Massa Djembéfola

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Bomassa, roi atypique, a la boulimie du pouvoir. Il règne depuis quarante-deux ans, contre toute attente, sur Torodougou, sans se soucier d'alternance. Un seul rêve l'obsède : entrer dans la légende. Ainsi s'est-il forgé un destin hors du commun. Borofata, un célèbre avocat, brise le tabou : il se lance à la conquête du trône en se présentant aux élections...
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782336277134
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@L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan @wanadoo.fr
harmattan1
ISBN: 978-2-296-05991-7
EAN: 9782296059917MASSA Djembéfola
ou
Le Dictateur et le DjembéEncres Noires
Collection dirigée par Maguy Albet
N°307, Massamba DIADHIOU, Œdipe, le bâtard des deux mondes,
2008.
N°306, Barly LOUBOTA, Le Nid des corbeaux, 2008.
N°305, S.-P. MOUSSOUNDA, Le paradis de la griffure, 2008.
N°304, Bona MANGANGU, Carnets d'ailleurs, 2008.
N°303, Lottin WEKAPE, Chasse à l'étranger, 2008.
N°302, Sémou MaMa Diop, Thalès-le-fou, 2007.
N°30 1, Abdou Latif Coulibaly, La ressuscitée, 2007.
N°300, Marie Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma. Tome 2, 2007.
N°299, LISS, Détonations et Folie, 2007.
N°298, Pierre-Claver ILBOUDO, Madame la ministre et moi, 2007.
N°297, Jean René OVONO, Le savant inutile, 2007.
N°296, Ali ZADA, La marche de l'esclave, 2007.
N°295, Honorine NGOU, Féminin interdit, 2007.
N°294, Bégong-Bodoli BETINA, Ama Africa, 2007.
N°293, Simon MOUGNOL, Cette soirée que la pluie avait rendue
silencieuse,2007.
N°292, Tchicaya U Tam'si, Arc musical, 2007.
N°291, Rachid HACHNI, L'enfant de Balbala, 2007.
N°290, AICHETOU, Elles sont parties, 2007
N°289, Donatien BAKA, Ne brûlez pas les sorciers..., 2007.
N°288, Aurore COSTA, Nika l'Africaine, 2007.
N°287, Yamoussa SIDIBE, Saatè, la parole en pleurs, 2007.
N°286, Ousmane PARAYA BALDE, Basamba ou les ombres d'un
rêve,2006.
N°285, Abibatou TRAORÉ KEMGNÉ, Samba lefou, 2006.
N°284, Bourahima OUATT ARA, Le cimetière sénégalais, 2006.
N°283, Hélène KAZIENDÉ, Aydia, 2006.
N°282, DIBAKANA MANKESSI, On m'appelait Ascension Férié,
2006.
N°281, ABANDA à Djèm, A contre-courant, 2006.
N°280, Semou MaMa DIOP, Le dépositaire,2006.
N°279, Jacques SOM, Diké, 2006.
N°278, Marie Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma, 2006.
N°277, Assitou NDINGA, Les marchands du développement durable,
2006.
N°276, Dominique M'FOUILOU, Le mythe d'Ange, 2006.
N°275, Guy V. AMOU, L 'hyène et l'orfraie, 2006.
N°274, Bona MANGANGU, Kinshasa. Carnets nomades, 2006.LORO MAZONO
MASSA Djembéfola
ou
Le Dictateur et le Djembé
L 'HARMATTANA
Géneviève BOILEAU,
Isabelle VILLETTE, Paul MASSART,
ce dernier dont le parchemin m'est d'une grande utilité.
Aux ancêtres:
Borompounè HiEN, Celestin HIEN, Agnima KAMA,
Dongui KAMA, Yao KAMA et Yébié KAMA
qui veillent sur nous et nous protègent.I
L'époque à laquelle Bomassa avait accédé au trône remontait
immédiatement au lendelTIain des indépendances. Les Torois
issus de cette ancienne génération étaient aujourd'hui âgés de
plus de quarante ans. Tous, devenus adultes, fondèrent des foyers
et eurent de nombreuses descendances.
Bomassa avait une passion débridée pour le trône. Il s'y était
agrippé comme un naufragé à une branche. Aveuglé par celui-ci,
il ne pouvait percevoir cette réalité fort édifiante. Aussi fécondes
que soient les idées d'un Conquérant, s'il s'éternise sur son trône,
elles deviennent, à un certain moment, caduques. En règle
générale, les hommes ont horreur de la monotonie, de la lassitude et de
la routine. Car un « massa» (roi ou gouvernant) vertueux devrait
toujours se soucier de changement, de relais, d'alternance. Il
ferait honorablement valoir ses idées dans le seul intérêt de servir
son pays. Ce sens aigu de la pondération, du goût du pouvoir,
ferait de lui un homme respecté et somme toute un sage.
Malheureusement, Bomassa, lui, avait une prédilection exacerbée pour le
trône. Il se confinait dans une indifférence notoire. Il ressemblait
à une personne frappée de surdité et de cécité. Il se moquait
littéralement des critiques qui fusaient ça et là, sur la gestion
scandaleuse du trône. Voulant s'exprimer, les Torois ne se lassaient pas
de jeter des tracts aux abords des rues. Appréhendant la
répression, ils gardaient l'anonymat.
Bomassa confiait très souvent à ses serviteurs: «Mon trône
demeure un don de Dieu et personne ne doit le contester. » Ainsi
lui vouaient-ils une fidélité hors du commun. Ils le traitaient
comme une divinité digne de ce nom. La déification de son pou-voir, ajoutée à son caractère policier, faisait de lui un véritable
Léviathan. Il incarnait un personnage mystique aux yeux de ses
serviteurs. Il s'était affublé des noms ronflants de Conquérant et
de Sa Majesté très redoutable.
