Marine, autopsie d'un amour

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Cette histoire authentique nous entraîne dans un labyrinthe sentimental où homosexualité et sérénité ne vont pas toujours de pair. De la rencontre de Marine et Morgane résulte un amour passion qui va bouleverser leurs vies. Morgane vit sans retenue cette sexualité "hors normes" en totale contradiction avec son éducation bourgeoise. Marine, elle, prisonnière d'un sentiment aveugle et destructeur assume pleinement son rôle d'initiatrice ; l'une et l'autre vont connaître par des chemins différents l'appel de la "foi"...
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782336276717
Nombre de pages : 224
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MARINE,
AUTOPSIE D'UN AMOUR
romanCollection Chrétiens Autrement
dirigée par Noël HILY
Appel aux chrétiens:
Croyons-nous comme avant? tout ce qui est affinné dans les Églises?
Que disons-nous?
Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute
liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations
diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des
livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne
dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture
moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire
leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour
dire publiquement une foi chrétienne du xxf siècle.
C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à
tous ces chrétiens en recherche.
(voir la liste des livres parus dans la collection en fin de livre)
Noël Hily
12, rue de Recouvrance
45000 Orléans
Tél. : 0 238 54 13 58
(QL'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-7917-4
EAN : 9782747579179Catherine LEVY
Jean-Claude JANVIER-MODESTE
MARINE,
AUTOPSIE D'UN AMOUR
roman
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Via Degli Artisti~ 155-7,rue de 1~École- Kossuth L. u. 14-16
Polytechnique 1053 Budapest 10124 Torino
HONGRIE75005 Paris ITALIE
FRANCE« Je n'avoue pas que je suis homosexuel, parce que je n'ai
pas honte.
Je ne me proclame pas homosexuel, parce que je n'en suis
pas fier.
Je dis que je suis homosexuel, parce que cela est. »
Jean-Louis BoryREMERCIEMENTS
-À Elisabeth LE OUERE~
Pour sa participation et son dévouement à la
rédaction et à la correction de ce livre.
- À J ean-CLAuDE~
Une plage... Un télégramme... Un livre naît...« On aime une femme bien que. ..
... On aime une femme, parce que. .. »
À ValérieCLIN D'ŒIL À MES COMPATRIOTES... ET AUX
LECTEURS. ..
Des histoires comme celle-ci, certes, il s'en est déjà écrit
beaucoup. De tout temps, elles ont été soumises aux
railleries et au dénigrement dans tous les pays, toutes les
classes sociales. Cependant, il est une communauté dans
laquelle, à ma connaissance, aucun auteur n'a osé se
pencher, tant ce problème est délicat.
Il ne s'agit pas ici de troubler les mœurs et les mentalités
de nos vieilles Antilles mais plutôt une manière de faire
passer un message de réflexion adapté à cette vérité
fondamentale qu'est le respect de la liberté de choix de
chacun. Aujourd'hui, il est archaïque et presque inculte de
se retrancher derrière une quelconque opposition qui
viendrait fortifier notre désir d'ignorer ce qui de loin ou de
près nous concerne tous.
En effet, l'intolérance, résultant sans nul doute de
l'éducation, de l'ignorance, voire de la religion, fait de nous
des candidats potentiels pour le refus d'une certaine liberté.
Comme vous chers amis, j'ai appris que l'on ne peut pas
refaire le monde; au contraire, nous sommes appelés à
prendre part à son évolution dans le respect de sa plénitude
pour que chacun retrouve sa part de dignité malgré sa
différence.
Cependant, en osant vous inviter à pénétrer de manière
sereine et avertie au cœur de cette belle histoire, Catherine
et moi allons, sans doute, déranger votre conscience; mais
nous souhaitons surtout faire comprendre qu'il existe autre
chose; bon ou mauvais, le sujet n'est pas là.
À lire sans préjugé ni fausse pudeur.
Cordialement,
Jean-Claude Janvier-ModesteCHAPITRE I
« Provence-Azur»
Eguilles, quel joli nom pour ce petit village de rêve situé à
mi-chemin entre Aix-en-Provence et Salon. Gracieuse cité
chère à mon cœur, perchée sur les hauteurs d'où l'on domine
la majestueuse vallée de l'étang de Berre, derrière les
montagnes du Roves; si l'on connaît bien la région, on devine
Marseille dans toute sa splendeur.
