Marthe et les enfants du désastre

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Joseph, soixante ans, a la nostalgie de l'Afrique, des grands espaces et des défis. Il prend la direction d'un camp de réfugiés à la frontière du Tchad et du Soudan. Dans ce chaos humanitaire, il fait la connaissance de Marthe, pédopsychiatre. Confronté à l'absurde et à l'horreur, Joseph reprend sa liberté et s'envole vers un autre continent. Mais subissant l'ascendant de Marthe et influencé par son entêtement à entreprendre et à réussir, il se laisse embarquer pour une nouvelle odyssée africaine.
Publié le : vendredi 1 février 2013
Lecture(s) : 8
EAN13 : 9782296516120
Nombre de pages : 242
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Alain Lavelle

Marthe et les enfants
du désastre

Marthe et les enfants du désastre

































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ336Ȭ29097Ȭ3
EAN : 9782336290973

Alain Lavelle

Marthe et les enfants du désastre

Roman














L’Harmattan



Ce livre est un roman. Tout lecteur tenté de se reconnaître
est dans l’erreur.
Les héros, les péripéties et les situations sont imaginaires.
L’auteur a pu s’inspirer en partie d’évènements et de
personnages qu’il a croisés mais il a brassé hommes,
circonstances et lieux de telle manière que ce récit soit une
pure fiction.





A Elle,
que l’Afrique malgré ses déchirements a éblouie.

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La nuit a été chaotique. Le climatiseur en forme de caisse
rectangulaire a propulsé sans discontinuité des nuages de
poussière. Une fine pellicule de terre de couleur orangée,
poussée par des vents tourbillonnants, s’est déposée sur le sol,
mon lit et les meubles. Le préfabriqué qui abrite mon logement
étroit disparaît sous un brouillard opaque fait de minuscules
particules de sable qui ne cessent de se lever et de se poser au
gré des souffles erratiques venant de l’extérieur.
L’air frais chargé de corps étrangers s’est progressivement
transformé en un air chaud au rythme irrégulier et bruyant. Le
bruit métallique du climatiseur au ronronnement rassurant s’est
mué en un cliquetis hoquetant.
Au réveil, la bouche pâteuse et l’esprit comateux, je me lève
en râlant. Il est 6h30 et les premiers rayons de soleil ne
parviennent pas à transpercer ce film dense de matières en
suspension qui m’isole du monde. Une journée de merde
s’annonce. L’obscurité du jour favorise les incursions hostiles, le
virus de la méningite et les violences clandestines. Le camp de
déplacés va vivre un de ces mauvais jours. Et moi, impuissant,
à demi aveugle, je vais à tâtons en maugréant, m’efforcer de

contrer les forces maléfiques qui m’assaillent. Dans ma lutte
contre les mauvais génies et les aléas d’un quotidien dangereux
je suis assisté de Michel, ancien adjudantȬchef parachutiste
échoué volontaire sur les rives ensanglantées du Darfour.
Je dirige ce camp de malheureux depuis six mois. J’ai eu
soixante ans il y a une petite année. Après avoir élaboré des
projets de développement pendant plus de vingt ans en Afrique
de l’Ouest et en Afrique sahélienne j’ai cru pouvoir m’offrir une
retraite heureuse et paisible dans mon Périgord natal. Un climat
tempéré, une population avenante au bon sens accueillant et un
terroir à l’abri d’une modernité factice et agitée m’avaient
persuadé que c’était le lieu idéal où je devais bâtir ma dernière
case. Comme un novice enthousiaste j’ai tout essayé. Je me suis
précipité sur toutes les opportunités : la chasse, la pêche, le golf,
la marche et la pétanque. Je suis allé l’été aux innombrables
concerts qui s’invitent dans les églises romanes du sudȬouest.
J’ai participé aux fêtes locales, admiré les métiers d’autrefois
pratiqués par des artisans fidèles aux traditions, chanté aux
dîners des chasseurs amateurs de chabrol et de sangliers…
Adepte du local je me suis converti au monde rural et à la
culture biologique. J’ai même intégré un club service aux
ambitions généreuses. Mais avec l’arrivée de l’hiver, des pluies
glacées et du givre la ferme enchantée et les villages moyenȬ
âgeux m’ont apparu tristes et ennuyeux. Les arbres dépouillés
de leurs feuillages et la disparition des plantes accentuaient le
caractère lugubre du paysage. Le blues s’est emparé de moi.
Mon goût pour la campagne rieuse s’est estompé. La nostalgie
de l’ailleurs s’est substituée à ma lassitude. Mon esprit et mon
corps se raidissaient sous l’effet du froid. J’avais l’impression de
devenir du bois sec et mort.
L’Afrique malgré ses miasmes et ses horreurs me manquait.
Moi qui avais passé une grande partie de mon existence à
fulminer contre ce continent pourri et corrompu, je constatais
qu’il collait à ma peau. Impossible de m’en débarrasser. Je
finissais toujours par lui trouver des circonstances atténuantes.
Petit à petit, perdant de la lucidité et refusant d’écouter la