L'idée de conquérir le trône pour que Bomassa tombe de son
piédestal n'avait jamais effleuré les serviteurs. Qui dit d'ailleurs
conquête, dit aussi aller au feu; or personne ne voulait y aller, au
risque de payer de sa vie. Ils avaient tous à l'esprit cette idée: « Si
nous tentons un coup (entendez par coup, une candidature aux
élections) et ne parvenons pas à le déchoir du trône, nous risquons
notre vie. » En vérité, ils ressemblaient à des chiens apeurés qui
rangent immédiatement leur queue entre les pattes, lorsqu'ils sont
face à d'autres plus forts!
Bomassa n'avait de cesse de répéter, lors des Conseils de
serviteurs : « Comptez les œufs plutôt que les poules. » C'était le
fondement d'une idéologie funeste, donnant un parfait éclairage sur
le personnage. Celle-ci justifiait son désir de faire du trône une
affaire privée. Ces serviteurs étaient strictement des faire-valoir
et des larbins. Ici résidait l'explication même de leur promptitude
à l'obéissance et à la soumission totale. Ils recevaient des primes
de bonne conduite comme des écoliers. Bomassa prenait tout seul
les décisions qui touchaient le trône. Toute idée venant des
serviteurs lui paraissait suspecte. Il pensait qu'elle pouvait provoquer
sa chute. De toute façon, il ne cautionnait point des serviteurs trop
bouillants et dynamiques, capables d'initiatives. Il félicitait
pourtant ceux qui, très souvent, se référaient à lui quand ils avaient de
brillantes idées en faveur du contrôle du trône. Lui seul décidait
de leur convenance ou non. Cela le réconfortait et lui donnait
l'illusion d'être important et in4emplaçable.
Lors de sa première «intronisation », Bomassa envoya son
coursier, le serviteur des affaires courantes, dans plusieurs pays où
se trouvaient ses amis Conquérants. L'entraide était de n1Îse: le
serviteur devait leur dernander des moyens financiers et des armes.
Les premiers étaient utilisés pour l'organisation de 1'«
intronisation ». Les secondes, elles, servaient à mater littéralement les
contestataires et les candidats irréductibles. Ainsi triomphait-il
aisément faute de challenger. Il célébrait sa victoire, invitait
comme à l'accoutumée d'autres « massa ». C'étaient des
Conquérants qui lui ressemblaient, par leurs traits psychologiques. Tous
avaient conquis le trône avec la brutalité d'un ouragan!
8Ces invités n'étaient pas des gens ordinaires. Ils avaient des
goûts très particuliers. Ils raffolaient de gros gibiers: phacochère,
hippopotame, éléphant, buffle, lion! Les «massa» adoraient
manger la viande des animaux sauvages et féroces. Dire qu'ils
étaient eux-mêmes des sauvages par leurs actes et leur
comportement! Tous préféraient provoquer une hécatombe ou un champ
de cimetière plutôt que de voir le trône leur échapper. Ils se
moquaient éperdument des qu'en dira-t-on.
Pour trouver ces gros gibiers, de grands chasseurs et le devin
chasseur Djinaba infestaient les zones giboyeuses, à l'instigation
de Bomassa. D'une habileté remarquable, ils abattaient beaucoup
de gibier, de préférence mâle, en raison de leurs glandes
génitales. Celles-ci, aux dires des conseillers sexuels des «massa »,
avaient des vertus aphrodisiaques et favorisaient la production
des spermatozoïdes. Elles émoustillaient et accroissaient la
virilité des Conquérants. Elles sécrétaient une substance qui, d'après
certaines croyances, maintenait la verge longtemps en activité.
Voilà pourquoi les « massa» en mangeaient quotidiennement. Ils
s'en dopaient pour sortir victorieux lors des parties de «
koukouta », aux prises avec de fougueuses vierges.
La fête d' « intronisation» était à la hauteur du désir des
honorables Conquérants. De partout, on scandait la gloire et les
mérites de Bomassa avec grandiloquence. Une publicité pompeuse et
rébarbative allait bon train. Sur des banderoles et des pancartes
l'on pouvait lire ces lettres soigneusement gravées: « Bomassa
dont le seul nom invoque l'espoir et la prospérité! »
Deux jours durant, les Conquérants prenaient des repas
pantagruéliques. Buvant des alcools exotiques, ils portaient un toast
solennel à I'honneur de Bomassa. Les festivités électorales
terminées, de gros oiseaux, aux ailes ferrées, embarquaient les
fossoyeurs de la démocratie vers leurs pays respectifs.
Les aspirants au pouvoir étaient au nombre de quatre. Trois
d'entre eux avaient adopté la pratique qui était d'usage: quitter
Torodougou, s'exiler loin des cabales et des satrapes. Mais celui
que Bomassa redoutait le plus, était Borofata. Maintes fois,
celui-ci avait déjoué intrigues et machinations, visant à nuire à sa
personne.
Borofata, brillant avocat, se battait inlassablement pour un
noble idéal. Il avait repoussé l'idée de l'exil, jugeant avec juste
9raison que celui-ci entraverait son militantisme. Car la conquête
du trône demeurait sa préoccupation majeure, histoire de
bouleverser l'ancien ordre, corrompu et dangereux.
Bomassa gardait ainsi une animosité ensorcelante contre
Borofata. Celle-ci était d'autant plus exacerbée que, si on lui avait
offert sa chair, il l'aurait mangée crue. Il serait curieusement
passé de la classe des omnivores, à celle des anthropophages. Ô
cannibale aux dents de phacochère!