Pourquoi évoquer le charme d'Eguilles plutôt que celui de
Port de Bouc, où j 'habite avec mes parents? Simplement
parce que le port est entouré de Naphta Chimie, que l'air y est
pollué et que l'océan offre, au quotidien, le spectacle d'un va-
et-vient incessant de pétroliers: l'odeur désagréable de leur
cargaison se propage jusqu'au cœur de la ville.
Eguilles, heureusement, est encore épargnée du massacre
des hommes qui n'ont pas osé la dépouiller de sa vraie nature.
Là-haut, on sent la lavande, le thym, le romarin et les cigales
craquettent joyeusement dans les pins; tous ces parfums
mêlés d'accents colorés nous rappellent la Méditerranée à
chaque instant. Dans son silence, Eguilles fait partie de ce
décor-là, avec son esplanade jalonnée de rues piétonnes et son
l,avoiroù coule, sans discontinuer, l'eau limpide de sa source.
A la tombée dujour, au Café du commerce, c'est la coutume,
on retrouve les hommes refaisant le monde devant un verre de
pastis. Ici aussi, comme sur tout le pourtour méditerranéen, la
pétanque reste le passe-temps favori de la bande des retraités
du village. Eguilles, c'est, comme ailleurs, de nouvelles
bâtisses s'élevant du sol, tandis que des arrivants de nulle part
cherchent à nouer des relations conviviales avec les
autochtones.
La nature est franchement présente autour d'Eguilles : les
amandiers, les chênes verts, les cèdres, embellissent les
chemins et les sentiers de ce petit coin de Provence.
Dans ce décor, on associe aussi la petite bourgade de
9Roquefavour au patrimoine des sites provinciaux: son
aqueduc, sa rivière où l'eau vient tourbillonner et se
transformer en cascade. D'autres cités telles que Ventabren
miroitent d'un peu plus haut sur Roquefavour. Là, les
visiteurs empruntent des marches de pierres lézardées pour
ainsi rejoindre le vieux village. Les maisons qui bordent la
montée sont toutes fleuries et rénovées, mais, à chaque pas
franchi, on découvre dans les mansardes les vestiges
d'autrefois.
Lorsque l'été est là et que l'on parvient au faîte du village,
on découvre avec enchantement l'étang de Berre. Quand le
temps le permet, il n'est point rare d'apercevoir Martigues, la
Venise provençale: on devine que sous les pins, la pétanque
donne le ton dans cette partie du midi de la France.
Gracieuses images que m'offrait la nature aux heures chaudes
des après-midi d'été quand les âmes des alentours venaient
s'y faire dorer la peau.
D'Eguilles, on contemple aussi la Sainte-Victoire, cette
montagne souvent peinte par Cézanne, et décrite par Pagnol,
Giono; elle surplombe les autres villes qui bordent Aix-en-
Provence située à une dizaine de kilomètres à vol d'oiseau.
À Eguilles, il y a surtout le centre Provence-Azur, une
maison de repos où l'on accueille et soigne les personnes
obèses, fatiguées, mais aussi les maigres et tous les autres
patients atteints de problèmes psychologiques. Lieu d'échange
et de convivialité, tout un petit monde de différence se côtoie
jour et nuit, pour quelques semaines, le temps nécessaire
d'une cure, d'une remise en forme. Je venais de l'hôpital
Saint Joseph de Marseille. J'avais fait un bilan de santé; tout
s'était révélé parfaitement normal! Mais j'étais grosse et cela
se voyait un peu trop à mon goût.
Le seul encouragement que je tenais des médecins qui
s'occupaient de moi était: « Si vous êtes grosse il n'y a pas de
mystère, c'est parce que vous mangez trop!}) Et patatras!
Claque bien reçue! Merci docteur! Je savais depuis
longtemps que l'obsession de mes appréciations culinaires me
conduisait droit à l'obésité mais je n'anivais pas à maîtriser
mon plaisir de manger.