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raison, j’excusais l’inexcusable. Mon âme troublée était gangreȬ
née.
Je rêvais de brousse oubliant les mégapoles noires avec leurs
cloaques putrides et criminels.
N’y tenant plus, surfant sur le net et dévorant les revues
spécialisées, je dénichais un appel d’offre lancé par une ONG
qui cherchait un responsable pour diriger un camp de réfugiés
perdu aux frontières du Tchad et du Soudan. Le Darfour
s’enlisait dans une sale guerre civile et véhiculait son immense
cortège de déplacés, de pauvres hères en quête d’un abri
nourricier et protecteur.
Après de nombreux entretiens, tests et enquêtes sur ma
personnalité et mon passé, ma candidature fut retenue. Ma
connaissance de l’Afrique et plus particulièrement du Tchad et
mon expérience de terrain ont été décisives dans le choix du
jury.
De confession protestante, l’ONG a hésité à valider cette
décision. Mon profil de célibataire endurci, athée, au caractère
indépendant et trempé, leur faisait craindre des difficultés à me
maîtriser. A force de leur répéter que j’observerais leur éthique,
que j’effectuerais des rapports complets et fréquents, j’arrachais
leur accord.
Ce retour vers l’Afrique maudite me mit en joie. Je rajeuȬ
nissais. En faisant mon paquetage, je me sentais invincible et
capable de réaliser des exploits.
Ma fascination pour l’Afrique est ancienne.
A vingtȬcinq ans, les hommes et les paysages m’avaient
envoûté. La liberté dans la sécurité, l’hospitalité des peuples et
la tolérance envers l’autre permettaient d’envisager un avenir
fécond pour les pays récemment indépendants. A cette époque,
je ne cessais de parcourir insouciant et euphorique d’immenses
étendues. Je partageais les soirées d’humanité rare lors de mes
haltes dans les campements nomades. J’avais un faible pour le
désert et les oasis ; la forêt tropicale et l’humidité de la côte
m’oppressaient. Ces instants de quiétude exceptionnelle et de
solidarité fraternelle s’enracinèrent dans ma mémoire. Et

