Marie s'en va à Belleville

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A Belleville, où se côtoient toutes les communautés, une petite bande d'amis a décidé de vivre et d'aimer en toute liberté, portés par leur rêves et leurs désirs les plus fous. Leur point commun? Une impasse. Chacun cherche sa vérité, au-delà des apparences, dans un joyeux tourbillon d'événements rocambolesques ou tragiques.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
Lecture(s) : 250
EAN13 : 9782296333604
Nombre de pages : 282
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MARIE

S'EN VA A BELLEVILLE

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINE/EUPHRA TE
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE A TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE 1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 HÔTEL SHARON 2003 Les oièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

AFNAN EL QASEM

MARIE S'EN VA A BELLEVILLE
Avec la collaboration de Liliane I<houri
roman

DE LA SEINE A L'EUPHRATE L'HARMATTAN

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays (Ç)Editions de la Seine à l'Euphrate Editions I'Harmattan PARIS 2003 ISBN 2-7503-0008-8 ISBN: 2-7475-5040-0

A toutes les Maries A toutes les Judiths A toutes les Zinas

Racisme: Théorie de la hiérarchie des races, qui conclut à la nécessité de préserver la race dite supérieure de tout croisement, et à son droit de dominer les autres. Raciste: Personne qui soutient le racisme, dont la conduite est imprégnée de racisme. LE PETIT ROBERT

Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir
rI.

JEAN DE LA BRUYERE

Chapitre 1.

Ce jour-là, Judith était partie accompagner Wahid à Billancourt, à l'usine Renault où il travaillait. Je l'imagine bien, au volant de sa 2 CV qui tirait vaillamment à 70 km/h sur l'autoroute, indifférente aux sourires narquois que les passagers des autres voitures pouvaient lui adresser en la dépassant - quand ce n'était pas des appels de phares furieux. Elle y était habituée, mais elle y tenait à sa 2 ev. Wahid était en retard, et mal réveillé. Il avait bien tenté d'allumer la radio pour se secouer, mais dès qu'il avait entendu Aicha, il l'avait aussitôt éteinte. Puis, il s'était enfoncé dans son siège, l'air de nouveau renfrogné. Judith lui avait souri, elle ne se formalisait pas de ses humeurs grincheuses. Ça aussi, elle y était habituée, surtout le matin. - Mets une cassette si tu veux, avait-elle proposé d'un ton conciliant. Elle s'attendait à ce qu'il l'envoie balader, mais non, il s'était mis à farfouiller dans ses cassettes. L'embellie avait été de courte durée: il n'y avait que des cassettes de raï. - Et merde! - Tu n'aimes plus le raï? - Quand j'étais au chômage, oui. Mais plus maintenant que je travaille. Il s'était remis à farfouiller dans les cassettes, tout en exposant sa théorie sur le raï. D'après lui, le raï était une musique de chômeurs, sponsorisée par le patronat pour que les gens acceptent d'être licenciés sans protester. Quand on écoutait du raï, on ne pouvait pas avoir l'esprit à travailler. Donc, on préférait être licencié. Et lui était tout fier d'exhiber sa toute nouvelle conscience de classe et il n'écoutait plus de raï. C'était un parti pris idéologique. Il trouva enfin ce qu'il cherchait. Il brandit la cassette en poussant un cri de triomphe: les Spice Girls. «Who do you think

you are », et gnagnagna. Judith avait fait la grimace mais elle avait laissé faire. Au moins, Wahid souriait à présent. Elle tenta le coup et tendit la main pour lui caresser les cheveux. Wahid esquiva le geste et se mit à crier: - Fais gaffe! Garde ta ligne droite! La voiture avait commencé à cahoter. Enfin, plus que d'habitude. D'habitude, c'était de haut en bas; maintenant, c'était de haut en bas et de droite et de gauche. C'était mauvais signe, une voiture centrifugeuse. - Ne me dis pas qu'elle va nous faire le coup d'hier, fulmina Wahid, exaspéré. A présent, la voiture toussait. Elle ne mit pas longtemps à cracher un épais nuage de fumée.
-

Elle va nous faire le coup d'hier, fit-il, résigné.