10Depuis ma jeunesse, je donnais l'impression d'être à l'aise
dans ma peau, mais je souffrais bigrement du constat de mes
rondeurs; pourtant je n'avais jamais rien entrepris pour
améliorer mon physique. Au contraire, même si mon corps
me déplaisait, je continuais à mener la grande vie entre amis
et famille. Je me tapais des bringues inimaginables; rien ne
me retenait dans ma lancée: je buvais; je mangeais; je
sortais, me voilant la face, alot:s que j'avais tendance à
prendre du volume chaque jour. A l'époque ingrate de mes
vingt-cinq ans, je mesurais un mètre soixante-dix; par contre,
je pesais allègrement cent cinq kilos! Quelle stature
imposante!
Finalement, sur les conseils des médecins de l'hôpital
Saint-Joseph, je me retrouvai volontairement au centre
Provence-Azur pour me soumettre à une cure
d'amaigrissement. Ainsi, je poussai l'effort de mettre de côté
cette vie facile pour, peut-être, retrouver une vie quasi
normale.
À présent je voulais être une fille raisonnable et passer loin
des regards insistants.
J'anivai sur les lieux, un beau matin, dans une douceur
printanière; les oiseaux m'accueillirent, seule avec ma valise
et mon sac à la main, décidée à perdre un paquet de kilos. Je
me retrouvai alors en face d'un bâtiment bleu de deux étages,
entouré d'arbres fruitiers; il s'élevait dans un parc à la
pelouse méticuleusement entretenue.
On m'attendait; après avoir rempli les formalités
nécessaires à mon admission, on me fit visiter les lieux. Dans
le hall d'entrée, il y avait le « point accueil» ; plus loin à
droite, on avait agencé deux grands salons: l'un servait à la
lecture et l'autre aux jeux de société; de grandes plantes
vertes touchaient le plafond, séparant les grands fauteuils. Les
baies vitrées laissaient entrevpir le paysage dans son
admirable floraison printanière. A gauche se trouvait la vaste
salle à manger avec ses tables disposées en quinconce,
pouvant contenir chacune quatre pensionnaires. Là aussi de
gigantesques plantes vertes agrémentaient le réfectoire.
IlLes curistes logeaient dans les étages supérieurs. La salle
de soins se trouvait au premier étage face à l'escalier. Il
existait également une salle de gymnastique bien aménagée,
contiguë au cabinet de kinésithérapie. Pour se faire une
beauté, le salon de coiffure offrait ses services deux fois par
semaine.
, La visite terminée,je pris enfin possessiondema chambre.
A mon grand étonnement, je devais cohabiter avec une autre
curiste. Subitement je me sentis moins à l'aise, mais il fallait
bien que je m'y fasse. Toutefois je me demandais comment
nous allions vivre cela; ma foi, je verrais bien.
Je rangeai mes affaires à la hâte dans le vieux placard en
bois. TIétait presque onze heures, heure à laquelle s'ouvrait le
restaurant pour le déjeuner.
En arrivant devant le réfectoire, je fus fort étonnée de la
longue file d'attente. Il me sembla que tout le monde était
ponctuel; certains comportements laissaient deviner la
fringale des filles. En grande majorité, nous étions des
grosses. Persuadée que chacune avait sa place, je ne compris
pas pourquoi régnait cette bousculade et ce chahut. Lorsqueje
réussis à entrer à mon tour, une serveuse me dirigea vers une
table en m'expliquant que ce serait ma place pour la durée de
mon séjour en compagnie de trois autres filles.
Nous nous présentâmes et notre première conversation
porta essentiellement sur nos origines diverses et sur nos
conditions de vie. Françoise, qui partageait ma chambre,
semblait être la plus osée; c'est elle qui ouvrit la
conversation. J'étais en quelque sorte la « petite dernière» ;
elle me posa une multitude de questions sur le pourquoi de
ma décision de venir à Eguilles. Elle m'avait écoutée et avait
conclu par cette mise en garde: «Ici, ma fille, c'est le
système D ; enfin, ce n'est pas exactement le chacun pour soi,
mais c'est tout comme. »
Cette remarque me surprit; elle avait l'air très
sympathique et, surtout, s'était bien intégrée dans le groupe,
cette grande brune qui affichait aisément ses rondeurs.