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depuis chaque fois que j’ai été confronté à une monstruosité, le
souvenir de ces moments de bonheur envahissait ma mémoire
et étouffait la sinistre réalité. Mon indulgence coupable niait par
commodité l’importance et la sauvagerie des massacres effaçant
mes protestations, ma probité et mon admiration pour le
rigorisme protestant des pays du Nord. Il m’arrivait que,
passant de la bienveillance à l’écœurement, je tentais vainement
de m’extraire de cette longue nuit de ténèbres. Une fois encore
je replongeais, hypnotisé par mon attirance pour les sensations
fortes, dans l’aventure désordonnée et confuse. L’odeur du
sang et de la mort décuplait ma soif de vie. En fait mon
inconscient se shootait à l’ivresse du départ vers des destinaȬ
tions risquées et incertaines. Chaque aéroport, chaque port
signifiait épopée et émancipation. Le frisson de l’inconnu et des
menaces diffuses stimulait mon désir d’évasion. Et plutôt que
d’avoir une vision moralisante du monde, j’optais pour une
approche pragmatique et cynique. Je prenais acte, tout en me
protégeant, du fait que l’homme est une saloperie qui s’égare
parfois dans une bonté culpabilisatrice. Ce qui le civilise, c’est
un peu d’instruction, beaucoup d’autorité et de contraintes et la
crainte d’y laisser sa peau. Pour le reste, il survit malgré ou
grâce à la violence.
Je n’avais donc plus qu’à me laisser emporter vers un désert
brûlant et anarchique, oubliant que ce mirage risquait de se
transformer en cauchemar.
Quelques jours avant de m’envoler pour N’Djamena, je
découvrais la littérature de l’Humanitaire. Elle est pléthorique.
Le nombre d’ONG de toutes tailles et de toutes confessions plus
ou moins avouées, le poids et l’influence des grandes ONG
internationales ont secrété une multitude d’experts et d’auteurs
acteurs qui ont fait l’historique des camps de réfugiés, établi
une classification sociologique savante et jugé leur organisation
et leur efficacité. Fort de leur savoir, ils se sont érigés en
anthropologues arbitres des errements et de la pertinence de
l’assistance durable aux déplacés victimes de tous les maux de
la terre. Qu’importe leurs contradictions et leurs querelles, ils

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ont imposé une façon de voir et de gérer les indésirables qui ne
supporte aucune critique.
Face à une telle abondance d’écrits prétentieux et
péremptoires, j’ai vite refermé ces ouvrages me limitant au
guide pratique que m’avait fourni mon employeur. Clair et
précis, il contenait un bref rappel des principes de l’association,
les normes que devait respecter chaque volontaire, le comporȬ
tement exemplaire et désintéressé que nous devions manifester
quels que soient les circonstances, les règles et les modes de
fonctionnement à mettre en place et les dispositions à arrêter
dans les situations d’urgence.
Cela me suffisait amplement. Mon allergie aux discours
magistraux et aux maîtres penseurs avait refait surface. Je
n’avais qu’une hâte : agir et me coltiner concrètement à la
dureté du réel loin des impuissances et des vœux pieux. En
mettant mes mains dans la merde et en vidangeant les
immondices du monde, je me sentais plus utile qu’en protestant
énergiquement avec les bienȬpensants de l’intelligentsia occiȬ
dentale.
Lorsque mon airbus a atterri dans la nuit à N’Djamena, j’ai
respiré à pleins poumons l’air chaud du Sahel, les odeurs
douces et amères remontant de la ville et je me suis laissé
emporter par les cris joyeux de la foule accueillant les passaȬ
gers.
Le représentant de l’ONG m’a rapidement réceptionné et m’a
accompagné jusqu’à mon hôtel : Le Chari. Mon séjour dans la
capitale a été bref. Pendant trois jours, j’ai subi une série
d’exposés intensifs sur le camp de déplacés situé à proximité de
Bahay au nordȬest d’Abéché, l’environnement humain et géoȬ
graphique, les incursions des rebelles, les filières d’approvisionȬ
nement du camp et les difficultés à assurer la sécurité… J’ai
appris que le camp regroupait vingt à vingtȬcinq mille
personnes. Les mouvements de population dépendaient de
l’intensité des combats qui opposaient les factions insurgées
entre elles, les factions contre les Arabes et les factions contre
l’armée soudanaise, des périodes de sécheresse et de famine, de

