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Marie ou l'esclavage aux Etats-Unis Tome 1

De
248 pages
Gustave de Beaumont a écrit Marie ou l'esclavage aux Etats-Unis au retour d'un voyage d'étude de dix mois effectué en compagnie d'Alexis de Tocqueville. Il choisit d'aborder l'exposé des moeurs américaines à partir du statut des minorités. Il s'intéresse au sort des esclaves et, plus précisément, à celui de l'individu de couleur libre. Marie est une jeune fille blanche dont l'ascendance ethnique n'est pas irréprochable. Cette tache rend impossible son union avec un jeune Français, cependant dénué de tout sectarisme.
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MARIE

OU L’ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS

COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée parRogerLittle
Professeurémérite de TrinityCollegeDublin,
Chevalierdansl’ordre national dumérite,Prixde l’Académie française,
GrandPrixde la Francophonie enIrlande etc.

Cettecollection présente enréédition des textesintrouvablesen
dehorsdesbibliothèques spécialisées,tombésdansle domaine
publicet quitraitent, dansdesécritsdetousgenresnormalement
rédigéspar unécrivainblanc, desNoirsou, plusgénéralement, de
l’Autre.Exceptionnellement,avecle gracieuxaccord desayants
droit, elleaccueille des textesprotégésparcopyright,voire inédits.
Des textesétrangers traduitsen françaisnesontévidemmentpas
exclus.Ils’agitdoncde mettreàladisposition dupublic unvolet
plutôtnégligé dudiscourspostcolonial (au senslarge deceterme:
celuiquirecouvre lapériode depuisl’installation
desétablissementsd’outre-mer).Lechoixdes textes se faitd’abordselon les
qualitésintrinsèquesethistoriquesde l’ouvrage, mais tient compte
aussi de
l’importanceàluiaccorderdanslaperspectivecontemporaine.Chaquevolume estprésenté par unspécialistequi,touten
privilégiant une optique libérale, metenvaleurl’intérêthistorique,
sociologique, psychologique etlittéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres,c’estnotre dedansextérieur,
les autres,c’estlaprolongation de notre intérieur.»
SonyLabouTansi

Titresparuseten préparation:
voiren fin devolume

Gustave deBeaumont

MARIE

OU L’ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS

TOME I

Présentation deMarie-ClaudeSchapira

L’HARMATTAN

INTRODUCTION

parMarie-ClaudeSchapira

Du mêmeauteur

MauriceMontégut,Le Mur, édition etpréface,Du Lérot, 2000
e
La Poésie populaire enFrancesau XIXiècle, sous ladirection de
H.Millot,N.Vincent-Munnia,M.-C.Schapira,M.Fontana,Du
Lérot, 2005
«Entre dire et taire, lapoétique de ladouleurdansl’œuvre de
GeorgeSand »,colloque deCerisy, juillet2004, inGeorge
Sand, pratiquesetimaginairesde
l’écriture,PressesUniversitairesdeCaen, 2006
Notice «HarrietBeecherStowe »,inGeorgeSandcritique,Du
Lérot, 2007
«Une fumée sans feu:Mausd’Art Spiegelmainn »,Mélanges
barbares:hommageà PierreMichel,Lyon,PUL, 2001
«Guy deMaupassantenAlgérie: critique dufaitcolonial et
portraitducolonisiné »L’Idée de «race »dansles sciences
e e
humainesetlalittérature (XVIIIest
XIXiècle),Paris,L’Harmattan, 2003
«Lesbohémiens deGeorgeBorrow:ethnographie etlittérature »
inLeMythe des Bohémiensdanslalittérature etles artsen
Europe,Paris,L’Harmattan, 2008
« George Sand etl’Amérique »,colloqueGeorgeSandCritique,
UMR LIRE Lyon 19-21 mars2008 (àparaître en 2009)
«Gustave deBeaumont,Marie oul’esclavageauxÉtats-Unis:la
servitude en démocratie »,colloqueLittérature etesclavage
e e
(XVIIIetXIXsiècles),UMR LIRE Lyon18-20 juin 2009 (à
paraître)

INTRODUCTION

Gustave deBeaumontest surtout connu comme l’amiqui
accompagna AlexisdeTocqueville dans
sonvoyageauxÉtatsUnis, de mai 1831àfévrier1832.Si l’amitié deTocqueville pare
rétrospectivementdequelque prestige lapersonne deBeaumont
dansl’espritdulecteuraverti, ilseraitinjuste de ne pas tenir
compte de la camaraderie intellectuelle fortequi,à ce momentde
leur vie, profita àl’uncommeàl’autre.Quand ilspartent, ilsont
respectivement 29 et 26anset sontliésdepuis troisanspar une
amitiéqueTocqueville dit« néetoutevieille ».Ils sont tousdeux
magistratset,aulendemain desjournées révolutionnairesde 1830,
peu sûrsde leuravenir.Leserment qu’ilsontprêtéaunouveau roi,
sansenthousiasme particuliermais sans sesentir
tenuàunequelconque fidélité enversles«Bourbons quisesontconduitscomme
*
deslâches» ,s’il lesamisen porteàfauxavecleurmilieude
noblesse provincialetraditionaliste, ne leurapasouvertde
perspectivesdecarrière danslamagistrature.C’estle momentde
prendre duchamp enréalisant un projet queTocqueville nourrit
depuis uncertaintemps– découvrirl’Amérique –
etdontBeaumontfavorise laréalisation, en obtenant une mission pourétudier
lesystème pénitentiaire, institution dontl’Amérique estfière et
qu’elleaime faireconnaître.Ilsaccomplirontcettetâcheavec
conscience, entre lespéripétiesd’unvoyageriche debien d’autres
centresd’intérêt.
Cesontdes voyageurscurieux,travailleursetméthodiques.
Munisde lettresderecommandation, maisaussi fortsde leur
jeunesse etde leurentregent, ils rencontrentà NewYork,à Boston,
à Philadelphie,à Washington l’élite de lasociétéaméricaine:
magistrats, ex-présidentsdeHarvard,ancien
présidentdesÉtatsUnis, hommespolitiques, orateurs.Ilsperfectionnentleuranglais
etapprennent, decesgensintelligents,toutcequ’il estbon de
savoir surcettesociété nouvellequi intrigue la France etl’Europe.