Martine, mon autre voisine de table me prévint à propos des
surveillantes: «Méfie-toi, me dit-elle, ce sont de vraies
commères, elles rapportent tout au directeur. »
12Avec tous ces a priori, je débu~i ma cure dans une
ambiance plutôt rocambolesque. A cette table, je pus
constater que nous étions toutes de grosses mangeuses; or, les
plats de nouniture légère qu'on nous servait se vidaient à
grande vitesse! Devant cette première constatation, je
commençai à regretter de ne pas avoir pris le temps de me
préparer à un tel rationnement. Les premiers temps, je soufftis
beaucoup de ce changement subit d'alimentation. Ne m' étais-
je pas imposé ce traitement dans un but bien précis? La nuit,
je rêvais de baguettes, de sauces, de pâtes, de frites et autres
denrées du même genre, tous ces aliments qui prenaient goût
à mon palais mais qui n'existaient pas ici! La salade cuite à
l'eau fut l'horreur des hOTfeurs!C'était le seul produit que je
n'arrivais pas à avaler. A mesure que le temps passait, je
m'accoutumais, me forçant à penser que j'étais là pour la
bonne cause.
Quelques jours plus tard, mes premières pesées furent
concluantes: je perdais du poids à une allure vertigineuse. Je
remerciai le ciel pour cette lueur d'espoir qui venait de
s'accrocher à mon désarroi. L'enjeu en valait la chandelle et
cela ID'encourageait à tenir bon.
À Provence-Azur, il existait des clans; mais petit à petitje
finis par m'introduire auprès de toutes les filles: les jeunes,
les moins jeunes, et aussi près des plus méfiantes, à savoir les
mamIes.
Pratiquer la belote, le rami et le tarot me permit de faciliter
mon intégration dans les différents groupes; maisje suis aussi
passionnée de lecture et de poésie! Je ne suis pas du tout
timide; alors, à force de m'imposer gentiment un peu partout,
je réussis à amadouer le cœur d'une grande partie des
pensionnaires. Sous prétexte de me soumettre à
l'apprentissage du tricot, j'allais tenir compagnie à celles qui
en faisaient, moi qui détestais cela. Ainsi, je devins populaire
et très appréciée à Provence-Azur.
Ce comportement d'exubérance qui depuis toujours me
colle à la peau y est bien sûr pour quelque chose.
En plus de Françoise et de Martine, je fis la connaissance
de deux autres femmes, approximativement de mon âge:
13Agnès, une belle blonde qui se reposait également là, à la
suite d'un échec sentimental, et Chantal, une rousse boulotte,
rigolote qui possédait une voiture.
Quelques fois, après la sieste obligatoire de l'après-midi,
Françoise, Martine, Chantal et moi faisions des balades en
voiture dans Aix. Le règlement au centre autorisait une
absence de quinze heures à dix-neuf heures seulement.
Voilà qu'après deux semaines de diète, mes amies et moi,
nous commençâmes à avoir « les crocs» à cause de cette
restauration forcée et contraignante; de plus, les soirées de
solitude commençaient sérieusement à nous peser. La
« bouffe,» à présent, nous manquait, mais également
l'ambiance des boîtes avec la musique, la danse mais aussi et
surtout la présence de garçons!
Le plus extraordinaire était que nous avions, toutes, les
mêmes fantasmes! Aussi, un soir, après une longue
discussion, nous décidâmes toutes les quatre de «faire le
mur ».
L'une d'entre-nous logeait au rez-de-chaussée, l'idéal pour
mettre à exécution notre plan. Après avoir rembourré nos
édredons afin de donner l'impression d'une présence dans nos
lits, nous nous regroupâmes dans la chambre de notre
complice. Une fois habillées et maquillées, nous sautâmes
sans grande difficulté par la fenêtre côté rue. Le jardin était
éclairé par des néons de forte puissance, cela nous obligeait à
rester incognito, rasant les murs: les veilleuses étaient
particulièrement vigilantes la nuit! L'ombre des peupliers
nous aidait à atteindre sans encombre le portail que nous
escaladâmes en nous faisant la courte échelle. Tension et peur
estompées, nous nous retrouvâmes enfin dans Aix, et I'heure
n'eut plus d'importance; nous cherchâmes une discothèque
pour nous défouler.
