Marie-Louise

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Marie-Louise Savagnac est la fille d'un soldat d'Empire. Elle vit à Benest, en Charente, et semble promise à une existence paisible. Lorsque Napoléon III prend le pouvoir, il suscite de grands espoirs chez les bonapartistes. le coup d'Etat de 1851 fait basculer le destin de la jeune femme. Idéaliste, indépendante, elle traverse avec détermination les discordes familiales et un mariage inattendu, endossant malgré elle un destin de résistante.
Publié le : mercredi 2 juillet 2014
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EAN13 : 9782336352992
Nombre de pages : 283
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Michel Bosc

Marie-Louise
L’Or et la Ressource
Roman





































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03669Ȭ4
EAN : 9782343036694

MarieȬLouise

L’Or et la Ressource


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Hériche (Marie‐Claire), La Villa, 2014.
Musso (Frédéric), Le petit Bouddha de bronze, 2014.
Guillard (Noël), Entre les lignes, 2014.
Paulet (Marion), La petite fileuse de soie, 2014.
Louarn (Myriam), La tendresse des éléphants, 2014.
Redon (Michel), L’heure exacte, 2014.
Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (Jean‐Michel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Michel Bosc







MarieȬLouise

L’Or et la Ressource

roman





















L’Harmattan

Du même auteur :

Cathédrales
Loris Talmart, 1991, poésie

Musique baroque française, splendeurs et résurrection
Lulu, 2009, essai

Poste restante
Lulu, 2010, roman

Symbolisme et dramaturgie de Maeterlinck
dans Pelléas et Mélisande
L’Harmattan, 2011, essai

ViendrasȬtu ?
Lulu, 2012, théâtre

Au bout du rêve –
La Belle au Bois Dormant de Walt Disney
L’Harmattan, 2012, essai

Mannequins GéGé, Chic de Paris
Wax Fruit Press, 2013, étude

L’art musical de Walt Disney –
L’animation de 1928 à 1966
L’Harmattan, 2013, essai

L’amour ou son ombre
L’Harmattan, 2014, roman

Né en 1963, Michel Bosc est un compositeur classique autodidacte. C’est
William Sheller qui le convainc, en 1985, de se vouer à l’écriture.

En tant que compositeur, Michel Bosc est l’auteur de plus de deux cents
œuvres, dont une partie a été jouée à Paris (Théâtre du Châtelet, Salle Gaveau,
Musée dȇOrsay, Palais de Tokyo), Angers, Saumur, Tours, Fontevrault,
Annecy, Strasbourg, Lille, Lyon, Poitiers, mais aussi à Wavre (Belgique),
Landgoed Vilsteren et Steenwijk (PaysȬBas), Madrid (Espagne), Bruchsal
(Allemagne), Brno (Tchéquie), Pasadena et San Jose (EtatsȬUnis) ainsi qu’à
Yokohama, Tokyo et Kobe (Japon). En tant quȇorchestrateur, il a réalisé de
nombreux arrangements et transcriptions pour des formations symphoniques
ou de chambre.

Son œuvre aborde de nombreux genres : symphonie, poème symphonique,
quatuor à cordes, opéra, quintette à vents, quintette de cuivres, trio avec
piano, concerto, messe, requiem, leçons de ténèbres, oratorio, mélodie…
Tonale, sa musique possède un caractère très personnel, à l’hédonisme
farouchement indépendant.

Plusieurs œuvres de Michel Bosc sont publiées aux éditions Wolfhead Music,
Aedam Musicae et Fabrik Music ; des recueils sont également disponibles sur
lulu.com.

Site internet : www.michelbosc.com



J’ai imaginé MarieȬLouise à l’âge de onze ans, en 1975. En 2014, lorsque
L’Harmattan a accepté de publier ce roman, j’en avais écrit une cinquantaine
de versions, dont l’une autoȬpubliée en 2009. L’héroïne, devenue une véritable
amie, ne m’a jamais quitté ; elle apparait aussi dans L’amour ou son ombre
(L’Harmattan, 2014). Je tiens à remercier tous ceux de mon entourage qui,
pendant près de quarante ans, ont fidèlement enduré la genèse à épisodes de
MarieȬLouise et m’ont apporté leur soutien.


Merci
à JeanȬMarc Sacquet pour le dessin original reproduit en couverture
(le premier visage donné à l’héroïne)
et à AlainȬPaul Diaz pour son attention et sa patience.











15 juillet 1879


Ma chère Violette,

Je reviens de Paris. Je m’y étais rendue pour assister à l’office du 26 juin,
qui a été célébré à SaintȬAugustin, à la mémoire du Prince impérial.

J’ai tenté de te rendre visite, mais tu étais absente. C’est, du moins, ce que
l’on m’a dit. Tu es ma seule famille et nous n’arrivons jamais à nous
rencontrer. Je sais que ton père n’y est pas étranger ; j’ose croire que, s’il t’a
convaincue de ne pas m’ouvrir la porte, il ne t’a pas persuadée de déchirer ta
correspondance avant même de l’avoir lue.

J’ai été très affectée par la mort de notre pauvre Prince. Mourir à 23 ans ! Il
incarnait bien des rêves et m’a rappelé des souvenirs nombreux. Certains
parmi eux pourraient te sembler trop anciens, un peu ridicules, comme toutes
les histoires de bonne femme ; ton père vient d’une famille d’orléanistes et je
doute qu’il se soit souvent apitoyé sur les malheurs des Bonaparte. Aussi loin
que remontent mes souvenirs, l’Empire a compté dans mon existence. Je
pense que ton père ne t’a rien dit de ce passé, de ta mère, de moi, ni du pays
où tu as vu le jour.

Je ne peux croire qu’un arbre pousse sans racines, aussi je t’envoie
aujourd’hui ce long récit pour t’apprendre qui était ta mère, où nous
habitions, comment tu es née. En un mot, d’où tu viens. Au risque de te
décevoir parfois, de te choquer souvent, de te surprendre aussi, je vais donc
te dire les choses telles qu’elles ont été et non telles que certains ont dû te les
présenter. C’est après de longues hésitations que j’ai décidé de te parler
franchement, j’espère que tu ne m’en tiendras pas rigueur.

