Marie la Mouche

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Franck, jeune handicapé et son amie d'enfance, Marie, rêvent d'être délivrés de leurs peurs et de leurs doutes, afin de devenir ce qu'ils souhaitent vraiment être. Ils confectionnent une étrange machine capable de répondre à toutes leurs questions, mais aussi de les deviner au-delà de ce qu'ils savent d'eux-mêmes. Elle prend ainsi la place d'une mère omnipotente. L'histoire nous entraîne dans la face cachée d'un Paris multiculturel et dans un monde où la réalité dépasse de loin la fiction. Cette aventure entre conscient et inconscient se révèle un véritable conte empli d'humanité.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
Lecture(s) : 60
EAN13 : 9782296221871
Nombre de pages : 168
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Marie la Mouche

Du même auteur
Récit
Tous ou personne, Éditions Thélès, Paris, 2005.

Rachel Daniel

Marie la Mouche

Roman

L'Harmattan

@

L'Harmattan,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole

polytechnique,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07984-7 EAN: 9782296079847

Chapitre I
l y a des jours où je n'arrive pas à décoller de cet écran diabolique, surtout quand la fatigue tire sur mes paupières et que mes tripes pèsent une tonne. La nourriture doit rester coincée, je la sens en boules lourdes et brûlantes, qui essaie de se frayer un chemin, par moments j'ai l'impression que je vais étouffer définitivement et puis ça finit par descendre et là, tout commence à bouillonner dans le pourrissement puant d'une usine chimique polluante qu'on n'a pas eu les moyens de remettre aux normes. Je reste parfois des heures, étalé sur ce lit où les draps transpirent, entortillés entre mes jambes... Je sais qu'il me faudrait juste un tout petit effort pour me traîner au bord du matdas, enfiler mon jean sur mes guiboles qui ressemblent à des pieds de chaise, me hisser sur ce foutu fauteuil que je traîne depuis dix ans. . . Je n'aime pas me balader seul, même si ce n'est pas difficile de sortir de ce rez-de-chaussée... TIsme regardent avec gentillesse, ça les ennuie... Ça leur donne un peu mauvaise conscience... Sortir pour s'aérer, quelle galère!... Je suis obligé de descendre l'avenue. Le film de mes promenades habituelles repasse: aucune envie de me retrouver dans cette foule... Nonchalants, insolents, vulgaires. TIs parlent mal avec leurs sourires échancrés, leurs crachats

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d'insultes, agités, affairés: « Quel prix? », « Combien ça coûte? » Et ça se bouscule pour obtenir le mieux pour le moins. On dénigre: « C'est cher pour ce que c'est! » On s'extasie:« C'est super mignon! »Autour de deux ou trois dentelles sans intérêt. Les pigeons picorent en vitesse un bout de pain, au milieu de la chaussée. Des gros culs passent dans des robes colorées. On s'éternise au milieu de la rue, on discute comme sous un baobab. On s'interpelle, une voix en fait résonner une autre. Les crachats et les détritus pleuvent, des vélos essaient de se frayer un passage et les cyclistes déhanchés s'entêtent entre les voitures intimidées, immobilisées par des piétons qui traversent en diagonale n'importe où, comme s'ils voulaient éprouver la dextérité des conducteurs ou leur imposer leur passage, ainsi que des nageurs qui fendent les vagues. On mange une glace, on rit, on parle fort. Tout le monde a l'air de grouiller dans une poubelle, comme des vers qui rongent le moindre lambeau comestible. Les portables sifflent de poche en poche, on les extirpe d'un sac, d'une ceinture, on se les colle à l'oreille comme des ventouses et on continue cette marche insensée en parlant encore et encore. Des gens, encore d'autres gens, dans une pétarade continue de moteurs tournant comme de grosses mouches qui ne trouvent pas d'issue. Des fesses bien serrées dans des pantalons clairs, des bottes pointues comme des lames, elles ont le sourire vulgaire et agressif des filles brunes décolorées.

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Gagner des sous pour acheter, acheter, encore acheter. Tout est à vendre. «Pas cher, cinq euros seulement! une pièce pour manger! » TI est habitué, on peut lui dire non. TI s'en fout, la peau fripée, couverte de poussière, il marche dans ses déchirures. De temps en temps, il insulte encore un ennemi invisible, titube et s'écroule dans son vomi. Salauds! Salauds! ... C'est trop dur d'affronter cela seul... Sans compter . , ,. ceux qill s en prennent a mOl: « Eh toi, le cul-de-jatte, t'as pas un euro, allez, une petite pièce, tu peux pas me refuser ça ! » Non, je préfère attendre Marie, elle se débrouille parfois pour arriver plus tôt... Quand l'heure approche, je commence à bouger, je fais un brin de toilette, je remets un peu d'ordre dans ma chambre, je m'installe devant mon bureau. .. Sinon, je sais qu'elle va avoir cet air déçu, ce regard triste qu'elle avait déjà lorsque nous étions enfants.

