avec lui, la force de ma gifle m'a fait pencher pour l'affirmative ». Comme Jeanne lui lançait, indignée, qu'elle devrait avoir honte, elle répliqua: «Pas du tout, Mamie, je n'étais pas assez niaise pour ne pas remarquer certains regards, et puis le tonton était prêt à passer aux actes, il a déjà essayé plusieurs fois de m'avoir. » - Comment cela? Et tu n'as rien dit à tes parents?

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- Inutile, ils avaient déjà compris que Maurice avait décidé de changer de génération. Mais rassurez-vous, je suis de taille à me défendre. Quand il a tenté de me coincer dans le couloir pour m'embrasser, je lui ai mis mon poing sur le nez, pour le faire saigner, en lui disant: «Si tu recommençais, je t'enverrais un coup de pied dans les boules devant ta femme et tes gosses». Depuis, il se tient tranquille, j'ai de la peine pour Isabelle que je trouve sympa, je mettrais ma menace à exécution, c'est sûr, mais pas devant elle, encore moins devant les enfants. - Oh ! Ma petite fille, d'un côté je suis fière de toi, de te trouver si mûre, si décidée, si forte pour te défendre, d'un autre, je ne suis pas contente que tu t'exprimes comme un charretier et que tu parles ainsi de ta mère. Tu ne dis rien, toi, reprocha-t-elle à son mari ! - Si, si. Nos enfants n'auraient pas bien agi, néanmoins je me féliciterais s'ils nous avaient joué un tour en faisant une escapade au pays des Fauves pour y gober des huîtres. Oui, je me réjouirais de l'occasion qu'ils nous auraient donnée d'avoir cette conversation. Avec toi, Maria, on ne risque pas de somnoler, prends garde à toi quand même. Que l'avenir nous réserve-t-il ? Plus l'heure avance, plus je doute de l'heureuse issue de cette balade en mer, mais vous vous rendez compte de ce que l'on nous dirait si nous avions déclenché cette agitation pour rien!
Tous les trois se taisent un long moment. L'envie prend parfois à Maria de tout leur balancer, mais elle y renonce en se disant qu'ils l'apprendront toujours assez tôt et que pour bien mentir, il faut mentir à tous. A une heure, elle annonce qu'elle va rappeler la police. Elle réussit à obtenir l'officier de permanence à l'Evêché qui d'un ton blasé déclara qu'il n'avait encore rien sur l' Artémis. Elle lui rappela les précisions données sur la zone de recherche, à savoir que le voilier se trouvait entre l'Ile de Riou et les premières calanques, et se vit répliquer: «C'est déjà noté, nous vous rappellerons. » Comme s'il s'était rendu compte de la sécheresse du propos, il ajouta une petite dose d'humanité: «Ne vous en faites pas, nous les retrouverons. » Sa grand-mère et elle décidèrent alors de se coucher, laissant Antoine Dumont à sa réflexion et à une réelle inquiétude qu'il n'avait pas voulu afficher. Somnolant dans un fauteuil, c'est lui qui reçut l'appel de l'officier des marins pompiers vers trois heures. Ce qu'il apprit n'était pas de nature à réduire sa perplexité: en effet, on avait retrouvé l'Artémis, mouillé dans la zone indiquée, non loin des calanques, les voiles avaient été amenées, mais il n'y avait personne à bord. De plus, il y aurait eu des coups de feu car des traces de balles avaient été relevées. Antoine, stupéfait, dut admettre que quelque chose de grave s'était sûrement produit pour que ses enfants ne se soient pas manifestés. L'officier se proposait d'aviser la police de la découverte et de ramener le voilier. Il 17

remercia le responsable des secours et lui indiqua l'emplacement du bateau dans son port d'attache. Il décida pour l'instant, de laisser dormir les deux femmes, estimant inutile de leur communiquer sa propre angoisse, montée d'un degré depuis l'annonce de cette découverte. Il apprendra, le matin, qu'en vertu du principe des bons rapports entre services, les pompiers avaient omis d'informer les flics de leur découverte et qu'en revanche ces derniers avaient également oublié d'aviser les pompiers. Arrivés les premiers sur les lieux, les policiers de la brigade nautique de la Pointe Rouge, accompagnés de ceux de l'identité judiciaire, ont fait le ménage, pris photos, empreintes et pièces à conviction et embarqué les corps en alertant seulement le procureur de la République. Jeanne s'était levée vers six heures, tandis que Maria, qui avait dû prendre quelque calmant sommeillait encore profondément, lorsque la police se manifesta enfin. En attendant que le procureur désigne le service chargé de l'enquête, en se prononçant sur la délicate question de la compétence pour une affaire criminelle survenue en mer, le substitut de permanence avait demandé à la sûreté urbaine de procéder aux premières constatations, d'informer la famille et de recueillir éventuellement les premiers témoignages.

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A sept heures, un inspecteur appela pour annoncer sa visite à Mademoiselle Rocou!' Manifestement heureux de trouver son grand-père au bout du fil, il se refusa néanmoins à répondre à ses questions qu'il éluda par la formule habituelle: « Je préfère vous donner toutes les informations de vive voix dans un moment». On réveilla donc Maria, non sans difficulté. Toutefois, elle avait suffisamment récupéré pour être prête à affronter la terrible séance qu'elle redoutait depuis le drame.