Tu n’as pas connu notre belle région, qui s’étale de l’Angoumois aux
brandes de la vallée du Clain, du Ruffécois au Confolentais en passant par la

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Saintonge. Il m’a fallu bien du temps pour comprendre combien je l’aimais.
Parfois, j’ai cru pouvoir m’en éloigner ; la vie, bien souvent, nous occupe en
guerres menées les uns contre les autres, quand l’essentiel est ailleurs.

J’espère que tu prendras le temps de lire ce que je pensais être une lettre et
qui, au bout du compte, réunit de trop nombreux feuillets. Si l’envie te prend
de venir voir tout ce dont je te parle, n’hésite pas. Ma porte te sera toujours
grande ouverte.

PeutȬêtre alors comprendrasȬtu bien des choses.

Je t’embrasse tendrement.

MarieȬLouise

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Chapitre 1

Papa a perdu la tête en décembre 1851. Ainsi que certains ont cru drôle de le
dire, il a reçu le coup d’État de LouisȬNapoléon Bonaparte sur la tête. La
France allait sous peu redevenir un Empire, le Second Empire. Pour la pauvre
cervelle de mon père, déjà un peu grillée par une existence agitée, c’en fut
trop : voilà pourquoi je n’oublierai jamais cette date historique.

De cette période, je me souviens notamment que Papa a voulu descendre
du grenier un vieux drapeau ; il a aussi dû vouloir ouvrir une bouteille,
comme à la moindre occasion. Je revois très bien le drapeau, je sens encore
son odeur de moisi. Pour la bouteille, je ne sais plus ; sans doute y en eutȬil
plusieurs ! Je n’avais que quinze ans, alors qu’aiȬje compris de l’événement ?
Que nous étions débarrassés des républicains comme des royalistes (je te
passerai les noms d’oiseaux que mon père leur donnait). Que nous pensions
aller vers une époque meilleure et que ma famille allait bénéficier de ce
retournement politique.

Il est vrai que les temps restaient troublés, depuis la fin de l’Empire. Aucun
régime n’avait réussi à durer. Les gens semblaient toujours prêts à une
nouvelle révolution. Ils acclamaient le lundi, huaient le mardi. Une hystérie,
une colère générale revenaient, avec de grands discours. L’on s’accoutumait
à l’idée de ne plus jamais pouvoir vivre en paix : il y aurait toujours d’autres
gouvernements, d’autres rois ou présidents, renversés à leur tour, conspués
après avoir été portés en triomphe. À chaque fois, de nouvelles oraisons
toujours plus tonitruantes soulèveraient les foules. Depuis la Révolution, les
Français voulaient tout et son contraire ; ils savaient détruire mais n’avaient
plus le temps de reconstruire. C’était surtout le cas en ville, car nous, dans nos
campagnes, étions davantage protégés de toute cette agitation. Le coup d’État
de 1851 a fait d’autant plus forte impression que personne n’avait pris le futur
Napoléon III au sérieux. Ceux qui le méprisaient étaient, pour la plupart, des

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esprits médiocres ou des fats, des gens bien plus durs que lui, des cyniques
(Monsieur Thiers, par exemple), ou des hypocrites se disant proches du
peuple (mais qui le méprisaient secrètement). Seuls, ceux qui l’ont côtoyé le
savent : l’Empereur était un homme profondément bon ; d’ailleurs, certains
de ses ennemis euxȬmêmes en ont attesté. Personnellement, je n’ai jamais aimé
la politique. J’ai fréquenté des personnes de tous les horizons (des orléanistes,
des légitimistes, des bonapartistes et même des républicains), et j’ai vite appris
que la proportion d’imbéciles était la même partout.

Mais je vais beaucoup trop vite : je disais que c’est au moment du coup
d’État que Papa a perdu la tête. LaisseȬmoi t’expliquer un peu d’où il venait.

Mes grandsȬparents paternels, les Savagnac, étaient des gens très
ordinaires. Ils vivaient dans le Nord de la Charente, tout près de Benest, une
ville animée où la poterie et la cuisson de la terre suscitaient un commerce
florissant. Jean Savagnac était maréchalȬferrant ; Marguerite avait une
ascendance paysanne. Ils habitaient une ferme ancienne, délabrée mais pleine
de charme et non dépourvue d’allure. Témoin d’une gloire passée, un mur de
pierres ceignait la demeure, que l’on appelait Merleuil. Flanquée d’un reste
de tour au toit d’ardoise pointu, la bâtisse avait dû en imposer mais, au gré
du temps, des bâtiments annexes s’étaient accolés à l’habitation principale,
comme autant de verrues et de parasites. Jean et Marguerite Savagnac eurent
huit enfants dont, seuls, deux survécurent. L’aîné, Hugues, est mon père ; il
naquit en 1784. Le cadet, Germain, est ton grandȬpère ; il est venu au monde
en 1800.

Il est difficile d’imaginer deux frères plus dissemblables. Hugues était un
gaillard sanguin, fort en gueule, solidement bâti, dissipé et qui n’aimait que
l’exercice en plein air. Germain, homme d’intérieur paisible de faible
constitution, porté à l’embonpoint, était studieux, taciturne et mondain. L’un
était déjà un homme quand l’autre portait encore des langes. Comment
auraientȬils pu s’entendre ? Ces différences les séparèrent toute leur vie, ils
furent deux repoussoirs mutuels. Mon père resta cette force de la nature
toujours en mouvement, que l’on entendait de loin et que l’on remarquait
aussitôt. Il vous fatiguait à force de pérorer, de raconter des sottises, de jurer,
de faire le grossier pour le plaisir de choquer, de se fâcher tout seul au
souvenir d’une anecdote ou d’imiter les travers de quelqu’un dont il voulait
se moquer. On aurait pu le croire méridional, avec ces excès de verve. À table,
il dévorait comme quatre, multipliait parfois les rasades jusqu’à l’ivresse. Sur
le tard, grossi et rougi, il avait gardé sa voix tonitruante et son rire, très

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communicatif. Germain, si petit, rondouillard, apathique, douillet, paisible,
cérémonieux et économe, avait une peau blanche de bébé (une peau de
rouquin, comme disait mon père). Il mangeait lentement, buvait peu de vin
(coupé d’eau, de surcroît) et détestait le vacarme. Les plaisirs de Papa étaient
la chasse, la pêche et la marche en forêt par tous les temps, tandis que Germain
s’embobinait dans une couverture et faisait la sieste devant la cheminée après
avoir bu une tisane fort sucrée. Papa appelait son frère « le jambon » et
menaçait de l’accrocher à une poutre pour l’y faire sécher. Mon oncle indigné
le traitait de barbare, de mal élevé, de rustaud.