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l’importance du vol du bétail et de la disparition provisoire ou
définitive d’adultes en état de se battre. Les femmes seules ou
avec enfants, les enfants perdus et orphelins, les vieillards et
une centaine de malades mentaux représentaient quatreȬvingtȬ
quinze pour cent de la population. Les cinq pour cent restant
étaient des hommes qui, blessés ou isolés, avaient renoncé aux
querelles fratricides et aidaient l’encadrement du camp. Parmi
eux d’anciens instituteurs et professeurs animaient les écoles,
d’autres plus entreprenants avaient ouvert de petits commerces
et les moins qualifiés s’occupaient soit de la sécurité, soit de
l’entretien et de la propreté du camp. C’est à ce propos que j’ai
été informé de l’existence de Michel. Rien ne m’a été dit sur les
conditions de son arrivée, mais j’ai retenu que pour l’ONG
c’était l’homme clef avec lequel j’avais l’obligation de m’enȬ
tendre. Sur ses épaules reposait et repose la tranquillité du
camp et toute la gestion technique des équipements et des
installations. L’existence des réfugiés dépendait d’un trio : lui,
elle et moi. Elle, on me la présenta juste avant mon départ de
N’Djamena. C’était Mary, une Irlandaise rousse, plantureuse et
joviale. Infirmière chevronnée, elle avait crapahuté pendant
cinq ans dans tous les camps d’indésirables d’Afrique. Elle me
servit de guide et m’assista étroitement dans ma prise de
fonction. Ainsi bien encadré, je ne pouvais que réussir ma
mission. Les autres expatriés n’étaient que des CDD de six mois
choisis par l’ONG en fonction des besoins. Je n’avais aucune
prise sur leur embauche. Mon rôle se limitait à les utiliser au
mieux de nos besoins. Agés de vingtȬcinq à trente ans, AmériȬ
cains, Australiens et Européens pour la plupart, utopiques et
parfois illuminés, ils se pliaient facilement aux directives
craignant d’être renvoyés manu militari.
Durant ce séminaire introductif, j’ai entr’aperçu N’Djamena.
La ville a grossi démesurément. Elle s’est élargie et a absorbé les
flux de population rejetés par les guerres civiles à répétition et
la misère. Les ethnies se sont regroupées par quartiers étanches.
La nuit, personne ne s’aventure à l’extérieur de son bloc d’habiȬ
tations. Trop dangereux, car les coupures d’électricité sont

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fréquentes et des groupes armés circulent à bord de véhicules
phares éteints. Le jour, ce n’est guère mieux. Vigilance et
prudence s’imposent. Entre les coupeurs de route qui sévissent
dès les quartiers excentrés et les groupuscules armés aux
manières tranchantes qui ont infiltré la capitale, il n’y a pas de
place pour des promenades décontractées et participatives.
Cloîtré dans mon hôtel, ne circulant qu’en convoi, j’ai constaté
que la magie africaine a disparu sous les coups de butoir d’une
brutalité aveugle. Le FortȬLamy de ma jeunesse a définitiveȬ
ment sombré.
En montant à bord du bimoteur des Nations unies qui m’a
mené en compagnie de Mary, via Abéché, à Bahay, j’ai su
immédiatement que j’allais rompre avec mon passé raisonnable
et entraîner ma destinée dans le barbare et l’absurde.
A l’aéroport d’Abéché, le tarmac était envahi d’équipements
et de véhicules militaires. Les contingents de l’Union africaine
puis les troupes de l’Eufor avaient fait de cette préfecture leur
base opérationnelle et leur quartier général. Des conteneurs en
quantité, des hélicoptères armés qui survolaient la piste et des
soldats fusil au poing s’agitant dans tous les sens me plonȬ
geaient dans une ambiance guerrière. De mon siège, derrière
mon hublot, j’avais du mal à mesurer l’efficacité d’un tel arsenal
et d’un tel déploiement. Les rapports en ma possession monȬ
traient que les civils n’étaient toujours pas préservés. Les
violations des droits de l’homme ne cessaient de s’accroître et
les détentions arbitraires avec tortures et traitements dégraȬ
dants restaient la règle. Je ne comprenais pas l’impuissance des
institutions internationales. La mission conjointe des Nations
unies et de l’Union africaine avait beau proclamer que le conflit
était terminé, tout prouvait le contraire. Les exactions étaient
peutȬêtre plus sporadiques mais elles se poursuivaient à inȬ
tervalles réguliers et alourdissaient un bilan déjà catastroȬ
phique : 300 000 morts, 20 millions de déplacés et 230 000
réfugiés au Tchad et en République Centrafricaine. L’accusation
de génocide, de crimes contre l’humanité et le mandat d’arrêt
international lancé par la Cour Pénale Internationale contre le

