Mariée à Paris Répudiée à Beyrouth

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La question majeure qu'expose ce roman, ce sont les droits bafoués d'une femme qui a vécu en France en jouissant de tous ses droits d'épouse et de mère (française), et qui, regagnant son pays d'origine, le Liban, intégrant son monde musulman, perd ses droits et se retrouve sous le joug d'une société patriarcale et machiste. Elle sera asservie par les libres machinations du mari intouchable et conforté par les lois qui laminent les droits de son épouse...
Publié le : dimanche 1 mars 2009
Lecture(s) : 158
EAN13 : 9782336262819
Nombre de pages : 455
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Mariée à Paris
Répudiée à Beyrouth@ L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan(@wanado.fr
harmattam (@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-07795-9
E~:9782296077959EZZA AGHA MALAK
Mariée à Paris
Répudiée à Beyrouth
ROMAN
Auxfemmes mordues...
Qui n'ont pas vu végéter
Autour d'elles
Les mauvaises fleurs du mâle!
Qui n'ont pas su se méfier du venin d'une quelconque
Veuve noire!
Et pour toutes ces femmes que les lois religieuses
de leur pays
ne sauraient défendre
ni protéger...
A la belle Léa... Doublement mordue
Doublement dévorée...A mes merveilleuses filles:
Jinane et Farah
A leurs adorables enfants:
François et Frédéric
Alexandre et Elza
Et... à Gilles...
Certainement!
Pour la tendresse partagée...
Remerciements à :
Maha Mansour Smayra
Et
Racha Harrouk
Pour m'avoir prêté leur chaleureuse assistance
lors de la correction du tapuscritDu même auteur
POÉSIE
Migration, Éd. Jarrous, Liban, 1985
Entre deux battements de temps, Technopress, Beyrouth, 1992
Quand les larmes sont pleurées, Beyrouth, 1992
Modes inconditionnels des aubes mensongères, Ed. des Ecrivains, Paris, 2000
La mise à nu, Éd. des Ecrivains, Paris, 2003
Poésie Tripolitaine Francophone, Éd. du Roy, Liban, 2004
A quatre mains et à deux cœurs (poésie à deux voix) ; Éd. des Ecrivains, Paris, 2008
ROMANS ET NOUVELLES
Le drame n'arrivera pas deuxfois, nouvelle, Beyrouth, 1957
Sans rendez-vous préalable, nouvelle, Beyrouth, 1960
Récits bleus: Recueil de trois nouvelles:
1- Chagrin d'Amour
2- Cette douce Tyrannie
3- La Terrasse et la Colline
1ère 2èmeédition: AI-Moutanabbi, Paris, 1992; Édition: S.D.E. Paris, 2004.
Balafres, 1994 (roman)
La Malette (roman) : Jarrous, Liban, 1996
ère
La Dernière des Croisés, roman, 1 édition: Maison Internationale du Livre,
2èmeBeyrouth, 1997; édition: Éd.des Ecrivains, Paris, 1999.
Les Portes de la Nuit, roman: Éd.des Ecrivains, Paris, 1999
La Femme de mon mari (roman) : Éd. des Ecrivains, Paris, 2001Récits Roses, Recueil de deux nouvelles:
1- Le Rôdeur nocturne
2- Les Ombres secrètes
1ère 2èmeéd. Almoutanabbi, Beyrouth 2000; Éd. S.D.E, Paris, 2002.
Asnomia ou Nostalgie d'un sens interdit (roman) ; Éd. des Ecrivains, Paris, 2005.
BAGDAD: Des morts qui sonnent plus fort que d'autres (roman),Éd. des
Ecrivains, Paris, 2006.
ETUDES SUR L'ENSEMBLE DE L'ŒUVRE
Regards sur l'œuvre narrative et poétique de Ezza Agha Malak; ouvrage collectif,
Éd. des Ecrivains, Paris 1999.
Regards croisés francophones sur l'œuvre narrative et poétique de Ezza Agha
Malak; ouvrage collectif coordonné par Gilles Sicard, L'Harmattan, Paris, 2005,
Site Internet: www.lb.auf.org/malak
e-mail: ezzaagha@hotmail.comAvertissement de l'auteur
Le nom (Djendeh) ainsi que l'alias de l'antihéroïne de ce roman
(Tamourcha) signifient respectivement
"pute" en perse, et "salope" en arabe:
coïncidence purement fortuite!Première Partie
La Dévoreuse (d'époux)
Une espèce difficilement classable
«Elle me dit dans une sorte de blâme:
«Vous les hommes, vous avez de mauvaises intentions!
Tu es le septième homme auquel je jure sur l'honneur
qu'il est le premier homme de ma vie,
Tu ne me crois pas! »
y
ounès-EI-IBN
9I
Passage imprévu
La porte de la chambre s'entrebâilla avec un empressement
indécent puis se referma sur un grincement presque imperceptible. Il y avait
de la précaution dans le geste. Léa, absorbée pleinement par sa lecture, eut un
sursaut, lâcha le livre qu'elle parcourait sur la psychosomatique, quitta son
fauteuil dans la salle de séjour et se dirigea vers la pièce d'où venait le bruit.
Elle était toute seule dans la grande maison et les enfants n'étaient pas encore
de retour de l'école.
N'ayant vu personne arriver ni entrer, fixant la porte close, un
frisson lui parcourut le dos. QUI pourrait être, ce passager invisible? Un
fantôme? Elle y croyait très peu. Le chat? Sûrement pas, car le petit Pacha
était incapable de pousser une porte ou de l'entrebâiller. Ghâby? Il Y a
longtemps qu'il ne venait plus à midi pour manger avec les enfants bien que
la clinique où il travaillait fût à deux minutes de la maison. Néanmoins, il
devait être en ce moment en pleine intervention chirurgicale comme elle avait
dû le comprendre lorsqu'il avait appelé son collègue anesthésiste. Ils
devaient opérer un patient qui avait des calculs dans la vessie.
La femme eut le sentiment de la présence de quelqu'un qui se
cachait. Immobile au milieu du hall, hésitant à pousser la porte, elle était
comme une débile ne sachant quoi faire. Elle fit cependant quelques pas en
avant, tergiversant et monologuant.
Elle était à peine libérée de la peur que son impression lui avait
causée, quand la porte de la chambre se rouvrit. À sa grande surprise, elle se
trouva nez à nez avec son mari qui, impassible, traversa le hall avec un
empressement intempestif.
- C'est toi? Tu m'as fait peur!
Il ne lui adressa aucune parole, à part un regard vide et un sourire
bête et évasif, accompagné d'un rictus indécis en dégringolant l'escalier. Puis
elle entendit le moteur de sa voiture se remettre en marche. Elle accourut au
balcon. Il était déjà parti.
C'était la première fois depuis des mois que, à l'heure du déjeuner,
Ghâby passait à la maison. Sans pour autant rester à manger. Il avait pris
l'habitude de déjeuner à la clinique prétextant que son travail d'urologue
exigeait une permanence auprès de ses patients. Ce qui
n'était pas le cas. Mais pouvait-elle contester? Le contredire? Les
raisons d'un médecin sont toujours de première importance!
Partir ainsi précipitamment sans mot dire, sans regarder derrière lui,
intrigua Léa. Beaucoup de questions se croisèrent dans sa tête. Qu'était-il
11venu faire à la maison, son mari? Et sans avertir? Il aurait pu néanmoins
rester et attendre un petit quart d'heure pour manger avec les enfants qui ne
tarderaient pas à revenir de l'école.
Les larmes aux yeux, se rappelant les dernières scènes conjugales
qu'il avait si bien inventées et jouées, Léa poussa la porte entrebâillée et
entra dans la chambre d'où son mari venait de sortir. Se plantant au milieu de
la pièce, à côté du lit, elle envoya ses regards à travers la fenêtre et vit
s'étendre devant elle une mer d'un bleu intense. Il y a des années que la vie
du couple se dégradait. Elle ne connaissait pas la raison de cette dégradation
mais elle était sûr d'une chose: entre son mari et elle, ça allait mal.
En fait, Ghâby n'était plus le même. Il y a plus d'un an déjà qu'il
ne l'approchait plus au lit, qu'il l'évitait. Lorsqu'elle lui demandait des
explications, il se refusait à en donner, emmuré dans un silence méprisant qui
le protégeait des réponses. Et elle, Léa se retenait d'aller plus loin; elle aurait
pu essayer de casser le mur de glace qui s'était dressé entre eux, de
l'admonester, de lui réchauffer la bile; elle avait peur de briser
complètement, non pas leur couple, mais le foyer.
Ghâby en était capable. Il y était prêt!
Et puis il y avait l'orgueil! L'amour-propre quoi! qui l'empêchait
de s'abaisser devant l'attitude distante, froide et humiliante de son homme, de
l'implorer ou de le supplier pour qu'il revienne comme avant. Léa était
pleinement consciente de sa valeur personnelle et humaine, elle, la
psychosomaticienne de la clinique Kandor qui savait se faire apprécier et
estimer.
Certes, elle aurait pu l'affronter, se confronter avec lui. Mais elle
avait peur qu'en le faisant, son foyer n'éclatât de l'intérieur. Il y avait d'une
part les enfants qui devaient ne s'apercevoir de rien. Qui devaient rester à
l'abri de la bêtise de leurs parents. Il y avait d'autre part le statut de I'homme
musulman qui tenait dans sa main cette épée de Damoclès prête à s'abattre
sur la tête de sa femme. Le danger que cela représentait était de taille: il
suffisait d'un mot, d'un tout petit mot, pour que le divorce s'accomplisse.
Unilatéralement.
Une toute petite phrase assertive "je te répudie", prononcée par
l'homme à l'adresse de sa femme, donnerait lieu à une répudiation immédiate
de celle-ci. En la proférant, n'importe quel homme musulman pouvait rompre
le mariage contracté et renvoyer chez ses parents sa femme avec laquelle il
était censé partager sa vie.
Léa n'oubliait pas que son mari était musulman (ne fût-ce que par
le nom parce qu'il n'était pas pratiquant) ; que par une décision unilatérale, il
avait le droit de la chasser de la maison conjugale qu'ils avaient ensemble
bâtie. Elle n'oubliait pas non plus que les lois de sa confession (et c'était là le
grand malheur et la malédiction) donnaient à l'époux un privilège
monstrueux: celui de garder à lui seul la tutelle des enfants dès que ceux-ci
12auraient l'âge de se séparer de leur mère. Neuf ans pour la fille; sept ans
pour le garçon. Comme s'il y avait un âge précis pour la séparation de la
tendresse maternelle.