Notre conductrice stationna devant «la cave» et nous
entrâmes. Il ne nous restait plus qu'à franchir les voûtes pour
découvrir la piste de danse et le bar. Quelques rares individus
se trémoussaient sous les lumières tamisées au rythme de la
musique de Cloclo.
14Nous nous assîmes pour mieux voir la tête des mecs qui
n'arrêtaient pas de nous dévisager dans la pénombre; ensuite
nous commandâmes chacune un cocktail.
Au fond de la salle se trouvait un groupe qui ne nous
quittait pas des yeux; ils semblaient bien plus âgés que nous,
la trentaine bien tassée (nous avions toutes le même âge,
environ vingt-cinq ans). Discrètement, nous complotions et
discutions sur nos préférences: de toute évidence, un choix
s'imposait car nous étions quatre filles pour sept garçons!
Nous étions encore plongées dans nos hésitations lorsque le
DJ mit un slow sur la platine. Surprise! Les garçons se
levèrent et nous invitèrent. Après la danse, ils prirent leurs
verres et vinrent s'installer à notre table. C'étaient tous de
beaux sportifs à l'allure virile. Au cours de la conversation, il
se révéla que ces messieurs faisaient tous partie de la brigade
spéciale de la police d'Aix. Ces flics étaient extrêmement
sympathiques et nous passâmes en leur compagnie une
superbe soirée.
Dès lors, nous devînmes leurs amies et ils jouèrent
volontiers envers nous leur rôle de protecteurs. Ils nous firent
connaître tous les autres bars et discothèques d'Aix et de ses
environs; lorsqu'ils étaient en mission, leurs copains étaient
chargés de nous protéger.
Dans les lieux où ils nous avaient introduites, nous ne
payions jamais nos consommations; cela faisait partie de
leurs combines passées avec les propriétaires des
établissements. Discrétion oblige, nous ne posions jamais
aucune question.
Lors de cette première escapade nocturne, nous rentrâmes
à la cure vers quatre heures trente du matin; Chantal, on s'en
doute, avait pris la précaution de garer sa voiture bien à
l'écart de l'entrée du centre; l'aube s'installait lentement.
Ignorant si les « veilleuses» avaient remarqué notre absence,
nous avancions avec circonspection dans la pénombre encore
complice; que se passerait-il si, par hasard, nous étions
démasquées?
Nous approchâmes à pas de loup jusqu'à la fenêtre restée
entrouverte toute la nuit. Nous utilisâmes le même principe
15que pour notre « évasion» et rejoignîmes discrètement notre
chambre sans la moindre difficulté. Je m'enfonçai aussitôt
dans mon lit, et le sommeil m'emporta certainement dans
quelque rêve dont je ne pus me souvenir le lendemain.
Au petit matin, à l'heure du petit déjeuner, après la douche
et le passage chez le kiné, nous nous retrouvâmes mes trois
copines et moi dans le salon du rez-de-chaussée comme
d'habitude. Seulement, cette fois-ci, notre conversation porta
uniquement sur notre soirée clandestine de la veille. « Messes
basses », rires étouffés, autour de nous, beaucoup de
pensionnaires se demandaient ce que nous mijotions ce matin-
là.
Cette escapade avait tellement bien réussi que l'idée de
récidiver s'imposa de suite à l'ensemble du groupe.
- Eh! Les filles, quand remettons-nous ça? C'était
formidable, non!
Une réponse collégiale me vint en retour
-Bien sûr, il n'y a pas de problème; quand tu veux.
Le personnel infirmier se composait de huit groupes
distincts: quatre équipes pour le jour et quatre autres pour les
nuits. Ce personnel encadrait avec les médecins tous les
pensionnaires de l'établissement.