- Le mécanicien m'a pourtant assuré qu'elle ne le ferait plus, protesta Judith, tout en manœuvrant pour s'arrêter sur la bande d'arrêt d'urgence. - La preuve! - Je t'assure qu'il m'a dit qu'elle marchait au poil. Ils sont tous pareils! Dès que c'est une femme qui arrive dans un garage, t'es sûre de te faire arnaquer. - Mécanicien de mon... Judith avait coupé le moteur. Elle s'attendait à ce que la voiture continue de tressauter, comme un coq à qui l'on vient de couper la tête et qui continue de courir. Mais non, la voiture s'immobilisa pour de bon. La fumée qui s'échappait du moteur était de plus en plus dense. Judith et Wahid, restèrent un long moment à contempler, impuissants, mâchoire tombée, le désastre, comme s'ils assistaient à la projection d'un film catastrophe sur le parebrise en guise d'écran. Une voiture frôla à toute vitesse la 2 CV, faisant trembler la fragile carcasse. Le conducteur se crut obligé de lancer au passage: - Pédé ! - Tu es contente, maintenant? A cause de toi, je me fais traiter de pédé ! grinça Wahid, en descendant de la voiture. 12

Il claqua violemment la porte derrière lui. Judith, toujours assise, repartit pour un tour de centrifugeuse. - Ce n'est pas toi, c'est moi qu'il traite de pédé, fit-elle pour calmer le jeu. Elle descendit à son tour de la voiture. Wahid ouvrit le capot, mais le laissa aussitôt retomber en toussant, car la fumée noire lui avait sauté au visage. Il lança un coup de pied rageur dans la roue. - Comment je vais faire pour aller au travail maintenant? - Excuse-moi! C'est de ma faute, fit-elle, l'air angélique. Je savais que ça allait arriver. Mais j'avais tellement envie que tu sois avec moi, que nous restions toujours ensemble sans nous séparer, même le temps d'un trajet à l'usine. - Bon, ça va ! J'ai compris. Wahid s'était campé sur le bord de l'autoroute, pouce en l'air, dans l'immémoriale position de l'auto-stoppeur aguerri. - Je vais appeler un dépanneur, fit Judith en s'éloignant, une fois qu'elle eut compris que leur tête-à-tête était bel et bien terminé. Un camion s'arrêta à ce moment-là en klaxonnant joyeusement. Wahid se mit à courir pour le rejoindre. Il se retourna vers Judith et lui lança: - A ce soir, alors! - A ce soir, lui cria-t-elle. Si je répare la voiture avant cinq heures, je passerais te prendre à l'usine. Là, Wahid s'était carrément arrêté de courir: - Avec une bagnole comme ça, surtout ne te dérange pas! Quand il se retourna pour reprendre sa course vers le camion, celui-ci venait de redémarrer. Le chauffeur avait compris que la belle Judith ne serait pas du voyage. Qu'est-ce qu'il allait s'embarrasser de l'autre? Wahid se mit à jurer et à lancer des bras d'honneur hargneux à l'attention du chauffeur. Il trépignait de colère. On aurait dit un singe querelleur. Judith étouffa un rire mais se garda bien de faire le moindre commentaire. Elle se contenta de venir rejoindre Wahid et de faire le service avant-vente. Sourire enjôleur, signe mutin du 13

pouce. Une voiture ne tarda pas à s'arrêter. Judith poussa Wahid à l'intérieur et adressa un sourire innocent au conducteur qui prit un air dégoûté quand il comprit la tactique. Mais c'était un gentil. La voiture disparut bientôt dans le flot de la circulation, avec son indésirable passager à bord. Judith poussa un soupir et reprit sa route vers la borne de secours. Au moins, la 2 ev avait eu la délicatesse d'expirer pas trop loin d'un téléphone.