Odieux!
Dans son pays natal qu'elle avait récemment réintégré, les lois
religieuses accordaient au mari tous les droits. Seules les décisions des
cheikhs et des cadis étaient prises en compte même si ceux-ci étaient illettrés.
Et les tribunaux religieux fonctionnaient librement; en faveur de l'homme
certes, le Patriarche!
Ghâby n'était pas différent des autres hommes de sa société
patriarcale. En outre, depuis le jour où ils avaient quitté Dijon s'en retournant
dans leur ville natale, Beyrouth, au sein de cette communauté sunnite qui
vouait encore à l'homme un favoritisme particulier, son attitude, voire son
caractère avait changé. Il n'était plus le médecin occidentalisé de la
Bourgogne, marié civilement à Paris, à la mairie du treizième arrondissement
où Léa habitait et où elle avait travaillé pendant de longues années, après sa
thèse en médecine psychosomatique. Dont il se moquait d'ailleurs quand il
voulait la blesser et être intentionnellement désagréable. Chose qui arrivait
dernièrement plus fréquemment.
Elle l'avait bien remarqué, Léa: son mari avait mis de côté ses
mœurs françaises, niant ainsi son appartenance à cette nation raffinée qui
avait longtemps placé la Femme sur un piédestal et lui avait concédé tous les
droits.
Dans sa ville natale, il était redevenu le musulman oriental par
excellence. L'ancien habitant des vieux souks. Vingt ans vécus en bon
citoyen français dans 1'Hexagone ne l'avaient pas changé.
Bien au contraire!
Il était revenu à son point de départ. Un homme quelconque avec
très peu de savoir-vivre.
Ce fut pour lui comme une prise de conscience. Comme un retour
aux origines. Son ancien personnage avait repris de l'élan dans ce qu'il était
aujourd'hui.
Cela devenait parfois dramatique.
13II
Cri d'alarme
Quelques instants, la jeune femme s'imagina répudiée, vivant sans
les enfants dont le père aurait obtenu le droit de garde. Un grand feu se
propagea dans sa tête. Elle savait ce que cela voulait dire. L'homme avait
tous les droits. Pouvait toujours triompher. Indiscutablement. Le choix de
Léa était donc contraint.
Agir avec d'adroits ménagements, prendre son mal en patience,
persévérer jusqu'à ce que les enfants soient mûrs: quoique cela lui paraisse
atroce et même humiliant, elle était prête à supporter et à subir; si le maître
décidait de continuer sans trop de complications. Les enfants, c'est nous qui
les avions voulus, les avions faits, par instinct ou par amour,. il ne faut
jamais les faire souffrir, les abandonner. Ce serait un crime contre l'erifance,
contre I 'humaine condition...
C'était son credo. Il y a quelques années, c'était celui de son mari
aussi. Le couple s'entretenait souvent et sans heurts de cette question
d'élever ensemble et dans de bonnes conditions leurs enfants.
Que se passait-il donc?
Non, Jamais! Quoi qu'il arrive, elle était prête à assumer. Pas lui,
Ghâby, le père qui, dernièrement, s'occupait rarement d'eux, de leurs études
et de leurs loisirs. L'après-midi, en rentrant de la clinique pour la sieste,
c'était avec beaucoup d'ennui qu'il leur tenait compagnie pour quelques
minutes, juste avant d'aller se coucher. Le soir, il ne venait plus les
embrasser avant de dormir, comme avant. Il n'avait jamais été comme ça,
Ghâby, pensa-t-elle tristement. En outre, il était devenu coléreux et violent
sans raison apparente.
Il lui arrivait même de rester des heures entières avec eux devant la
télé sans parler. Ce silence prolongé attirait l'attention des amis qui venaient
de temps en temps pour un café. Remarquant son air pensif et lointain,
Georges, le cardiologue, dit un jour en plaisantant: « On dirait qu'il est
tombé sous le charme de quelque sorcière.. .».
Pour tout commentaire, Ghâby simula un sourire bête et
machiavélique à la fois, en envoyant vers son copain un regard insignifiant.
Et Léa avait essayé ce jour-là de discuter avec Georges de cette question
de charme qu'elle supposait, elle aussi, chez son mari, mais son esprit faisait
d'autres réflexions.
C'est que cet état de choses durait depuis un certain temps sans
toujours être arrangé. Et Léa eut conscience d'une réalité qui se concrétisait :
plus les mois passaient, plus le dialogue s'avérait impossible avec son mari.
Pire encore: son mari se refusait à toute discussion, mais aussi à tout contact
15physique. Un jour, lorsqu'elle essaya de lui caresser le bras, il le retira
furtivement comme s'il était piqué par une ortie. Lorsqu'il parlait, c'était
pour l'humilier, l'irriter. Mais Léa essayait de souffrir avec patience. La
situation l'exigeait.
Pourquoi les histoires d'amour finissaient souvent mal? Léa et
Ghâby avaient pourtant vécu une belle histoire d'amour qui commençait à
tourner court depuis leur retour au pays. Et la femme avait beau chercher les
raisons de ce changement dans l'attitude de son mari, elle n'en trouvait pas
de plausibles. Ni de valables. Sa conduite incohérente la décevait.
L'incohérence! C'était surtout là le problème!
Incapable de réagir, de rapiécer leurs rapports qui devenaient de
plus en plus décousus, l'apprentissage de la douleur commença. Léa tombait
de temps en temps dans des états de déprime qui la laissaient abattue. Tous
les jours, elle avait à affronter son silence, méchant et pervers; ses railleries
insultantes; ses commentaires cocasses. La déprime tourna chez elle à une
sorte d'anorexie incontrôlable dont il se moquait. Elle perdit inconsciemment
du poids. Et il en était fort content: cela lui permettait de la démoraliser et la
critiquer davantage: « Tu as l'air d'une folle! ».
Pour combattre cet état d'abattement où son mari la plongeait après
chaque tour malveillant qu'il lui faisait, Léa faisait du sport, de la peinture et
des promenades avec les enfants, et de temps à autre, voyageait pour
participer à des congrès. Il fallait qu'elle reste la femme intelligente que tout
le monde appréciait.
Elle se refusait à prendre des antidépresseurs. À ses patients, elle
recommandait très peu souvent ces énergisants qui stimulaient l'activité
psychique. Que serait-ce à elle, la psychosomaticienne !
Pourtant, les tours de son mari méritaient bien un traitement qui
combattrait les effets de la méchanceté et de la perversion. Deux jours plutôt,
il avait épinglé ce mot sur la porte du vestibule «Je vais faire de ta vie un
enfer quotidien. Promis! », cette porte en bois luisant devenue leur seul
moyen de communication et le tableau d'affichage des états d'âme de son
mari. Celui-ci se souciait peu que ses injures et menaces tombent sous les
yeux d'Éric qui savait bien lire.
Curieusement, afin de justifier son comportement bizarre et
rechigné, Ghâby allait souvent voir la mère de sa femme, Karma. « Pour
sonner l'alarme» lui apprenait-il sérieusement. Tantôt en victime se
lamentant sur son sort, tantôt en délateur déterminé, il lui rapportait sur sa
fille des balivernes ne servant qu'à attaquer Léa et la critiquer. Ses
mensonges résumaient des choses méprisables, sans aucune valeur. En
débitant des histoires qu'il voulait faire passer pour des vérités, il reprochait à
Lés d'être dépensière, négligente, peu prévenante. C'était sur elle que devait
tomber la responsabilité de leur situation conflictuelle, elle la fautive...
concluait-il à chaque fois.
16Karma savait que ce n'était que des absurdités et des prétextes
inventés, nullement plausibles. Ghâby voulait camoufler ses insanités,
justifier ses mensonges, excuser son attitude flagrante. Les gens calomniaient
bien l'urologue, lui reprochant d'être « un jouet» dans les mains d'une
Kaharayote de petite vertu. Mais trop longtemps, ni Karma ni Léa ne se
doutaient de rien.
Ce qui exaspérait la belle-mère, c'était la mesquinerie de Ghâby. Se
présentant comme victime, ses récits se terminaient toujours de la même
manière, avec les mêmes phrases, sur le même ton menaçant: « Je vous
préviens toutes les deux! Attention! Je viens sonner l'alarme! C'est un
message d'alerte que je vous communique! Si ça continue... je ne sais plus
quoi faire !».
« Faire! Qu'est-ce qu'il prétend faire davantage le Ghâby? Hier, il
l'avait encore frappée. N'est-ce pas qu'il est un peu paranoïa, le mari de ma
fille? » s'interrogeait Karma.
Tout en voulant se disculper aux yeux de sa société qui jugeait et
condamnait, il faisait allusion au droit masculin de répudiation. Pouvoir qu'il
détenait en tant que musulman. Il en usait déjà comme un moyen de
chantage.
Un jour, il se pointa chez Karma de bon matin pour pousser un
autre cri d'alarme. Qui n'était qu'une autre menace plus méprisable encore.
Comme pour mettre en garde la mère de sa femme, qu'il comptait prendre en
témoin, il évoqua sans honte la répudiation.
- Mais pourquoi? Tu en parles comme d'une bagatelle. C'est grave,
Ghâby, ce que tu racontes... très grave! Tu te présentes en victime alors que
tu ne l'es pas... Nullement!
- Mais c'est mon droit là, répudier ma femme si je ne suis pas
heureux.. .
- Et votre mariage doublement enregistré en France? Civilement et
religieusement?
- Et qu'importe? Je suis chez moi! Les lois ne sont pas les mêmes...
Le chantage n'était pas dissimulé.
- Mais tout peut s'arranger... dit Karma un peu craintive et en toisant
son gendre d'un regard qui semblait dire que ce jeu n'était plus de son âge...
Oui tout peut s'arranger. ..
- Trop tard! riposta-t-il en simulant la colère.
- Trop tard? Mais... tu me déçois Ghâby? Qu'est -ce que tu
reproches à ta femme? De quel crime aurait-elle péché, Léa? Pourquoi lui
faire tout ce mal? Une dizaine d'années de vie commune et heureuse, ça ne
peut pas être jeté à l'eau comme ça ! Qu'est-ce qui te prend? Quel est ton
problème?
- C'est trop tard, je te dis! C'est tout! fit-il en bégayant.
Il n'avait pas la parole facile, le Ghâby. Souvent, il ne savait pas se
défendre. Elle lui jeta comme dans un cri:
17- Mais... qu'est -ce qu'elle a fait, pardieu ?