*
Billetinéditcité parAndréJardin inTocqueville,Œuvres,Pléiade,Gallimard,t.
I, p.XVII.

vii

Leur viesociale est très active, mais,chaque jour, ilsprennentle
tempsd’écrirecequ’ilsontentenduet appris.Le matin, ils
fréquententles bibliothèqueset approfondissent, documentsen
main, leurnouveau savoir.Ilséprouventégalementle désirde
quitterles villeset serisquentjusqu’aux confinsde la civilisation
dansla région desgrandslacset auCanada,avantdecompléter
leur voyage par un périple danslesud jusqu’àla Nouvelle-Orléans.
Decevoyage passionnantetparfoispérilleux, ilsentendent
faireun livre deréflexionàquatre mains surlasociététotalement
innovantequ’ilsdécouvrent.Puis, l’expériencese poursuivant, la
matièreàtraiterdevenantexpansive, ilsdédoublentleurspointsde
vue.Tocqueville étudieralesinstitutions: ceseraDe
ladémocra*
tie enAmériquedontle premier tome paraîten 1835 etlesecond
en 1840.Beaumont seconsacrera àl’étude desmœurs.Il le fera
souslaforme d’unroman,Marie ou l’esclavageauxÉtats-Unisqui
parutchezGosselin en 1835 etconnut, jusqu’en 1842,sept
rééditionsavantdetomberdansl’oubli.De leuroriginecommune
lesdeuxouvrages retiennentcomme lebruissement,quicircule de
l’unàl’autre, deslongsetexigeantsentretiens qu’ilsontmenés
ensembleaufil desmois.
Letitre du roman deBeaumontest un peu spécieux.Il laisse
attendreunromansur une femmesoumiseàl’esclavage,unrécit
précurseurdecetévénementlittérairequesera,vingtansplus tard,
La Case de l’oncleTom.Cequi
n’estpaslecas.Marieestl’histoire d’une jeune fille de la bonnebourgeoisie deBaltimore,
remarquablementblanche etbelle,qui,cependant, ne
peutprétendreaumariage parceque, plusieursgénérationsauparavant,une
lointainebisaïeuleasouillé d’un peudesang noir une lignéesans
tache.Un jeune français,Ludovic, indifférentàsa condition de
réprouvée,affirmesavolonté de l’épouser,se heurteàunecensure
socialequi,à NewYork,aujourprévudesnoces,vajusqu’à
l’émeute et sevoitcontraintdeseretireravecsafiancéeau
« désert» oùelle meurtd’épuisement, le laissantinconsolable et
perdupourlasociété.Leroman netraite doncpasde la condition
de l’esclave maisdecelle de lapersonneaffranchie de l’esclavage

*
L’éditionàlaquellerenvoientlesnotesestcelle, en deux volumes, préface deF.
Furet, deGF–Flammarion, 1981.L’abréviationDAy renvoie ici.

viii

victimedupréjugé derace, problématiqueque l’onvoitperdurer
*
dansdesfictionsmodernes.
Lerécitdece drame estfaitpar Ludovic, leSolitaire,à un jeune
Voyageur, françaiségalement,arrivé enAmérique en 1831, et qui
ressemblecommeun
frèreàl’auteurlui-même.Cechoixdunarrateuretdeson destinataireapourintérêtde politiserleréciten
confrontantlespointsdevue d’unFrançaisnéophyteà celui d’un
autrequi l’estmoinset qui décritlasociétéaméricaineàpartir
d’une desespiresfaiblesses:l’esclavage.Esclavage dontonse
demandecommentil peut survivre dans unesociété démocratique,
dontlesdeuxFrançais saventbienqu’elle finirapar s’imposerdans
leurpaysetdontils scrutentavecd’autantplusd’attention les
contradictions.
Si leromanserésumaità cette intriguesentimentale, pour
dramatiquequ’ellesoit, il n’auraitprobablementpasmérité le
succès qui futlesien.AussiBeaumontinsiste-t-il,
dansl’avantpropos,sur son désird’écrireun ouvragge «rave »audouble
risque, en mélangeantlesgenres, de mécontenteràlafoisles
lecteursderomansetlesamateursd’informations sérieuses.
Partagé entre desexigencescontraires, il écrit unroman mosaïque,
sans unité maisdébordantde lapassion decomprendre etde faire
savoir.Sontexte estdocumenté pardesnotes quisontdevéritables
étudesde mœurs surdes sujetsdivers, de l’éducation desjeunes
fillesauxémeutes racialesdeNewYork, en passantparlapratique
duduel oul’habitude de la banqueroute.Cesnotesparcellaires sont
suiviesd’unconfortableappendice faitde monographies surla
situation desNoirs,celle desIndiens, et surlesdifférentsaspects
de lareligionauxÉtats-Unis.Dansleroman lui-même, lasituation
desnègresesclavesestdécriteàlafaveurd’une miseàl’épreuve
deLudovicparNelson, le père deMarie,qui oblige le prétendant
jugéun peu trop naïf ouidéalisteàvoyager sixmoisdansle pays
avantd’arrêter sadécision:léger subterfuge diégétiquequi permet
àl’auteurd’informer son lecteurde laréalitéaméricaine.
Ainsiavons-nous toutloisir,augré d’une lecture non linéaire,
de nousfamiliariseravec cequeTocquevillealeppelle «s trois
races»qui peuplentle pays:lesBlancs, lesNègresetlesIndiens.