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Chapitre 2.
Wahid arriva forcément en retard à l'usine. Il remercia son conducteur et s'apprêta à affronter le pire. Les abords de l'usine étaient déserts, loin de l'agitation habituelle qui régnait à 1'heure de pointer. De plus, le portail était fermé. Il n'av~it plus qu'à s'adresser à Ali, le gardien, qui était aussi son voisin dans la vie dans l'impasse où tous deux habitaient. Ils avaient une bonne fois pour toutes décidé qu'au boulot, c'était le boulot, et qu'ils ne chercheraient pas à provoquer de situations trop familières. Ali lisait un journal en fumant une clope, à l'abri de sa cabine vitrée. - Ali! Ouvre! cria-t-il. Ali lui tourna ostensiblement le dos et continua de lire son journal comme si de rien n'était. Avec lui, on ne savait jamais. Il y a des gardiens cerbères toujours prêts à aboyer, des gardiens indifférents qui laisseraient passer des malfrats cagoulés et armés sans broncher, des gardiens sympas qui profitent des allées et venues pour demander des nouvelles - bien différents des gardiens concierges qui extorquent des renseignements, l'air de rien. Ali, lui, pouvait tenir indifféremment l'un ou l'autre de ces rôles ou tous ces rôles à la fois, en fonction du climat, de la conjonction astrale du jour, du moustique en trop dans sa cabine, de la température de son café matinal ou Dieu seul sait de quoi. Bref, l'arbitraire fait homme. - Ali ! Ouvre-moi, nom de Dieu! Ali sortit enfin de la cabine et s'approcha de Wahid d'un pas nonchalant. - Ah, c'est toi? Qu'est-ce que tu veux? - T'es pas chez toi, ici, merde! - Pourquoi tu es en retard? Allons bon! Maintenant, Ali jouait au gardien patron. - Je n'ai pas de comptes à te rendre, patron! fit Wahid, ironiquement.

- Alors, crève! Wahid savait ce que cela voulait dire. L'autre ne lâcherait pas le morceau tant qu'il ne lui aurait pas montré profil bas. Encore un dont la conscience de classe sommeillait. Et la solidarité, bordel! - Ouvre, s'il te plaît. J'ai une bonne excuse: la voiture de Judith est tombée en panne. C'était mesquin, il en convenait. Il jouait sur une corde sensible. Personne ne résistait au charme ravageur de Judith. Mais il en avait déjà sa claque de cette journée de con, et il était à peine 10h. - La 2 CV ? - Comme si tu ne savais pas! - Pourquoi elle n'en achèterait pas une neuve, une Kangoo par exemple? Ça t'éviterait d'arriver en retard au boulot. Et voilà! Il se croyait obligé de remplacer le service commercial de Renault. - Oui, c'est ça, une Kangoo ! approuva Wahid énergiquement. - Vous risquez d'avoir un accident grave, voire de mourir en roulant avec cette épave. Mais toi, tu n'as pas peur de la mort; la peur de la mort fait aimer le travail, et le travail, c'est toute la vie! - Yerham babak, ouvre! gémit Wahid, perdu dans les méandres de ce syllogisme abscons. Laisse-moi aller travailler. - Non, fit le gardien d'un ton buté. Sans plus de façon, il lui tourna le dos et regagna son poste à l'intérieur de la cabine, fier de la victoire qu'il venait de remporter. Le gardien-général avait réussi à bouter l'ennemi hors de l'usine sans avoir eu recours aux armes. - Ali, s'il te plaît! Mais Ali s'était tranquillement rassis et affichait un air d'importance tout en feuilletant les pages de son journal. Pour peu, on aurait pu croire qu'il consultait le cours de la Bourse pour vérifier l'évolution de ses placements financiers. - Merde! hurla Wahid, exaspéré. C'est à ce moment que la voiture du patron arriva. Wahid se colla contre le mur d'enceinte de l'usine, espérant passer inaperçu. 16

Il ne lui manquait plus qu'une convocation dans le bureau de Dieu le Père, et son chemin de croix serait achevé. Le chauffeur n'eut qu'à klaxonner un petit coup pour qu'Ali se précipite hors de la cabine et vienne ouvrir le portail devant la superbe Laguna. Il se confondit en courbettes et gesticulations obséquieuses. Impérial, le patron daigna lui répondre à travers la vitre d'un petit signe désinvolte du bout de ses doigts manucurés. Wahid avait profité d'une de ses révérences particulièrement rampantes, et à angle de vision réduit, pour se glisser à l'intérieur de l'usine. Il préparait déjà mentalement le laïus qu'il allait servir à son chef d'atelier pour justifier son retard, lorsqu'il tomba sur un attroupement d'ouvriers en plein effervescence dans la cour de l'usine. Décidément, cette journée ne se présentait pas comme les autres. Les uns alignaient des chaises, les autres installaient un podium et des stands; d'autres encore suspendaient des guirlandes et des banderoles tandis que d'autres faisaient des essais de son sur le micro du podium. Interloqué, Wahid s'approcha de l'une des banderoles et lut: « FETE DES VETERANS! FIERS VETERANS POUR VOS QUARANTE ANS DE TRA VAIL! VIVE RENAULT! » Des ouvriers arrivèrent en poussant quatre vieilles R4 qu'ils disposèrent de part et d'autre du podium. Wahid s'approcha de l'un d'eux. - Qu'est-ce qui se passe? - Tu sais pas lire? C'est la fête des vétérans. Hébété, Wahid jeta un dernier coup d'œil aux préparatifs et s'engouffra dans l'atelier.

