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MARIE PASSOULA

De
156 pages
La mauvaise nouvelle lui était parvenue peu de temps auparavant sous la forme d'une lettre administrative revêtue du cachet du rectorat Antille-Guyane. C'était sa nomination à son premier poste d'institutrice. Elle était affectée à Papaïchton, un village des bords du fleuve. La nouvelle diplômée de vingt-trois ans n'avait jamais entendu parler de cette terra incognita. La seule commune de quelque importance dans les envions s'appelait justement Marie Pasoula. Ironie du sort ? Simple coïncidence ? Clin d'œil du destin ?
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Dieudonné ZELE

Marie Passoula

L'Harmattan

(Ç) L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie (Qc)

Hargitau. 3
1026 Budapest ISBN: 2-7475-1561-3

La pirogue

glissait sur la surface

du fleuve lisse

comme la surface d'un miroir. C'était d'ailleurs ce que le Maroni était en ce moment où pas un souffle d'air ne venait troubler de rides la quiétude de son large ruban liquide. Le reflet d'un ciel gris bleu habité çà et là par des bataillons de gros cumula-nimbus y dessinait de grandioses paysages montagneux, encadrés par le vert des arbres géants, en rangs serrés sur les bords du fleuve. Les racines de leurs puissantes cascades de verdure, majestueuses et omniprésentes, s'enfonçaient dans l'eau en quête d'un socle fiable pour s'arrimer. Elles semblaient faire une haie d'honneur sur les rives de la grande artère ondoyante. Le climat équatorial devait être dans un bon jour. Il avait réduit les ardeurs habituellement caniculaires de son soleil humide. Il ne faisait pas trop chaud. Pour une fois le ciel avait fermé ses vannes et retenait prisonnières les trombes d'eau de ses habituelles pluies diluviennes pour plus tard mais la terre de Guyane ne perdait rien pour attendre. Ce

n'était que partie remise. Aujourd'hui chance pour tous les voyageurs!

c'était un jour de

Le clapotis de la pagaie fendant les flots à intervalles réguliers pour exercer la propulsion ajoutait son claquement mouillé habitants multiformes amazonienne au concert hétéroclite et agités de la grande des cris des forêt

:des cris discordants,

stridents,

des cris longs, des cris brefs et perçants qui vrillaient dans les oreilles. Des coassements lugubres, des cocoricos jacassements humains sonores. étranges, encombraient Des bruits des caquètements des bruits inquiétants, en échos, et emplissaient bizarres, agaçants, inconnus tout des des moqueurs,

l'espace

angoissants

s'appelaient, formant une cacophonique

se répondaient

s'invectivaient. de loin en loin,

Ils maintenaient

ce dialogue ésotérique

invraisemblable assourdissante chorale autour de la pirogue esseulée au milieu

du grand fleuve. Un bond hors de l'habitat liquide, un plouf suivi d'un geyser au milieu du courant, quelques ronds dans l'eau, l'œil s'écarquillait en vain cherchant la cause de tout ce remue-ménage. Il ne percevait que le vide! Quelles étaient ces créatures invisibles qui s'agitaient ainsi? Etaient-elles amies? Etaient-elles ennemies? Avaientelles des intentions amicales ou de funestes intentions hostiles? Indifférentes à la présence des humains? A qui avait-on affaire? Que voulaient-elles au juste? Que cherchaient-elles? Que ou qui regardaient-elles?

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Que cachaient les profondeurs

donc les demeures

glauques

tapies dans

secrètes du Maroni ? lourds, d'autres plus légers, striant le ciel. Toute une vie

Des battements d'ailes jaillissements chatoyants

pleine de mystères vibrait et pulsait le long du boulevard ondoyant sur lequel Marie Passoula glissait, corps étranger, imperméable. Tout était harmonie et calme paisible dans la nature vierge et sauvage. Tout était angoisse tumultueuse dans la fille de la ville! Elle dans ces contrées où ne s'était encore jamais aventurée

l'eau, la terre et la forêt se disputaient âprement le moindre pouce de terrain, le plus petit centimètre carré d'espace disponible.

9

Debout à l'arrière, le torse nu en sueur, laissant VOlt les muscles puissants de ses bras, le piroguier souquait ferme. Il dirigeait son embarcation à contre courant. Il domptait la puissance du fleuve, sans peine apparente, avec l'assurance et la maîtrise sans failles de plusieurs années d'expérience. il connaissait L'homme le parcours connaissait par cœur son travail comme

pour l'avoir effectué des centaines de fois. Il sifflotait un air de son invention pour se donner du cœur à l'ouvrage. La pirogue fllait à une bonne allure, à la force des bras habiles du professionnel de la pagaie. Seule, assise à l'avant qu'approximatif, goûtait pas l'ambiance sur un tabouret bucolique au confort passagère, plus ne

Marie Passoula

l'unique

dans laquelle semblait

baigner ce voyage au fll du fleuve serpentant dans un déferlement de couleurs vertes. La fille n'avait pas le cœur en fête alors que la pirogue s'enfonçait plus profondément dans la jungle. Marie de plus en Passoula

n'avait pas le cœur à rire. Elle l'avait si peu qu'elle pleurait. Elle pleurait discrètement mais elle pleurait.