*
Voir, parexemple, dePhilipRoth,The HumanStain(trad. française,La Tache),
Gallimard,2002.

ix

Que l’énumération met,bien entendu, fallacieusement sur un pied
d’égalité puisque lesBlancs,venusd’Europe, pèsentdetoutleur
poids surleshabitants séculaires, lesIndiens,qu’ils repoussent
dans un inexorable exodeversl’ouest,àmesureques’amplifient
leurspropresexigences territoriales, et surlesNègres, habitant
fortuitementcecontinent,transportésd’Afriqueàpartirdudébut
e
duXVIIsiècle (20en 1619,2.900.000en 1830) pouraiderau
développementd’un paysdanslequel on leur refusetoute
possibilité d’intégration mais surtout toutereconnaissance de leur
qualité d’homme.
L’Américainblancvenud’Europe entendbienque lechoix que
lui ou sesprédécesseursontfaitde l’exilsoit récompensé.Il est
venuchercherlarichesse etilseconsacre exclusivementàsa
poursuite.LesAméricainsforment un peupletravailleur,adonné
prioritairementaucommerce etconfianten laseule initiative
personnelle.Lasociété démocratique danslaquelle ils trouventleur
place estfondéesurl’égalitéquiassureàtouslesmêmeschances,
auprixd’unecertaineuniformité danslamesure
oùlesperspectivesd’avenir sontbornées, pourchaque individu,àsaréussite
personnelle etaubien-être desafamille.Il n’empêcheque,si
l’ambitioncollective nevise pasauxgrandes réalisations, la
prospérité dupaysest soutenue etnourrie par unesomme d’efforts
individuels quiassurentle progrès technique etmatériel de
l’ensemble.L’ordre decettesociété estaffermi par une pratique
religieuseassidue.Les«sectes religieuses»,trèsnombreuses,se
fontconcurrence.Elles sontnettement séparéesde l’État qui n’en
favoriseaucune mais recommande leurfréquentation en les tenant
pourdesinstitutionsaptesà assurerla cohésion etlasanté morale
de lasociété.Cettesociétéactive et solide n’estcependantpasla
société idéale pourl’aristocrate, fût-il éclairé,qu’estBeaumont.Il
regrette, etdénonce dans sonroman,un matérialisme excessif,une
certainerusticité danslesmœurs quitiennentlamajorité de la
population éloignée de lavie de l’esprit, desarts, d’uncertain
raffinement sanslesquelles unreprésentantde « lavieilleEurope »
sesentmalàl’aise.En outre, il estgêné parle poidsexcessif des
massesignorantesdontlesincontournablesetcontestablesprises
de partiecommandentlavie politique et sociale.Beaumont
*
condense dans une desesLettres d’Amériquel’impressionqu’ila

*
G. deBeaumont,Lettres d’Amérique,PUF, 1973.DésormaisabrégéesenLA.

x

cherchéà communiquerdansMarie:«Il n’y adonc qu’unesociété
uniforme,sans tête niqueue, nibasse ni élevée;elle n’a rien de
misérable, mais aussi elle n’a rien de distingué.C’est, jecrois, la
société laplusheureuse, mais,àmonsens,ce n’estpaslaplus
agréable » (LA, 112).
Cette impression générale estaggravée d’une plaiequiaffecte
lecorps social dans son entier, l’esclavage, dontonadumalà
comprendrequ’ilcohabiteavecdespratiquesdémocratiques.Sans
être lesujetdirectdu roman, la condition de l’esclave,asservi ou
affranchi, etlesproblèmes quesoulève l’abolitionsontlargement
traités, dansletextesur unton passionnel, danslanotesurles
émeutesde 1834à NewYork et, de manière plusapaisée et
méthodique, danslapremière moitié de l’appendice.
La Déclaration d’Indépendance du4 juillet1776élude le
problème de l’esclavage.Elle estécrite paretpourdeshommes
blancs, libreset responsables.Lesdroitsinaliénables sont« lavie,
laliberté etlarecherche dubonheur».Laliberté n’apaspour
corollaire l’égalité,comme dansla Déclaration desDroitsde
l’Homme de 1789, et« larecherche dubonheur» est une formule
vaguequi englobe lapropriété donc, implicitement, le droitde
posséderdesesclaves.
Le nègre esclaveauxÉtats-Unisestprivé detouslesdroits,
politiques,civilsetnaturels.Ilvadesoique, homme inférieur, il
estexcludu vote etde laparticipationaugouvernementde la
nation.Civilement, il n’existe pasnon plus.Le mariage ne lui est
paspermis,sesenfantsappartiennentaumaître et, étantlui-même
possédé, il ne possèderien.C’estdoncun mortcivilsanspatrie,
sansfamille,sans viesociale.Ilreste encoreàle priverdeses
droitsnaturels,c'est-à-direàle déshumaniserpourdisposerdece
quireste desapersonne.Son intelligence est susceptible
d’entretenir son désirde liberté.Elle estétouffée parl’interdiction detout
accèsàl’éducation, parlatraqueconstante, pardeschâtiments
corporels quivontjusqu’audroitdevie etde mort, l’ensemble de
cesbrimadeslui interdisant toutespoirde «perfectibilitdoné »t
Beaumontdit qu’elle est« laplusnoble desfacultéshumaines».
Lagageure estde maintenirl’esclave dans un étatd’abrutissement
quirestecompatibleavecletravail.L’équilibreàtrouver sesitue
entre lamaltraitance etlasurvieau risque, pourle maître, desubir
une perte financière,àmoins que l’esclave nesoit vieux, etdansce