La femme marqua une pause mais pour dire en se rappelant son
ancienne attitude vis-à-vis de sa femme:
- Mais il n'y a pas longtemps, tu t'enorgueillis d'avoir une femme
comme Léa. Tu me remerciais, tu te rappelles, de lui avoir donné une
« éducation sans pareille », de t'avoir donné la femme la plus intelligente de
Beyrouth. Tu étais fière de ta femme. Tu me disais souvent dans les
premières années de votre mariage: «Avec Léa, je saute de surprise en
surprise, mais dans le bon sens. Elle est géniale, ma femme. Qu'est-ce
qu'elle est intelligente. Qu'est-ce qu'elle est jolie, ma beauté 1». Tu
l'avouais devant les amis, devant la famille. Qu'est-ce qui te prend
maintenant? Ta jolie femme, ta« beauté », tu l'as transformée en une ombre
fragile. Et tu la casses. Qu'est-ce qui te prend; t'a pris? Car ça ne date pas
d'aujourd'hui... !
Puis sur un ton ironique, faisant allusion à certaines rumeurs qui
circulaient dans la ville à propos de la liaison extraconjugale de son gendre,
elle s'écria:
- Pourquoi tu lui fais mal? L'aurais-tu par exemple surprise un
jour avec un amant?
Mais Ghâby ne manifesta aucune réaction à ces propos. Il ne se
défendait même pas alors que Karma poursuivit:
- Tu me désoles vraiment, Ghâby. Tu agis selon le proverbe qui
dit: «Il me bat et c'est lui qui se lamente et qui m'incrimine auprès du
juge I»
Le silence encore pour toute réponse. Ghâby n'arrivait pas à
trouver ses mots. Karma surenchérit. Elle savait que ce quinquagénaire planté
devant elle pour mentir et gémir sans raison, n'avait pas la riposte
intelligente:
- Aurait-elle abandonné ses enfants pour se libérer du joug marital
comme l'avait fait Soulava, la femme de ton ami?
Ghâby eut alors un sursaut:
- Mais non! non! Léa est une mère parfaite et je ne lui reproche
rien quant à son attitude de mère. Mais...
- Mais quoi?
Le mouchard se tut. Karma ne saisissait pas exactement ce que le
mari de sa fille insinuait. Son comportement confus et inexplicable la
déconcertait, et ses propos contradictoires faisaient pressentir une menace.
Elle était sûre d'une chose: sa fille se dévouait entièrement à son foyer;
jusqu'à l'outrance.
Après une courte méditation, et comme s'il avait trouvé la bonne
raison pour se défendre, Ghâby lança avant de se lever:
- Léa n'est pas économe du tout...L'argent que je lui donne au
début de chaque mois, elle le dilapide... Elle n'arrête pas d'acheter aux
enfants des jouets qui se cassent vite. Elle ne fait pas attention!
18- Et c'est pour cela que tu l' asfrappée hier?
Articulant distinctement le verbe, elle marqua une pause attendant
une réponse. Mais l'urologue lui opposa un silence absolu. Comme si son
interlocuteur n'avait rien saisi, ni entendu.
Elle fonça alors:
- Tes insignifiants prétextes m'exaspèrent, cher docteur! Je ne t'ai
jamais connu radin. Sache-le donc: Léa se prive de beaucoup de choses pour
ses enfants. Tout ce qu'elle gagne, elle le dépense pour les loisirs des
enfants... dont tu te fous. Et puis... quand on gagne bien sa vie, comme toi,
docteur! quinze mille dollars par mois, pourquoi ne pas en épanouir sa
famille? Réjouir ses enfants? C'est TA famille, en fin de compte, ta petite
famille que tu dois chérir et aimer! Ah ! Je ne te comprends pas!
Il ouvrit lourdement la bouche mais aucune parole n'en sortit.
Karma poursuivit:
- Et c'est tout ce que tu trouves à dire pour incriminer ta femme?
Quelle dérision! Et pourquoi tu l'as empêchée de retourner à la clinique pour
reprendre son travail? Pour quelle raison. Ne fais pas donc le sournois!
Ce n'était pas pourtant difficile à Karma de comprendre l'intention
cachée de son gendre de venir de temps en temps lui transmettre son
«message d'alerte ». Les rumeurs avaient très vite circulé dans la ville
dénonçant l'adultère de l'urologue. Mais Karma, était soucieuse de ne pas
tout révéler. Les gens s'occupaient trop de fadaises. Elle, elle n'était pas
complètement sûre!
Elle essaya de le faire raisonner et lui fit comprendre qu'il exagérait
dans ses prétextes; et conciliatrice, elle lui attirait l'attention sur le fait que
les petites choses de la vie pourraient être résolues par l'entente et le
dialogue, par la discussion en confrontant les opinions; que, par la tendresse
et l'amour, on arrivait à régler beaucoup de problèmes de couple.
Mais il lui semblait que Ghâby était loin de ce qu'elle prêchait.
L'amour et la tendresse qui distinguaient le couple de sa fille, n'existaient
plus pour l'urologue. Elle l'entendit méchamment prononcer:
- Qu'elle foute alors le camp! Qu'elle quitte la maison! Je ne veux
plus d'elle!
C'était sorti promptement et sans trop de réflexion.
De la haine, beaucoup de haine pointait dans ses yeux.
Choquée, Karma voyait tomber toute l'éducation que l'urologue
avait reçue au pays des Lumières et dont il se vantait: «Je suis Français,. ,
mOl . ».
Avec un calme apparent, elle l'interrogea:
Connais-tu l'exergue: chassez le naturel il revient au galop?
- Oui, pourquoi?
- Rien! Tu ne comprendras donc jamais!
Il se leva pour partir. Avant d'ouvrir la porte, il se tourna vers sa
belle-mère pour reprendre grossièrement:
19- Tu sais... Je te conseille de récupérer ta fille et vite! Prends-la. Moi,
je ne veux plus la garder... je ne peux plus...
- Tu parles comme un manant, là, docteur! dit la femme sur un ton
sarcastique. Un médecin ne parle pas de cette manière de sa femme;
doctoresse en plus, rappelle-toi!
Un rire moqueur sortit de ses lèvres qui remuaient pour faire sortir
en vain, une parole. La belle-mère lança:
- Et puis la femme n'est pas un objet à prendre ou à laisser! N'as-tu pas
appris ça, toi? Une femme n'est pas non plus un objet de défoulement et
d'agressivité!
Il garda un malin silence mystérieux. Elle le héla:
- Ghâby, souviens-toi de ce que je vais te dire: la plus belle femme du
monde ne mérite pas qu'un homme sacrifie pour elle ses enfants et son foyer.
Sa réputation surtout. Et toi qui as toujours tenu à ta réputation? « Je suis
médecin, pas docteur! ». Tu le disais comme un mégalomane! Ça aussi c'est
un message d'alerte... à ton adresse. Comprends-le comme tu veux...
Karma le vit s'éloigner. Son visage reprit son air bête et sa bouche
dessinait un sourire cauteleux.
Lorsque la mère s'était entretenue avec sa fille sur les visites
multipliées de son gendre, rien que pour menacer en devançant une situation
fâcheuse et sonner l'alarme, cette dernière était restée interloquée. Aucune
des deux femmes n'avaient alors pensé que Ghâby puisse recourir à des
stratagèmes et des subterfuges pour justifier son attitude: l'attitude d'un mari
qui, en trompant sa femme, devenait un personnage plein d'incohérence et de
malveillance, et cultivant vis-à-vis d'elle, dès lors, un goût particulier pour le
mal et la destruction.
Non! Même pas Léa, qui, suite à la dernière dispute provoquée par
son mari, avait constaté que leur compte .en commun à la banque avait
disparu.
20III
La carte fatidique
Elle était là, Léa, à cogiter et à se rappeler, plantée au milieu de la
chambre d'où son mari venait de sortir. La baie vitrée était à moitié ouverte.
De loin, la mer déferlait nonchalamment ses vagues indolentes. Léa
regardait, moins pour contempler que pour voir plus clair en elle. Le soleil
timide qui s'y reflétait la remplissait d'émotions. Avril s'exhibait dans toute
sa douceur, dans toute sa fraîcheur chaleureuse et les coquelicots avaient déjà
poussé parmi les marguerites blanches à cœur jaune et les tendres blés.
Comment se faisait-il qu'elle n'en prît pas conscience auparavant?
Tout à l'heure, elle se mettrait à l'œuvre devant son chevalet et sa toile. Le
paysage en lui même était un tableau. Il méritait bien d'être peint. La peinture
entre autres, la plongeait dans un monde sans angoisse.
Le pré qui surplombait la mer était jonché de couleurs printanières
et s'étendait en une petite colline devant la maison. C'était beau mais triste.
Cette métamorphose végétale, gaie et heureuse, ne correspondait pas à son
état d'âme, ni d'esprit, ni non plus aux avatars qui transformèrent sa vie au
cours de ces derniers mois. Dans son cœur, des blessures, beaucoup de
blessures, fraîches et vivantes, couleur de ces coquelicots.
Un vague chagrin l'envahit. Il y a longtemps qu'elle ne partageait
plus comme avant ces beaux spectacles de la nature avec Ghâby. Pourquoi le
bonheur s'arrêta-t-il soudain? Dix ans de vie commune: serait-ce trop long,
trop ennuyeux pour un homme comme Ghâby ? Et. .. deux fois marié?
Mais les enfants! C'était là le problème! SON problème à elle!
Pas à lui, non!
Assise sur le bord du lit bien rangé, elle essaya de respirer la
propreté de la pièce. Question de se distraire. Ce matin, la femme de ménage,
aidée de la bonne, avait tout nettoyé. Léa essaya de savourer le plaisir que lui
procurait l'odeur du détergent antiseptique que le sol gardait encore, mais en
vain. Elle spéculait sur les raisons qui incitèrent son mari à passer à cette
heure inhabituelle.
Pourquoi eut-il choisi ce moment? Ce jour ?
Butée, elle commença à traverser frénétiquement la pièce et se
sentit comme un ours en cage. Pourquoi ce sentiment? Serait-ce par ce
qu'elle avait su que leur compte en commun fut retiré de la banque?
Seraitce parce qu'elle n'osait pas lui en parler, de peur de créer quelque problème
plus insurmontable encore que celui de ses longues bouderies? Plus dur que
son silence buté et sa violence injustifiable?