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Chapitre 3.

La dépanneuse déposa Judith juste devant l'atelier de couture où elle travaillait, boulevard Strasbourg Saint-Denis. Elle avait dû attendre une bonne heure, assise sur la glissière de sécurité de l'autoroute, avant que l'engin arrive. Entre-temps, une bonne vingtaine de voitures s'était arrêtée et leur conducteur portés volontaire pour lui venir en aide. Elle les avait éconduits l'un après l'autre, refusant à l'un qu'il jette un coup d'œil à son moteur, à l'autre de la prendre en stop, au suivant son numéro de téléphone, et ainsi de suite. Quand la dépanneuse était enfin arrivée, elle avait dû recommencer le même cirque, car le conducteur, manifestement italien, possédait à lui seul le même potentiel de drague que les vingt conducteurs précédents réunis. Sinon qu'avec lui, elle en usa et abusa, d'abord pour qu'il accepte de l'accompagner jusqu'à son travail, malgré l'encombrement des rues; ensuite pour lui arracher la promesse que sa 2 CV serait réparée le soir même. Pour le reste, il avait suffi d'écarter sa main quand elle devenait trop leste, ou de ne pas répondre à ses questions trop directes. Elle fut tout de même soulagée d'être enfin arrivée à l'atelier, malgré la perspective d'avoir à justifier ce deuxième retard consécutif de la semaine. Elle sauta de la cabine et adressa son plus beau sourire au conducteur: - Merci et à ce soir! Le dépanneur sortit la tête par la fenêtre de sa portière et lui cria avec son accent chantant: - C'est bien parce que vous êtes une bella donna, sinon elle ne serait pas réparée avant trois jours! - Merci encore! Elle s'éloigna de sa démarche dansante, sous le regard admiratif du dépanneur, ostensiblement rivé à hauteur de ses hanches. L'homme finit par s'ébrouer, comme on s'éveille d'un rêve merveilleux, trop merveilleux, et s'exclama en se frappant le front:

- Mamma mia ! Il redémarra si brusquement qu'il faillit emboutir la voiture devant, dont le conducteur commença à protester énergiquement du klaxon, ce qui eut le don de l'exaspérer. - Arrête ça ! Tu fais chier! - Espèce de con! répliqua l'autre sans se démonter. C'était une joute verbale purement amicale. Deux chiens qui aboient pour se reconnaître. Le dépanneur, petit et malingre, avait un gros camion. La petite voiture avait un gros conducteur. Le rapport de forces étant équilibré, il n'y avait aucune raison de chercher à le tester, d'autant que les autres véhicules commençaient à manifester leur impatience par un concert de klaxons. Les véhicules se remirent en marche et la circulation reprit rapidement son cours normal. Judith se rendit directement au bureau du patron. Mieux valait prendre les devants et expliquer la cause de son retard avant d'être convoquée. Lorsqu'elle arriva devant la porte, elle se rendit immédiatement compte qu'il se passait des choses bizarres làderrière. Des bruits incongrus filtraient par le carreau brisé. Elle frappa. Comme elle ne recevait pas de réponse, elle actionna la poignée: la porte était fermée à clé. Intriguée, elle tendit l'oreille puis se mit la main devant la bouche pour étouffer un rire. Incontestablement, les choses bizarres étaient de nature érotique, et les bruits incongrus, des halètements de plaisir en voie d'assouvissement. Le premier mouvement de surprise passé, elle ne résista pas à la tentation de s'en assurer. Elle souleva le coin du rideau qui était censé remplacer le carreau cassé et jeta un coup d'œil à l'intérieur. Même si elle s'attendait au spectacle qu'elle allait découvrir, elle fut tout de même choquée de voir son patron, debout, en train de besogner énergiquement Shan, la couturière vietnamienne qui se trouvait, elle, à plat ventre sur le bureau. Dans un élan de malice, elle frappa de nouveau à la porte et obtint le résultat voulu. Shan avait commencé à jeter des regards inquiets en direction de la porte: 20