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Elle n'avait d'ailleurs pas cessé de pleurer depuis près de deux jours, s'étonnant de sentir encore après un temps si long la tiède humidité de ses larmes descendre le long de ses joues en feu. Elle avait les yeux rouges. Son nez, fontaine à morve, était douloureux à force d'être mouché.

Il

temps

La mauvaise nouvelle lui était parvenue peu de auparavant, deux ou trois jours, sous la forme

d'une missive administrative portant le cachet du rectorat Antilles-Guyane. C'était sa nomination à son premier poste d'institutrice. Elle venait d'avoir son diplôme, son certificat d'aptitude professionnelle, de l'école normale de affectée à Papaïchton, Nouvelle diplômée Cayenne. Marie Passoula était un village des bords du fleuve. de vingt et trois ans, la cayennaise

n'avait jamais entendu parler de cette terra incognita jusqu'à la lecture de cette lettre qui la mentionnait. Dès la notification de son affectation, elle avait vainement cherché l'emplacement de cette localité sur la carte. Papaïchton, en pays businenge, ne figurait sur aucune des cartes courantes de géographie dont elle disposait, dans l'esprit ce qui avait semé le doute et l'inquiétude

de la jeune institutrice. Sa quête fébrile d'informations lui avait permis de découvrir sur une carte d'état major de la légion étrangère, par mégarde et oublié un point minuscule ensuite posé comme sur une rive du fleuve

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Maroni, importance,

loin

de

toute

agglomération justement

de

quelque Ironie

en pleine forêt. La seule grande commune s'appelait Maripasoula.. Simple coïncidence malheureuse?

des environs du sort? du destin? du rectorat

Clin d' œil

Ou mauvaise plaisanterie

d'un fonctionnaire

en mal de jeu de mots d'un goût douteux

et qui aurait vu là l'occasion d'en faire un à base d'homophonie autour de son nom? En tout cas, c'était un univers, un monde inconnu que la citadine Marie Passoula n'avait jamais approché et ce village au nom marron qui l'attendait à l'autre bout du long chemin aquatique, c'était le bagne pour elle, loin de Cayenne. Il faut dire que le vaste territoire de la Guyane accueillait une population arc-en-ciel représentant tous les types humains possibles de la terre et une autre plus endémique :le type chabin. Et en effet, endémiques les chabins l'étaient puisqu'ils n'étaient ni blancs, ni noirs, ni jaunes, ni bleus ni rouges. Ils n'étaient plus. On le saurait! Ils n'appartenaient races humaines connues pas métis non à aucune des et et peut-être Rien n'était

ailleurs. Ils étaient chabins

ne pouvaient se rencontrer qu'en Guyane en quelques îles de la mer des Caraibes.

moins sûr. En tous cas, cette singularité de l'espèce rendait toute tentative de description dérisoire puisque les mots pour le faire n'existaient pas en dehors de la langue chabine parlée par les seuls chabins. Ils se mariaient beaucoup et se reproduisaient plus mystérieux eux-mêmes entre chabins . Ils étaient que les plus mystérieux :ils étaient chabins ! des

extra-terrestres

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Les

couleurs

de peau

couvraient

toute

la gamme par le jaune

chromatique

du noir au blanc en passant

avec toutes les nuances que les inévitables métissages, voulus, accidentels ou achetés, au coin d'une rue au cours d'une nuit d'ivresse ou d'égarement, pouvaient produire. Le territoire de ce petit pays de la France d'Outre-mer, était ainsi peuplé par un condensé de toutes les races de la terre: tour de Babel étourdissant de communautés humaines parallèles, posées ethniques, rangées bout à bout, juxtaposées bases sans

aucune lien. Ces communautés se voyaient, se parlaient parfois, se côtoyaient faisaient du commerce. L'argent n'a jamais d'odeur. Ces communautés unes avec les autres. Elles travaillaient travaillaient les les unes à côté

des autres quelquefois mais elles ne se mélangeaient que très rarement et ne fusionnaient jamais. Enfermées derrière d'épaisses murailles de béton aussi invisibles qu'infranchissables, les ethnies de Guyane vivaient chacune de son côté, repliée sur elle-même. Elles formaient des ghettos autarciques arc-boutés sur des valeurs et des loyautés dont les racines allaient puiser leurs raisons d'être dans des terres lointaines, généralement communauté ses centres situées sur l'autre rive de la mer. Tenant de son éclat lunaire, la métropolitaine avait ses cercles, ses clubs le haut du pavé qu'elle illuminait

privés, ses piscines privées, ses courts de tennis privés, de loisirs aussi privés que ses écoles. Patte blanche indispensable!