21Réfléchissant et se concentrant sur cette courte apparition de son
mari et son intrusion dans leur chambre, elle n'était que plus déconcertée et
sombra dans une totale apathie devant la beauté exceptionnelle qui pourtant
l'entourait.
Qu'était-il venu faire? Prendre? Déposer?
Elle ne s'était rendue compte de rien. C'était si rapide.
Subrepticement, elle la vit:
Une chose en papier gros et pâle, légèrement rosâtre, gisant sur le
sol juste à côté de la descente du lit. Elle s'en approcha et l'examina de tout
près sans la toucher, comme on examine précautionneusement de loin une
feuille urticante.
C'était un carton rectangulaire illustré sur sa page extérieure et qui
ressemblait à une carte de vœux. L'illustration en rose et rouge n'était pas
clairement accessible car le carton avait été négligemment plié. On aurait dit
le fait de quelqu'un de pressé et qui n'avait pas de temps à perdre. Une carte
mal fourrée, comme par mégarde, dans la poche.
De toute sa hauteur de petite femme, comme atteinte de strabisme,
elle fixa d'un seul œil le petit rectangle de carton froissé. Puis, aussi curieuse
qu'inquiète, n'arrivant pas à prendre une décision, elle resta là, les deux yeux
orientés férocement vers cet objet étrange qui l'intriguait et qui n'avait pas
dit encore son nom.
Depuis combien de temps LA CHOSE était là? Comment
avaitelle atterri dans la pièce? Serait-ce juste pendant le passage de Ghâby, ce
qui était le plus probable?
Elle voulait prendre la chose, la tenir entre ses doigts, la palper
pour voir ce qu'elle pourrait contenir. Mais elle tergiversait.
Pourquoi ce truc lui faisait-il peur ?
Soudain déterminée, Léa se baissa et s'en empara
précautionneusement, comme l'on s'empare d'une lettre qu'on soupçonne
piégée.
Elle reprit son aplomb. Mais spontanément, son étonnement stupide
devint stupéfaction.
La première face du carton, une page préliminaire dirait-on, cornée
à son bout, laissait voir une écriture noire avec des signes graphiques gras
suivis d'autres moins gros et moins intelligibles. Sans le lire, Léa y repéra un
texte à plusieurs lignes centrées qui se poursuivaient comme dans un poème.
Cependant, le haut de la page exhibait une sorte de titre qui resta
d'abord imperceptible. Elle le mit contre ses yeux et elle lit en louchant:
Saint-Valentin. Le reste du texte demeura indécelable à son regard à cause
des faux plis qu'avait subis le papier.
C'était donc grosso modo une carte de vœux pour la
SaintValentin. Pourquoi sa méfiance était-elle allée très loin jusqu'à la peur et
l'angoisse?
22Mais Léa se rappela que la fête des amoureux était déjà loin.
Depuis plus de deux mois le 14 février était passé.
Pourquoi alors. .. ? Comment?
"Comment cette carte avait-elle atterri au milieu de la pièce, juste
en ce jour et en cette heure? ». Cela commençait à devenir d'une complexité
gênante dans la tête de la jeune femme. Qui resta perplexe. Son inquiétude
redoubla.
La prise de conscience d'un danger? Réel? Imaginé?
Léa échafaudait les hypothèses. Mais elle écarta une éventuelle idée
qui fasse aller ses hypothèses plus loin qu'un simple hasard: Ghâby serait
passé pour reprendre un livre ou un objet oublié. Cela lui arrivait parfois. La
carte qu'il aurait maladroitement mise dans sa poche depuis plusieurs jours
peut-être, serait tombée sans qu'il s'en aperçoive.
Ghâby aurait-il oublié de la lui remettre parce qu'il la boudait? Car
la carte lui était certainement destinée, pensa-t-elle en essayant de se
convamcre.
Cette supposition la rassura; d'autant plus que Léa ne se rappela
pas avoir reçu cette année une carte votive comme d'habitude. Ce soir de la
Saint-Valentin, il y avait de fortes altercations entre eux que lui, Ghâby, avait
provoquées, après quoi il était sorti précipitamment.
Serait-ce le repentir? Faisait-il maintenant son mea-culpa, son
mari?
Résolue, trouvant que ces explications pourraient être plausibles,
elle se rassit sur le bord du lit, reprit la carte et la remit sur ses genoux. Elle la
lissa soigneusement du poing avec les doigts, la rendant plus facile à lire.
Puis, d'un geste brusque comme excédée par sa propre lenteur, elle la déplia
et commença à feuilleter et à lire deux menues pages pleines de mots.
C'était épouvantable!
23IV
SALOPE... uniquement pour toi!
Elle parcourut les petites pages jalonnées de cœurs rose et rouge.
Ses yeux clignaient fiévreusement.
Le recto de la première affichait le mot « Valentin ». Après un
alinéa et trois points de suspension était exhibé le dessin d'un personnage
grotesque sortant d'un puzzle déboîté et tenant dans sa main difforme une
grosse bougie longitudinale diffusant des flammes. La bougie avait la forme
d'un pénis en érection.
Butée, elle lut les lignes suivantes écrites en caractères gras: « La
différence entre cetteforme et toi est... ».
Encore des points de suspension, et la suite de la phrase était au
verso. Elle la tourna, amusée d'abord avec un peu d'appréhension. Il devenait
audacieux quand même son Ghâby. Voire effronté. Il savait pourtant que Léa
n'aimait ni les effronteries ni le cynisme. Mais n'importe! Quelle surprise lui
réserverait-il aujourd'hui?
La différence? Pour dire quoi en fait ?
Elle arrêta ses interrogations pour passer à la suite.
La forme même de cette phrase inachevée l'amusait. Serait-ce une
devinette? Ou un message publicitaire à suspense comme pour le
marketing? Ou encore un teasing pour appâter?
Subitement, elle arrêta ses idées cocasses pour lire la suite -oh!
combien perverse- ! et qui la fit rire: « Toi... tu sais pénétrer et sortir, aller
et venir exactement dans les endroits appropriés! ».
De prime abord, elle ne comprit pas.
Puis, après coup, la poitrine soulevé de halètements précipités, elle
s'en fit une idée plus nette et se sentit confuse voire humiliée.
Non, la carte ne s'adressait pas à elle. Non!
Le petit sourire qu'elle avait dessiné en lisant la première page se
transforma en un froncement de sourcils et une crispation qui lui faisaient
mal et qui disaient tout le sarcasme qui la secouait, transformé en dégoût en
l'espace d'un instant.
La tête compressée, Léa relit plusieurs fois les vœux valentins
scabreux. Elle les relit dans l'espoir de s'être trompée dans sa lecture;
d'avoir mal compris; de s'agir d'autre chose que de mots obscènes et de
bougie de forme phallique. Mais la vérité était là, affichée sur le carton rose,
dans cette phrase en suspens qui dénonçait une perversion choquante.
La carte s'adressait à son mari !
25Par qui?
Plus choquante encore furent les dernières lignes écrites à la main.
Lajeune femme écarquilla deux grands yeux incrédules en lisant: « Salope...
uniquement pour toi» Et le mauvais mot avec l'adverbe restrictif, étaient
écrits à l'encre rouge, comme pour souligner leur importance et personnaliser
le message.
Le texte était signé: « Alchimie» et un peu plus bas, un prénom,
celui du destinateur, la destinatrice plutôt: « Djendeh ».
Léa n'en revenait pas !
La lecture du prénom la consterna. L'étouffa.
« Djendeh? L'infirmière de nuit qui travaille avec nous... avec
lui... à la clinique? ». Léa était complètement abasourdie en le susurrant.
Elle ne voulait pas croire ses yeux.
Mais c'était bien l'écriture de l'infirmière! Comment ne pas la
reconnaître, cette écriture? Un jour, Djendeh lui avait rendu visite et elle lui
avait noté de sa propre main, son nom et son numéro de téléphone mobile sur
son agenda.
Ce jour-là, Léa avait formulé beaucoup de questions à propos de la
visite inopinée de Djendeh l'infirmière. Elle en avait parlé à Ghâby mais il
s'était abstenu d'en discuter; juste un petit mot qu'il avait lancé avec ironie
et que, dernièrement, il répétait souvent: « folle» prononcé tout bas comme
dans un monologue, pour s'enfermer ensuite dans son silence. Depuis,
l'infirmière n'avait pas arrêté ses intrusions gênantes chez Léa.
Oui, Léa ne pouvait pas se tromper. Avec une certitude instinctive,
elle déchiffrait les phrases. C'était bien l'écriture de l'intruse qui envahissait
son intimité plusieurs fois par semaine: une calligraphie presque scolaire,
multipliant les queues et les crêtes, avec des hampes et des jambages indécis
et maladroits, dénonçant la bizarrerie de son écrivant, son insolence et sa
complexité présumée.
Immobile, avalant difficilement sa salive, la surprise écarquillait
ses yeux. La carte s'adressait donc à Ghâby. Et de qui? De l'infirmière qui
faisait jaser les gens; qui faisait fi des mœurs et des règles de conduite
admises dans cette société beyrouthine sunnite où elle avait atterri depuis une
bonne quinzaine d'années en débarquant de son pays portuaire Kharayan. Y
étant arrivée au bras d'un beau médecin libanais, elle avait alors ôté son
tchador gris, large comme une tente.
Toute la ville la médisait alors.
Comment cette veuve d'un premier mari, père de quatre enfants,
qui s'était donné la mort (les gens disaient que c'était elle qui l'avait
empoisonné), cette femme aux cheveux crépus et décolorés, au teint brun et
terne, aux hanches masculines, avait pu décrocher en dépit de son tchador, le
docteur Bady ?
Père d'un nouveau-né, époux d'une très belle Libanaise, personne
ne savait comment Djendeh l'infirmière, moche comme un pou, avait réussi à
26l'accrocher, à l'enlever à sa femme et à son bébé, ses deux « trésors» comme
lui même se targuait de le dire avant de les abandonner. « Ô toi qui troques ta
biche contre un singe» ! citait-on à son propos.
Mais elle avait pu, la Djendeh ! Elle avait réussi à enlever le beau
Bady, à son nouveau-né et à sa belle femme. Si bien que lui, Bady, son
deuxième mari, l'avait répudiée, deux ans après, pour élever tout seul le fils
qu'elle lui avait laissé.
Les rumeurs qui avaient circulé disaient qu'elle l'avait trompé avec
son meilleur ami. D'autres précisaient qu'il avait découvert en elle une
profiteuse, dont le seul but était de décrocher un homme riche et célèbre.