- S'il vous plaît, madame,

Je devais avoir deux ans quand on s'est vus pour la première fois. Elle en avait sept... Je ne m'en souviens pas... C'est elle qui me l'a raconté. C'était juste avant l'accident. Ça fait vingt ans de ça. Moi, je ne me souviens plus de quand j'étais normal. Je me suis toujours vu avec ces cannes ridicules que j'arrive pas à bouger. Heureusement, mes bras et mon torse ont

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échappé au massacre. .. J'aurais pu être un vrai beau gosse. Marie me dit toujours que je suis mignon. Elle en rajoute sûrement pour me faire plaisir. Pourquoi j'ai suivi cet idiot de père?.. Un petit garçon assez naïf pour être fier de ce papa costaud qui semblait entraîner les autres dans un rire irrésistible et bruyant. Je voulais sans doute qu'il m'emmène avec lui. Et lui, ne me voyait même pas. Par la suite, il n'a pas pu résister au besoin d'accuser ma mère:« Pourquoi tu l'as pas empêché de sortir, t'es pas capable de t'occuper d'un gosse! Tu voyais bien que j'étais pas dans mon état normal, tu pouvais faire attention, bon Dieu! » Timidement, elle protestait. Elle reconnaissait qu'elle aurait dû être plus vigilante, mais elle était occupée à servir et desservir. Elle avait réagi très vite lorsqu'elle avait entendu le moteur de la voiture: « Heureusement, sinon tu l'aurais tué ! » Là, mon père rentrait dans une crise de rage et tapait du poing sur tout ce qui se présentait. La fête s'était mal terminée. Mon père et sa bande de copains avaient vidé une dizaine de bouteilles de blanc. C'était leur façon à eux de. s'amuser. Malgré les protestations de ma mère, il avait voulu prendre sa voiture pour aller s'acheter des cigarettes... Cette odeur toujours, qui flottait lorsqu'il s'approchait, et ses dents pourries qu'il n'essayait même pas de soigner. n avait brutalement enclenché la marche arrière sans me voir: moi, j'étais trop petit, lui, trop impatient. n a roulé sur moi.

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Les cris de ma mère ont dû être suffisamment stridents pour qu'il s'arrête. .. L'heure tourne, il faut peut-être que je bouge. Encore une journée infructueuse. J'ai du mal à résister à ce vide quand Marie n'est pas là... TI m'aspire de l'intérieur comme des chiottes qui se vident. J'avais très peur de ce trou quand j'étais petit. Lorsqu'on tirait la chasse, je voyais mes excréments fuir à toute allure vers ce fond glouton, le trou noir, l'antimatière qui détruisait tout. J'imaginais que si je ne faisais pas attention j'allais y être entraîné brutalement au moment où je ne m'y attendrais pas. Je vais bouger, caler mes deux mains et hisser mon cul sur le lit jusqu'à ce que je vois le monde de façon différente. La télé que j'ai laissée allumée, sursaute. J'ai coupé le son. Souvent je préfère ne voir que les images. Ça me tient compagnie et ça me permet de penser. Pour le moment, une chanteuse qui ressemble à une strip-teaseuse se montre sur toutes ses faces et sourit à la caméra. Elle a l'air contente et excitée. La télé c'est ma nounou. Parfois, j'aime bien qu'elle me raconte des histoires. Par moments, c'est comme si j'avais des invités dans ma chambre. Je zappe quand ils ne me plaisent pas. Et hop! Je m'en vais ailleurs. Je voyage dans d'autres pays, même si au bout du compte, ils essaient tous de faire leur cinéma. Les pauvres gens, eux, ils rentrent dans le petit écran, comme d'habitude pour se faire botter le cul, mais ça leur plaît quand même.

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y en a plein, paraît-il, qui adorent ce genre