La nature de Sa majesté très redoutable contrastait avec le
souci de vertu, de loyauté et d'éthique. Pour monter au trône, il
usait de méthodes fort contestées. Il tenait à celui-ci comme à la
prunelle de ses yeux. Il estimait que les Conquérants exprimant la
transparence, lors de la conquête du trône, sortaient perdants. Ce
comportement n'était pas sans conséquence. Pendant les
préparatifs de ses interminables « intronisations », ses serviteurs
camouflaient des urnes dans des endroits tenus secrets. Ils les boulTaient
de bulletins de vote, frappés de l'effigie de Bomassa. Une
vingtaine d'urnes environ! On comprenait aisément pourquoi les
Torois hurlaient leur colère et criaient au scandale: «Fraudes
massives et malsaines! » C'étaient des fraudes, grâce auxquelles,
Sa majesté très redoutable demeurerait à vie au trône. Fraudes qui
faisaient du tort aux candidats loyaux et patriotes! Et voilà les
observateurs venus du pays du Camembert, validant le ridicule et
parlant pompeusement d'élections transparentes. Un ramassis de
serviteurs, animateurs d'une «secte» appelée parti, fraudait
indéfiniment. Ils connaissaient toutes les combines liées à la
fraude.
Et quel grouillement lors des campagnes d'« intronisation» !
Tous achetaient, à bon marché, des voix contre des pacotilles, des
gadgets, de pâles tee-shirts. Tous glissaient habilement, dans ces
misérables présents, de modiques billets d'argent. Tous les dix
ans, c'était le lTIêlTIe et triste rituel, la même flagornerie, la lTIême
imposture. Bomassa trouvait le temps de son règne court: tenir
les rênes du trône durant sept ans était inadapté, pour un
« massa» comme lui qui se voulait éternel. Ainsi s'était-il
empressé de le prolonger à dix ans et de modifier
péremptoirement les lois, au gré de son humeur, sans recueillir l'avis de ses
serviteurs. De toute façon, s'il avait discuté avec eux de cette
question, personne n'aurait eu l'audace de le contredire. Ces
derniers avaient encore souvenance d'un exemple fort regrettable. Il
10était impossible de l'extirper de leur esprit tant il s' y était
incrusté. Au cours d'un Conseil de serviteurs, le serviteur du
travail risqua une opposition à une thèse de Bomassa dont l'idée
était d'une bassesse navrante! Il prônait avec zèle la création de
fermes collectives, sans structure, lieu où travail1erait la jeunesse
après le baccalauréat, histoire de résorber le chômage. C'était un
remède d'une efficacité et d'une originalité indéniables! Le
spectre de la précarité serait ainsi bouté hors de Torodougou !
Mais au-delà de cet obscur projet, se cachait le non-dit:
décourager les étudiants, mieux ruiner leurs carrières. Heureusement,
celui-ci dura le temps d'une saison, pour ne pas dire, échoua.
Et quelle ne fut pas la surprise amère du serviteur du travail! Il
reçut un coup de fil intempestif, un jour de décembre, à la fin du
mois, vers minuit, au moment où il festoyait: « Tu as eu
l'impertinence de désapprouver mes idées. Tu en paieras le prix. A dater
d'aujourd'hui, tu es limogé, tu ne fais plus partie de l'équipe de
mes serviteurs. Pas besoin d'explications! »
Ce jour-là, la célébration de la Saint-Sylvestre tourna au
drame. Le verre de whisky se déroba de la main du serviteur et
alla choir à terre. Il monta iITImédiatement dans sa chambre, mit
lâchement fin à ses jours.
C'est ainsi que la peur et la méfiance s'étaient instal1ées au sein
des serviteurs.
Pour Bomassa, le refus catégorique d'encourager les études se
justifiait. Tous ceux qui étaient titulaires d'un diplôme
universitaire suscitaient sa jalousie. Maintes fois recalé aux examens, il
n'avait put décrocher le brevet. Il abandonna ainsi ses études
contre son gré et se passionna pour le maniement des armes. La
kalachnikov, son arme favorite, considérée comme sa seconde
épouse, l'aida à conquérir le trône. C'était un triste caporal,
devenu capitaine, puis maréchal, enclin à la violence et à la
terreur !
Il traquait et complotait. Les esprits éclairés étaient
évidemment sa cible favorite.
IlII
Le château pharaonique et le fabuleux jardin zoologique
attenant, constituaient les deux grands projets auxquels Bomassa
avait rêvé, avant même son « intronisation». Quand il fut monté
au trône, il en fit une priorité majeure, dans le plan de
développement et de la construction de Torodougou. Il attira l'attention de
ses serviteurs sur ces projets. Tous les avaient approuvés et s'y
étaient intéressés, sans l'ombre d'une réticence. Dieu seul savait
les capitaux que Djon II, le serviteur de la masse d'argent, y
injecta pour sa réalisation. Inutile de vouloir en faire une
évaluation, les âmes sensibles en seraient retournées.
On ne doutait pas de la passion de Bomassa pour les animaux,
passion qui naquit en même temps que celle du trône. Selon son
habitude, il se réveillait de très bonne heure, vers cinq heures du
matin, prenait un bain, se fardait comme une vendeuse de
charmes. Puis il enfilait son smoking, pénétrait dans son jardin
zoologique en toute discrétion. La population animale l'y attendait,
déjà éveillée. Des barrissements, des rugissements, des
sifflements et d'autres cris produisaient une cacophonie effroyable! Il
s'extasiait devant ce beau monde: lions, caïmans, hyènes, boas,
gorilles! On croyait que Bomassa les avait sélectionnés.
Ici de malicieuses hyènes folâtraient et grimaçaient. Là des
lions au pelage fauve portaient une dense crinière hérissée
comme des chienlits. Ils laissaient leurs regards flamboyants errer
sur Bomassa. Leurs voisins, les boas, ondulaient étrangernent.
Leur peau reflétait les derniers rayons lunaires. Certains s'étaient
empilés comme des coussinets superposés, rivalisant de hauteur
avec des arbres rabougris. D'autres s'offraient en spectacle inéditqui figeait Bomassa de stupeur: la queue et la tête à même le sol,
ils avaient habilement levé leur tronc massif et écailleux, de
manière à obtenir une ligne courbe. C'était un véritable
guet-apens! Un animal audacieux qui s'y engouffrait,
inéluctablement risquait sa vie: ils rabattaient violemment leur corps sur
lui et le mangeaient. Heureusement, ils ne se livraient pas à cette
pratique spectaculaire et dangereuse dans le jardin.