- Monsieur Richard, monsieur Richard... - Oui? répondit-il entre deux coups de reins, puis, ouiiiii ! pour lui-même. - On frappe à la porte. - Je ne suis pas sourd, nom de Dieu! - Vous n'ouvrez pas? - Et si nous ouvrions tous les deux? gémit-il dans un ultime assaut. Judith suivait les derniers va-et-vient avec la même attention qu'un propriétaire de haras en train de surveiller la saillie de sa plus belle jument. A présent, elle souriait. Halètements, petit cri, halètements, puis plus rien. Le silence. La porte ne tarda pas à s'ouvrir sur Shan qui s'était recomposé son impassible visage asiatique. Judith la regardait, un peu embarrassée tout de même. Shan se contenta de lui glisser: - Je suis désolée pour ce qui vient de se passer. Puis elle regagna sa place devant sa machine à coudre. Judith hésitait toujours à entrer dans le bureau. Quand elle en franchit le seuil, M. Richard se boutonnait la braguette, l'air furieux. - Oui! Qu'est-ce qu'il y a ? Ça ne peut pas attendre? aboya-t-il. - Non. Euh, si. Je reviendrai tout à l'heure. Elle fit mine de repartir, mais il l'apostropha. - Attends voir! Où tu vas, comme ça ? fit-il en fermant la porte derrière elle. Assieds-toi! Il lui tendit un siège, et lorsqu'elle se fut assise, se campa devant elle, bras croisés. Il la fixait d'un œil étrange qui la mettait mal à l'aise. Et s'il lui prenait l'envie de remettre ça avec elle, maintenant? - Dis-moi pourquoi tu voulais me voir. - Je préfère partir, je n'ai pas choisi le bon moment, dit-elle en se levant. - Reste assise! ordonna-t-il en la repoussant sans ménagement sur le siège. Il continuait de la regarder avec son air lubrique. Voyons voir qu'est-ce qui amène la demoiselle? 21

Il s'approcha un peu plus d'elle et posa les deux mains sur les accoudoirs du siège, l'emprisonnant entre ses bras. Son visage n'était plus qu'à quelques centimètres de celui de Judith, qui s'enfonça le plus profondément possible dans son siège. - C'est juste pour vous dire que si je suis arrivée en retard aujourd'hui, et hier aussi d'ailleurs, c'est à cause de ma voiture qui n'arrête pas de tomber en panne. Mais, promis juré, ça ne se reproduira plus jamais. Il devait s'attendre à une demande d'augmentation, ou à une quelconque autre sollicitation de ce genre, car il prit un air stupéfait. Profitant de l'effet de surprise, Judith se leva d'un bond et se précipita vers la porte. Elle ne pouvait pas décemment s'enfuir, telle une vierge effarouchée, sans avoir entendu la réponse de M. Richard, qui restait statufié dans la même position, en appui sur les accoudoirs. C'était son côté théâtral qui ressortait. Il possédait toute une panoplie de postures plus ou moins bizarres, comme se tenir sur un pied quand il parlait debout, ou encore fourrager dans sa poche en faisant tinter ses clés avec insistance, mais qui, dans sa tête, devait signifier quelque chose de précis en accord avec son statut de patron. Mais celle-là, Judith ne l'avait encore jamais vue, et ne savait pas comment la décoder. Elle attendit patiemment qu'il lui en donne la clé. - C'est bien le diable si je ne trouve pas dans cet atelier une fille à qui je puisse causer normalement... Il faut que tu rattrapes tes heures, ajouta-t-il en s'approchant d'elle. - Aujourd'hui, c'est impossible. Il faut que j'aille chercher mon fiancé, précisa-t-elle, en appuyant bien sur le mot de «fiancé », comme si elle brandissait un talisman susceptible de la protéger des excès libidineux de son patron. - Tu es fiancée? fit-il avec un sourire carnassier. - Oui, monsieur Richard. Il s'approcha un peu plus et frôla son chemisier, au niveau des seins. Elle lança alors son talisman force supérieure: - Et on va se marier bientôt. 22