xi

cas une mainunpeulourde feral’économie d’uneboucheà
nourrir.La religion,qui «enseigne lecourage etla résignation »,
luiresteautorisée.
*
Quellesolutiontrouverà cescandale?BeaumontetTocqueville ,
sans verserdansl’angélisme, étudientensemble lesproblèmes que
pose l’abolition dansleurcomplexité etjusque dansleursimpasses.
Plusieursarguments,qui n’ont rien de philanthropiques, militenten
faveurde l’abolition.Lareligion jouesonrôle moral en favorisant
le développementdesociétésabolitionnistesouamalgamistes,ces
dernières se prononçantpourdesmariagesmixtes qui, dans un
longtermeutopique,régleraientle problème parlafusion desdeux
races.Fusionqu’évoqueTocqueville pouraussitôtlaqualifierde
chimérique (DA, p. 456).Une partieavancée de l’opinionreconnaît
bienque l’esclavage « est unetache et un malheur»que le progrès
de la civilisationstigmatise, et souffre dans sonamour-propre dese
savoircondamnée parlesautrespeuples.Laquasi-totalité des
interlocuteursaméricainsdeBeaumontetTocquevillesontanti-
esclavagistes.Enfin, oncommenceàprendreconscienceque
l’esclavage est une erreuréconomique.DanslesétatsduSud les
Blancsnetravaillentpasparceque letravail,apanage desNoirs,
estdéconsidéré.EtlesNoirs, dépourvusdetoute motivation,
travaillentmal.Il faut serésoudreà constater que lesÉtats sans
esclaves sontplus riches que lesÉtatsàesclaves.
D’unautre pointdevue l’abolition ne
devraitpasêtreconsidéréecomme impossible puisqu’elle estétablie danslesÉtatsdu
Nord.Il est vraiquecerapprochementnetientpascompte de
différencesessentielles.Une différence
mathématique:lesesclaves, peunombreuxdansleNord (ilyavaiten 1799à NewYork
troisNoirspourcenthabitants),constituentaucontraireune
importantecollectivitéauSud.Et tandis que leNordseconsacreà
uneactivitésurtoutcommerciale oùla classe ouvrièreblanche peut
suffireauxemplois subalternes, lesÉtatsduSud, oùlesplantations
decoton prospèrentdans unclimat tropical,a besoin desesclaves
pourles travauxpéniblesauxquelson lesjugeadaptés.Àsupposer
réglée laquestion du travail etàsupposer que l’onaccepte le
principe de l’abolition,comment s’yprendre?Libérerd’uncoup
lesesclavesc’estleuroctroyer une libertéàlaquelle ilsnesontpas

*
De ladémocratie enAmérique,t.I,Deuxième partie,Chap.X.

xii

préparésetles vouer soit àla violence,soit àladéshérence.Les
libérerprogressivement– parexemple en libérantd’abord
lesenfants–c’est risquerde provoquerla rébellion despères,conscients
d’appartenir à une générationsacrifiée.Dans touslescasde figure,
lerisqueque l’émancipation desNoirs se fasse danslesang est un
risque majeur.Des solutionsplusimaginativesontété proposées.
L’uneconsistaitàleurcéder une portion du territoireaméricain,
aveclaperspective d’une guerre latenteaveclesÉtatslimitrophes.
L’autre étaitde fonder unecolonie deNègresaffranchisauLibéria,
projet quiadépassé pour un petitnombre lestade de l’utopie.Se
posealorslaquestion ducoûtde leur transport qu’il faudrait
ajouteraucoûtdu rachatparl’Étatàleurspropriétaires,compte
tenudufait quecette indemnisationàelleseuleserait susceptible
de greverdurablementlesfinancespubliques.
Àdéfautdesupprimerlesystème même de l’esclavage, on peut
envisagerd’affranchirlesesclaves.C’estbiencequi différencie les
ÉtatsduNord deceuxduSud, maislesortfaitàl’homme de
couleurlibéré de laservitude estpeuenviable etc’estprécisément
surluiquese focalise l’intérêtdeBeaumontdans sonroman.On
concède lalibertéauxhommesaffranchis, maison leur refuse
l’égalité.Ils sontcivilement séparésdesBlancs, ontleursécoles,
leurséglises, leurscimetières.S’ilspeuventprétendreauxemplois
publics, de faitilsn’en occupentaucun.Et,comme le montre lecas
deMarie, ils sont,àtraverslesgénérations,stigmatisésparleur
couleurde peau, la«tradition » prenantlerelais quand la couleur
s’efface.La couleur rappelle l’esclavage, l’esclavagesignifie
l’infamie.Cesesclaves sansmaîtres,qui jamaisne franchirontla
barrière de larace,sontfigésdansl’opprobre.Lavolonté générale
est« demaintenirdanslesmœurs une distinctionqui n’estplus
*
dansleslois» écritBeaumont, en échoà Tocqueville:«
l’inégalitése grave danslesmœursàmesurequ’elles’efface dansles
lois» (DA, 458).
Le paradoxe est que lesystème démocratique nonseulementne
corrige pasl’injustice maisl’aggrave.Le mur quisépare lesdeux
mondesesten effetconstruitetmaintenuen place parl’orgueil
blanc.Tocqueville formuleaveclimpiditécequeBeaumont, dans
tout sonroman, dénonceavecindignation:«Cetorgueil d’origine,