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président soudanais n’avaient pas empêché les belligérants de
relancer leurs tueries. Les conflits s’autoalimentaient au gré des
alliances, des dissolutions des bandes et des opportunités. Je
pénétrais une jungle où la folie meurtrière s’était emparée des
hommes.
En atterrissant à Bahay, je savais que j’allais faire connaisȬ
sance avec l’enfer. Ce qui m’épatait, c’était l’attitude décontracȬ
tée et indifférente de Mary. Souriante, elle donnait l’impression
de descendre d’un bus à Dublin ignorant avec superbe la
tragédie qui l’entourait. Trop habituée à l’horreur, elle traitait
les souffrances avec douceur mais d’une manière mécanique et
chirurgicale, comme s’il fallait bannir l’affect pour être efficient.
Le pragmatisme utile ne faisait pas, dans ces lieux, bon ménage
avec les sentiments. Admiratif et perplexe à la fois, je me
persuadais que c’était le seul comportement à avoir dans de
pareilles circonstances.
Bahay est un gros village exposé aux vents de sable. Aucun
relief ne le protège. Il a été bâti à cet endroit sans doute parce
qu’à proximité se situent un large wadi et une zone boisée
importante.
Ma destination finale, le camp d’Ouré Cassoni, proche de la
localité n’offrait rien de très engageant. Un entassement de
toiles blanches barrait l’horizon. De la poussière, du brouhaha
et des cris d’enfants nous ont accueillis. Ni protocole ni fanfare,
juste une curiosité méfiante se dégageait des adultes présents.
Michel après des présentations succinctes m’a accompagné
jusqu’à mon bungalow. Installation spartiate dont le seul luxe
était un équipement téléphonique complet et sophistiqué.
Perdu au milieu d’une foule de souffreteux, j’avais comme
bouée de sauvetage des moyens de communication perfecȬ
tionnés qui me permettaient à tout instant de me raccrocher à
l’univers confortable des bienȬportants. Cela m’a rassuré. Avant
le coucher du soleil j’ai souhaité faire un tour rapide du camp.
Chapeauté par mes deux chaperons, j’ai arpenté les allées
rectilignes bordées de tentes fournies par l’aide internationale.
Très vite j’ai perdu le sens de l’orientation. La multitude de

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croisements rectangulaires, les tentes identiques qui semblaient
se répéter à l’infini, quelques bâtiments en dur mal entretenus,
le regard absent et la maigreur des gens, une poussière sans
cesse remuée, une impression d’attente angoissée et non
satisfaite exprimaient les affres de la création et la malédiction
de naître. Je prenais en pleine tronche ce que signifiait l’exisȬ
tence explosée des damnés de la terre. Fugitifs vulnérables et
indésirables, à l’identité non reconnue, ils avaient dépassé le
stade de la servitude, cantonnés dans une posture de mendicité
permanente. Rebuts de sociétés et de clans ethniques décomȬ
posés et violentés, leur futur se limitait à un présent qui leur
échappait totalement. J’ai eu une soudaine envie de dégueuler.
Face à ce spectacle indicible, je me suis demandé pourquoi
j’étais venu me foutre dans un pétrin pareil ? Ma nature ne m’a
jamais poussé ni à l’altruisme ni à l’affliction. Chasseur solitaire,
j’ai toujours considéré que l’homme pour survivre ne devait
compter que sur ses propres forces. Mon besoin d’évasion et ma
soif d’action me paraissaient insuffisants pour expliciter mon
choix. La haine de l’injustice ? Probablement mais cette exȬ
plication restait incomplète. Absorbé dans mes pensées, je
n’entendais pas Michel qui me parlait. Je finis par percevoir ses
braillements. Il me disait qu’il fallait que l’on revienne à nos
bureaux pour des raisons de sécurité avant que la nuit tombe.
Là, j’ai ébauché un début d’emploi du temps. Mon premier
souci était de rencontrer les équipes qui constituaient les rouȬ
ages essentiels au bon fonctionnement du camp. Mes premiers
contacts eurent lieu au dîner. Une salle spacieuse et aérée aux
murs en pisé servait de réfectoire. De grandes tables en formica
accueillaient le personnel pour les repas.
Les hommes et les femmes formant l’ossature des bénévoles
étaient jeunes, majoritairement angloȬsaxons provenant princiȬ
palement du milieu médical et du monde associatif. Animés de
réflexes messianiques et d’automatismes charitables, ils se
consacraient à leur mission compassionnelle avec abnégation et
dévouement. Je louais leur attitude mais je la trouvais trop
empreinte de religiosité et de naïveté. Cette façon de se donner