Apparemment, il avait compris le message, car il laissa retomber sa main et afficha de nouveau son air sérieux. - Bon! Tu feras ça demain, même si tu dois rester jusqu'à minuit. La vengeance est un plat qui se mange froid, et froide était la lueur qui brillait dans son regard. Non seulement Judith l'avait interrompu dans ses ébats, lui avait ensuite refusé la moindre intimité, mais en plus, elle se payait le luxe d'arriver deux jours d'affilée en retard. C'était lui le patron, oui ou non? - Minuit? - Oui, tu m'as bien entendu, jusqu'à minuit. - Je ne pourrai pas. - Mais si, tu pourras. Je n'ai pas souvent l'honneur de te garder jusqu'à minuit comme les autres ouvriers, parce que tu es française. Mais demain, que tu le veuilles ou non, tu resteras. Compris? - Oui, monsieur Richard. Elle se hâta de quitter le bureau, consciente du regard de M. Richard scotché à son dos. Elle s'installa devant sa machine à coudre et se mit au travail. Le soleil ne brillait plus avec la même intensité.

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Chapitre 4.

A l'usine de voitures, la cérémonie venait de commencer avec l'inauguration de la nouvelle unité de production entièrement automatisée. Fort de son importance, le patron bombait le torse tandis que les ingénieurs responsables du projet s'affairaient autour de lui en fournissant des détails techniques sur les équipements. - Permettez-moi de préciser, monsieur le Président-directeur général, qu'avec ce système d'automatisation, la qualité de la production est parfaitement assurée. La qualité et la rapidité, il va sans dire, pérorait l'ingénieur chef, tandis que le reste de l'équipe opinait du chef en chœur pour manifester sa totale approbation. - C'est la moindre des choses, après tout l'argent qu'on a dépensé. Il était comme ça, le Président-directeur général, terre à terre, direct, incisif, un autodidacte pugnace qui avait réussi à la force du poignet et qui sous ses costumes Cardin portait toujours son marcel ajouré, d'un blanc immaculé, en souvenir de son ouvrier de père qui s'était sali les mains dans le cambouis. - Il Y a cependant un petit problème, fit l'autre pour avoir le plaisir de le désarçonner sans avoir l'air d'y toucher. Lui, il était bac + 15, et il ne supportait pas que son travail de conception-études-recherche-et-développement ne soit pas apprécié à sa juste valeur. Si l'autre croyait que le jus de méninges, ça n'avait pas de mérite, il se trompait! - Un petit problème! sursauta le Président-directeur général. Ah ! Le poisson était ferré: le Président-directeur général avait blêmi. L'ingénieur chef allait lui en filer de la métaphore pour bien lui faire comprendre qu'ils ne parlaient pas le même langage et qu'il prendrait la peine de se mettre à la portée de l'entendement présidentiel.

- Rassurez-vous, monsieur le Président-directeur général! Il ne s'agit que des robots: il faut les dorloter, sinon ils s'en ficheront et arrêteront la production. - Il faut les dorloter, dites-vous? fit l'autre d'un air dubitatif. - Il faut comprendre par là qu'ils ont besoin de travailler sans arrêt, répondit l'ingénieur chef avec un petit sourire modeste. - Ah, dorloter ! Je vois ce que vous voulez dire, s'esclaffa le patron, soulagé. En ce qui me concerne, vous pouvez compter sur moi, je vais les dorloter! Sinon, ajouta-t-il sur le ton de la confidence, pour quelle raison, à votre avis, aurais-je licencié autant d'ouvriers? C'est pour les dorloter, ces robots! conclut-il dans un éclat de rire. Toute l'équipe se laissa gagner par son hilarité. Pour peu, les ingénieurs se seraient lancés des claques dans le dos et des coups de coude dans les côtes pour mieux apprécier cet intense moment de complicité avec le patron. - On ne va pas seulement les dorloter, mais aussi les cajoler, les caresser, les bichonner, continua-t-il, fier de son succès. Puis, il fut temps de regagner la cour où devait se dérouler la suite des événements festifs de cette journée si exceptionnelle dans la vie de l'usine. Le patron, suivi de l'équipe d'ingén ce matin - et à présent recouvertes de guirlandes et de fleurs - trônaient les derniers modèles de voiture. L'orchestre jou ieurs et de quelques hauts fonctionnaires invités pour la circonstance, prirent place dans la tribune. Ils arboraient de nouveau i avaient été installées ait des airs musette et les ouvriers étaient installés sur les sièges: les plus malins avaient réussi à s'installer au plus près de l'abondant buffet. Les quatre héros du jour, l'air sérieux de ceux qui savent qu'ils sont indispensables à la bonne marche de l'humanité. A côté des quatre R4 qules vétérans, n'avaient pas eu le choix: leur place était réservée au premier rang. Ils attendaient, intimidés et mal à l'aise dans leur beau costume, leur quart d'heure de gloire. Ali, pas le moins du monde gêné, vint s'asseoir à côté de Wahid. - Bonjour Wahid, ou bonsoir! Tu l'as eue, toi, ta récompense? - Oui: un avertissement, et par ta faute. 26