Un peu plus loin, à cent mètres environ, une piscine spacieuse,
d'un attrait manifeste, remplie d'eau presque à ras bord, contenait
un nombre considérable de caïmans. Ils y nageaient et ouvraient
des mâchoires fortes comme des tenailles. A gauche de Bomassa,
de ventripotents et puissants gorilles, grands de deux mètres
environ, venaient de quitter leur habitat, de véritables maisons
aménagées pour eux. Ils se tenaient debout comme pour témoigner de
leur respect à Bomassa. Le doyen en âge, robuste et lnembru,
marchait pesamment. II pesait deux cent kilogrammes environ et
était bâti en catcheur. Il avait un corps disproportionné et un
visage austère. Son physique paraissait drôlement ingrat. Sa
poitrine, d'une largesse détnesurée, était surmontée d'un cou
grossièrement assorti et d'une tête trapézoIdale. L'inviter à un duel?
C'était une intention périlleuse et audacieuse!
Le doyen des gorilles s'approchait de Bomassa, faisait une
pirouette comme pour l'émerveiller. Puis il tendait un bras
énergique, ouvrait ses paumes dont les ongles des doigts
ressemblaient à des lames de couteaux. Bomassa lui serrait la tnain et lui
parlait comme à un serviteur:
- Vas-tu bien?
Il secouait la tête en signe d'approbation.
- Es-tu content de moi?
Sa grande bouche s'ouvrait d'un large sourire et exposait ses
dents fortes, capables de broyer une pierre. Puis suivaient des
ricanements curieux. C'était COJnme pour dire: «Tu es Jnon
"111assa". Je suis content de toi. »
Tout à coup le doyen martelait violemtnent sa poitrine de ses
deux poings. L'écho faisait fuir des chèvres qui rodaient aux
alentours tant il paraissait sonore. S'il avait pris Bomassa pour cible, il
l'aurait renversé. Le priInate exécutait une danse insolite,
poussait des cris et regagnait sa tnaison. Une insulte, ce confort! Que
Bomassa adorât les anÎlnaux au point d'en être passionné, cela
14pouvait se comprendre. Il existait des « massa» dont l'amour
pour les bêtes occupait une place importante dans leur vie. En
revanche qu'il les traitât à l'image des êtres humains était le
comble de l'absurde!
Il éprouvait tant de mépris pour les Tarais qu'il plaçait les
animaux au-dessus de leurs préoccupations. Pal1isan de gros sous et
de luxe insolent, il n'existait pas d'ambitions et de désirs qu'il ne
comblât. Il ne jurait que par le trône, la déférence et les hommages
comme d'autres personnes par Dieu. Son goût des convenances
était bien poussé. Il rentrait dans un courroux paranoïaque contre
celui qui venait à les bafouer.
Au début, Bomassa avait commandé strictement des gorilles
mâles. Il n'avait pas jugé nécessaire de leur associer des femelles,
craignant la prolifération de cette espèce. Mais un beau matin,
comme piqués par une crise de folie, les mâles se rebellèrent
contre leur maître Bomassa. Ils furent pris d'une violente
érection, telle une rage de dent. Il n'y avait pas de femelle pour
assouvir leur appétit! De furieux gorilles, en délire, se mirent à lancer
des pierres partout. Ils renversaient tout sur leur passage,
mordaient à belles dents dans les arbres, tordaient les branches et les
rompaient. D'un tour de bras, ils arrachaient les rosiers, achetés à
un célèbre fleuriste du pays du Camembert et du Vin rouge.
Certains d'entre eux, les «couilles» émoustillées, chevauchaient
d'une manière spectaculaire les troncs d'arbres, tels des débiles
pour assouvir leur boulimie libidinale! Les caïmans prirent peur
et s'engouffrèrent dare-dare dans l'eau. Les hyènes, elles, se
camouflèrent. Les éléphants furent sur le qui-vive. Les serpents,
alertés, fouettaient sauvagement le pavé avec leur volumineux et
énergique corps.
Personne ne comprenait ce qui se passait. Le moment de la
révolte des gorilles avait malheureusement coïncidé avec la visite
de Bomassa. Ce dernier, conscient du danger, s'employa
désespérément à fuir la colère de ses « amis ». Il fut malchanceux ce
jour-là: une pierre vint s'écraser sur son front. Il hurla de douleur,
chancela et s'écroula, oubliant ses titres de « massa» et de Sa
majesté très redoutable. On s' ell1pressa d'alerter les serviteurs qui
accoururent à sa rescousse. On l'évacua à l'étranger pour des
soins médicaux. Bomassa ne faisait pas confiance à certains
l11édecinschirurgiens de Torodougou. Il savait qu'il devait des
15comptes sur la disparition mystérieuse des amis ou des proches de
certains d'entre eux.
Et quatre bons mois s'écoulèrent.
Les gorilles observèrent une accalmie comme conscients de
l'absence de Bomassa. Une fois rentré au pays et remis de son
traumatisme crânien, il avait contacté un zoologiste séance
tenante, mais pas ceux de Torodougou bien sûr! Ce pays
regorgeait cependant de zoologistes de renom, ayant fait de brillantes
études dans de grandes écoles. Curieusement, il sollicita les
services d'un zoologiste étranger, du nom de La Ruine. C'était un
spécialiste de l'étude du comportement des gorilles que Bomassa
avait payé très cher. Il avait soutenu, disait-on, une thèse de
doctorat sur la « psychologie et les besoins des primates dans les pays
équatoriaux ». La Ruine avait offert à Bomassa un exemplaire de
sa thèse comme gage de son amitié, non pour lui faire plaisir, mais
pour lui arracher des faveurs. Bomassa s'était lié d'amitié avec
des écrivains et des journalistes de renom, sans oublier les
universitaires bardés de diplômes. Tous éprouvaient une grande
admiration pour lui, à cause des rentes de situations. Nombre d'entre eux
lui avaient fait don de leurs œuvres qu'il avait soigneusement
rangées dans de grandes armoires. Il ne les feuilletait ni ne les lisait,
n'ayant pas le sens de la curiosité scientifique. Ses discours
péchaient d'ailleurs par leur platitude. Ces livres, nombreux et
variés, s'étaient accumulés. Aussi avait-il aménagé une grande
salle dans l'enceinte du château et installé une bibliothèque,
assortie d'un confort éblouissant. Il avait embauché trois
bibliothécaires (qui s'ennuyaient mortellement faute de lecteurs) pour
la gestion des livres. Quand Bomassa recevait des personnalités
importantes, il leur faisait visiter cet univers-là. Devant ce monde,
celles-ci ouvraient de grands yeux d'étonnement.