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aux autres me semblait superficielle et moralisante. Appréciant
leur implication dans l’humanitaire, je me gardais de toute
critique me contentant de les écouter et de les interroger sur
leur savoirȬfaire et leurs expériences. Leurs cursus hétérogènes
s’effaçaient derrière une motivation commune : se transcender
en secourant les plus démunis. Ils étaient les petites mains
laborieuses indispensables au bon fonctionnement de cet efȬ
frayant bivouac de fortune. Je fis preuve d’humilité. Je savais
que je devais découvrir et apprendre ce que cachaient ces basȬ
fonds de l’humanité pour diriger efficacement et défendre cette
masse d’éclopés. Ce soirȬlà, j’acquis la certitude qu’il fallait,
pour réussir, que je repousse la moindre tentation de sentiȬ
mentalisme. Ce défi correspondait à mon tempérament. L’idée
de sortir des décombres ces estropiés, victimes de dictateurs
tortionnaires et hallucinés m’excitait. Il y avait en moi un
orgueil insensé à vouloir terrasser le Mal mais je l’entretenais
car il servait de carburant à ma soif d’entreprendre.
J’ai mis six mois à dominer ma fonction et à être reconnu
comme un leader incontesté. Cela n’a pas été simple. Des
frictions, des incidents plus ou moins graves et des démissions
ont émaillé cette période. Les populations errant loin de leur
village, à la recherche d’un abri les éloignant des crimes et des
atrocités commis par les Janjawid et des largages de bombes à
l’aveugle effectués par les Antonov de l’armée soudanaise,
venus s’entasser dans ce cloaque, m’ont fait comprendre ce que
survivre veut réellement dire. Fuir et s’égarer pendant des jours
et des nuits avec la mort à ses trousses, se satisfaire de racines et
d’une maigre ration d’eau saumâtre et se traîner l’âme endoȬ
lorie et le corps meurtri vous transforment en bête traquée.
Lorsque épuisés ils arrivaient au camp, le regard hagard perdu
dans un visage émacié, ils ne criaient plus leur souffrance, ils
s’effondraient à nos pieds. Leur détresse nous insultait et nous
hurlait en silence : « qu’avezȬvous laissé faire ? ». Chaque fois
groggy, je devais accomplir un effort dantesque pour reprendre
mes esprits et leur fournir les premiers soins. J’étais pétrifié de
honte. Ces scènes de désolation m’ont amené à composer en

