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Marseille retrouvée

De
169 pages
Marseille retrouvée est un récit mêlé de réflexions, autour de la ville de Marseille mais aussi autour de la mémoire, du Temps, dans un dialogue contradictoire avec Proust. Isabelle Guyon y explore une vision optimiste de l'homme dans le Temps.
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Isabelle Guyon

Marseille retrouvée

Préface de Jean-Luc Berthon




































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02661Ȭ9
EAN : 9782343026619

Marseille retrouvée

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet



Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Isabelle Guyon

Marseille retrouvée



Préface de JeanȬLuc Berthon















L’Harmattan

Du même auteur

La Mer des Pluies, récit, L’Harmattan, 2009

Identification et autres nouvelles, L’Harmattan, 2010

De Livres en îles, L’Harmattan, 2012

Préface

Il faut un sacré culot pour tenter une variation sur le temps
retrouvé, et, qui plus est, en assumant délibérément la réȬ
férence proustienne. C’est pourtant avec une infinie moȬ
destie, une démarche précautionneuse et une touche imȬ
pressionniste des plus délicates qu’Isabelle Guyon ose l’exȬ
périence, en se plongeant avec une sincérité absolue dans
ses souvenirs marseillais, à l’occasion d’un retour à la fois
délibéré et spontané dans sa ville natale. Comme Verlaine,
et au rebours de Proust, elle nous dit : « Rien n’a changé,
j’ai tout revu… ». Ce croisement inopiné, mais savamment
composé, de lieux, de personnages, de sensations, où la
plume de l’écrivain retrouve sans aucune nostalgie la fraîȬ
cheur de l’adolescence, nous offre un grand petit livre, frais
et profond, dont on garde longtemps la saveur.

JeanȬLuc Berthon

7

A France Guyon

Marseille retrouvée

1

« Les grands chênes m’aidaient à mieux comprendre la
contradiction que c’est de chercher dans la réalité les taȬ
bleaux de la mémoire, auxquels manquerait toujours le
charme qui leur vient de la mémoire même… La réalité que
j’avais connue n’existait plus, et les maisons, les routes, les
avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années. », écrit
1
Marcel Proust dans La Recherche du Temps perdu.

C’est exactement la sensation inverse que j’ai eue lorsȬ
que je suis retournée à Marseille, alors que je n’y étais pas
revenue depuis presque trente ans.
Je regardais tout autour de moi avec avidité, je voulais
marcher encore et encore dans le plus grand nombre de
rues possible, je voulais marcher dans les espaces de
Marseille, au milieu de ses avenues, de ses immeubles, de
ses pins, de sa mer, pour les regarder encore et encore sans
en être jamais rassasiée. Et j’avais le sentiment que, préciȬ
sément, rien n’avait changé. A la marge, oui, mais ce

1
Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, III Noms de pays. Librairie
Gallimard éditeur.

11

n’étaient que des détails à mes yeux, l’essentiel de
Marseille, à ma grande surprise, était là, identique, comme
si j’étais partie la veille, que le passé était tout proche, pouȬ
vant se relever et se relier aisément au présent, qui en était
la continuation naturelle, et n’était séparé de lui par aucun
abîme.
Que ce soit la cité de la Rouvière, l’avenue Cantini, la
place Castellane, la rue de Rome, la pointe Rouge, les caȬ
lanques des Goudes, la Corniche, ou la Canebière, je reȬ
trouvais tout. Parfois un peu plus encombré d’immeubles,
parfois rénové, pourvu de nouvelles places ou de nouȬ
velles fontaines qui avaient surgi dans certains quartiers,
souvent plus rempli de voitures et de gens, mais dans son
essence, semblable.
Marseille était bien toujours là, comme une mère,
comme une sœur, dans les bras de laquelle j’avais envie,
toujours autant, de m’élancer.

12

Le train

2

Lorsque nous rentrions de colonie de vacances, ma sœur
et moi, le train qui nous ramenait à Marseille, un vieux
train vert à compartiments, nous faisait arriver par la côte.
Il longeait Martigues, CarryȬleȬRouet et l’Estaque.
C’était une ligne que j’ai continué à préférer une fois
adulte à l’occasion de mes épisodiques retours dans la
ville, car non seulement elle amenait en douceur vers
Marseille, le train s’arrêtant à toutes les gares, mais elle
abordait aussi la ville de la façon la plus belle qui soit : par
la mer.
Après Montélimar, le nez à la fenêtre, celle du couloir
de préférence car elle s’ouvrait plus grande, on plongeait
la tête au dehors. On avait le temps de sentir la chaleur
monter, apportant avec elle la résine des pins, les senteurs
de genêts ou de romarin, et de mille autres plantes inviȬ
sibles ; on avait le temps d’entendre le grésillement des ciȬ
gales, leur bruissement brûlant de scie incessante dans les
branches des arbres. Le train, sinuant, trottant à petit pas,
dévoilait un à un les paysages du Midi : les cyprès d’argent

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qui se dressent au milieu d’une garrigue touffue, désorȬ
donnée, les roches de calcaire sculpté sur lesquelles
s’accrochent les sombres pins maritimes.
Puis, comme un magicien qui ménage son effet et fait
grandir l’impatience de ses spectateurs, le train s’engoufȬ
frait dans un tunnel étroit et interminable, dans lequel
notre regard se heurtait aux seuls murs de pierre charbonȬ
neux autour de nous, comme si nous avions fermé nos pauȬ
pières dans l’attente d’une surprise. Enfin, au bout de
l’obscurité, depuis le noir du souterrain, le voile était levé,
d’un coup sec, et on débouchait sur une mer aveuglante de
bleu.
Elle était si proche qu’il semblait que nous pouvions
tremper nos doigts dedans.
Ensuite, jusqu’à Marseille, le train léchait la côte, et il
nous restait près d’une heure encore pour baigner nos yeux
dans l’eau, ensorcelés par elle.

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L’entrée dans la ville

3

Hébergés près de Toulon le temps de notre séjour à
Marseille, nous sommes arrivés dans la ville en voiture,
mon compagnon et moi, par l’un de ses côtés, par l’Est, et
non par le centre, discrètement en quelque sorte, pas de
front mais comme par effraction, y pénétrant sans nous
faire remarquer, sur la pointe des pieds pour ainsi dire,
comme si, dans mon retour de fille prodigue, je me devais
de choisir l’humilité, comme si j’avais quelque chose à me
faire pardonner : le délaissement du lieu de ma naissance,
le temps mis pour revenir ?
La route de Toulon à Marseille, passant par la petite
ville de Cassis, longe la Méditerranée depuis la montagne
qui borde la mer. Ses virages continuels laissent voir la côte
découpée à nos pieds telle qu’on pourrait l’apercevoir deȬ
puis un aéroplane.
C’était la route escarpée et réputée dangereuse que nous
empruntions avec maman pour rentrer des calanques de
Cassis, elle, attentive à ne pas percuter un autre véhicule ni
basculer dans le vide, nous (ma sœur et moi), alanguies à
l’arrière par la baignade. Aujourd’hui elle est plus large,

15