Bomassa recueillit donc les conseils de La Ruine sur l'attitude
des gorilles qu'il trouvait très énigl11atique et pernicieuse.
Celui-ci lui suggéra de marier les gorilles pour la satisfaction de
leurs instincts, sinon ils feraient pire qu'avant. Ce jour-là, le
Conquérant s'empressa de demander: «Pire, c'est-à-dire?» La
Ruine lut l'inquiétude sur ses traits tendres et dit d'un ton amical:
« Massa, pire parce qu'ils pourraient violer des femmes, si l'on
n'y prend pas garde. Si leurs besoins sexuels ne sont pas vite
assouvis, ils rentreront en rébellion de nouveau et deviendront de
véritables brutes. »
16Bomassa eut d'abord une forte appréhension pour lui-même,
pour ses femmes et pour ses sirènes. Ensuite, pour les épouses des
voisins qui environnaient son domaine.
Fort de l'idée du spécialiste La Ruine, Bomassa fit venir de
« charmantes» gorilles femelles de l'étranger pour l'
accouplement. Il dépêcha son serviteur des affaires courantes, mit Air
Torodougou à sa disposition pour les transporter.
Elles étaient au nombre d'une cinquantaine. Le serviteur ne
faillit pas à sa l11ission.Les « fel11mes» furent chaleureusement
accueillies, à leur arrivée, par tous les serviteurs. Chaque gorille
l11âlepassa du statut de célibataire à celui de marié, mieux à celui
de polygame. Bomassa redoutait une seconde rébellion (il avait
encore un mauvais souvenir de la première) : il l11ariachacun à
deux « femmes ». Ainsi les gorilles s'étaient-ils calmés après cet
accouplement. La Ruine fut applaudi et grassement indel11nisé.Il
avait trouvé un rel11èdeau malaise des mâles.
Conviés à la cérémonie de mariage, les serviteurs avaient
gratifié les heureux ménages de somptueux cadeaux, parmi lesquels
des tenues, de l'argent et des meubles. Jamais des primates
n'avaient été traités avec tant d'égards et tant de considération.
Et leur mariage, d'une étrangeté inimaginable, avait
négativement fait date. Des heures durant, château et jardin zoologique
avaient grouillé d'une foule en liesse et électrique. Les gorilles
n'étaient pas accoutumés à pareille ambiance, mais ils s'y étaient
bien adaptés. Proches de l' humain, ils renfermaient, disait-on,
environ quatre-vingt pour cent des gènes de celui-ci. Se
gargarisant d'alcool et dégustant des mets délicieux, les gorilles avaient
été, un moment, dans un état très euphorique. La danse moderne
ne seyait pas à cette espèce. Mais au mépris de la rythmique et du
style, ils s'étaient livrés à des contorsions très drôles dans un
night club du château. Pareilles scènes n'existaient nulle part, si
ce n'était à Torodougou, terre de l'absurde, de la folie et du
mépris.
La noce des gorilles était commentée avec enthousiasme par
les serviteurs, avec mépris par les danseurs de «rakouta», les
plus nombreux. Elle était scandaleuse et indécente! Il fallait en
vérité, faire preuve d'hystérie et de schizophrénie comme
Bomassa, pour Illettre tant de cérémonial dans un mariage de
gorille.
17On se demandait pourquoi il se passionnait tant, pour l'élevage
et le dressage des animaux dont l'entretien nécessitait beaucoup
de moyens financiers. Certainement était-ce à cause de leur
férocité, et surtout du mystère qu'on faisait sur certains d'entre eux.
Par exemple, on disait que la bile du caïman demeurait un poison
très toxique et mortel. Aucun antidote ne pouvait anéantir sa
toxicité, d'une virulence manifeste. La queue de l'hyène, elle,
assortie de cérémonies rituelles mystiques, pouvait semer la
zizanie entre les gens, pour ne pas dire les dresser les uns contre
les autres. Cette connaissance relevait de l'ésotérisme: on n'y
accédait pas comme à une vulgaire information. Bomassa la
détenait du devin Djinaba. Il s'en servait habilement pour nuire à ses
ennemis, jugés trop activistes, subversifs et ambitieux. Tous ces
animaux avaient un appétit astronomique et mangeaient des
tonnes de viandes ou de fruits. Leurs soins et leur alimentation
coûtaient de véritables trésors! Chaque mois, le serviteur de la masse
d'argent, Djon II, accordait une somme à leur entretien, dont
l'ordonnateur était Bomassa. Celle-ci se chiffrait annuellement à
la somme effarante de cinquante miIJions de francs. Ni Bomassa
ni ses serviteurs ne s'en émouvaient, comme si l'incurie, la
pagaille et le gaspillage étaient de mise. Hormis les animaux, il y
avait les ouvriers du jardin, au nombre de trois. Tous, bénéficiant
des privilèges de Bomassa, touchaient un salaire aussi important
que celui de certains hauts fonctionnaires de l'administration
publique.