Je me souviens plus particulièrement d'un groupe plus
jeune, franchement cool; elles nous mettaient à l'aise et
avaient confiance en nous. Lors de leur dernière tournée de
distribution de médicaments, elles s'attardaient souvent à
bavarder avec nous, histoire de maintenir une certaine amitié
entre jeunes de la même génération.
Quant aux autr~s, ils se composaient d'un infirmier et
d'une infirmière. A peine avaient-ils bouclé leur tournée
qu'ils regagnaient la salle de soins, sans établir vraiment de
contact avec les curistes, par discrétion ou par pudeur, nous
ne l'avons jamais su.
Compte tenu de ce contexte, notre sortie nocturne n'avait
lieu que lorsque les deux jeunes veilleuses étaient de garde.
Cependant, un soir que nos jeunes infirmières n'étaient pas
de service, une envie folle de sortir nous trotta dans la tête
16alors que nous aVIons justement affaire au groupe de
« mégères».
La nuit s'étendait depuis de longues heures lorsqu'elles
pénétrèrent dans nos chambres! Nous étions tranquillement
en pyjama, allongées sur nos lits; Françoise, ma compagne de
chambre faisait semblant d'être absorbée par une émission de
télévision. La porte s'ouvrit:
- Bonsoir, les filles!
Nous répondîmes un bonsoir communautaire avant
d'entendre:
-Ça va, un peu de tisane?
-Bien sûr.
Et nous commandâmes deux bols de tisane. L'une d'entre
elles enchaîna, presque satisfaite:
-Déjà au lit?
-Oh oui! répondis-je; et puis il y a un super film ce soir à
la télévision.
Exceptionnellement, nous avions rendez-vous à vingt-trois
heures trente avec les garçons dans Aix.
À peine eurent-elles remis nos bols de tisane sur leur
chariot qu'elles enchaînèrent:
-Bien mesdemoiselles, nous repasserons plus tard.
- Bien mesdames.
Dès qu'elles eurent rejoint leur bureau, je prévins aussitôt
les filles:
- Rendez-vous au portail après la dernière visite des
infirmières!
Ayant reçu l'assentiment de tout le monde, je repartis
tranquillement me remettre au lit.
Nous étions en mille neuf cent soixante dix-sept; à cette
époque, la télévision à Provence-Azur, coûtait cher: un ftanc
la demi-heure! On entendait tomber les pièces dans la
tirelire! J'avais réfléchi et trouvé un moyen pour tricher en
17trafiquant le poste. La combine consistait à transformer une
pièce d'un franc en perçant un trou central. Ensuite, il fallait
imprimer une rayure au même niveau sur chaque face de la
pièce de manière à permettre au fil qui devait conduire la
pièce jusqu'au contacteur de s'arrêter au bon moment. Et le
tour était joué! Quant il fallait faire fonctionner le
mécanisme, il suffisait simplement, de bouger la pièce en cas
de besoin.
Le film venait tout juste de s'achever lorsque nous
entendîmes du bruit dans le couloir. Les « veilleuses» bien
sûr effectuaient enfin leur dernière tournée. Télévision et
lumière éteintes, comme toutes nos copines, nous faisions
semblant de dormir.
Notre porte s'ouvrit avec délicatesse, les infirmières
jetèrent un rapide coup d'œil et procédèrent à un balayage au
moyen d'une lampe de poche.
Lorsqu'elles eurent regagné la salle de soins, nous nous
relevâmes aussitôt. C'était un vrai ramdam: nous nous
préparâmes en grande hâte et chacune se débrouilla pour se
retrouver à l'extérieur du portail pour cette nouvelle virée.
En ville, nous passâmes une excellente soirée en
compagnie de nos super potes, puis nous rentrâmes sagement
pour la première ronde de cinq heures du matin. Notre
inquiétude s'apaisa peu avant le petit déjeuner lorsque nous
pûmes croiser les deux infirmières qui quittaient leur service
tout sourire aux lèvres.
Pour renforcer notre tranquillité, je me rendis à la salle des
soins, ouvris le registre des incidents de nuit et je lus avec
soulagement: « RAS ».
Je poussai un long soupir d'apaisement et prévins aussitôt
les copines. Nous étions plus que satisfaites de pouvoir ainsi
duper nos vieilles « mégères ».