Maintes fois devant ses parents qui haïssaient la décrocheuse, Bady proférait
des regrets d'avoir laissé la belle Libanaise pour une autre insignifiante qui
lui avait tendu un piège. Et il ajoutait qu'il avait eu un « coup de tête
impardonnable... ».
Salope... uniquement pour toi?
En regardant la carte, Léa se sentit abattue comme si elle avait reçu
un coup de massue sur la tête. Elle pensait avec effarement à son mari.
Pauvre Ghâby! Serait-il attiré dans les filets de l'infirmière?
Avait-il perdu la tête comme Bady? Aliéné comme lui? Berné? Car il n'était
plus normal depuis un certain temps. Léa était consciente de la modification
qui s'est opérée en Ghâby, le père de ses enfants.
Qu'est-ce qui l'avait altéré de cette façon? s'interrogea-t-elle. Ça
faisait plus d'un an que son comportement était devenu étrange.
Agressif et orgueilleux, il raillait souvent son métier de
psychosomaticienne qui ne valait rien, par rapport au domaine
médicochirurgicale qu'était l'urologie et qui, à ses yeux, ne relevait
nullement de la médecine.
Dernièrement, il avait giflé Léa devant les enfants, la menaçant de
quitter véritablement un jour la maison, de lui casser la gueule si elle
l'embêtait encore à la clinique. Et lorsque le garçon l'intercepta en voyant sa
main s'abattre sur la tête de sa mère, il avait reçu un coup sur la nuque.
Choses impensables avant que ne s'introduise dans leur vie, Djendeh
l'infirmière, la salope comme elle-même avait voulu l'être: uniquement avec
lui!
27v
Le fleuve coule sous les pieds
En y réfléchissant, Léa commença à voir plus clair. Ce n'était pas
pour rien que son mari l'avait pressée de démissionner de son travail à
l'hôpital. Ce n'était pas pour rien non plus, qu'il lui faisait souvent sans
raisons valables, des brouilles injustifiables. Elle croyait que c'était passager,
que c'était des crises d'homme andropausé, mais il lui semblait que Ghâby
avait de plus en plus le goût de la brouille. La moindre parole dégénérait en
dispute. Comme ce soir du quatorze février: il avait provoqué une scène
agressive qui lui fournît le prétexte de quitter la maison et de ne rentrer
qu'après minuit, exhalant des relents d'alcool. Comme aussi cet autre soir où
Léa lui avait préparé avec les enfants le gâteau et les bougies pour son
cinquante sixième anniversaire. Il était absent. Il ne les avait pas rejoints
comme il l'avait promis...
Elle ne savait pas encore qu'il la trompait.
Mais qui pouvait le lui reprocher? Lui, l'Homme avec un grand H
appartenant à une société patriarcale et machiste? L'homme avait des
privilèges et droit de cité sur sa femme. Qui pouvait blâmer les désirs
adultères d'un mari? Seule la femme était condamnée et châtiée pour en
. .
aVOlrcommIS.
Non! Ce n'était pas pour rien qu'il était devenu violent et agressif!
Parfois à en perdre toute raison.
« Ça alors? Le fleuve coule à flots sous mes pieds et je ne m'en
rends pas compte!»: avec une amère ironie, elle cita ce proverbe arabe
qu'on citait à l'égard des gens qui se laissaient duper. Elle ne savait si elle
devait en pleurer ou en rire. Elle en rit cependant; envisagea le sourire bête
de son mari devant l'image phallique de la carte et se rappela sa prostate dont
il souffrait dernièrement.
Oui, elle en rit. Comme devant l'ironie du sort !
Une moue de mépris se dessina sur son visage pourtant et elle jeta
la carte des vœux érotiques sur le lit comme on jette une ordure. « Le lit de la
perfidie et du parjure! » prononça-t-elle, chagrine. Puis d'une main hésitante
elle s'en ressaisit dans le but de la déchirer et de l'envoyer à la poubelle.
Mais elle ne le fit pas. Après forte méditation, et en apercevant de loin le bus
de l'école qui ramenait les enfants, elle envoya le petit carton au fond d'un
tiroir puis s'immobilisa pour quelques instants au milieu de la chambre.
Cette petite pause lui rappela le jour où l'infirmière fut affectée
récemment à l'hôpital (en même temps que Ghâby, par quel hasard! On avait
dit qu'elle l'avait suivi et aussi qu'il l'avait recommandée auprès du directeur
29de la clinique). Elle s'était introduite dans son bureau sans permission et lui
avait dit de but en blanc, sur un ton familier, ce qui avait étonné Léa: « Ma
chère, peux-tu m'apprendre comment la psychosomatique peut traiter la
stérilité chez l'homme? J'ai entendu dire que c'est possible? J'aimerais bien
savoir s'il y avait une certaine méthode. Je sais que tu es
psychosomaticienne... Ton mari me l'a dit... }).En le prononçant, elle prit un
rictus dessiné avec mesure mais aussi avec mesquinerie: une de ces
expressions qu'arborent dans l'intimité certaines quinquagénaires qui
viennent de découvrir que leur amant était miteux.
Le tiroir où Léa venait de balancer la carte faisait partie d'un
meuble côté du lit où Ghâby rangeait ses lunettes, ses médicaments, des
mouchoirs et des bagatelles. Comme d'habitude. Un jour, en ouvrant ce
tiroir, Léa avait par hasard aperçu une boîte qui portait le nom de Viagra;
mais la boîte disparut le lendemain. Curieuse, Léa avait beau fouiller dans les
coins du tiroir, la boîte n'était plus à sa place.
Cependant, elle réapparut quelques jours plus tard, au même
endroit, pour disparaître puis réapparaître plusieurs fois les jours suivants.
Elle croyait halluciner. Qu'était-ce que cette boîte magique?
Ce jour-là, Léa ne s'était pas posé beaucoup de questions au sujet
de ce médicament (de confort?) ni pour ces apparitions et disparitions de la
boîte dans le tiroir comme par un tour de prestidigitateur. À son insu, et sans
savoir pourquoi, Ghâby jouait l'illusionniste avec sa boîte en jonglant avec.
À cette époque-là, Ghâby ne suscitait pas ses suspicions. Elle n'était ni
méfiante ni sceptique à son égard, lui faisant pleinement confiance. Une
personne crédible et fiable: voilà ce qu'elle pensait de lui, insensible aux
rumeurs qui couraient pourtant déjà dans son entourage et qui confirmaient
une certaine relation extraconjugale.
Voir pour croire! À la manière de Saint Thomas! disait-elle aux
dénonciateurs en démentant leurs propos.
« Léa! Ouvre bien les yeux! Ne laisse pas à ton insu, couler le
fleuve sous tes pieds. Rappelle-toi le proverbe! }).Maintes fois, les collègues
lui recommandaient d'être vigilante. Mais elle ne voulait pas croire à ce
qu'elle appelât alors « leur mouchardage ». Elle ne pas se demander
non plus pourquoi son mari la pressait de démissionner de son travail à la
clinique et l'amadouait. Parfois, il arrivait parfois à Ghâby d'être avenant et
réconciliateur. Et Léa ne se posait pas de questions à propos de ces brusques
changements.
Pour compenser et expier son attitude revêche et agressive, se
disait-elle. Il lui avait même promis qu'en échange, il lui verserait ses
honoraires mensuels. Promesse qu'il n'avait jamais tenue. Comme bien
d'autres. Pourquoi le croyait-elle dans tout ce qu'il lui avançait alors qu'il lui
jouait des tours de passe-passe? Parce qu'elle ne pouvait pas envisager
l'existence sans croyance? Sans conscience morale?
30Pour lui, elle avait accepté d'abandonner un travail qui l'intéressait
beaucoup. Ne sachant, là non plus, que le but de Ghâby était de l'éloigner
définitivement de la clinique, lieu de ses nouvelles tocades. Cependant,
blâmée par sa mère qui ne cessait de lui répéter « une femme ne doit jamais
quitter son travail », elle se ressaisit après coup et revint à son poste de
psychosomaticienne. Malgré lui.
Appelée d'urgence par un de ses patients, Léa réintégra en fait son
bureau après deux semaines d'absence durant lesquelles les amourettes de
son mari s'étaient transformées en une relation plus sérieuse. Mais plus
ridicule aussi. On en parlait en plaisantant et en faisant des clins d'œil quand
on apercevait le docteur accompagné de l'infirmière. Léa s'en aperçut. Et
inconsciente, elle essayait de le défendre. De défendre l'amour-propre blessé
d'une femme trop confiante. Sa méfiance n'était plus qu'un véritable
sentiment: le piège était en train de se resserrer autour de Ghâby. Le père de
deux jeunes enfants fut pris dans les filets d'une femme sans retenue. Tout le
corps médical le savait; sauf elle, son épouse, la dernière qui sache et qui
voie! Mais à présent elle voyait, Léa. Par ses propres yeux et non seulement
avec l'intuition et son flair de femme. Et ce qu'elle découvrait la rendait
complètement déconcertée: les apparitions et disparitions de la boîte de
Viagra depuis quelques mois; la ferme volonté de Ghâby qu'elle démissionne
de son travail; puis maintenant cette carte, non plus de vœux, mais d'aveux
(Être salope pour un homme serait-ce le désir de tout homme ?). Puis,
comme un prompt éclair entre deux nuages noirs, elle se rappela avoir trouvé
un jour dans la poche de son mari, deux billets d'avion, mais ne voulant rien
escompter, elle passa outre.
Et à présent, ce dessin obscène de la carte valentine avec le
mot salope écrit par la propre main de Djendeh. Les idées de Léa se
lançaient, non plus dans les fausses suppositions mais dans la certitude et
l'évidence des faits: Ghâby la trompait avec l'infirmière. Et pour ce, il
voulait coûte que coûte l'éloigner de l'hôpital, lieu du scandale. Et il avait
commencé à propager à ce propos plein d'histoires pour la dénigrer: Léa est
incompétente dans sa profession, arrogante avec ses patients, impulsive et
instable, proche de la folie, elle commence à absorber des médicaments,
etc. ... avait-il confié à Georges, leur collègue commun. Furieux de ce
comportement terrible du mari, Georges incita sa collègue à se poser des
questions: pourquoi Ghâby voulait-il la décrire comme telle et l'ébruiter
dans leur entourage?
Même là, le cerveau de Léa résista. Non! Ghâby n'était pas
capable de dire du mal d'elle. Elle était sa femme.