Hugues s’ennuyait et le métier paternel de maréchalȬferrant ne lui plaisait
guère ; quoiqu’il aimât les chevaux, il ne s’imaginait pas reprendre l’affaire de
son père et rester sédentaire à Merleuil. La compagnie de la seule clientèle des
environs n’aurait pu lui suffire. Le vaste monde lui faisait envie ; l’aventure,
l’inconnu et, surtout, le mouvement le tentaient si bien qu’à 16 ans, avec
l’autorisation de ses parents, il s’engagea dans l’armée : c’était le plus jeune
âge requis. Papa s’est échappé à temps du foyer : si j’en crois certains récits
parvenus jusqu’à moi, il finissait, à force d’ennui, par chercher des noises aux
gens qui ne lui étaient pas sympathiques. L’armée lui permit donc de canaliser
cette fougue. La vie militaire offrait un exutoire à toutes les folies qui lui
passaient par la tête et que la vie civile prohibait. Papa aimait la vie en groupe,
en plein air, sur les routes, sans autre attache que ses camarades (et il en vit
souvent mourir). Quelle étrange existence, passée à marcher des heures sous
la pluie, à dormir le ventre vide à la belle étoile et à essuyer le feu ennemi
pendant des heures ! Tout cela, bien sûr, au milieu d’une vermine grouillante.
Papa était un homme au grand cœur mais s’il avait vécu une existence paisible
au milieu des civils, il aurait mal tourné ou bien dépéri.

Germain, myope, mesurait moins de 1,48 mètre : il échappa à la
conscription et je crois bien qu’il s’en réjouit. Lui non plus ne désirait pas
succéder à son père et ferrer des chevaux ; il se lança très tôt dans les affaires,
avec un certain succès. Il s’établit négociant en vins et s’en porta fort bien.

Papa fut donc soldat sous l’Empire. Un vrai soldat de l’époque, parmi ceux
qui étaient disposés à donner leur vie à Napoléon. Dieu sait s’ils ont été
nombreux à en crever ! Aujourd’hui, et surtout depuis cette horrible défaite
de 1870, on a peine à croire combien les militaires d’alors avaient le goût du
combat. Pour certains, la guerre fut leur vie même, ils ne connurent rien
d’autre. Pour d’autres, elle fut l’occasion inespérée d’atteindre un destin
glorieux et brillant ; pour la plupart, hélas, ce fut la mort, croisée trop tôt et

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souvent au bout d’un long calvaire. De cette époque, nous n’avons rien appris,
puisque la guerre a recommencé ; gageons qu’il y en aura encore bien
d’autres. Papa fut, je pense, un très bon soldat. Je ne dis pas cela parce qu’il
est mon père mais à cause de son tempérament : je l’ai connu courageux, un
peu intrépide aussi, parfois agité, inconscient : il l’a sans doute été bien
davantage encore dans sa jeunesse.

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Papa a combattu dans la Grande Armée, au sein du 44 régiment
d’infanterie de ligne, qui s’illustra à Iéna en 1806. Il y reçut une balle qui ne le
tua pas mais que le chirurgien (le carabin, disaitȬil) ne put extraire ; mon père
garda la balle dans le corps jusqu’à la fin de ses jours. Certains jours, elle
l’indisposait ; avec une gorgée de casseȬpoitrine, la douleur passait. Papa fut
légèrement blessé à Eylau, en 1807, dans la division Desjardins, sous les ordres
du colonel Sandeur, dans la brigade Binot. De cette bataille, il racontait des
anecdotes effroyables, des histoires de canons dont les roues moulinaient au
passage une purée de cadavres. Je regrette de ne l’avoir pas davantage écouté
lorsqu’il racontait ses souvenirs. C’étaient souvent, il est vrai, les mêmes
anecdotes, qu’il ressassait en pleurant. Il y avait l’histoire horrible de cette tête
de soldat qu’il vit voler parȬdessus lui lors d’une explosion et qui tomba dans
la marmite de la cantinière, au grand scandale de tous (non pour l’horreur de
voir une tête humaine coupée du corps, mais pour le gâchis d’une bonne
soupe chaude !). Quand il rapportait ce récit macabre à la maison, c’était un
concert de protestations horrifiées.

Dès 1808, Papa fut de la guerre d’Espagne, dont il garda de mauvais
souvenirs. La population civile harcelait les forces françaises occupantes.
Seule l’usure semblait devoir venir à bout de cette résistance. Il y eut deux
sièges à Saragosse auxquels Papa participa. C’est au cours d’une attaque
surprise et d’une explosion qu’il perdit l’usage d’une jambe : ce fut la fin de
sa carrière militaire. Il était adjudant, il reçut une pension pour sa bravoure
(tous n’en bénéficiaient pas : il fallait avoir servi trente ans pour y prétendre).
En 1809, il rentra chez lui, à Benest.

Le retour à la vie civile fut difficile à mon père. Trop de calme, trop de
confort, trop de silence, trop peu de risques et surtout, plus d’épopée ! Plus
de voyage, plus d’imprévu, plus d’amitié ! En un mot, l’ennui, l’implacable
monotonie de Merleuil, qui vous laisse le temps de réfléchir et de broyer du
noir. Comment rêver, désormais ? Pas de quoi fanfaronner, ni de passer pour
l’un de ces crânes dont les bravades rappelaient continuellement le passé
militaire. Les guerres avaient laissé Papa malade, affaibli, boiteux, à demiȬ

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sourd et atteint d’une mauvaise toux. Il paraissait dix ans de plus que son âge.
Quand les gens le voyaient ainsi diminué, ils trouvaient que l’Empire avait
été une époque barbare ; lui, répondait que ces guerresȬlà n’avaient pas été
déclarées par Napoléon (qu’il appelait Le Tondu). Que voulezȬvous répondre
à ça !