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permanence avec les limites de l’acceptable, à enfreindre
ponctuellement et dans des configurations particulières les
sacroȬsaintes règles de bonne gestion et les mesures adminisȬ
tratives pénalisantes. J’ai toléré les petits trafics et les combines
qui amélioraient l’ordinaire des déplacés, sanctionné brutaleȬ
ment les mauvais traitements et l’exploitation des plus faibles,
accepté la présence marginale de responsables zaghawa si elle
ne remettait pas en cause l’organisation et la sécurité du camp
et favorisé le regroupement des femmes par atelier afin de les
former à des tâches valorisantes. Ce souci de compromis a été
un véritable exercice d’équilibriste qui m’a valu quelques belles
empoignades avec Michel. Obtenir sa confiance cela se méritait.
Il fallait d’abord supporter sa forte personnalité qui laissait peu
d’espace aux autres pour s’exprimer, puis souffrir sa voix forte
qui éructait plus de diktats que d’avis calmes et argumentés et
enfin accepter un rapport de force prouvant à la fois courage,
ténacité et professionnalisme. Il détestait les tirades pédantes,
les danseuses et les mégalomanes. Il reniflait à cent mètres les
tartarins se vantant de faux exploits. Il les implosait, les injuriait
et les livrait à ses supporters en les qualifiant de « trou du cul à
double jeu et à double entrée ». Je me suis étonné de tolérer ses
excès. Il m’impressionnait par son endurance et son travail. Son
système de pensée binaire fonctionnait à merveille avec des
populations habituées à obéir et qui avaient besoin d’instrucȬ
tions rudimentaires, précises, concrètes et à effet immédiat. De
plus, il possédait un atout supplémentaire : son passé de vrai
combattant. Entraîné aux armes et à crapahuter en terrain
ennemi, il avait acquis une réputation de guerrier. Lorsqu’il
regroupa en escouades de sécurité et de maintenance les rares
hommes valides livrés à euxȬmêmes et s’adonnant à de multiȬ
ples friponneries, ce fut un moment d’anthologie. Il leur a tout
appris : l’hygiène quotidienne, la discipline, la persévérance, le
combat au corps à corps à mains nues ou avec armes blanches,
la traque silencieuse et invisible, l’emploi parcimonieux des
rations alimentaires qu’il se faisait offrir par l’armée française.
Jusqu’à l’heure où il décida qu’ils étaient aptes à servir, il ne les

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lâcha pas. Sur leur dos, jours et nuits, il testait leur soumission,
leur résistance et leur adaptabilité. Il en fit d’authentiques
fauves dévoués à sa personne. Une fois l’apprentissage terminé,
il les habilla d’un uniforme beige clair, les équipa d’armes de
première catégorie et leur fit obtenir de l’ONG un salaire
modeste qu’il complétait par des primes qu’il prélevait sur ses
deniers si une action remarquable avait été effectuée. Son
entreprise connut une telle réussite que des rebelles cherchèrent
à le rencontrer pour se faire embrigader. Il ne leur donna pas
satisfaction, conscient des embrouilles qui immanquablement
se seraient présentées mais il conclut avec eux un deal : disȬ
crètement, il les formerait au maniement, à l’entretien et à la
réparation de leurs armes, en contrepartie ils participeraient à la
sécurité extérieure du camp notamment en protégeant les
femmes et les enfants en charge des corvées d’eau et de bois.
Manuel adroit, excellent tireur, les fusils, les pistolets mitrailȬ
leurs, les lanceȬroquettes… n’avaient aucun secret pour lui.
Devenu une personnalité respectée et admirée de la zone, il
eut la sagesse de ne pas perdre la tête et de rester à sa place. Son
bon sens paysan lui évita d’atteindre son niveau d’incomȬ
pétence.
Son esprit sain et franc me plut. Assez vite, une fois le
territoire de chacun défini et mon autorité acceptée, nous avons
travaillé en confiance, persuadés de notre complémentarité.
Avec Mary, ce fut plus simple et plus convivial. Par temȬ
pérament, elle aimait partager et réconforter. Elle transmettait
naturellement une énergie positive et ne se laissait jamais
abattre par la maladie ou l’infamie. Méthodique et méticuleuse,
elle ne cédait rien au hasard. Ne supportant pas l’improȬ
visation, surtout en matière de soin, elle n’acceptait aucune
fantaisie. Son caractère constant et une bonne humeur virile
favorisaient une ambiance studieuse et gaie à la fois. Les
médecins et les infirmières de passage l’adoraient. Portant la
double casquette de nounou et de majordome, elle s’occupait
avec délicatesse et bonheur de leur emploi du temps, de leur
bienȬêtre et de leurs bobos à l’âme. Elle manifestait un point