Le cardiologue était en fait dépité de voir Léa, sa petite voisine
d'autrefois, bafouée par un urologue menteur et intrépide. Il savait que pour
l'épouser, le Ghâby avait déployé beaucoup d'efforts. « Merde alors! Le
scandale, qu'il aille le chercher ailleurs! Loin de sa maison; loin de ses
enfants et de sa femme, loin de son monde! Ses histoires me rebutent! Sois
31plus méfiante, Léa /» lui dit le collègue pas plus tard qu'hier. Elle voulait
bien: être méfiante...
Mais ce fleuve torrentiel, comment l'arrêter?
Pouvait-on arrêter un fleuve en flots?
Des flots de boue qui s'élancent impétueux?
Quand on s'enfonce dans un bourbier, comment s'en sortir?
En se le demandant, Léa se pinça le bras pour s'assurer qu'il ne
s'agissait pas d'un cauchemar.
Et elle se rappela en ce moment l'incident de la boîte de Viagra, qui
disparaissait et réapparaissait au fil des jours. C'était intriguant.
Un soir, en s'apprêtant à dormir alors que son mari se tournait et se
retournait dans le lit devant la télé, elle ouvrit le tiroir afin d'avoir un cachet
d'aspirine, son mal de tête se manifestant de plus en plus dernièrement. Son
regard croisa alors la boîte étrangement illustrée.
- Qu'est-ce que c'est? lui demanda-t-elle feignant la curiosité.
Il n'émit aucun mot, se retourna pour un instant vers elle et la
regarda rudement comme s'il lui reprochait son acte insolent de l'avoir tiré
de ses réflexions. D'avoir violé sa tranquillité.
- Tiens! Du Viagra! prononça-t-elle en lisant intelligiblement à son
adresse, les indications sur la boîte.
Elle imagina d'abord que cette séparation physique qui durait
depuis des mois, allait prendre fin, et que ce manquement au devoir conjugal
était dû à un handicap d'impuissance qui l'inhibait, et auquel son mari
voulait remédier par ce fameux stimulant appelé Viagra.
Mais il n'en fut rien. Les jours suivants, Ghâby s'emmura de plus
en plus dans son mutisme et dans sa haine, se barricadant sous ses
couvertures et se comportant comme un rustre. Ignorante encore de son
infidélité, Léa faisait appel à la résignation en supportant tous les
désagréments. «Toute nuit a une fin» se répétait-elle, se munissant chaque
jour d'un nouvel espoir. Qui ne venait jamais.
Aujourd'hui, une nouvelle déception avec la révélation de la
perfidie et des amours libertines sur une carte de vœux.
« Qu'est-ce qu'elle est bête la femme! Elle refuse de voir la réalité
en face parce qu'elle en a peur. Elle n'ose pas l'affronter alors qu'elle doit le
faire» grinça-t-elle avec beaucoup d'amertume.
En attendant que le bus de l'école dépose les enfants devant la
maison, sa pensée s'était complètement portée sur le comportement bizarre
de son mari durant ces derniers mois.
Comment dire les choses? Et comment ne pas penser que Ghâby
stockait du Viagra dans son tiroir rien que pour le lui montrer? Ce
médicament énergétique propre à exciter le désir sexuel n'était donc pas
POUR elle? Il y a un an environ que Ghâby ne l'avait pas touchée. Voulait-il
l'humilier en la montrant indésirable?
32En fait, Ghâby et elle étaient séparés corporellement tout en
partageant le même lit. Deux étrangers qui se côtoyaient. Sans se coudoyer.
Sans se frôler. Elle tendait alors à penser (comme par amour-propre offensé)
que son mari était devenu impuissant à cinquante cinq ans et que son
handicap l'inhibait. D'où son silence, et son air distant et grincheux. Il lui
arrivait alors (oh comme elle était bête !) d'avoir de la compassion pour lui;
de s'apitoyer sur son impuissance, sur son handicap castrateur. D'autant plus
qu'il souffrait d'une petite inflammation de la prostate. Par suite Léa lui
trouvait des excuses, supportait sa froideur et son détachement; pardonnait
son animosité et son agressivité, interprétant son comportement violent
comme un facteur psychosomatique. Avec patience, elle attendait que le
handicap de son mari s'abrogeât un jour. Elle le vit, comme elle vit la
maladie d'un patient! Et cela la chagrinait.
Elle l'aimait. L'avait toujours aimé. C'était elle qui l'avait accepté
comme mari, de quatorze ans son aîné. Si bien que sa mère lui avait attiré
l'attention, le jour de ses fiançailles, sur cette différence d'âge, souvent
nuisible à l'entente du couple. Mais Léa admirait Ghâby et, en dépit de sa
timidité naturelle, elle le trouvait très ouvert et d'avant-garde.
C'était dans le bon vieux temps! C'était...
Aujourd'hui, c'est avec du retard que la jeune femme regardait les
choses en face. Loin de toute excuse.
Associé à celui de la carte, l'épisode du Viagra lui revint avec
insistance! Ce n'était donc pas pour elle que Ghâby voulut s'administrer ce
remède dangereux! Mais pour elle, l'infirmière: «Lui avait-il donc assez
exposé ses forces viriles, ses charmes ténébreux et toute sa vigueur de mâle
averti? » rétorqua-t-elle. Puis elle pensa à sa prostate et le danger que cette
médication représentait? C'était inquiétant pourtant.
Léa se rappela avoir lu un jour un article sur le Viagra dans une
revue médicale américaine spécialisée. L'article (qu'il avait lu à son tour)
disait qu'il s'agissait d'une matière brutale et que le traitement au Viagra
pourrait présenter un danger certain, notamment pour ceux qui avaient dans
la famille un facteur héréditaire de thrombose ou d'embolie cérébrale. Et Léa
se demandait comment Ghâby se désintéressait-il de ces détails alors qu'il
avait côtoyé dans son métier plusieurs exemples de complications provenant
de l'utilisation de cette matière? Néanmoins, dans sa famille, plusieurs
accidents cardiaques étaient survenus. Son père était décédé suite à une
embolie cérébrale et ses deux oncles avaient subi un pontage coronarien. ..
Il aurait dû y penser en premier, Ghâby le médecin! Il aurait dû se
rappeler ce que Georges le cardiologue avait raconté un jour à ce propos: un
de ses patients avait eu une rupture d'anévrisme à cause d'une utilisation
prolongée de ce médicament stimulant. Un autre, une crise cardiaque en
raison de l'abus. Un troisième, décédé pour la même raison. «Un
33médicament est fait pour traiter ou prévenir» disait-on. Que voulait-il donc
faire aujuste, Ghâby, avec son Viagra ?
Presque tous les hommes meurent de leur remède et non de leurs
maladies: c'était lui qui lui avait cité un jour ce vieil adage de Molière.
L'avait-il donc oublié?
Quelles pouvaient être les raisons qui incitaient un homme comme
lui à avoir ce goût du risque? Léa se posait les questions à ce propos. La
carte scandaleuse retrouvée dans la chambre ramena dans sa tête beaucoup de
. .
maUVaiSsouvemrs.
Certains restèrent énigmatiques et obscurs.
34VI
Quand la niaiserie devient cynisme
Une question lancinante désarçonnait Léa.
Niais ou cynique, Ghâby? Ou encore les deux à la fois?
Aurait-il donc, en bon machiavélique, laissé traîner à dessein, ces
objets louches qu'il devait garder en cachette et les dissimuler loin des yeux?
Pourquoi voulait-il que sa femme s'en aperçoive à tout prix et nourrir sa
suspicion?
Elle ne savait quoi en penser, Léa, sauf que ce qui lui arrivait était
bizarre. Très bizarre! D'autant plus que son mari devenait plus agressif et
plus violent. Cela aussi la surprenait. Énormément.
Comme au milieu du beau temps, l'atroce orage.
Leurs rapports se détérioraient progressivement. Et du jour au
lendemain, Ghâby prit de mauvaises manières. Léa n'arrivait pas à expliquer
ce changement brusque. Pourquoi l'homme civilisé qu'elle avait connu
respectueux et digne à quarante quatre ans, s'était mué en brute à cinquante
cinq comme une bête en métamorphose? Ghâby le mari doux et attentionné
n'était plus le même! Non! Il était devenu un pervers achevé. Et il n'avait
pas honte de le montrer.
La jeune femme réalisait, seulement aujourd'hui, que Djendeh
l'infirmière renversait leur vie, ternissait le nom d'un homme qui avait
toujours tenu à être respecté et honoré, à jouir d'une bonne réputation.
Qu'est-ce qui arrivait à Ghâby? Lui-même avait critiqué Djendeh peu de
temps avant qu'elle ne soit devenue son assistante. Femme de « mœurs
légères» et de « petite vertu» alléguait-il. Et le Beyrouth sunnite à l'œil vif
et curieux, l'avait toujours connue comme telle. Sur elle, on rapportait des
on-dit interminables. Les collègues particulièrement. Ceux que Djendeh
avait, en vain, essayé de séduire. Abdo avait conseillé à Léa comme à Ghâby
de ne plus recevoir chez eux l'infirmière parce qu' « elle ne mérite pas
l'estime ... ». Sa femme Arij racontait que Djendeh n'avait pas hésité à
enjôler son mari, mais celui-ci ne s'était pas laissé faire. Il était « étanche »,
« manproof» ajoutait-elle avec son humour habituel.
Mais Ghâby était presque du même avis et il avait reproché à sa
femme ce jour-là son excès de gentillesse parce qu'elle acceptait l'intrusion
de l'infirmière dans leur vie. Que de fois ilIa responsabilisait en disant « À
tes risques et périls... Tu supporteras donc toutes les conséquences ». Elle ne
saisissait pas alors le sens caché et tordu de ses mots. L'infirmière, il est vrai,
attendrissait parfois la psychosomaticienne. Elle lui racontait les divers récits
35de son passé miséreux. Et il arrivait à Léa d'en parler à Ghâby. IlIa raillait
alors en disant qu'il avait une femme « trop crédule ».
Par quelle manœuvre subreptice Ghâby avait-il donc changé
d'attitude? Pourquoi sacrifiait-il sa réputation, sa crédibilité, le bien-être de
sa famille? Le jeu n'en valait pas la chandelle pourtant! « Si tu veux tomber
amoureux, aime un prince et si tu veux te vêtir mets de la soie ». Ghâby
répétait souvent ce proverbe, qu'il vidait maintenant de son sens et de ce
qu'il représentait alors pour lui.