Mon grandȬpère étant mort, un nouveau maréchalȬferrant officia. Papa
l’aida, pour compléter ses maigres revenus. Il travaillait également aux
champs, s’échappant ainsi de Merleuil où son jeune frère Germain lui semblait
insupportable et souffreteux.

Le retour de la Monarchie fut l’occasion d’une méchante revanche de la
part de Louis XVIII ; ce roi détestait les soldats de l’Empire qui l’avaient fait
détaler pendant les Cent Jours. Trop obscur pour être inquiété luiȬmême, mon
père connut d’anciens grognards plus illustres dont la pension fut supprimée
ou rognée de moitié. Bien des soldats se trouvèrent réduits à l’indigence ; la
Préfecture les surveillait, certains furent cruellement humiliés. Les choses
commencèrent à s’apaiser sous LouisȬPhilippe ; c’est d’ailleurs à lui que l’on
doit le retour des cendres de Napoléon en France. Papa se procura une
gravure de cet événement national augurant de la réconciliation de tous les
Français et du retour en grâce des bonapartistes. Voilà pourquoi le nouvel
avènement de l’Empire marquait la fin d’une longue période de honte et de
misère.

Avec le temps, Papa avait fini par régler son existence tant bien que mal. Il
se mit d’abord à travailler aux écuries, chez le comte de RudemontȬPerrault,
qui possédait un château près de ChampagneȬMouton, à sept kilomètres de
Benest. Le comte l’avait pris en pitié et comptait sur l’expérience de mon père
avec ces animaux. Papa y gagnait de l’argent sans trop d’efforts ; la demeure
était vaste, le parc immense, les chevaux de belle race. Les deux hommes, à la
fin de la journée, se réunissaient souvent pour trinquer. Le comte s’amusait
des répliques de mon père ; ce dernier, ravi d’un public indulgent, redoublait
de drôlerie. Les bêtes étaient bien traitées ; Papa aidait aussi à l’entretien du
parc. Le comte savait récompenser généreusement ses efforts, si bien que
Merleuil fut, sinon embelli, du moins correctement entretenu. Une bonne,
Rosalie, put bientôt y être logée pour les soins ménagers.

Germain, de son côté, avait lieu de se réjouir. Son négoce de vins et
spiritueux florissait. La fin des guerres constituait un gage de prospérité, la
promesse de gagner davantage, de développer tranquillement sa petite

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affaire. Il se rendait fréquemment à Cognac, pour y régler des transactions,
rencontrer ses fournisseurs, acheter des vignes et y installer des métayers. Il
sut débusquer de bons vignobles, vers Gimeux, Salles, Segonzac et
Châteauneuf, là où les terres produisaient la fine champagne, ce premier cru
exporté à travers l’Europe. Il gagnait fort bien sa vie. Ses affaires l’amenaient
souvent à traiter avec un notaire dont il devint l’ami. Tous deux se côtoyèrent,
se reçurent ; Germain tomba amoureux de la fille de ce notaire, Adèle, et
l’épousa.

C’était un joli mariage bourgeois, marquant l’heure de s’installer dans le
cocon douillet d’une nouvelle vie. Adèle était merveilleusement assortie à
Germain. Guère plus haute que lui, elle partageait ses rêves d’une vie paisible,
dans le confort des paravents, des tentures et d’une cheminée bien garnie. Ils
s’établirent à Alloue car, malgré sa petite tour, Merleuil ne leur semblait pas
suffisamment cossu. Ils eurent un fils, JacquesȬLouis, en 1830. Leur foyer,
paisible et calfeutré, passait pour un idéal du bonheur domestique à travers
toute la région.

Pendant les cérémonies et les réceptions qui se déroulèrent, Papa rencontra
la cousine de sa nouvelle belleȬsœur, Henriette. Ses parents étant morts de
bonne heure, elle avait été élevée par ceux d’Adèle. Les deux fillettes avaient
ainsi grandi ensemble, proches quoique fort dissemblables. Henriette était
bien plus romantique qu’Adèle. Cette dernière pensait d’abord à la réussite
sociale, à l’argent, à la réputation et à l’honneur ; son maître mot était
« dignité » ; en tout cela, Germain combla ses vœux. Henriette, peutȬêtre
fragilisée par la perte précoce de ses parents, fut touchée par Papa, qui lui
sembla un héros déchu, solitaire et maudit, en mal d’amour et de tendresse.
Jamais, sans doute, elle n’avait encore rencontré un être aussi original, ayant
autant parcouru le monde et risqué sa vie de si nombreuses fois ; quelqu’un,
surtout, animé par un idéal depuis sa prime jeunesse. Elle se laissa séduire et
compromettre de réputation, si bien que mon père dut se hâter de l’épouser.
L’affaire, comme tu t’en doutes, fit un certain bruit. Henriette était un trop
beau parti pour Papa, déjà mûr et plutôt mal en point. Germain et Adèle se
désolèrent d’une union si disparate, quoique la jeune mariée insistât en
affirmant n’en désirer nulle autre. Une fille aînée naquit, que l’on baptisa
Joséphine, du nom de l’Impératrice ; elle mourut en bas âge. Je naquis
quelques années après, en 1836. Je fus baptisée du nom de la deuxième femme
de Napoléon, MarieȬLouise. Ma tante Adèle accoucha d’un deuxième enfant
cette même année : elle fut baptisée Aurore, c’était ta mère.

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Pour unir des contraires, certains mariages trouvent un équilibre. Maman
tempérait Papa, qui la faisait rire et la rassurait. Je tiens à le rappeler : il était
le plus brave des hommes, sous ses dehors brusques et fantasques. Leur
mariage semblait heureux.