d'émissions où les téléspectateurs votent pour faire perdre ou gagner quelqu'un. S'il gagne, il va devenir une sorte de star. Une star, c'est aussi tout simplement une personne que beaucoup de monde connaît. Les candidats se racontent des banalités sur un ton même pas naturel et ça passionne les foules. « C'est chouette, cette piscine, je sens que je vais y aller », des choses comme ça qu'on montre, pas vraiment intéressantes. TI y en a de plus en plus, des émissionsde ce style. On appelle ça real T.V. Même si on n'aime pas les Américains, on emprunte leurs mots, ça fait smart. L'autre jour, une mère retrouvait sa fille, trente ans après l'avoir abandonnée. Elle s'attendait à des effusions et tout ça. Les deux downs qui animent l'émission ont insisté pour avoir un happy ending. Mais la fille a refusé, un «niet» absolu, catégorique. Pas question de pardonner. J'ai trouvé que c'était fort, d'accepter de venir pour dire non. .. Marie, elle est un peu comme ça, elle pardonne pas. Moi, j'y arrive pas vraiment. Mon père, je peux à la fois le détester et par moments, avoir une peine énorme pour lui. Ça me prend bêtement aux tripes. Je le vois complètement démuni. Je suis sûr qu'il doit avoir des bouffées de remords. Un prétexte de plus pour se consoler avec une bouteille. Après l'accident, il s'est converti au whisky, pour boire moins souvent. C'est vrai, la boisson anglo-saxonne a des effets plus expéditifs... Ce vieux crétin, il a l'air parfois d'un petit gosse perdu... Alors, je craque, je n'arrive plus à lui en vouloir. Pourtant, il me semble monstrueux à d'autres moments, un monstre de bêtise, d'inconscience,

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d'égoïsme, et, tout à coup, une sorte de lueur comme s'il devenait différent!... J'imagine Marie qui me regarde avec son sourire tout fin, comme une ligne un peu étirée sur son petit museau de souris apeurée. Ce genre d'état d'âme, ça l'agace... Ils s'en fouten~ ils sont bien contents de nous oublier, on les dérange! Voilà ce qu'elle me dit, lorsque je sombre dans la compassion!... Elle a sans doute raison! En tous cas, ça lui permet d'être tonique. Elle s'est lancée dans une recherche sur les appareillages électroniques, comme prolongements des circuits nerveux... Ce qu'elle veut, j'en suis sûr, c'est une revanche !... Je l'envie d'y crotte encore.

Chapitre II
e soir, Marie a l'air plus en colère que d'habitude. Elle n'a pas arrêté de dire que le monde était fait de salauds, pas forcément doués, qui réussissaient et s'affirmaient. On ne doit plus être dans leur ombre, à cause de notre peur. On mérite mieux. il ne faut pas s'avouer vaincu. « On ne peut plus continuer comme ça ! » Elle ne comprend pas pourquoi je n'envoie pas ce que j'écris à des maisons d'édition. « Tu planques tout dans tes tiroirs. Tu penses toujours que c'est pas assez bon. Et tes chansons?... Tu vois, tu n'as pas l'air d'y croire! » Je la vois s'activer, ranger les courses qu'elle a faites chez Ed, par économie. Elle préfère garder l'argent pour autre chose... Pour qu'on parte, par exemple, au bord de la mer. C'est vrai, la dernière fois nous nous sommes bien amusés. Elle m'a poussé tout au long de la promenade au bord de l'eau. J'ai pu prendre des belles photos d'elle et des mouettes. Je lui ai dit de retirer ses lunettes. Elle s'est jamais rendue compte qu'elle avait de jolis yeux bleu vert de chat astronaute perdu dans les nuages. Elle, elle les déteste ses yeux « glauques, qui ont l'air de regarder nulle part ».

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Les yeux de Marie ont longtemps été un problème. Les deux n'étaient pas exactement de la même couleur et durant plusieurs années, ils avaient souffert d'un sérieux strabisme. Longtemps, son regard avait été en cage derrière de ridicules lunettes bleues. Sa mère les avait trouvées « marrantes» et assorties à ses yeux. Depuis, tout le monde avait pris l'habitude de l'appder La Mouche. Après son opération, elle s'est risquée parfois à porter des lentilles.

Après le déballage des courses, elle me propose qudquefois une promenade. Ce soir, elle dit qu'elle a envie de bouger, avec ce beau temps on pourrait prendre un verre à la terrasse de notre bistrot favori. C'est un miracle qu'elle soit toujours là comme une grande sœur dévouée. Elle déteste « tous les mecs» en dehors de moi. « Toi, tu sais tout de moi, pas comme les autres, tu peux me comprendre ». Et moi, psychologue:« Tous les hommes ne sont pas comme ton frère ou ton père et t'es pas forcée d'être comme ta mère ou ta sœur ». Elle se raidit, ses yeux deviennent minuscules, elle redresse la tête et là, elle s'emporte vraiment: «J'aime pas quand tu sors les citations de ton livre ringard genre « Comment réussir sa vie en dix leçons », tes phrases nulles, mets-les au cimetière, j'aime pas les trucs positifs, socialement corrects... Tu crois qu'ils ont pensé à ça ceux qui ont été emportés par le tsunami? . .. On a du bol ou pas, c'est tout!... Mais c'est vrai, les salauds on peut essayer de les détruire, surtout ceux qui ont bonne conscience... » Là, elle commence à sortir de sa

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