18CHAPITRE TI
La vie des pensionnaires
Même en sortant le soir, je respectais scrupuleusement
mon régime: j'avais complètement supprimé l'alcool, ne
buvant que du Perrier et du Vichy. Je perdais pas mal de
poids. Je me sentais presque renaître; maigrir me faisait
oublier mes soucis et j'appréciais beaucoup l'efficacité de la
cure. La volonté du changement s'était installée en moi
comme une nécessité, avec le désir de plaire et de devenir une
femme comme les autres. Tellement heureuse que j'avais
même profité de la possibilité qui s'offrait à moi de prolonger
ma cure.
Tout compte fait, je sortirais de Provence-Azur à la fin du
mois de mai.
Le centre était en perpétuel mouvement. Ainsi, deux
copines qui étaient arrivées avant moi quittaient tristement les
lieux. Dans un va-et-vient incessant, les gens se remplaçaient.
Pratiquement deux ou trois fois par semaine de nouvelles
têtes surgissaient, valises à la main, au comptoir de la
réception. La clinique n'était jamais vide, car l'industrie des
éclopées et des patraques était fleurissante à cette époque.
J'aimais beaucoup cet air de changement car je faisais
toujours de nouvelles connaissances. Ainsi allait la vie à
Provence-Azur.
Sans doute par mon côté extraverti, je m'étais fait
remarquer par le responsable de l'économat qui me proposa
d'organiser un spectacle d'une heure trente environ.
Avec une bande de copines archi-volontaires, nous
travaillâmes intensément sur la mise au point de cette soirée.
Au programme: Cloclo et les Claudettes, la chenille, une
danse western, un sketch inspiré de la tarte à la crème;
ensuite sur la version instrumentale de « l'enfant et l'oiseau»
de Marie Myriam, je chanterais sur cette mélodie que je
19connais par cœur. Pour les répétitions une salle avait été mise
à notre disposition; nous y passions au moins deux heures
chaque jour pe11dant deux semaines à perfectionner nos
chorégraphies. Evidemment, plus la date du spectacle
approchait, plus la tension montait; or, chacun s'était investi
à fond avec toute sa rigueur et son cœur.
J'avoue qu'avec le régime amincissant, ce fut parfois très
dur, et puis nos sorties nocturnes n'arrangeaient en rien notre
rythme de répétition.
Le jour J moins deux, tout était pratiquement en place;
c'est alors qu'apparurent deux nouvelles pensionnaires. Elles
remplaçaient deux discrètes curistes qui quittèrent les lieux
après leur admission sans motif apparent.
À I'heure du repas, ce furent les présentations: Jacqueline,
vingt-trois ans, venait de se marier; elle était là pour perdre
les kilos qui l'empêchaient de briguer la coquetterie, afin de
mieux convenir à l'homme de sa vie. Morgane, qui ne
comptait que dix-sept printemps, venait de la région
parisienne plus précisément de Seine-et-Marne. Elle affinnait
prendre du poids à cause d'une incompatibilité d'humeur
excessive avec sa mère et ce, depuis sa plus tendre enfance.
DeITière des lunettes, ses yeux verts pétillaient, et ce visage
donnait l'image d'une gamine plus malheureuse que rebelle.
Elle portait une robe vague pour dissimuler ses rondeurs;
mais on devinait facilement les besoins qui l'avaient conduite
jusqu'à Eguilles. Elle avait réellement un problème de
cellulite! Principalement au niveau des hanches et des
Clisses.
Malgré la timidité qu'on lisait sur son visage, Morgane
m'avait semblé être une fille attentive et attendrissante.
Ce soir-là, avec mes nouvelles voisines de table, je n'eus
pas le temps d'entrer dans de profondes discussions, car il
fallait se préparer pour le spectacle. Je pris mon dîner
rapidement avant de fausser compagnie aux nouvelles
arrivantes.
Une heure plus tard, le rideau se leva sur une musique de
Claude François. Tout se déroula dans une ambiance bon
20enfant comme chacun le souhaitait.