Le berger s'occupait de l'abattage des moutons et des bœufs
pour les animaux carnivores. Il pourvoyait aux besoins des
frugivores en préparant des fruits. Le jardinier soignait les arbres, les
fleurs et ramassait les crottes. Le gardien, lui, assurait la sécurité
du jardin et de la population animale.
Bomassa était un véritable adepte des sciences occultes et des
courants philosophiques, aux relents parfois mystiques. Jamais il
n'avait été aussi fasciné par les enseignements de la rose-croix, de
la franc-maçonnerie et du mouvel11ent du Graal. En del11eurant
longtemps dans les sérails et dans les dédales de ces sciences, il
espérait vivement y trouver la voie du salut. Il s'employait à
chercher quelque chose de cabalistique, pouvant l'aider à garantir
éternellement son trône. Ce souci majeur l'amena, sans négliger
les enseignements des autres sciences, à s'intéresser plus à la
rose-croix, sur les conseils de ses amis férus de mysticisme. Ainsi
18s'était-il, un bon moment, désintéressé des affaires du trône dont
il avait laissé la charge à ses serviteurs. Potassant des années
durant, il passa à l'échelon supérieur, au douzième stade. On
disait qu'il était le summum de l'initiation, autrement dit la phase
inspiratrice des forces mystiques et immanentes. Depuis lors, on
le conviait très souvent aux colloques internationaux sur la
rose-croix, non pour ses connaissances, mais en raison de sa
situation sociale honorable. Résolument enclin à la quête de
notoriété et de reconnaissance, il accordait une aide financière aux
sectes qui faisaient la promotion du trône.
***
*
Ce matin-là, Bomassa longeait un long et large couloir semé de
gazon fin. Aux abords de celui-ci étaient fixés des réverbères dont
la lumière, très vive, restait vingt-quatre heures sur vingt-quatre
allumée. On ne daignait jamais l'éteindre.
Par un geste machinal, il consulta sa montre en or. II était
exactement cinq heures. Vint le moment d'une pratique curieuse et
irrationnelle: Bomassa déploya un grand effort, se concentra
comme un yogi hindou, condition pour inspirer aux caïmans une
prédiction infaillible. C'était le moment auquel il s'interdisait
toute visite, tout appel téléphonique, tout dérangement.
Soudain, une voix s'éleva, perturbatrice: elle lui venait du côté
sud.
- Bo-mas-sa !
Les yeux exorbités, il se retourna immédiatement comme
mordu dans le dos.
- Qui ose m'appeler par mon nom? Et pis encore, au moment où
j'ai tant besoin de tranquillité, pour pratiquer des exercices
spirituels et pour communier avec les dieux de la piscine!
Sa séance de concentration perturbée, il la suspendit un
moment, jeta un coup d' œil vers l'endroit d'où provenait l'appel.
Sa vue ne tomba sur rien.
La voix récidiva de nouveau, retentissante, venant du côté
nord.
- Bomassa ! Bomassa !
19Il virevolta comme un saltimbanque, les yeux écarquillés vers
une direction. Son visage s'empourpra légèrement.
- Quel démon m'appelle et ne se fait pas voir !
La voix tonna une troisième fois, oppressante.
- Bomassa ! Bomassa ! Bomassa !
Cette voix lui provenait simultanément des côtés est et ouest:
c'était une voix hors du commun. Au début il l'avait attribuée à
celle d'un enfant impertinent et effronté. C'était pourtant un
leurre. C'était la toute première fois qu'une voix insolite et
intempestive perturbait sa séance de concentration.
- - Bomassa ! Bomassa ! Bomassa ! Bomassa !
Pour la quatrième fois la voix hurla son nom, avec persistance
et véhémence et l'envahit littéralement. On aurait dit qu'elle
venait du jardin zoologique.
Il demeura un moment interdit tellement la voix était forte et
étrange.
Un instant passa. Il retrouva ses facultés, prit la menace
invisible très au sérieux. Une menace qu'il n'arrivait pas à identifier.
Mystère!
- Oui, beugla-t-il, oui! Je raconterai textuellement ce fait curieux
à Djinaba. Lui seul peut me dire exactement, l'origine de cette
voix qui m'appelle, au moment où j'ai besoin de concentration.
Si jamais c'est l'un des serviteurs qui tente d'ourdir un sale
complot contre moi, il saura de quel bois je me chauffe.
Celuici sera accusé d'avoir porté« atteinte à la sûreté du trône ». Et
un triste sort lui sera sans doute réservé: la pendaison dans un
lieu public. Non, le pendre c'est encourir des risques, c'est
comme introduire sa main dans une ruche emplie d'abeilles.
Selon une sagesse proverbiale, les «haricots d'un aveugle,
laissés au feu, ne se brûlent pas deux fois ». La première fois
peut-être le fait d'une inattention, mais il reste désormais
vigilant et prudent pour la seconde fois, s'il veut avoir un repas
bien fait. J'ai tiré une amère leçon des premiers crimes qui ont
indigné et provoqué l'insurrection des Torois. Et il a fallu un
véritable coup de force pour contenir leur révolte. Borofata, un
néophyte Conquérant, a saisi l'occasion pour ternir mon trône.
Je sais de quoi cette« peste» est capable. Je dois alors changer
de méthode, afin de me débarrasser de mes ennemis qui
veu20lent, vaille que vaille, mettre du sable dans mon plat de
couscous. En voilà une plus discrète et plus foudroyante!
Désormais, Djon I, l'homme à tout faire, se chargera de glisser
une trace de bile de caïman dans le verre du suspect. Et nul n'en
ignore les conséquences: violents maux de ventre suivis de la
mort! Aucune autopsie ne sera faite sur son corps, pour établir
la cause de celle-ci. On observera un deuil digne de son rang en
sa mémoire, à la seule condition que la dépouille soit un
serviteur. Je le ferai décorer à titre posthume de l'ordre du mérite
« trônaI ». Si la famille du défunt venait à manquer d'argent
pour vivre, je lui viendrai en aide. Par moments, je fixerai des
rendez-vous galants et discrets à la veuve. Et qui saura que je
suis le commanditaire de cette machiavélique machination?