*
Marie ou l’esclavageauxÉtats-Unis, p. 85ci-dessous.Désormaisabrégé enM.

xiii

naturel à l’Anglais,estencoresingulièrement accru
chezl’Américain parl’orgueil individuelque laliberté démocratique faitnaître.
L’hommeblancdes États-Unisestfierdesarace etfierde
luimême »(DA, 473).Si le préjugé deraces’enkysteaulieude
s’affaiblir,c’estenraislon de «atyrannie de lamajorité »que
*
Tocquevilleconstate, nomme etdéplore .Beaumont reprend la
même idée dansdes termeséquivalentsenstigmatisant« les
tyranniesde lavolonté populair« le »,’opinion publiquetoute
puissantdone »,tiltientpouravéré «qu’elleveutl’oppression
d’unerace détestée et[que]rien n’entravesahaine ».Par sonvote,
cette population peuéduquée décide,àtouslesniveaux–
gouvernement, force publique, justice – duchoixde fonctionnaires qui,
paropportunisme politique,se gardentbien de luitenir tête. «C’est
doncle peupleavecsespassions qui gouverne;larace noiresubit,
enAmérique, lasouveraineté de lahaine etdumépris» (M, 90).
Cetthe «aine »etcmépe «ris»,constitutifsdupréjugé
national,s’appuie, nonsansparadoxe,surl’idéeque l’Américainse fait
de l’intangible égalitéquistructure lasociété.L’égalitéassure le
partage desdroitsentre individusde même originesociale et
raciale.Elle nes’élargitpasau-delàd’uncercle homogène.Grand
soin estpris, pourassurerlastabilité etla cohésion de larace
blanche, de laséparerdecequi ne luiressemble pas.Conserverpur
lesang desespèresestaffaire de dignité pourlecitoyenaméricain.
Il estprimordial d’éviterle désordre de lapromiscuitéavecl’Autre
inférieur.Celaexplique,soulignentaussibienBeaumont
queTocqueville,que laségrégationapparaîtplusimpitoyable dansleNord
oùlesNoirsaffranchis sontpeunombreuxetlafrontièresociale
entre lesconditionsmoinsimmédiatementflagrante,que dansle
Sud où une population esclave maltraitée nerisque jamaisdese
confondreavecla caste desmaîtres.
Réfléchissantàl’originalité decetissu social,Tocqueville
pointecequi lui paraîtle dangermajeurd’unsystème
démocratique:l’égalité est susceptible debriderlalibertéquand la
soumissionàl’opinion duplusgrand nombre –quiapour
conséquence laprééminence de lapassionsurlaraison etdes

*
Id.,t.I,Deuxième partie,Chap.VII.

xiv

*
mœurs sur laloi–devient un principe de gouvernement.Cette
idée estcellequi, de façon le plus souvent réductrice,seraretenue
comme l’essentiel de lapenséecritique deTocqueville,surlaquelle
s’appuie leroman deBeaumont.L’article duJournal desDébats(6
déc. 1835)qui faitlecompterendudeMarie, donne leton:

Pardes routesopposéesils[BeaumontetTocqueville]sontarrivés
aumême point.Lamêmeconviction naîtdansl’espritdeceux qui les
suiventl’un etl’autre.Inégalementfrappésdu tableau qu’ilsont sous
les yeuxauxÉtats-Unis,celuiqu’ils tracentne portequ’unsentiment
dansnoscœurs,qu’uneréflexion dansnosconsciences,c’est que le
gouvernementpopulaire estle pire desgouvernements,c’est qu’il
exposeàlapire desoppressions ;àlaplusbrutale,àlaplus sauvage,à
laplushumiliantequise puisse observerparmi leshommes.

QuantauxmalheureuxNoirsauxquels valasympathie de
Beaumont, force estdeconstater que lapuissance dupréjugé
maintientl’esclave dansl’asservissementetcantonne l’affranchi
dans un étatd’humanité précairequi lui permet toutjuste de
prendre lamesure decequi lui manque.
Aumomentd’évaluerlesperspectivesd’avenir,Beaumontet
Tocquevillesontallés trop loin dansleuranalyse pourdénouer
aisémentle problème.Ilsaimeraient que desprincipesde justice,
d’équité etdetoléranceviennentassouplirethumaniserla
condition desanciensesclavesdevenuslibres, maisdoutent quecela
soitde l’ordre dupossible.Laviolence estlatente danslesdeux
camps.LesBlancs vontjusqu’àl’émeute, pour sauvegarderleur
différence etaffirmerleur supériorité,quand desNoirsprétendent
releverlatête.Etilseraitnaïf desous-estimerle
désirdevengeance desNoirs, dontGeorgesdansleroman, estle porte-parole
(M,69).Pources raisons,Beaumontpasplus queTocqueville ne
se prononce pourl’abolition de l’esclavage.Àdéfautd’identifier
lesconditionsfavorablesàsadisparition,Beaumontestimequ’il
fautm« leaintenirdans toutesadureté » etTocquevillereconnaît
la cohérence duchoixdesSudistes qunei «voulantpas se fondre
aveclesnègres, neveulentpointlesmettre en liberté » (DA, 477).