J’ai grandi à Merleuil. Ma chambre était installée dans le vestige d’une tour
qui flanquait la bâtisse. Elle était basse, mansardée, étroite ; à peine mon lit,
une armoire et une petite table y tenaientȬils. Un conduit de cheminée y
passait, aussi y faisaitȬil très chaud. L’été, par la fenêtre, la vue dominait tout
un fouillis de lilas, de troènes, de sureaux, de lauriers et de cerisiers. Pour moi,
c’était une véritable forêt vierge des pays sauvages. J’avais l’impression d’être
loin du monde, protégée au sommet d’une forteresse inexpugnable. Je me
sentais parfaitement chez moi, libre et presque au bord du ciel. J’y étais à l’abri
et à ma place. Mes journées se passaient bien calmement ; Maman me donnait
les leçons ; nous avions un valet de ferme, Grand Jean, une sorte de géant un
peu dans la lune, et la bonne grosse Rosalie, voilà tout. Tout était calme, il
arrivait peu de choses : il suffisait qu’une poule cessât de pondre pour mettre
la maison sens dessus dessous.

Maman m’a éduquée avec beaucoup de rigueur. Elle tenait à ce que je
pusse paraître en société sans rougir et insistait toujours sur le prix
inestimable d’un certain vernis, aux yeux du monde. Elle m’enseigna le
français, un peu de latin, l’histoire, la géographie, le calcul, m’apprit des
rudiments de piano, le solfège ; elle me faisait faire de l’aquarelle, du dessin,
de la couture, de la broderie, et m’apprit à danser et à me mouvoir avec
élégance. Je la trouvais souvent trop sévère, les leçons s’étiraient durant des
aprèsȬmidi entiers, il m’arrivait fréquemment d’être durement réprimandée,
car je me montrais dissipée et tête en l’air.
« Tu dois apprendre ! » insistait Maman en pesant les mots.
Papa haussait les épaules avec mépris ; tous deux se foudroyaient du
regard, sans rien dire devant moi de leur apparent désaccord. Lui, ne trouvait
important qu’une bonne condition physique. Il m’emmenait en promenades
interminables par tous les temps ; il m’apprit à nager dans une mare puis dans
la Charente ; il me fit monter à cheval comme un homme, sans amazone. Une
telle différence de traitement me faisait trouver Maman beaucoup moins
plaisante que Papa, dont la fantaisie et l’enthousiasme pour la nature
constituaient de grandes bouffées d’air frais dans un monde un peu clos où je
consacrais trop de temps à l’étude. Je ne comprenais pas cette insistance de
Maman à me transformer ainsi, ni sa visible contrariété lorsque Papa
m’entraînait marcher auȬdehors. Elle désapprouvait vertement toutes ces

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initiatives qui, d’après elle, me ruineraient la santé, me rendraient rougeaude
et masculine.
« Tu vas nous la gâcher ! s’écriaitȬelle en gémissant.
— Le grand air, il n’y a que ça de vrai ! C’est en restant dans la maison,
près du feu, qu’on attrape la mort. Regarde Germain, il est toujours malade. »

Germain ne risquait certes pas de servir de modèle. Les deux frères ne
s’aimaient pas ; le commerce des deux cousines Henriette et Adèle refroidit.
Nous finîmes par nous éviter et je grandis loin d’eux comme de mes cousins
JacquesȬLouis et Aurore. Seules, d’inévitables visites de courtoisie, aux
étrennes, nous faisaient encore rencontrer. Le plus souvent, Adèle et Germain
nous invitaient, car ils répugnaient à venir à Merleuil. C’était alors un
excellent repas suivi d’un café pris dans le salon. À ces occasions, Maman
s’apprêtait et me semblait très belle ; d’ordinaire, sa mise restait d’une extrême
simplicité. Elle me tirait les cheveux en bandeaux et les regroupait en deux
longues nattes blondes.

Je trouvais JacquesȬLouis trop taciturne et Aurore trop apprêtée. Tous
deux avaient une excellente éducation et se préparaient à un destin tout à fait
honorable. Moi, dans mes robes à tablier trop rustiques, je me sentais une
mauvaise herbe face à deux roses de serre. Les cheveux d’Aurore, roux
comme ceux de son père, bouclaient sur ses épaules, ce qui lui donnait un air
plus mûr que le mien ; ses manières, un peu affectées, trahissaient pourtant
un esprit très infantile. Elle tentait de jouer avec moi mais il fallait très vite
nous séparer, car elle voulait tout régenter et je me rebellais facilement.
Maman me foudroyait du regard et me sermonnait.
« Pourquoi n’asȬtu pas été gentille avec ta cousine ? »
Je le savais bien, il n’y avait aucune excuse à formuler : j’aurais eu tort, de
toutes façons. Il me restait à demander pardon même si je n’avais rien fait de
mal. Aurore, poussée dans le dos par Adèle mécontente, bredouillait à
contrecœur un « je te pardonne » purement formel. Je sentais qu’Adèle voyait
en moi une peste dont la mauvaise influence risquait de flétrir la perfection
de sa fille. Au prix d’un effort surhumain, elle parvenait à ne pas envenimer
la situation par des récriminations furieuses. Au retour vers Merleuil, Maman
me sermonnait encore et je protestais.
« Elle voulait tout me dicter, comme à un bébé.
— Tu étais chez elle. Tu devais lui faire plaisir et lui obéir. Tu nous as fait
honte, à ton père et à moi. »