Personne! Et je serai au-dessus de tout soupçon.
La voix gronda pour la dernière fois. Elle fut tellement
épouvantable que Bomassa en frémit comme après une douche froide.
Ensuite, comme par enchantement, suivit le déchaînement d'un
vent tonitruant, aux alentours du jardin zoologique. Certains
animaux prirent peur et s'engouffrèrent vite dans leurs logis. Après
cette manifestationinsolite, la voix parla à Bomassa : « Je te vois
et je sais tout sur toi. C'est illusoire de croire que les dieux de la
piscine pourraientte garantir le trônejusqu'à l'éternité. »
Et Bomassa parut confus et désemparé.
La face du jour s'éclaircissait.
Torodougou se réveillait.
La voix s'en était ainsi allée, laissant Bomassa soulagé mais
inquiet. Un calme de cimetière régna soudain. D'un pas
nonchalant, il se dirigea aux abords de la piscine, tomba à genoux. Là il
se plongea dans sa concentration et ne bougea pas, comme
momifié. Il était indifférent aux êtres du jardin. Il récitait des prières
tirées d'un vieux grimoire, face à l'eau trouble qu'il était difficile
de sonder. Le patriarche des caïmans fit sortir sa tête où étaient
brodées deux rangées de « cauris » (coquillages) verticales. Qui
les avait si bien fixées? Vél;table l11ystère!Djinaba les avait
certainement sacralisés, à un tel point qu'il faisait de ces caïmans,
des anÎ111auxmystérieux et omniscients devins qui réglaient le
temps, les sorties et les voyages de Bomassa. Son destin de
Conquérant était étrangement lié à ces êtres surnaturels de la piscine.
21Le patriarche darda sur Bomassa des regards flamboyants et
terrifiants, sans cligner de l' œil. Il ouvrit ses larges mâchoires,
telles des tenailles et secoua pesamment la tête, d'un signe
approbateur. Puis comme par énchantement, il s'engouffra
bruyamment dans l'eau stagnante. C'était un signe évocateur, par lequel,
il autorisait Bomassa à se rendre à son bureau. Il pouvait, la
conscience nette, vaquer maintenant à ses occupations, sans crainte de
danger. En revanche si le patriarche n'avait pas fait signe de vie, il
se serait strictement interdit de quitter son château. Sinon il aurait
pu être victime d'un putsch, d'un accident ou d'une cabale. C'est
pourquoi il ne se rendait jamais sur son lieu de travail, sans l'avis
du patriarche. Ce dernier lui indiquait toute la conduite à tenir.
22III
Le vrombissement tonitruant des sirènes avait envahi
l'atmosphère. Celui-ci présageait une réalité que les Torois vivaient
quotidiennement. Ainsi alertait-il la population de la sortie de Sa
Majesté très redoutable.
Véhicules, cyclomoteurs et cyclistes accéléraient leur allure et
partaient en trombe. De braves piétons s'empressaient de quitter
le trottoir, pour ne pas courir des risques d'accident. Derrière eux
s'étalait une rue déserte et solitaire. Ils râlaient, mécontents! Ils
étaient étrangement cloués aux abords des rues, immobiles
comme des sentinelles en faction. Pire, ils avaient tourné le dos à
la voie empruntée par Sa Majesté très redoutable sans dire un
mot, sans faire un geste, sans même se retourner, sous peine de
recevoir une balle dans le creux du dos. Tous étaient évidemment
accoutumés à ce genre de comportement, devenu presque un
sport quotidien.
Quand Sa Majesté très redoutable passait en véhicule blindé,
personne ne devait savoir ni la couleur ni la position de celui-ci.
Soudain, deux monstrueux engins militaires fendirent l'air. Ils
étaient sûrement envoyés en éclaireur. Le regard des conducteurs
errait dans toutes les directions, comme s'ils voulaient débusquer
des ennemis. Momifiés, les piétons avaient presque le souffle
coupé.
Un moment s'écoula et d'autres engins, plus épouvantables,
suivirent. Leurs canons étaient orientés vers le firmament comme
des poutres en bois voûtées. On se serait cru en état de guen"e !
Jamais on ne pouvait imaginer que cet encombrant cortège quiengendrait un tel tohu-bohu, escortât une seule personne, Sa
Majesté très redoutable!
Le véhicule blindé, couleur de corbillard, avait été
méthodiquement encerclé par un cordon de sbires. Sans nul doute Sa
Majesté très redoutable s'y trouvait-elle et y était-elle camouflée.
Les soldats avaient le doigt sur la gâchette, prêts à ouvrir le feu,
sur des «putschistes». Assurer la sécurité de Bomassa c'était
comme assurer celle de plusieurs convoyeurs de fonds. En vérité,
Bomassa avait évincé Bassouma (l'ancien Conquérant) en
l'exposant à la colère des armes. Le bourreau appréhende
évidemlllent le couteau plus que quiconque. C'était un principe
auquel Bomassa était fidèle: il ne badinait pas avec sa sécurité.
Le cortège accélérait exagérément son allure, sans daigner
tenir compte des piétons et des enfants qui pourraient déboucher
brusquement sur la voie. Par malheur, si un malchanceux venait à
se faire culbuter et écraser, lors du passage de Sa Majesté très
redoutable, il n'y avait ni plainte, ni procès, ni dédommagement,
mais plutât silence et indifférence!
Et les piétons eurent maintenant le temps de dire ouf. Le
cortège s'en était allé. Des plaintes déferlaient.
Ces piétons se retournaient les uns après les autres comIlle
après un Ill0t d'ordre. La vie reprit soudain son cours normal. Ils
poursui vaient leur route, gesticulant et parlant.