*
Latyrannie de lamajorité, leseffetsperversde l’égalitéquiconduisent une
sociétéàl’immobilismesontconfirmésparTocqueville dans«Des
révolutionsdansles sociétésnouvelles»,Revue desDeuxMondes(avril-juin
1840).

xv

L’unet l’autrene peuvent que poserles termesd’un dilemme
absolu.L’esclavage est une faute,une infamie maisles Américains
d’aujourd’hui,qui ensontleshéritiers, nesontpluslibresdes’en
débarrasser. «Si onrefuse lalibertéauxnègresdu Sud, ilsfiniront
parla saisir violemmenteux-mêmes ;si on laleur accorde, ilsne
tarderontpas àenabuser» (DA, 480).Beaumontfaitle même
pronostic :«Un jourlesÉtatsduSud de l’Unionrecèlerontdansleur
sein deux racesennemies, distinctesparla couleur,séparéespar un
préjugé invincible, etdontl’unerendra àl’autre lahaine pourle
mépris» (Appendice,t.II, p.79).
Tocqueville,qui nesaitcommentpenserlaliberté de l’esclave,
estcependant sûr que l’esclavage «n’estpoint une institutionqui
puisse durer».En pleineaporie, laquestionquise poseàlui estde
savoir«s’ilcesseraparle faitde l’esclave ouparcelui dumaître »,
laréponse étant que «danslesdeuxcasil faut s’attendreàde
grandsmalheurs».PourBeaumont:«Onvoit se formerl’orage,
on l’entend gronderdansle lointain;maisnul ne peutdiresur qui
tomberalafoudre ».C’est une guerrecivile et 34ansplus tardque
l’esclavagesera aboli.Il faudra attendre encoreunsiècle pour que
laségrégation donne des signesde faiblesse.
S’ilsn’ontpas vubeaucoup deNoirs, en dehorsde
ladomesticitéaffranchie desgrandes villes,BeaumontetTocqueville ont,
auxconfinsde leurexpédition,rencontré desIndiens qui lesont
marquésparleurpuissantattraitexotique.Dansles ruesdeBuffalo
ilsont vu, ivresmorts, lesépavesdespuissantes tribusiroquoises,
danslesforêtsduMichigan ilsontété intrigués, etparfoiseffrayés,
parlaprésence furtive ouinsolite de jeunesIndiens sansdoute plus
curieux que
menaçants.LeurexistenceconduitBeaumontàs’interroger surleurorigine,surleurmode devie etfinalement surleur
rapportàla civilisationcar, écrit-il dansLettres d’Amérique:«Ce
n’estpas une étudevaine etfrivolequecelle despeuples sauvages:
rien ne faitmieuxconnaître les sociétéscivilisées que l’examen de
celles qui ne lesontpas» (LA, 110).
L’histoire desIndiensestprécisémentcelle de leur rencontre
avecla civilisation,c’est-à-direaveclesAméricainsparlesquelsils
sontappelésàêtre pacifiquementdétruits.Du tempsoùelle
occupait seuleun immenseterritoire,cetteanciennerace dechasseurset
de guerriers sobre,autosuffisante,vivait selon les règlesmorales
d’unesociété patriarcaleavecdescoutumeset unereligionqui

xvi

assuraient saliberté,sa stabilité et sonbonheurdans une errance
contrôlée etdépendante desdéplacementsdugibiernécessaireà
sonapprovisionnement.Leurmalheur commenceau contactdes
moins recommandables spécimensde l’espècecivilisée, les
aventuriers qui échangentdesfourrures contre des tissus, des armeset cet
alcoolqui les conduit àleurperte.Àmesureque diminuentleurs
ressources s’accroissentleurs besoins.Àladégradation
individuelles’ajoute la spoliationcollective,quand on lesprive de leurs
terreset quecommence leurexode forcéversl’Ouestexigé parles
États, organisé parle pouvoircentralquisanscesse propose de
nouvelles terres, destinéesàêtre occupéesparde
nouveauxpionniersàl’étapesuivante.Dansle mêmetempsc’estlarégression de
tout un
peuplequis’accomplit.LesIndiensperdentleurscoutumes, leurcohésion, leur solidarité.Ils vivent unesorte de déliaison
qui les renvoie pauvres, dégradés,affectésdansleuridentité même,
àun étatde dégénérescence inconnue desanciennes tribus.Ainsi
lesAméricainsparviennent-ilsàl’extinction de larace indienne
avecun espritdesystèmequiscandaliseTocqueville:

…avecune merveilleuse facilité,tranquillement, légalement,
philanthropiquement,sans répandre desang,sans violer unseul des
grandsprincipesde lamoraleaux yeuxdumonde.On nesaurait
détruire deshommesenrespectantmieuxlesloisde l’humanité. (DA,
452)