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Je voyais que Papa lui lançait un regard signifiant clairement : « Honte, à
moi ? Je suis très fier de ma fille, Aurore n’est qu’une mijaurée que j’aurais
aimé fesser pour lui apprendre à piailler et à geindre sans cesse. »
Pour ne pas déplaire à son épouse, il ne disait rien. Quand j’eus quelques
années de plus, Maman, en me faisant réciter mes prières du soir, me reparlait
de ces incidents, lorsqu’ils s’étaient produits.
« Je sais que, parfois, certaines choses ne semblent pas justes. Mais il faut
savoir ne rien dire, de manière que tout se passe bien et que la famille reste en
harmonie. C’est à ce prix que l’on reconnaît une femme élégante ; du moins,
une femme à l’âme élégante.
— Mais c’est injuste ! répondaisȬje avec insistance.
— Ma petite, tu verras que la vie n’est qu’une suite d’injustices. »
Et elle m’embrassait sur le front. Je trouvais cela horrible, impossible à
surmonter. Je me sentais une révoltée, une rebelle, j’aurais préféré être au ban
de la société plutôt que d’envisager une existence de soumission aussi
inéquitable. Papa, lui, ne professait nullement ces idéaux de sacrifices.
« Si les gens invivables le restent, c’est parce que personne n’ose les
remettre à leur place, proclamaitȬil fièrement, ce qui faisait sursauter Maman.
— Hugues, veuxȬtu bien te taire ? Quelles idées vasȬtu inculquer à MarieȬ
Louise !
— La vérité n’a jamais fait de mal à personne, sauf à ceux qui vivent dans
le mensonge et la duperie.
— Quelle vie se réserveȬtȬon quand on dit à chacun ce que l’on pense ?
Pour qui se prendȬon pour s’imaginer détenir ainsi la vérité et se comporter
en juge ? À agir de la sorte, on se retrouve bien vite tout seul, sans amis et sans
famille. Il faut savoir se taire. »
Papa ne répondait rien. J’étais perturbée par ces théories, car chacune
semblait comporter une part de bon sens ; la seule personne à laquelle je
pouvais m’en ouvrir était la bonne, ma chère Rosalie, une paysanne
pragmatique d’une grande humanité.
« Quand on aime vraiment les gens, il faut leur dire ce qu’on a sur le cœur,
car autrement on s’empoisonne et on se trompe. Quand ce sont des gens qu’on
ne voit que par obligation, on peut bien garder ses idées pour soi, et sa salive »,
disaitȬelle. J’étais aussi de cet avis.

Peu avant le coup d’État, Maman est tombée malade. Le médecin qu’on fit
venir brilla par son incompétence. Il prescrivit une simple purge. Elle était
prise de fortes fièvres, se plaignait du ventre. Elle dut rester alitée plusieurs
jours. Rosalie lui fit des infusions de badiane, d’angélique, d’aneth et de
fenouil. Quand enfin son ventre se débloqua, ce fut dans un flot de sang et

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avec des spasmes si violents qu’elle tomba évanouie. Rosalie usa de
l’aigremoine, du petit plantain, de la pimprenelle et de la prêle pour calmer
les saignements et lui prépara des décoctions de thym, de camomille, d’ail,
d’armoise et d’absinthe pour tuer les parasites. Rien n’y fit. Une seconde crise
survint la semaine suivante, puis une autre. Les périodes de congestion
succédaient aux brutales évacuations et Maman, qui perdait à la fois le
sommeil et l’appétit, dépérissait à vue d’œil.

L’ennuyeux était que, pendant ce temps, Papa commençait à perdre la tête.
Il pouvait passer deux heures au chevet de Maman, sortir de sa chambre et la
chercher partout, quelques minutes après.
« Mais où diable est passée ta mère ? demandaitȬil.
— Tu sors de sa chambre à l’instant.
— Qu’estȬce que tu racontes ? » bredouillaitȬil, troublé.
Il devint bientôt inutile de lui demander quoi que ce soit : il fuyait sa
douleur en se claquemurant dans son monde. Parfois, nous l’entendions
pleurer ; nous savions alors qu’il comprenait ce qui se passait. Pendant ces
moments, il nous évitait et restait des heures enfermé dans une remise où il
rangeait ses outils. Lorsqu’il en sortait, c’était un mauvais signe : il n’était plus
luiȬmême et perdait plus ou moins la tête, selon les heures. Pour comble de
malheur, nous ne savions jamais à quoi nous attendre, ni comment il se
comporterait. Comme ses moments de lucidité coïncidaient avec les pires
désarrois et les désespoirs les plus impuissants, j’en venais à souhaiter qu’il
ne se rendît plus compte de rien.

Je voyais Rosalie pleurer souvent, les coudes sur la table de la cuisine, la
tête dans les mains.
« Ne te laisse pas abattre, voyons ! lui enjoignaisȬje, terrifiée par tout ce que
ces pleurs pouvaient augurer de sinistre. Maman guérira peutȬêtre !
— La maison s’en va en quenouille, qu’estȬce qu’on va devenir, sans ta
mère ?
— Eh bien, je ne sais pas, ou plutôt si, je sais qu’il est inutile de pleurer.
Maman le verra, si tu as le visage défait. Il faut lui faire bonne figure. »
Courageuse, Rosalie se reprenait et essuyait son visage dans son tablier.

J’avoue avoir été, moi aussi, tout d’abord paralysée par cet imprévu. Je l’ai
ressenti comme une injustice impossible : quoi, Maman, souffrante ? Mais
non, ça n’allait pas arriver, c’était un mauvais rêve. Jusqu’à présent, ma vie
s’était déroulée dans une relative insouciance, si je mets à part les punitions
qui suivaient, après les leçons, mes calculs erronés, mes affluents débaptisés

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ou mes dates oubliées. Il fallut pourtant m’accoutumer à cette nouvelle
situation, et assez vite. Je vis Maman s’affaiblir, souffrir et se décharner. Elle
comptait pour rien ses propres douleurs qui, pourtant, la laissaient souvent
sans connaissance, la chemise de nuit trempée, les lèvres blanches et les yeux
cernés. Nous devions alors la porter hors du lit, la laver en la frictionnant, la
changer ainsi que ses draps et la recoucher, après avoir bassiné son lit. Maman
ne se souciait que de mon père, privé de ses soins bienveillants. Parfois, entre
deux crises, elle se vidait de son sang et m’appelait. Un jour, elle me parla
gravement.
« MarieȬLouise, tu vas devoir t’occuper de ton pauvre père et de la maison.
— Maman, je vous en prie !
— Il y a un peu d’argent dans mon secrétaire. C’est tout ce qui nous reste.
Tu en auras besoin, mais je doute qu’il y en ait assez. Depuis qu’il perd la tête,
ton pauvre père ne va plus travailler chez le comte de RudemontȬPerrault et
nous finissons par nous trouver, pour ainsi dire, dans la gêne. Il y aura des
frais. Pour mes obsèques, je veux…
— Maman ! protestaiȬje, horrifiée par ce mot.
— TaisȬtoi et écouteȬmoi, pendant que ces douleurs me laissent assez de
souffle pour te parler. Pour mes obsèques, je veux que tout soit fait au plus
simple. Aucune dépense superflue, surtout. Tu trouveras ma broche dans le
tiroir de ma commode, gardeȬla. Vends le reste mais garde la broche. Tu la
transmettras à tes enfants, un jour. Tu vas devoir aller trouver ton oncle et ta
tante à Alloue. »
Comment répondre que, pour rien au monde, je ne m’y résoudrais ? Il
fallait bien, cependant, la rassurer. J’acquiesçai, sans m’engager sur aucune
date. Maman poursuivit :
« Je pense que je n’y survivrai pas. Ils doivent être prévenus, tu ne peux
rester seule ici avec ton pauvre père.
— Maman, je vous en prie, je saurai quoi faire, soyez tranquille, je reste là,
près de vous.
— Ce n’est pas ta place ici, tu as encore tant de choses à apprendre ! Ah, si
seulement j’avais pu imaginer que je tomberais malade ! Tu n’es pas finie
d’élever et te voilà livrée à toiȬmême. J’aurais dû être un peu plus sévère,
t’enseigner davantage de choses. Tu dois faire des progrès, MarieȬLouise,
pour devenir une femme parfaite.
— Mais oui, Maman, bien sûr.
— Ne dis pas bien sûr. Tu es loin d’avoir les manières et l’éducation que
j’aurais désirées pour toi. Tu dois faire un beau mariage et ne jamais connaître
cette gêne et cet embarras dans lequel nous sommes tombés. Tu dois être
digne et respectable, fais attention de ne jamais céder à un caprice ou à des