- Par ma faute, moi? ! - Pourquoi tu ne m'as pas ouvert? Je suis ton pote, après tout. - Oui, mais toi, tout ce que tu as eu, c'est un avertissement. Il y en a d'autres qui ont eu un licenciement! - On rigole pas! C'est sérieux. - Moi, rigoler? Je ne rigole pas, je t'avertis, c'est tout. Moi, dire du mal des autres? Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal! - Oui, c'est ça! Tu vas voir le mal qu'on va faire tout à 1'heure... - Wahid, qu'est-ce que vous allez faire? Dis-moi la vérité! Ne me dis pas que vous allez faire la révolution, comme en soixante dix-huit! - Nous allons réclamer nos droits, c'est tout. Ali dut se contenter de cette explication: la musique s'était arrêtée, et il y avait du mouvement du côté de la tribune d'honneur. Quelque chose ne tournait pas rond dans la belle mécanique de la cérémonie. Le patron jetait des coups d'œil inquiets en direction du portail, puis à sa montre. Finalement, on y vit apparaître une Kangoo qui pénétra dans l'enceinte de l'usine pour s'arrêter au pied de la tribune. La femme du patron en descendit bientôt. C'était une très belle femme, la grande classe. Elle grimpa sur la tribune sous le regard admiratif de toute l'assistance. Dans son sillage flottait la fragrance capiteuse d'un Channel 5. Ali se frappa le front en poussant un gémissement. - Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui t'arrive? demanda Wahid. - Qu'elle est belle! Mais qu'elle est belle! Elle est belle, elle est belle, elle est belle! - De qui tu parles? De la femme du patron? - Elle est belle, elle est belle, elle est belle! - Qui? Tu vas finir par me dire de qui tu parles? s'énerva Wahid en l'imitant: Elle est belle, elle est belle, elle est belle! - KANGOOOOOOO ! roucoula l'autre. Wahid sourit, soulagé. Ainsi, Ali n'avait pas tout à fait perdu le sens des réalités. Dans sa cabine, il pouvait faire semblant de jouer 27

au patron, mais devant l'éclatante classe de la femme du patron, il préférait rêver à la Kangoo, pourtant presque autant inaccessible qu'elle, en regard de son petit smic. Wahid lui lança une bourrade dans l'épaule, signe d'une complicité de classe à moitié retrouvée. La femme du patron, après avoir salué les grands pontes installés sur la tribune, s'avança devant le micro et commença sans plus attendre son discours: - En qualité de présidente honoraire de l'Amicale des ouvriers de l'automobile en France, je déclare ouverte la cérémonie des vétérans de l'usine Renault. Elle semblait très à l'aise dans son rôle de maîtresse de cérémonie. Elle distribuait des sourires de droite et de gauche, se retournait vers la tribune. Pour peu, elle aurait poussé la chansonnette sans que personne n'en fût le moins du monde étonné. Quand elle croisa le regard de son mari, celui-ci fit un petit signe sur sa montre pour lui faire comprendre de ne pas s'éterniser. - Abdou Diouf, vous avez travaillé trente-trois ans dans les chaînes de production de cette usine. En trente-trois ans, nous avons calculé que vous avez vu passer entre vos mains cent trentetrois mille voitures. En récompense de vos bons et loyaux services, nous sommes fiers de vous offrir une R4 toutes options! La tribune applaudit. Abdou Diouf demeura de marbre. Quelques ouvriers applaudirent dans son dos. - Gérard Rousseau, vous avez travaillé trente-cinq ans, et en trente-cinq ans, vous avez contribué à la production de trente-cinq mille voitures et méritez d'être récompensé pour tous ces efforts. Voici votre R4, à vous aussi. Des applaudissements de moins en moins fournis fusèrent dans l'assistance. - Caesar dos Santos, vous avez travaillé quarante ans dans cette usine, pendant lesquels vous avez fabriqué cent quarante mille voitures, vous méritez, vous aussi, cette magnifique R4. A ce moment, la femme du patron s'interrompit pour faire signe à son mari qu'il avait oublié de prendre les photos. Elle extirpa 28