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Ce kaléidoscope des origines ethniques et des races humaines avait généré un code de comportement, une classification subtile, une sorte de discrimination raciale qui ne disait pas son nom mais dont le noir de peau, objet de mépris diffus au bas de l'échelle sociale, faisait les frais: complexe de supériorité d'infériorité chez les uns, complexe aliénation chez les autres mais malaise généralisé:

crise d'identité exacerbée doublée d'une sensible équitablement partagée par tous!

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Les mouvementée africaines

businengés, du temps

nègres

marrons

à la

peau

couleur de nuit sans lune, avaient gardé de leur histoire de l'esclavage religion, des coutumes habitat, mode ancestrales tenaces:

de vie; des morceaux d'Afrique au cœur des caraibes. Ayant trouvé la voie de leur salut entre la forêt et l'eau, les businengés étaient devenus les maîtres incontestés de la vie au bord du fleuve qui les avait abrités et défendus aux temps des épreuves imposées et de la révolte. Marie Passoula était une créole coolie, issue d'une

rencontre fertile de l'Inde et de l'Afrique en terre sudaméricaine. L'interpénétration des deux continents du vieux monde avait produit un fruit magnifique qui commençait à peine à prendre conscience de ses atouts physiques. De ses origines indiennes, elle avait hérité des traits caucasiens fms et réguliers, des blancs plus proches avec des canons dont cependant que des canons négroïdes

l'Afrique lui avait légué la couleur quelque chose de lumineux.

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La demoiselle jambes

était

belle!

Grande,

mince, d'ébène

élancée, lisses et

interminables.

Ses cheveux nonchalamment

longs lui tombaient cascades voluptueuses. se déhancher des concours

sur les épaules en

Elle était de celles que l'on voit

dans les défilés de mode et qui gagnent de beauté de par le monde. Dans une

société où la diversité des types humains n'étonnait plus personne, Marie Passoula, la magnifique créole coolie, réussissait l'exploit d'être hors normes. Elle était atypique! Ni totalement blanche ni vraiment noire, ni chabine, ni tout-à-fait métisse non plus d'ailleurs, elle était différente. Elle ajoutait sa catégorie spécifique à la mosaïque déjà complexe des habitants de la Guyane. Elle formait une catégorie à elle toute seule. Les regards ne cessaient hommes de se retourner sur son passage. Les pour la désirer, les femmes pour envier cette

reine de beauté, star à son corps défendant. Même le son grave de sa voix à mi-chemin blanche Comme chantant entre une

et deux noires avait un timbre déroutant. elle ne reproduisait pas non plus l'accent caractéristique des gosiers créoles, Marie

Passoula semblait prendre un malin plaisir à cultiver sa différence. On aurait dit qu'elle venait d'ailleurs. Tout sein en cette jeune femme était singulier d'une de toute

singularité

à double tranchant.

Elle faisait des vagues au

de sa propre

famille qu'elle éclaboussait

sa beauté. La superbe coolie s'y était souvent sentie un peu mise à l'écart et traitée comme une étrangère. Elle 17

était tout à la fois objet de fierté et de jalousie pour les siens. Tour à tour vilaine petite canne et perle rare de la famille Passoula. Personne parmi les siens, ni son père à se ni sa mère ni ses frères et sœurs, ne parvenait positionner clairement par rapport à elle!

18

Assise

dans

cette

pirogue inconnue

qui

la conduisait

ailleurs vers sa destination

et son nouveau

cadre de vie l'institutrice fraîchement sortie de l'école normale se demandait si elle n'aurait pas mieux fait de donner sa démission de la fonction publique dès qu'elle à ce poste. avait pris connaissance Elle s'était maintenue vocation « patriotique de sa nomination

par idéalisme.. .par une sorte de ». Marie Passoula s'était fait une

haute idée de la construction de « sa Guyane. » Et puis, devenir fonctionnaire, c'était le rêve de tout jeune guyanais. Décrocher son diplôme d'institutrice c'était en quelque sorte se hisser au sommet. C'était gagner son bâton de maréchal, c'était mission accomplie. Elle avait le désir de contribuer à l'élévation du niveau culturel et éducatif de « son pays natal» comme elle se l'était promis depuis sa plus tendre enfance. Comme l'étoile du berger conduisant les mages vers la grotte de la Nativité, cette idée avait guidé ses pas et son travail de Cayenne. Elle avait soutenu jusqu'à l'école normale

tous ses efforts pour réussir. 19