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illusions. Il te faudra un mari convenable, ne te laisse pas aller à des chimères.
Sois exigeante, patiente, dévouée. »
J’avoue que je ne comprenais pas encore pleinement le sens de ces paroles,
prononcées dans l’urgence d’un souffle court et d’une grande confusion
physique. Maman pleurait et parfois, elle ne s’adressait plus à moi mais
poursuivait pour elleȬmême.
« Personne ne pourra rien lui reprocher si elle sait se tenir. On aura l’œil
sur elle. Ils lui feront payer nos propres erreurs. Si seulement elle avait un
autre destin que le mien ! »
Je restais là, à son chevet, lui tenant la main en tremblant. De grosses
gouttes de sueur se mêlaient à ses larmes et roulaient sur ses joues creusées.

Après de longues torpeurs qui nous laissaient parfois en repos, Maman se
mettait à délirer, sous l’effet de poussées de fièvre venant lui empourprer le
visage. Elle me prenait alors pour sa cousine Adèle.
« Tu me méprises, n’estȬce pas ?
— Maman, c’est moi, MarieȬLouise ! »
Au cours de l’une de ces crises, Rosalie arriva, alarmée par les cris de ma
mère, avec une bassine d’eau fraîche et un linge. Elle me fit signe de quitter la
pièce, mais je refusai. Tandis que nous lui épongions le front pour tenter de la
rafraîchir, Maman se tordait sur le lit en roulant des yeux blancs.
« Tu ne peux pas comprendre ! Je sais qu’il est bon, qu’il m’aimera jusqu’à
la mort. Tu ne peux pas me reprocher ce mariage toute ta vie ! Je te défends
d’en dire du mal. Tu crois que sa situation compte, à mes yeux ? Je fais un
mariage d’amour, tu m’entends ? »
Rosalie levait vers moi des yeux embarrassés et tentait de la faire taire, en
lui essuyant les lèvres ; ma mère furieuse lui repoussait le bras.
« Je pensais que tu avais un peu d’affection pour moi, et tu n’es capable
que de me mépriser et de me condamner ! »
Le cœur battant, j’écoutais et je comprenais parfaitement.
« Tu n’as pas de cœur, Adèle ! Si tu ne le jugeais pas sans savoir, tu
comprendrais… Pourquoi me suisȬje laissée entraîner ? Mon Dieu, j’ai
péché… »

La vie me mûrissait à vive allure. Je découvrais que le mariage de ma
pauvre mère s’était déroulé dans une urgence suspecte, que sa famille en avait
condamné l’idée, que mon père était méprisé de tous. Je commençais à mieux
comprendre les raisons de l’obsession de Maman à me donner une éducation
suffisante pour que je puisse prétendre à un mariage correct. Elle voulait me
protéger de l’existence qu’elle avait elleȬmême subie, une vie passée à payer

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le prix d’une erreur de jeunesse. Toute sa famille avait dû la blâmer, et seules
des noces précipitées avaient permis d’échapper au scandale et à la honte.
Tout compte fait, la mort de leur petite aînée Joséphine avait presque été une
bénédiction. Je le voyais bien, Rosalie savait tout, cela expliquait ses tropȬ
pleins de tendresse à mon endroit. Adèle et Germain, de toute évidence, s’en
souvenaient aussi, et leur injustice envers moi démontrait qu’à leurs yeux,
j’étais d’abord la fille de mon père, celui par qui le malheur était arrivé.

J’éprouvais un grand malaise à la découverte de toutes ces réalités. Je
souffrais pour ma mère, je regrettais d’avoir à ce point idolâtré mon père et
d’avoir blâmé Maman de sa sévérité. Je me sentais coupable pour eux et
particulièrement vulnérable face à Adèle et Germain.

Bientôt, la douleur fit vomir à Maman une bile noirâtre. Elle ne garda plus
aucune des tisanes de Rosalie. Quand nous vîmes à quel état de faiblesse son
mal la réduisait, nous nous décidâmes à faire venir un prêtre. Avant qu’il
n’arrivât, sans réfléchir un instant mais mue par un instinct irrépressible, j’eus
l’audace de souffler à l’oreille de Maman :
« Je te pardonne, Henriette. Tu as bien fait d’épouser Hugues.
— Oh, ma petite Adèle ! murmuraȬtȬelle en souriant, comme au travers
d’un épais brouillard, sans parvenir à ouvrir les yeux tout à fait. Comme tu es
gentille ! Je ne te fais plus honte, alors ?
— Mais non, quelle idée, c’est moi qui suis stupide. ReposeȬtoi, dors
tranquillement.
— Merci Adèle, je craignais que tu restes fâchée toute ta vie. »
Je sentis que tous les nœuds de ses pauvres membres se délaçaient peu à
peu. Elle sombra dans un sommeil profond, sans conscience. Le prêtre arriva
peu après.