Parmi les tribusindiennes,Beaumont s’intéresse
particulièrementà celle desCherokees qui présentent uncas un peu spécial.
BeaucoupsontinstallésenGéorgie oùilsont tenté dese
sédentariseretde devenircultivateurscequi,rappelleBeaumont,
estla condition d’accèsàla civilisation.MaislesÉtats réclament
leurs terresetl’Union propose de les transporterenArkansas,
favorisantle déracinement que lesplusévoluésd’entre eux
cherchaientàéviter.Pourlesnécessitésdu récitilsarrivent, dans
Marie,à SaginawmaiscesontbiencesCherokees, engagésdans
ce processusdecivilisation,quireçoiventl’instructionreligieuse
deNelson,cesontbien euxégalement que,un instantconvaincu
quesonsalutestdansle dévouementauxautres,Ludovictentera
sans succèsdeconvertir«àlavieagriceole
»t«auxartsindustriels» (M,208).L’affairesetermine mal:lesOttawas, premiers
occupantsdesforêtsduMichigan,craignentl’installation des

xvii

Cherokees sur leur territoire et,aprèsavoirconsentiàunetrêve,
renouentavecleursdispositionsbelliqueusesetlesmassacrent
jusqu’audernier.Il nereste doncqu’à adhéreraupessimisme du
pèreRichardquisoutient que «lesIndiensde nosjoursne
possèdentni lesavantagesde laviesauvage, ni lesbienfaitsde la
viecivilisée »,que «laviesauvange »’estpas«un
étatperfectionné »,comme levoudrait une idéologieromantique, et qule «a
force physique »est, pourchacun,au service «d’unevie
d’égoïsme »(M,204).Cette entreprise de démystification, dansla
bouche d’un prêtre ennemi de lafausse grandeur, prend place dans
un épiloguequeBeaumontchoisitd’écraser sousle
désenchantementdeson héros.Tocqueville, dans unerêverieun
peumélancolique,se livre, lui,àuneassociation d’idéesplushardie en décrivant
l’Indiencomme le dernier représentantd’unesociétécondamnée:

L’Indien,aufond de lamisère desesbois, nourritdonclesmêmes
idées, lesmêmesopinions que le noble duMoyenAge dans son
châteaufort, etil ne lui manque, pouracheverde luiressembler,que
de devenirconquérant.Ainsi,chosesingulière !C’estdanslesforêts
dunouveaumonde, etnon parmi lesEuropéens qui peuplent ses
rivages,quesetrouventaujourd’hui lesancienspréjugésde l’Europe.
(DA, 440)

Il esten effetinattendu que, loin desmilieuxcultivésoùl’on
envisagesavammentles tenantsetlesaboutissantsde
ladémocratie,cesoit, dans un milieuhostile, l’Indientraqué etcoupé deson
identitéquisymbolise, par saviolentealtérité, laperte d’une
sociétéqui, peut-être, ne méritaitpasd’êtresauvée, mais risque
d’êtreremplacée par uneautrequi, peut-être, ne lavaudrapas.
Nouslisonsdoncunrécit qui intègre le plusgrand nombre
possible d’élémentsdu réel et quise devaitde ne pasnégligerles
profondesémotions ressenties, entreDétroitetSaginaw, dans une
naturevierge etcontrastée, discrètementhabitée par quelques
marginauxenrupture debanaveclasociété.Lesdeux voyageurs
ontété ébranlésparce périplequeTocquevilleadécritdans un
textetrèsinspiré,Quinze jours dans ledésertetdans unautre, plus
court,Voyageaulac Onéïda,quiadesimplications
trèsperson*
nelles.Ladifficulté pourBeaumontdevaitêtre d’articulerdansla

*
Cesdeux textes sontpartiellement reproduitsenannexeci-dessous,t.II, pp.
157-167.

xviii

mêmeintrigue l’étude de mœurs surla ségrégationraciale etle
pittoresque primitif decontréesencoresauvagesoùpourraient
apparaîtrequelquesfiguresd’Indiensdans uneAmérique
originelle.Une possibilité narrative lui estdonnée parl’émeute deNew
Yorkqui, en 1834, deuxansaprès sonretourenFrance,vientà
pointnommé pourjustifier, dansleroman, lafuite loin de la
civilisation.On peutdoncfaire l’hypothèseque,s’ilapenséàson
roman entre 1831 et1834, danslesannéesoùTocquevillerédigeait
De ladémocratie enAmérique, il ne l’aécrit que lorsquecette
émeutebienréelle luiaoffertl’occasion de juxtaposer sesdeux
expériencesdanslerécitdeLudovic.Ainsi pouvait-il éclairer
pleinementlesdeux visagesde l’Amérique, définie
dèslespremièrespagesdu roman par uncontraste essentiel:«unesociété
neuve,quoiquecivilisée, et une naturevierge » (M,32).
Cevoyage estfaitd’unesuccession de
paysagesetd’impressionsfortes.Quelques-unesheureuses:desprairiesensoleilléeset
fleuriesoùlesdeuxfiancésconnaissent un momentdebonheur,un
clairde lunesur unebarque flottante.Etd’autresplusinquiétantes:
desforêtsdévastées, desoragesprométhéens, lasilhouette entrevue
d’unIndien «impassible etmuetcomme letroncd’unvieux
c(hêne »M, 10).L’évocation de l’Ile duFrançais,surle lac
Onéïda,renvoieàdesmomentsde forteconnivence
entreBeaumontetTocquevillequi ontlu, longtempsavantleurdépart,
l’histoire duFrançaisetdesajeune femme.Chassésde leurpays
parlarévolution de 1789, ilsont trouvérefugesurcette île etleur
expérience devie primitive dans un décorédénique demeure, dans
l’imaginaire desdeuxamis, lareprésentation même dubonheur.
C’estdoncleur tracequ’ilscherchent surl’îleavec beaucoup
d’émotion.Unevieille femme leurapprendque la Française est
morte,queson mariadisparu.Il nereste,vestigesde leurpassage,
qu’unvieuxpommieret uncep devigne mêléauxfeuillages.
Dansce «désert»àpeine habité,convergent quatre destinsde
Français traumatisésparl’histoire de leurpays.Le premierestle
Françaisdulac Onéïda,venuen 1789, dontl’aristocratique
présence habite leslieuxet qui n’estpas sansévoquer son double
indien,un peufantomatique également,queTocquevillecomparait
audernier représentantd’une féodalité disparue.Lesecond estle
PèreRichard,chassé deFrance parla Terreur, en 1793:il prêche,
avec conviction, lareligioncatholique etestlereprésentant,au