L'inspecteur se présenta avec un collègue du commissariat du
VIIoarrondissement. Il salua et annonça, sans préambule, en gardant la main de la jeune fille dans la sienne que les nouvelles n'étaient pas bonnes. Elle eut le courage de dire qu'elle se doutait que quelque chose était arrivé à ses parents pour qu'ils ne se soient pas manifestés depuis la veille. Antoine intervint pour faire savoir au policier qu'il n'avait pas eu le temps d'informer Maria des évènements de la nuit car elle s'était endormie tard et venait de se réveiller. Elle ne sait donc pas que les pompiers ont retrouvé l' Artémis sans occupants et constaté des traces de coups de feu. Le policier expliqua alors, tandis que la jeune-fille se précipitait en pleurant dans les bras de sa Mamie, que la police était arrivée la première sur les lieux et avait découvert la tragédie. Il laissa la terrible nouvelle cheminer jusqu'au cerveau embrumé de la désormais orpheline et entra dans les macabres détails. La brigade maritime avait trouvé ses parents tués à coups de pistolet ainsi qu'un malfrat, déguisé en douanier, également tué par balles. Interrompu par les pleurs et les gémissements qu'il provoque, il reprend peu après la parole - il faut croire que l'habitude d'annoncer des malheurs crée une insensibilité protectrice - pour leur apprendre que de leur côté, les Marins Pompiers avaient trouvé un canot pneumatique dérivant doucement vers le port de plaisance, avec à bord un homme cagoulé, portant un uniforme de douanier et également mort de ses blessures. Il ajoute qu'il sera difficile de reconstituer la scène, dont le déroulement a paru incompréhensible. Il se dit accablé par ce drame et présente ses condoléances, puis après un moment de flottement, il prend Maria par la main en lui demandant si elle se sent en mesure de répondre à quelques questions. Elle va s'asseoir et fait signe de la tête comme elle s'y était préparée. Suit le processus habituel en une telle circonstance, sauf que c'est Maria qui pose la première question pour savoir où sont ses parents et quand elle pourra aller les voir avec ses grands-parents. Le policier lui expliqua la procédure et lui demanda alors les renseignements d'usage. 19

Puis, il s'intéressa au déroulement de la journée en mer jusqu'à ce qu'elle quitte le voilier, qu'elle narra du mieux qu'elle put. Elle ignorait l'heure exacte de son débarquement mais indique être rentrée chez elle vers six heures et demie, après être passée à la boulangerie. L'inspecteur prit note, s'enquit négligemment de l'adresse du boulanger, puis s'intéressa à la profession des parents. Elle indiqua que sa mère était enseignante au lycée Michelet et son père président de la SPAM, une société d' import-export et de conditionnement de produits alimentaires. Tandis que l'autre policier s'entretenait avec les grands-parents, sans doute pour recouper et compléter les informations, Maria dut répondre en sanglotant et toujours négativement à une batterie de questions: vos parents vous ont-ils parus préoccupés les jours précédents? Ont-ils parlé de menaces? Leur connaissez-vous des ennemis? Votre père a-t-il parlé de difficultés dans l'entreprise? Et pour terminer: qu'allez-vous faire maintenant? Elle répondit bravement: «Pleurer, téléphoner, aller voir mes pauvres parents lorsque vous nous aurez dit où ils se trouvent. » - A la Timone, vous serez prévenus. Je regrette mais je dois vous apprendre aussi que le service chargé de l'enquête judiciaire, sans doute la PJ viendra perquisitionner dans les affaires de vos parents, ici et au bureau de votre père à l'entreprise, ainsi qu'au lycée pour votre maman. Ne touchez à rien en attendant et si vous savez où sont les clés, il vaudra mieux les donner. Voilà mes coordonnées, appelez-moi en cas de besoin, soyez courageuse. Les deux inspecteurs partirent, les laissant tous les trois désemparés. Ils furent bien obligés de se secouer pour faire face aux obligations immédiates: prévenir la famille et les proches, organiser les obsèques, faire annonces et faire-part dès qu'une date pourra être fixée, etc. Maria téléphona à Irène Povony, l'adjointe de son père, dont le trouble ne fut pas pour elle une surprise et laissa ses grands-parents prévenir les membres de la famille, préparer les funérailles et s'occuper de tout ce qui entoure un deuil. Maria tournait en rond, s'asseyait, passait dans la chambre de ses parents, revenait, laissait Antoine lancer la sinistre nouvelle. Elle se mit pour la première fois à réfléchir aux conséquences de ce bouleversement dans sa vie: la voilà orpheline. Elle pensa qu'elle devait aller pour un temps chez ses grands-parents: Mamie se porte bien et Antoine, malgré ses soixante-quinze ans, est encore dynamique. Comment s'organiser? Elle n'avait d'argent que quelques euros dans son porte-monnaie et guère davantage sur un compte, il faudra bien qu'elle vive, qu'elle paie ses études, elle se demande tout d'un coup, si son père, se sentant menacé, aurait laissé pour sa mère et elle l'argent du coffre. En regardant son grand-père s'agiter, elle se dit qu'elle ira volontiers chez lui comme il le lui propose et poursuivra ses études. Elle a d'ailleurs la présence d'esprit d'appeler le directeur de l'ESCA pour l'informer de son malheur et 20

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