Papa restait enfermé dans sa remise. Rosalie et moi demeurions dans la
salle, silencieuses. J’étais incapable de prier. Je me tenais debout, devant la
fenêtre, à regarder les arbres, dont les bourgeons n’étaient pas encore ouverts.
Si le bruit de la maladie de Maman commençait à se répandre à Benest, il
parviendrait sous peu à Alloue et il fallait en urgence prévenir Adèle et
Germain ; or, nous ne pouvions nous résoudre à le faire. En cette heure, nous
étions malheureuses et n’avions aucune envie de nous colleter à des gens qui
nous mettaient mal à l’aise. En outre, ils se fâcheraient sûrement d’avoir été
avertis au dernier moment.

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C’est Grand Jean, notre grand dadais de garçon de ferme, qui leur porta
un billet dans lequel je les priais de venir de toute urgence à Merleuil. Ils
arrivèrent aussitôt ; Adèle était éplorée, mais, je l’avoue, mon humeur me fit
voir une posture dans ces larmes. Ils s’enfermèrent avec Maman un long
moment, dans un silence absolu ; malgré moi, je tendais l’oreille. Quand ils
sortirent enfin, je leur fis servir une tisane.
« Il y a longtemps qu’elle est malade ?
— Non, affirmaiȬje, en regardant Rosalie dans les yeux pour lui enjoindre
le silence. C’est allé très vite. Au début, elle ne voulait inquiéter personne ; le
docteur est venu, il n’a pas pu faire grandȬchose, précisaiȬje.
— Ah, mon Dieu, ma pauvre Henriette ! » s’écria Adèle, en tamponnant
ses yeux trempés. Je l’observai sans rien dire, en serrant les dents. Il était bien
temps de se repentir de sa dureté passée !
« Et ton père ? demanda Germain.
— Il ne veut voir personne, il est très malheureux. Je crois qu’il ne tient pas
à montrer son chagrin. »
Papa entra précisément à cet instant. Dans un état second, il se laissa
embrasser par Adèle et son frère, puis s’assit. Rosalie le servit. Je retenais mon
souffle, redoutant qu’il ne divaguât en leur présence, mais il se comporta
parfaitement.
« Vous êtes venus ? leur ditȬil simplement, au bout d’un long moment de
silence, car personne n’osait parler et nul ne savait que dire. Elle va donc bien
mal, conclutȬil sourdement.
— Papa, c’est moi qui ai pris l’initiative… bredouillaiȬje, mal à l’aise de me
dévoiler devant nos visiteurs. Et aussi, le curé…
— Le curé est déjà venu ? » demandaȬtȬil, hagard. J’acquiesçai. Il fit non de
la tête, comme pour se refuser à l’idée de la perdre. Je redoutais une de ses
tirades anticléricales avec lesquelles, jadis, il avait pris plaisir à scandaliser
tout le monde mais, cette fois, la douleur et le chagrin le tinrent coi. C’est qu’il
était littéralement brisé. Il avait depuis longtemps une santé défaillante, de
vieilles blessures, une mauvaise toux. Sa femme étant bien plus jeune que lui,
je crois que, par commodité, il avait décidé qu’il mourrait le premier. Il aurait
laissé une épouse saine, dans la force de l’âge, certes triste mais pouvant finir
d’élever seule sa fille. Il ne croyait en rien, détestait les curés ; l’idée du Bon
Dieu lui était probablement insupportable pour une simple raison : il
prétendait toujours n’en faire qu’à sa tête et la perspective d’avoir un jour à
rendre compte, même devant le Créateur, l’agaçait. Il avait côtoyé la mort de
près, pendant les campagnes de l’Empire. Il l’avait tour à tour bravée,
narguée, méprisée, ignorée ; il s’était accoutumé à croire que le jour où sa vie
s’arrêterait, plus rien ne subsisterait de lui : ni corps, ni âme. En revanche,

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appliquée à son épouse, cette idée d’un néant absolu le terrassait. Il aimait
trop Maman pour admettre qu’elle pût disparaître entièrement, le laisser seul.
Il n’est pas dans la nature de l’homme d’imaginer que l’on perd ceux qu’on
aime pour toujours. La religion en est la preuve, au point qu’aucune société
ne s’est jamais bâtie sans foi. Maman n’avait, je pense, qu’une religion de
convenance. Pour elle, l’église était l’endroit où l’on se retrouve, où l’on
partage quelques instants de répit, où l’on se montre, aussi. Elle m’a appris
l’histoire sainte et fait réciter mes prières très tôt ; pour ma part, à l’inverse de
Maman, qui plaçait le culte avant les idées, j’ai toujours cru que le vrai Dieu
était bien auȬdessus de la religion des hommes, qui n’est qu’une gesticulation
rituelle. La messe du dimanche me faisait souvent l’effet d’un théâtre, sur les
planches duquel chacun jouait son rôle. J’ai toujours prié mais avec mes
propres mots ; et les prières, pendant cette période, me furent d’un précieux
secours.

Adèle décida qu’elle reviendrait veiller sa cousine. Elle apparut quelques
heures plus tard et s’installa à Merleuil. Sa présence importune nous priva des
derniers instants d’intimité et de tranquillité auprès de Maman. Prise, sans
doute, par le remords, elle déclara vouloir la veiller seule. Je ne cédai pas à ce
vœu et demeurai le plus possible au chevet de ma mère, tout près, en lui
parlant en pensée. Rosalie, qui aurait elle aussi bien voulu la veiller, venait
souvent ; Adèle lui parlait comme à une domestique. Certes, Rosalie en était
une mais nous étions accoutumés à la traiter en familière, non comme une
simple bonne. Adèle l’envoyait faire du thé, des tisanes, lui demandait de
monter à manger, lui ordonnait de débarrasser, d’ouvrir ou de fermer la
fenêtre, de tirer les rideaux, de raviver le feu, de monter une lampe à huile,
d’ajuster un paravent, d’aller chercher un linge humide, de fermer ou
d’entrouvrir la porte ; le tout, sur un ton supérieur et définitif ne souffrant
aucune protestation. Rosalie me regardait, honteuse et ulcérée d’être traitée
aussi mal en présence de Maman mourante. Je hochais la tête, pour lui faire
comprendre que je compatissais mais que, pour l’heure, je ne pouvais en faire
davantage.

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