Le petit monde de Provence-Azur représentait notre
auditoire; le directeur, accompagné de son épouse, présidait
la soirée. Les cantinières, les infirmières, les curistes, et bien
sûr, nos complices veilleuses, tout le monde se réjouissait de
ce petit intermède: un« break », dirait-on aujourd'hui!
Ce fut apparemment une soirée chaleureuse, car nous
fûmes acclamées et longuement applaudies. Quelles
ovations! Le rideau se baissa, la musique se tut et chacun se
retira le cœur plein d'allégresse. Exceptionnellement la
direction nous convia à déguster quelques gobelets de
cha!TIpagneet de petits fours.
Evidemment, après ce gala, il ne fut pas question
d'escapade à Aix; de toutes les manières, les garçons, au
courant de notre petite fête, ne nous attendaient pas. Le
lendemain la fatigue me cloua au lit jusqu'à onze heures
trente, heure à laquelle j e fis mon apparition au réfectoire. Les
félicitations et les adulations pleuvaient de tous bords; bien
entendu cela me donnait une certaine notoriété qui n'était pas
poU! me déplaire: mon ego était flatté!
A l'heure du dîner, Jacqueline, Morgane et ma compagne
de chambre m'attendaient au réfectoire.
Jacqueline et Morgane partageaient la même chambre.
Maintenant que j'étais plus disponible, je devais accueillir et
écouter mes nouvelles amies.
Morgane avait porté une grande attention au spectacle;
elle m'avait adressé ses félicitations pour le courage et le
talent qu'elle avait su ressentir au cours de notre prestation.
Par contre, son attitude attira mon attention; elle m'avait
réellement observée durant tout le spectacle: elle me rapporta
dans les moindres détails mes faits et gestes. Elle me
congratulait de manière exagérée:
-Tu es une fille merveilleuse, dit-elle. Tu as de la chance
de savoir égayer les autres.
J'avais envie de lui répondre que c'était naturel chez moi ;
mais pour couper court à cette discussion, je préférai
simplement la remercier, lui sourire. Elle comprit et se tut.
21Avec Françoise, au moment de la sieste, la conversation
dévia sur Morgane:
- Tu sais Marine, dit-elle, les nouvelles sont trop jeunes
pour faire partie de notre groupe.
Elle ajouta sans attendre de réponse:
- On ne va quant même pas faire du baby-sitting, non?
- Écoute, repris-je, tu connais parfaitement le genre de la
maison; tu sais pertinemment qu'il n'est pas facile de
s'intégrer quand on ne connaît personne. Rappelle-toi notre
propre expérience lorsque nous sommes anivées ici! N'était-
ce pas la galère? Il a fallu que nous fassions du forcing afin
d'être acceptées; oublies-tu cela? Seulement nous avions la
chance d'avoir des grandes gueules pour être admises.
- Je crois que tu as raison.
- Alors pourquoine pas tendre la main aux nouvelles sous
prétexte qu'elles sont trop jeunes? D'ailleurs, tu le vois bien,
à « Provence-Azur» on a besoin de la jeunesse pour évoluer.
Et puis tu as vu tous ces vieux« croûtons» qu'il y a ici?
Et Françoise d'interrompre ma plaidoirie pour reprendre:
-Mais as-tu remarqué le comportement de Morgane à ton
égard? Elle boit tes paroles; elle est en admiration devant
toi!
- C'est normal, ne suis-je pas déjà la grande sœur? De
toute façon j'ai raté ma vocation: je voulais être psychologue.
Après la sieste nous devions nous rendre à Aix ; nos sorties
en pleinjour ne posaient jamais de problème; par contre, fait
rare, nous avions rendez-vous avec nos «hommes ».
Nous nous trouvions déjà devant le portail lorsque
Morgane vint nous demander si elle pouvait nous
accompagner en ville. Je n'avais pas le temps de réagir
qu'elle était éconduite par Chantal, la propriétaire du
véhicule; elle lui faisait constater que nous étions déjà quatre
passagères pour sa voiture. Dépitée, elle tourna les talons en
nous laissant un petit sourire tristounet.
Bien entendu, ce petit inconvénient ne perturba pas notre
sortie, d'autant plus que les filles trouvaient les deux petites
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