l'appareil de son sac et le lui tendit. Avec bonhomie, il s'approcha du bord de la tribune et se mit à mitrailler les quatre vétérans. - Saïd Belhaj, vous avez consacré quarante-cinq ans de votre vie pour cette usine. Pendant toutes ces années, plus de quatre cent mille voitures sont passées entre vos mains. Pour tout votre travail accompli, vous avez bien mérité, vous aussi, cette magnifique R4! Ce coup-ci, personne n'applaudit, ni dans la tribune, ni dans l'assistance. Saïd Belhaj demeura figé comme une statue, tandis que le patron le prenait en photo sous tous les angles: - Allez, Saïd, souriez, mon vieux! Souriez! C'est à ce moment qu'Ali commença à s'échauffer. Il en avait marre de voir les quatre vétérans monopoliser le devant de la scène. - Moi aussi, je demande que justice me soit rendue. - Quelle justice? Nous, nous parlons de récompenses, de vraies récompenses, et toi tu parles de justice! Justice pour eux, d'accord, mais toi, qu'est-ce que tu veux? se fâcha Wahid. - Que justice soit rendue! Combien de fois j'ai ouvert et fermé le portail depuis trente ans? Trente milliards de fois? - Tais-toi, yerham babak! Laisse-nous voir la fin de cette mascarade! - Moi, je réclame que justice me soit rendue en priorité.... Il louchait en direction de la voiture de la femme du patron, la fameuse Kangoo. Il s'imaginait mal en R4, pour pavoiser en patron de l'usine. - La justice est humaine, qu'est-ce que tu en sais, toi? Elle est humaine, rien qu'humaine. C'est lui faire tort que de la rapporter, de près ou de loin, directement ou indirectement, à un principe supérieur ou antérieur à 1'humanité. Ils sursautèrent, car l'orchestre avait entonné une marche triomphale. La femme du patron rayonnait, fière de s'en être tiré sans fausse note. Elle se pencha vers les héros du jour et s'exclama en minaudant: - J'appelle les vétérans à la tribune. 29

Les vétérans se consultèrent du regard avant de se lever. Puis, ils se frayèrent un passage entre les rangées de sièges en traînant des pieds jusqu'à la tribune. Le patron leur épingla sur la poitrine la médaille du travail en baragouinant quelques mots de remerciement à chacun d'eux. A chaque fois qu'il serrait la main d'un des vétérans, sa femme s'approchait pour prendre des photos. Enfin, le moment de l'apothéose arriva: le patron distribua à chacun le jeu de clé correspondant à la voiture que les vétérans venaient de gagner. C'est à ce moment qu'il reçut une tarte en pleine figure. - Qui a fait ça ? hurla le patron, vert de rage. Sa femme continuait de prendre des photographies, particulièrement de lui, tout en riant de son air déconfit en masque de beauté. La deuxième tarte traversa les airs et vint atterrir en plein sur le visage de Madame la Patronne" dont le rire s'éteignit aussitôt. - A l'aide, Philippe Marc Serge Jean-Loup! se mit-elle à hurler. Ce fut le signal que tous les ouvriers attendaient pour entrer en action. La cohue fut indescriptible. Les officiels de la tribune se jetèrent de côté, à la recherche d'un endroit où se cacher pour éviter les projectiles. Des ouvriers s'étaient précipités vers le buffet pour attraper tout ce qui pouvait faire office de tarte; d'autres se tenaient debout, brandissant le poing et vociférant des slogans: - A bas le patron! Du boulot pour tous! Non aux licenciements! Non à l'automatisation! Comme par enchantement, les ouvriers firent apparaître des banderoles au message nettement moins consensuel que celui des banderoles de la fête, en scandant: - Les vétérans présidents! Une Laguna pour les vétérans! Le buffet fut pris d'assaut par les ouvriers; les sandwichs et autres apéritifs volaient dans tous les sens, puis des canettes vides, des gobelets pleins, des serviettes, des fleurs, tout, absolument tout, fut dévasté. Wahid avait saisi une grande tarte et s'apprêtait à la lancer au visage du patron. Celui-ci, loin de perdre son sang-froid, 30

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