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commun avec Michel : la capacité à mobiliser le potentiel qui
sommeille au plus profond de n’importe quel individu, même
le plus primaire.
Ils s’entendaient bien, se soutenaient et multipliaient les
projets en commun. A eux deux, avec leur troupe, ils ont retapé
tous les bâtiments collectifs : les écoles, l’hôpital de campagne,
les infirmeries, la maternité, les salles de prière et les terrains de
sport pour les jeunes. Ils n’avaient qu’une seule obsession :
proposer à ces abandonnés, à ces déboutés du droit, une exisȬ
tence aussi proche que possible de la normale.
Je finis par m’entendre avec ces deux intouchables. Notre
trio, après une période de tâtonnements, trouva son mode
opératoire. Equilibré et ordonné, son ancrage dans le réel améȬ
liora nos performances. Tous les soirs, autour d’un whisky,
nous examinions les événements du jour et préparions les
actions du lendemain.
La situation du camp connut une embellie. Elle ne dura pas.
Des combats acharnés entre les rebelles et les Arabes appuyés
par les autorités de Khartoum avaient repris. L’odeur de mort
et les dévastations charriaient chaque jour son lot de femmes
abandonnées blessées ou violées et des cohortes d’enfants
orphelins en quête d’un refuge. Mais digérer cet afflux de vaȬ
nuȬpieds n’était pas notre seul problème. Les batailles se
rapprochant de nos lignes, les belligérants avaient la fâcheuse
tendance à s’entretuer ou à s’évaporer sur notre territoire. La
sécurité se dégradait. Michel se lançait dans une chasse éprouȬ
vante aux intrus. Nous étions débordés. Mary, de plus en plus
confrontée à des enfants psychotiques, souhaita du renfort. Nos
dirigeants nous promirent l’arrivée d’une pédopsychiatre. A la
nouvelle, je fus perplexe. Fallait vraiment ce genre de personȬ
nage ? EstȬce que soigner, nourrir et éduquer les enfants
n’auraitȬil pas été mieux adapté ? J’ai fini par appuyer sa
demande.
Et ce matin, grognant contre les vents de sable et maudissant
les guerres fratricides entre musulmans nomades et sédentaires,
je m’impatiente espérant que la météo s’améliore, que les luttes

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autochtones se calment et que l’avion avec le toubib à bord se
pose.

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Je tourne en rond, tente une sortie, absorbe une quantité de
tasses de thé avant de m’affaler sur mon lit en attendant des
cieux cléments. A 13 heures, Michel m’extrait de ma torpeur et
m’annonce au déjeuner que selon ses potes de l’aviation, le ciel
sera praticable dans la soirée et qu’ils l’informeront du plan de
vol du coucou dès qu’ils en auront pris connaissance.
En attendant des nouvelles, le vent s’apaisant, je décide de
faire une tournée d’inspection du camp. Les bourrasques de la
nuit ont transporté une avalanche de détritus divers, papiers,
plastiques, canettes vides, branchages… Les lieux paraissent
souillés et désordonnés. Aux objets étrangers sont venus se
mêler une série d’ustensiles dépareillés emportés par la tourȬ
mente et qui sont dispersés au gré des tourbillons. Je m’arrête
devant une femme en pleurs assise à l’entrée de sa tente. En la
questionnant, j’apprends que son fils de quatorze ans a été
enlevé pendant la nuit par deux combattants armés. Incapable
ou refusant par peur de m’indiquer leur ethnie, elle se cloître
dans sa peine, sa poitrine tressaillant sous l’effet de ses pleurs et
de ses cris. Ces rapts d’adolescents signifient que la traque aux
enfants soldats a repris et que de nouveaux combats se

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