La carte rose de la Saint-Valentin, l'image obscène et les mots...
Léa ne savait pas que Ghâby se complaisait dans la débauche, voire la
pornographie! Qu'il était en train de se pervertir, de s'embourber.
Il n'était pas comme ça, Ghâby Homci! Elle l'avait toujours connu
réservé et plutôt décent; respectueux de sa personne.
Comment l'individu change si vite en mettant de côté tous les
principes?
Il fallait y ajouter aujourd'hui l'indiscrétion, l'impudence et cet
exhibitionnisme étonnant de tout afficher; sans pudeur!
La perversion?
C'était cela qui intriguait Léa; qui lui faisait mal.
En jetant un regard sur le tiroir qui avait contenu un jour le Viagra
et maintenant la carte scandaleuse, Léa en était maintenant convaincue:
Ghâby le faisait exprès.
Paudrait-illui en parler? Ouvertement? Casser ce mur de glace qui
s'était dressé entre eux? Allait-elle brandir devant ses yeux la carte fatidique
en lui criant qu'il était un grand salaud; et advienne que pourra?
Lui rappeler le proverbe qu'il connaissait si bien et que tout le
monde répétait: S'il vous arrive le malheur de vous adonner au vice, d'être
adultère, faites-le en cachette!
Les idées de Léa se brouillaient dans sa tête.
Fatidique, cette carte l'était sans aucun doute, propre à changer le
cours de sa vie. Elle lui ouvrit les yeux sur des choses dont elle ne
s'apercevait pas auparavant. Elle lui rappela les extravagances d'une
conduite à tout le moins perverse.
Tous les agissements de Ghâby pouvaient être en fait, considérés
comme une invitation à Léa à se barrer, à foutre le camp et le laisser
tranquille dans ses débauches.
La femme passait en revue gestes et paroles qu'elle avait
considérés, à tort, comme des fautes sans gravité, vite pardonnées.
Mais maintenant qu'elle commençait à comprendre... !
Que pouvait-elle faire? Comment agir?
36Quitter la maison -dignement- avant qu'il ne la répudie?
Et ses enfants de dix et de huit ans? Ils lui seraient probablement
enlevés. Le père avait le droit de garde. Le cynisme nouveau de Ghâby et sa
perversion le disposaient à le faire.
Se battre? Mais comment?
Son statut de femme musulmane, dépendante de son homme, était
précaire, elle serait constamment menacée. Léa avait quitté la France pour
réintégrer son pays natal, pays arabe régi par des lois religieuses détournées,
faussement appliquées. Des lois qui même de nos jours, faisaient régner
l'injustice flagrante vis-à-vis de la femme. Des lois menées par des hommes,
machos d'un autre temps.
Quoique mariée en France, les lois civiles françaises n'étaient pas
en mesure de la protéger dans son pays d'origine considéré comme territoire
étranger pour la justice française. Elle devrait retourner en France si elle
voulait être protégée avec ses enfants de la cruauté perverse de son mari. Léa
s'accrocha à ce seul espoir au cas où Ghâby penserait à la répudier. Car elle
voyait la flamme de la haine et de la vengeance danser constamment dans ses
yeux.
Elle s'enfuirait avec les enfants en France... si jamais...
Ramassant sarcastiquement la carte jetée dans le tiroir, (témoin
des délits de Ghâby) un petit rire nerveux s'empara d'elle en la broyant
nerveusement entre les doigts. Le carton rose froissé devint difforme avec
des faux plis. Un de ces plis laissait voir le bout de la bougie phallique.
C'était cru, trivial et obscène; elle ne savait pas si elle devait en rire ou en
vomir.
Cependant, l'idée d'en parler à Georges la tenta. Elle l'appela au
téléphone et lui décrit non sans quelques moqueries, le contenu de la carte
scandaleuse et son dessin pornographique. Un grand rire secoua cependant le
cardiologue qui avoua: « Ah! La scélérate! Mais elle m'avait écrit les
mêmes mots, la Tamourcha, après me les avoir oralement dits... et je crois
qu'elle les avait répétés à toute la confrérie de la clinique, ces mots
faciles! ».
L'aveu de Georges sembla terrifier la femme trompée mais aussi la
soulager. Si bien que l'intention scabreuse de son mari la blessait, torturait:
pourquoi voulait-il qu'elle prenne connaissance de ses perversions ludiques,
en faisant tomber exprès cette preuve de ses dépravations?
Oui, Léa avait la pleine certitude que son mari l'avait fait
intentionnellement. L'idée était durement choquante mais elle fit naître
l'emprise d'une réalité!
37VII
L'intruse et le pervers
Léa revint un an en arrière et revit, avec un peu plus de lucidité, les
machinations de Djendeh. La perversion de son mari, elle n'était pas encore
en mesure de la découvrir. Ghâby lui donnait pourtant des coups de poignard
dans le dos, mais elle les recevait alors doucement, comme des gouttes de
poison qu'on met à petites doses dans un breuvage. À cette époque, c'était
l'infirmière qui la préoccupait. C'était à elle que Léa imputait toutes les
fautes et les délits de son mari. Elle s'en souvenait bien, Léa:
Djendeh essayait par tous les moyens de lier amitié avec elle, avec
eux; faire partie de leur cercle. Les raisons de cette véhémence des
sentiments que lui témoignait la quinquagénaire, lui étaient un peu obscure.
Elle ne savait pas encore que c'était Ghâby qu'elle visait.
Si bien que Joumana lui avait appris un jour qu'elle l'avait chassée
de chez elle à cause de ses intrusions multipliées. Elle les effectuait le plus
souvent le soir, lorsque Georges était de retour de la clinique. Djendeh faisait
irruption à tout moment. Ne pouvant plus supporter son effronterie et ce viol
de la liberté des autres, Georges demanda à sa femme de régler gentiment ce
problème d'intrusion. De la renvoyer.
Elle ne demandait que ça, Joumana. Elle avait chassé Djendeh;
assez rudement.
Excédée, la femme du cardiologue eut le courage d'éconduire
l'infirmière en lui adressant une diatribe de mots grossiers qu'elle avait
longtemps retenus au fond d'elle-même. Elle n'avait pas oublié son histoire
avec Bady qu'elle avait séparé de sa femme et de son bébé: «Pars d'ici, lui
avait-elle dit, quitte cette ville que tu ravages par tes obscénités. Allez, remets
ton tchador et rentre chez toi à Kharayane! ». Elle avait ensuite refermé
bruyamment la porte, en se demandant si elle n'avait pas basculé l'impudente
femme sur l'escalier. Une femme effrontée qui n'a pas honte de voler les
maris des autres! Rien que cette idée faisait entrer Joumana dans une folle
rage.
Et voilà que la même histoire recommençait à présent avec Léa.
L'infirmière recourut aux mêmes machinations. Ceci durait depuis plus d'un
an.
Comme chez Joumana, l'infirmière passait souvent le soir, juste au
moment où le couple se mettait à table, avec toujours le même
prétexte (méchant en quelque sorte): emprunter des livres sur la
psychosomatique afin de se familiariser avec cette médecine « abstruse et
méconnue» qui l'intriguait.
39Elle savait que Léa disposait d'une riche bibliothèque renfermant
toutes sortes d'ouvrages.
Elle se rappelait bien, Léa, ce soir où l'infirmière fit irruption au
cours d'une soirée d'amis, invités à dîner à la maison. L'intruse prit place à
côté de Ghâby. Celui-ci arbora son sourire le plus radieux et le plus bête en la
voyant arriver.
Et une conversation lente, indistincte, semblable aux chuchotis
d'un tête-à-tête intime, s'engagea entre les deux. Qu'est-ce qu'elle lui
soufflait pour qu'il en fût ainsi pris et comblé? Il était clair que l'urologue
était complètement tourné vers l'infirmière, comme s'il voulait excéder sa
femme en dépassant certaines limites. Mais bien qu'outrée, Léa n'en fit
aucune remarque. Elle passa outre, ce soir-là.
Au début, la psychosomaticienne ne trouvait pas beaucoup
d'inconvénients à ces intrusions. Au contraire. Car l'infirmière lui faisait
croire qu'elle était une femme délaissée et qu'elle avait besoin d'une amie
qui la comprenne, et d'un « confident discret» lui disait-elle en pleurnichant
En fait, la Kharayote confiait souvent à Léa ses secrets: des
plaintes mêlées parfois de quelques larmes.
Un jour, elle poussa ses confessions jusqu'à lui parler de sa vie
dans son pays d'origine, Kharayan; de son père qui travaillait dans le petit
port de la ville; de sa tante qui avait été lapidée jusqu'à la mort pour
adultère; de son premier mariage avec un père de quatre enfants; de Bady le
Libanais qu'elle avait épousé en deuxième noce et qui l'avait répudiée en
l'accusant de perfidie; de leur fils qu'elle lui avait « laissé» ; de sa présente
situation délicate de «femme sans mari»; dur statut dans la société
beyrouthine. «Dans cette société, une femme a besoin d'un homme pour la
protéger» argumentait-elle alors. Et elle la sollicitait sans honte, de lui
présenter «quelqu'un» car elle en avait marre de rester la «divorcée par
excellence» évitée et redoutée des femmes qui la côtoyaient. Avoir un mari
pourrait la mettre à l'abri des médisances et des calomnies.
Touchée par ces paroles, Léa compatissait. Elle l'avait crue.
En altruiste convaincue que caractérisaient le dévouement et la
sensibilité, la psychosomaticienne lui promit de ne pas «oublier» cette
requête amicale. Elle pensa immédiatement à Kamel, un cousin qui venait de
s'installer au Liban après avoir passé une vingtaine d'années aux États-Unis
et qui cherchait une « compagne» en vue de se marier.
Et l'infirmière partit ce soir-là avec un large sourire qui montrait de
grosses dents inégales. Mais Léa en garda un mauvais souvenir: ce sourire
carnassier adressé particulièrement à Ghâby, était venu comme une alerte,
une invitation à se tenir en garde contre la dangerosité de l'intruse.
L'eut-elle bien écoutée, cette alerte?
La posture flagrante de l'infirmière et son décolleté qu'elle
élargissait en permanence en s'asseyant à côté de Ghâby, les diverses
40causeries qu'elle lui chuchotait, son insolence présumée, ses intrusions...
Puis la bonne humeur de son mari et son sourire qui s'élargissait dès que
l'infirmière faisait irruption... Tout cela ne devait pas constituer une alerte?