Les véhicules blindés s'étaient garés par endroits au pied d'un
immense bâtiment. Ici trônait un drapeau pâle qui flottait
solitairement au vent.Un graffitipompeuxy était inscrit: « Palais de la
solidarité. »
***
*
Bomassa descendit du véhicule au même moment que Boro, le
gorille, le doyen en âge. Il lui avait arbitrairement attribué ce
nom, un diminutif de Borofata, histoire de faire subir un affront
humiliant à ce dernier. Une nuée de gardes-chiourme les
encerclèrent et se mirent vite en besogne, pour ne pas faillir à leur
mission. Quelques serviteurs zélés gagnèrent le lieu où Boro et Sa
Majesté très redoutable s'offraient en spectacle comme des stars
en IIIal de publicité. Ils s'empressèrent de leur tirer la révérence.
24Une sagesse populaire disait que « c'est grâce au haricot que les
cailloux profitent du beurre ». Si le sauvage Boro n'avait pas été
en compagnie de son maître, personne ne lui aurait manifesté un
quelconque intérêt. Djon I, le serviteur des armes à feu qui vouait
une fidélité aveugle à Bomassa, s'empressa de serrer les mains de
Boro. Une seule intention l'animait: se faire remarquer par
Bomassa. Les autres serviteurs, par conformisme, firent de
même. Car Bomassa avait une sacrée manière d'épier chaque
regard, chaque geste de ses serviteurs.
II arpenta un long couloir, suivi de Boro. Tous deux
pénétrèrent dans un spacieux bureau, d'un luxe hors du commun.
Celui-ci donnait sur une piscine gigantesque, construite selon les
canons de l'architecture moderne. Seuls le Conquérant et Boro y
avaient accès. Certains soirs, et surtout les week-ends, Bomassa
faisait encercler l'alentour de vigilants sbires et prenait un bain
dans cette piscine pour se changer les idées. Avoir une belle vue,
découvrir de sa fenêtre la poésie de la 111er, lui faisaient
cruellement défaut. Ainsi pour combler son manque avait-il fait
construire ce joyau, projet entièrement financé par Djon II, le serviteur
de la masse d'argent!
Le bureau respirait un ordre impeccable, opéré sans doute, par
une secrétaire consciencieuse. Rien n'était laissé au hasard:
Bible, Coran, dossiers, documents divers sur des sectes ou des
l110uvementsphilosophiques, y étaient soigneusement rangés, de
manière à faciliter le repérage. Les climatiseurs avaient été mis en
l11arche. Il faisait dans l'enceinte du bureau une température
agréable. Bomassa avait le culte de la personnalité: ses portraits,
l11isen évidence, trônaient par endroits. Dans cette salle il se
retrouvait périodiquement avec ses serviteurs, pour débattre des
problèmes liés au destin de Torodougou. Il détestait foncièrement
la dialectique et les critiques. Ainsi imposait-il malheureusement
sa vision des choses, fût-elle obsolète. Contrairelllent à ses
habitudes, il s'était sÎ111plementvêtu d'une tenue de sport. Il s'était
aussi chaussé de tennis pour paraître jeune. Il voulait parader pour
plaire aux sirènes qui fourmillaient au « Palais de la solidarité ».
Il leur tendait des appâts, leur faisait miroiter des promesses, les
attrapait comme des mouches. Sa position sociale honorable
jouait en sa faveur. Cependant, âgé de quatre-vingts ans, il était
usé par l'âge, mais il luttait désespérément contre les rides de
vieillesse qui ravageaient son visage.
25Ainsi passait-il plus de temps qu'une fille pubère, à se
pomponner le visage bouffi et fripé, tel un dandy.
Il s'empressa de prendre place sur un siège. Il avait des travaux
à expédier, autrement dit des tas de dossiers à examiner et à
estaIllpiller. Il s'y attela sans perdre de temps. Boro, lui, était vêtu
d'un costume, assorti d'une cravate et d'un nœud papillon. A la
place d'une odeur fétide se dégageait de sa tenue un parfum
suave. C'était un parfum hors de prix que Bomassa avait
commandé à une maison du pays du CameIllbert. Boro s'installa
royalement dans un fauteuil, croisa ses jambes terminées par de
grandes chaussures, une espèce de souliers confectionnés à sa
taille. Bomassa lui remit un journal et exécuta un geste, un signe
très codé, voulant dire: «Feuillette-le ». Ainsi l'épluchait-il
feuille par feuille et s'attardait-il sur des pages, comme s'il
parvenait à décoder le texte. Chacun travaillait de son côté, sans s'
occuper de son voisin.
Soudain, le téléphone grinça, Bomassa le décrocha d'un geste
preste:
- Allô! Allô!
- Allô! Bonjour Sa Majesté très redoutable. Ton ami Djinaba au
bout du fil. Je suis sans nouvelles de toi depuis un bout de
temps. Je te téléphone pour m'assurer que tu te portes bien.
- Je te remercie de manifester tant d'égards pour Sa Majesté très
redoutable que je suis. C'est un acte fort louable de ta part. Toi
et moi, comme les serviteurs, avons notre destin lié au trône.
Celui-ci nous confère tout: or, honneurs, gloire et jolies
femmes qui nous hissent au sommet de la hiérarchie sociale!
Pendant ce temps, à nos côtés, les pauvres broient du noir. Je te
félicite une fois de plus d'avoir téléphoné, pour t'enquérir de
Illes nouvelles et partant, celles du trône.
- Mes dieux veillent constamment sur celui-ci. Sache que je
travaille jour et nuit, pour que tes ennemis ne puissent pas te le
ravir. Tant que je serai en vie, tu tiendras les rênes du trône, tu
brilleras comme le soleil qui donne vie aux êtres.
Une quinte violente prit subitement Djinaba, mais il triompha
d'elle et lui dit de nouveau:
- Eh bien, ce n'est pas le fait du hasard, si je suis ton alchimiste.
Tu régneras en maître aussi 10ngteIllps que ten"e et ciel.
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