xix

Congrès,de lapopulation duMichigan.Letroisième estLudovic,
arrivé en 1827,aprèsle parcours quiseradécriten 1836, par
Musset,commecelui de «l’enfantdu siècle »post-napoléonien.
C’estladésillusion de 1830 quiapousséversleNouveauMonde
lequatrième, leVoyageur.L’Amériqueapparaîtdonc comme le
paysoùdesaristocratesen manque de perspective d’avenirpensent
trouverlesconditionsd’un nouveaudépart.Maiselle n’offre de
chancequ’à ceux quisont venuspour« faire ».Leseulquisesoit
intégré estlePèreRichard fidèleàsafoi, décidéàlafaire partager,
capable desechargerderesponsabilitéspolitiques.Sasagesseterre
àterres’estpeuàpeudépouillée detoutidéalisme encombrant.
Sonantithèse estleFrançaisd’Onéïda :épure de l’exilésans
projet, il est venu,a aimé etadisparu.Ludovicn’apasnon plus
surmonté l’adversité et, inutileauxautresetàlupi-même, il
«résente l’étrangespectacle d’un hommequiafui le mondesansle
haïr, et qui,retiréaudésert, necesse de penseràses semblables
qu’ilaime, etloin desquelsil estforcé devivre » (M,211).Quant
auVoyageur,alter egode l’auteurenvisite, il gardeune position
d’observateur, écoute larelation deceséchecset rentresans
demander sonreste,servir son payspendant qu’il en estencore
temps.
Dansceroman dontonasouligné le manque d’unité,
l’épilogue, en décalageaveclecontenuinitial, présenteune dernière
rupture.L’indignationàproposdu sortfaitauxesclaves,asservis
ouaffranchis,s’effaceauprofitd’un désenchantementàl’origine
de laposture dépressive etdudéclassement social deLudovic.Àla
lecture decetépilogue,Tocqueville écrivaitdans une note:«Il
s’agitde peindreun hommetelqu’il envient souventaprèsde
grandes révolutionsdontlesdésirs sont toujoursen dessusdes
capacités[…]; qui, jamaiscontentdesonsort,se faitdubonheur
de l’homme dansce mondeuntableauexagéré et qui,arrivéau
pointd’apercevoir seserreursetde discerner quelle estladose de
bonheur que peut réellementprésenterlavie, estdevenuincapable
*
dese laprocureret s’est renduimpropreàlasociété » .Leroman
qu’onavaitcruêtrecelui deMarie, estdevenucelui deLudovic.
Tout se passecommesiBeaumont,confrontésuccessivementau

*
Notice manuscrite deTocqueville,citée
dansCorrespondanceTocquevilleBeaumont,ŒuvresComplètes,Gallimard, 1967,t.VIII, p. 131.

xx

bruit et à la fureurd’unesociété neuve, dureauxfaibles, et au
silence decontrées viergesdepuisl’origine, était amenéàpenser
l’évolution de l’Histoire etdes sociétésetàserésoudreàlafin
d’unsystème politique dontl’érosionse poursuitenFrance:
«Comme je naissais,un ordresocial,quicomptait quinzesiècles
d’existence,achevaitdes’écrouler».Ainsicommençaitlerécitde
lavie deLudovic.Dans une lettreà HenryReeve de 1837,
Tocqueville faitla banaleconstatationsurlaquelle il n’a cessé de
réfléchiret qui fondeson œuvre:«L’aristocratie étaitdéjàmorte
quand j’aicommencéàvivre etladémocratie n’existaitpas
encore ».Ceviolent trouble historique estperceptible,un peuplus
qu’en filigrane, dansMarie ou l’esclavageauxÉtats-Unis.

xxi

NOTE TECHNIQUE ET REMERCIEMENTS

L’ouvragedeGustave deBeaumont secompose detrois
ensemblesd’égale importancesinon d’égale longueur:le
roman, lesnotesdu roman etl’appendice.
LesNotesetl’Appendice forment uncorpusdocumentaire
cohérentauquel nousavonschoisi deconsacrerle deuxième
volume.
Lesnoteséditorialesde l’Introduction etdu roman,appeléespar
unastérisque,sontenbasde page dansletomeIde laprésente
réédition.CellesdesNotesetde l’Appendice (i, ii, …)setrouvent
àlafin dechacun desdeux textes, dansletomeII, p. 47pourles
Notesetp. 137pourl’Appendice.
Nousavons respecté l’emploichezBeaumontde laminuscule
initiale pourles substantifs« noir», «blanc» et« nègre »touten
préférantailleursl’usage moderne de lamajuscule.
Lescrochetsentourent unajoutde notre part.

G

Mes remerciements vontà RogerLittlequi m’agénéreusement
faitprofiterdeson expérience danslesuiviattentif decette
réédition etaidée pardes suggestions toujoursbienvenues.
Merci égalementaulaboratoire de l’unité derechercheLIRE
(UMR5611-CNRS),universitéLumière-LyonIIet, en particulier,
à ÉlisabethBaïsse-Macchi pour sadisponibilité et son efficacité.

M.-C.S.

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