Pourquoi Léa ne se doutait de rien à cette époque-là?
Ainsi, au bout de quelques mois, agacée par les intrusions de
l'infirmière mais aussi par la perméabilité flagrante de son mari envers cette
dernière, Léa eut le courage de lui en faire part.
Elle fut surprise de l'entendre se déchaîner: « Elle est mon
assistante... comment veux-tu que je me passe d'elle! Ou bien veux-tu en
faire un scandale à la manière de ton amie Joumana? Et puis elle n'est qu'une
malheureuse étrangère sans personne après son divorce! ». Il osa ajouter:
« Es-tu jalouse par exemple? Sache-le donc: elle est mille fois mieux que
toi! Tu meurs d'envie d'être médecin comme moi, un vrai, je sais, mais tu ne
pourras jamais l'être! Même si tu as un doctorat. Et quel doctorat! Mais tu
es folle! Complètement folle! Va te faire soigner, Madame la
psychosomaticienne !».
Pour Léa, ce fut une suite incohérente d'idées et de mots.
« Ghâby ! Mais calme-toi, pourquoi tu... » héla-t-elle à voix basse
en voyant que son mari était prêt à taper. IlIa coupa:
- Je suis calmemoi. Je ne suis pas fou! C'est toi la folle! Un jour
je t'enverrai dans un hôpital psychiatrique... comme l'avait fait mon
cousin Ahmed avec sa femme! Tu verras!
Et il se tourna sur ses talons pour partir en criant: « Et puis ne
prononce plus mon nom! ».
Léa en était abasourdie. Le visage de son mari était rouge comme
une tomate, ses yeux arrondis comme s'ils allaient sortir de leur orbite. Ces
ergoteries méritaient-elles une telle réaction? Qu'est-ce qui arrivait à cet
homme versatile? Pourquoi toute cette haine soudaine? Pourquoi voulait-il
la faire passer pour une folle?
C'est en se posant toutes sortes de questions que Léa pouvait
expliquer les réactions de Ghâby, sa colère et ses violences. Il n'était ni niais
ni stupide comme elle tendait à le croire, mais un pervers narcissique qui,
pour démolir sa femme, lui avait trouvé une rivale.
Une profonde tristesse envahit Léa: une tristesse mêlée
d'apitoiement mais surtout de mépris à l'égard de Ghâby.
41VIII
Luxure ou perversion?
C'était par un soir d'été que les suppositions de Léa furent
confirmées. En voyant la scène elle pouvait mettre cette fois, le doigt sur sa
blessure.
Le couple donnait une soirée dans un restaurant au bord de la mer
et Léa y avait invité aussi bien son cousin Kamel que Djendeh, ne pouvant
pas se décommander auprès de cette dernière qui lui rappelait incessamment
sa promesse: celle de lui présenter quelqu'un de bien. Et Léa aimait tenir ses
promesses. D'autant plus qu'elle croyait que son oncle allemand pourrait être
épris de l'infirmière. Celui-ci avait tous les atouts en tant que prétendant!
L'infirmière devrait s'en rendre compte et remercier sa bienfaitrice.
Cependant, quelque chose de surprenant arriva ce soir-là, basculant
les croyances.
L'entrée de l'infirmière dans le restaurant ne se fit pas sans quelque
empressement de la part de Ghâby. Et c'était avec un grand étonnement que
Léa, occupée avec le serveur, vit Djendeh prendre sa place à côté de son
mari! À sa gauche, était Kamel.
Pendant un instant, Léa crut que l'intruse allait lui céder la place et
occuper celle d'en face prévue pour elle. Mais rien ne se passa et Djendeh fit
semblant de ne pas la remarquer, continuant à bavarder avec Ghâby, en
tournant le dos à Kamel. Elle était en robe dos nu qui exhibait sa peau mate
et duveteuse. Presque celle d'un homme. Pourquoi mettre une robe échancrée
quand on a la peau poilue? se demanda Léa en observant l'infirmière du coin
de l'œil.
Depuis de nombreuses années, celle-ci avait remplacé le tchador et
les jupes bouffantes (qu'elle avait arborés en se pointant dans la ville à côté
de son deuxième mari), par des robes à la mode qui laissaient entrevoir deux
petits seins d'une quinquagénaire mal entretenue. Sa chevelure, noire et
mince, encadrait un visage d'un brun mat et un front bombé d'une largeur
importante.
Léa toisa l'infirmière des pieds à la tête. Toujours indifférente,
celle-ci était toujours assise à côté de Ghâby. Faute de place, Léa demanda au
serveur de lui glisser une chaise en face, à côté de Joumana.
- Comment accepteras-tu? Fais quelque chose, Léa! Quelle insolence! La
gourgandine! Cette grande sauteuse névrosée!
Joumana avait les veines gonflées en le persiflant. Et Léa eut un cri
d'effroi. Son amie parlait un peu trop fort, comme si, exprès, elle voulait
43faire entendre ses mots. Elle eut même l'impression que son mari l'entendît
et elle eut peur.
Elle la pinça au bras. La femme en colère se ressaisit et reprit d'une
voix maîtrisée:
- Léa! Tu dois faire attention! Cette misérable a essayé de rafler
mon mari. Georges n'était pas contre; qu'elle flirte avec lui, je veux dire. Tu
sais, les hommes! Mais lorsqu'il la vit flirter en même temps avec son
collègue le neurochirurgien, il fut dégoûté et abandonna la partie.
Heureusement! Toi, ça ne fait pas longtemps que tu es de retour dans le
pays. Tu ne connais rien encore des exploits de cette sauteuse. Mais tu
entendras parler! prononça-t-elle plus fort.
Léa lui donna cette fois un coup de coude pour qu'elle arrête ses
braillements. Mais Joumana poursuivit à voix vive:
- Cette étrangère Kharayistanaise! Qu'est-ce qu'elle est venue faire
dans notre ville en désertant la sienne et en ôtant son tchador? Elle aurait dû
le garder son tchador parce qu'elle n'a rien à montrer. Regarde! Regarde ces
seins de chatte qui allaite! Mais Georges l'a bien plaquée... et lui a montré
sa réalité en face. ..Tu ne le savais pas, toi? Mais toute la ville en a parlé!
- D'elle?
- De ses débauches! Elle a désacralisé la clinique en essayant de se
faire sauter par tout ce qui bougeait et pouvait se dresser!
- Chut! Chut! fit Léa avec un doigt sur la bouche.
Le front soucieux, redoutant une réaction violente de la part de son
mari, elle ressemblait à une écolière prise de court. Ghâby faisait mine de
rien voir, rien entendre, comme s'il n'était pas concerné. Il était absorbé par
les papotages que l'intruse lui chuchotait à l'oreille. Kamel, exclu, participait
rarement à leur conversation.
- Regarde-moi ça ! Regarde comment elle gesticule! Comment elle
parle! Pour attirer toutes les attentions... Ah ! Je ne peux plus la supporter,
celle-là. Je crois que je vais finir par m'en aller...
Quand la Tamourcha parlait, sa bouche barbouillée de rouge vif,
s'arrondissait puis se fermait autour du mot puis s'ouvrait lentement comme
ces fleurs carnivores qui capturent inexorablement les insectes et les vers. En
la regardant parler, Léa se sentit mal à l'aise comme si son amie lui avait
communiqué son aversion.
Un petit son de heurt métallique contre le sol se fit entendre et Léa
se baissa sous la table pour ramasser la fourchette qu'elle fit tomber à
dessein. C'était un calcul saugrenu de sa part, mais elle devait le faire. Son
intuition de femme le lui dictait. Cela avait été aussi suggéré par son amie.
La psychosomaticienne avait toujours pensé que la femme jouissait
d'un flair souvent infaillible. Et à cet instant, son flair à elle lui chuchotait
malicieusement des choses.
44En se relevant de sous la table, Léa avait les yeux exorbités. Elle
empoigna le bras de Joumana comme quelqu'un qui s'effondrait. Ou qui
appelait au secours. Celle-ci lui adressa des regards interrogateurs.
- C'est horrible ce que je viens d'apercevoir sous la table.
Incroyable, Joumana !
- Rien ne m'étonnerait. Quoi? Parle! Qu'as-tu vu ?
- Les jambes de Djendeh... Ses cuisses!
- Et alors? Dis!
- Me trompé-je? Je ne peux pas croire mes yeux!
- Tout est croyable quand il s'agit d'elle! Mais parle! Qu'est-ce
qu'elles ont les jambes de Djendeh ?
- ... Écartées, balbutia Léa abasourdie: la jambe droite collée
contre celle de Ghâby, l'autre...
- Je peux le deviner... Contre celle de Kamel, n'est-ce pas? Et ce
n'est pas la première fois qu'elle le fait... C'était exactement le même geste
pendant la soirée oùje l'ai chassée en l'injuriant devant tout le monde...
- Et... tu as osé?
- Tu parles! Une femme comme elle!
Il y eut une pause puis Joumana rétorqua:
- Je te l'ai mille fois dit, Léa! Tu ne voulais pas m'écouter! C'est
une garce! Comme sa tante qui a été lapidée dans son pays. Et là, Léa,
j'aimerais que tu saches une chose supplémentaire: les rumeurs disent que
cette femme pratiquait la magie noire avec sa mère chaque fois que cette
dernière atterrissait chez elle à Beyrouth. ..
Léa eut un haut-le-corps:
- Mais est-ce que ça existe, la magie noire?
- Noire ou pas noire, je te le dis: elles en font, la mère et la
fille, de la magie destinée à nuire! Elles inventent des maléfices et
des grigris porte-malheur. C'est comme ça qu'elle a pu s'accaparer
de ses deux ex-maris... en pratiquant des sortilèges malfaisants
contre les femmes de ceux-ci.
- Joumana! s'écria Léa avec un petit sourire incrédule.
- Tant pis... je te le dis!
C'était moins pour protester que pour adhérer à ce que disait
Joumana. La psychosomaticienne aurait préféré que son mari soit manipulé
par une certaine magie noire que de la tromper avec détermination. Elle
aurait voulu y croire, l'effet de la magie sur les individus. Sur lui, Ghâby.
Au moins pour sauver la face!
Elle entendit son amie bruire:
- Cette veilleuse de nuit! Mais bien sûr! Elle a toute la nuit devant
elle pour chasser. Pauvres médecins de garde qui tombent sous le charme! Je
parie que ton mari est surchargé de gardes à la clinique? Non? Le mien, il
45

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