Méditerranée

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Au commencement, le narrateur, à bout de forces, attend que ses poursuivants le rattrapent. Il se remémore, au cours de ce qu'il pressent comme sa dernière nuit sur terre, l'enchaînement des événements qui l'ont amené à cette situation sans issue. Est-il objectivement celui qu'il croit être ? A-t-il pu réellement commettre le crime dont il se dit l'auteur ? Entre grâce et damnation, folie et sagesse, le récit balance. Il emporte avec lui le désir de ferrailler un peu aux limites de notre langue.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
Lecture(s) : 7
EAN13 : 9782296433571
Nombre de pages : 294
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Méditerranée


























© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11918-5
EAN : 9782296119185

Stefan Calastrène
Méditerranée
Roman
L’Harmattan






1
e suis seul et plein de haine, et les étoiles tournent. JAu-dessus, elles glissent, et s'inclinent, et sombrent à
l'ouest. Quelquefois, j'ai l'impression que c'est la terre qui
tourne et qui penche. C'est une lente rotation magnifique,
sans entrave aucune, régulière, à peine perceptible. J'ai mal
à la tête. Ça bouillonne. Mon souffle... apaisé maintenant.
Je me redresse. Brindilles accrochées, éraflures, cela n'est
rien. J'écoute, concentré, projeté au-delà du vacarme du
corps : je suis bien seul. Autour de moi, tiédeur
frissonnante, les arbres en fleurs, corolles de blancheur
fraîche et odoriférante, murmurent dans la nuit, pour moi
parés. Ils chantent la liesse des vieilles fêtes : l'assomption,
la dormition, ma paix enfin. Je me retourne : plusieurs
centaines de mètres en contrebas, à l'entrée des gorges, je
devine l'eau sombre et mouvante, sa fraîcheur glaciale. Une
couronne fantomatique, une intangible pellicule de buée
glisse, placide cavalcade, plus lentement, plus impertur-
bablement, pour ainsi dire royalement, au-dessus de la lisse
et mouvante masse noire, saisissante, sans fond, aux lents
remous luisants coupés de reflets mercuréens : l'eau des
montagnes, capricieuse, gouvernant des courants invisibles
et mystérieux, abolissant dans son cours nocturne toute
distance et toute durée, où l'idée même semble happée par
la fascination, le tellurique débordement des choses. Je
cherche et je fouille dans les gouffres du noir, comme 8 MÉDITERRANÉE
halluciné, écarquillé jusqu'à douter de l'obscurité même ;
rien, pas de lueur pas de poursuite... J'y suis presque
maintenant, haletant. La pente raide et nue durement
tressaute, gravillons crissants, foulées ralenties, effort fourbi
où le cœur me revient en bouffées molles et douloureuses
sur les tempes, foulées lourdes, plus lentes encore que la
marche dans l'épuisement pénible et gourd ; haletant ; j'ai
l'impression de ne plus avancer, les larmes acides de sueur
voilent mes yeux aveugles ; en haut de la pente, je devine la
maison, ma maison, spectre mou obscur, puis se détachant
blafard sur le néant, danse des ombres où entrent mon
village, mes ruines, mes pierres à moi, transes claires qui
flottent dans la nuit. La saignée gravillonneuse du chemin
égrène un temps infini de marques presque arrêtées, trop
longues à passer, rampant ralenties à bout de forces
épuisées et vides, accumulées jusqu'à la nausée, tranchantes
comme le pressentiment du couperet, des marques
familières qui jalonnent mon erre et me semblent désormais
étrangères à jamais, repères naufragés revenus comme de
l'envers des choses, de la cécité, de la fixité et de la mort.
La porte, l'escali... Je tombe. Procédons avec rigueur...
Souvenons-nous. Cet arbre, ce tournant-là, les ai-je déjà
franchis... Ou l'habitude, ses douces manies qui font fuir les
choses, loin, bien loin au-delà de la présence, ravies par
l'anticipation et la distraction, l'habitude m'a-t-elle joué un
tour ? Je ne vois plus... je vole... comme un somnambule...
Je suis jeune et je vais mourir, mais maintenant c'est égal,
j'ai accepté l'indifférence. Ils vont venir. Ils me
rattraperont, eux, leurs possessions, chiens dérisoires
gardiens de leurs chaînes, misérables et pitoyables en leur
aveuglement, naïfs, chérissant leur joug ; moi, je n'ai rien, et MÉDITERRANÉE 9
ils viendront ; sans doute cela ne veulent-ils voir, futurs
cadavres gonflés de sociales illusion et importance... Non.
Impossible. Ils me méprisent, se méprennent sans
comprendre, comment le pourraient-ils : quelle est leur loi,
quel est leur nombre ? La nuit semble attendre leur
mugissement et leur halètement en grappes, troupeau
ahanant en cadence, chèvres, femmes, sans doute, et
hommes ; jeunes et vieux, dans la sueur et l'obstination de
la lâcheté commune... Abhorré, je suis, pétri du vent de
leurs mots lourds, et de la glaise de leur cœur... Toujours,
ils m'ont regardé avec mauvaiseté... Sur le seuil je tombe.
La porte. Je suis chez moi. L'escalier bleu boyau aux
marches étroites de bois noir d'usure déglinguée, la nuit,
noyé dans la crasse et l'attente, est un néant qui flotte
autour de moi, et rien, brouillard, et dans mes yeux des
taches claires et immobiles, et molles et sans relief, comme
un voile, un va-et-vient de luminescence diffuse
écarquillée... Émergent les choses de ce fourmillement
aveugle d'humeurs en suspension, spectacle impudique de
l'intérieur des yeux en l'absence d'âme. Oui, stroboscope,
le sable orange de chaud chamoirage descend encore
l'escalier, écharpe de givre minéral, petite traînée aérienne à
mi-hauteur le long du mur à droite, qui fait un bruit
d'Afrique et de désert, le tintement de l'or, ce sable qui
court, sarabande des étoiles, ce temps qui vole, comme
porté par le souffle, le souffle... De quoi ? Silencieux et
éternel souffle, mon ami, mon confident, mouvement du
cœur très ancien de la maison. Toutes les nuits,
imperturbablement, interminablement, j'entends la rumeur
de l'escalier ; de l'autre côté du mur descendent lentement
en procession lunaire les grains de sable ; ce sont les corps 10 MÉDITERRANÉE
des étoiles mortes qui viennent s'échouer sur la terrasse. Au
matin, des petites dunes lèchent les murs et remplissent les
pièces du bas ; au premier regard, à la première lueur de
l'aube, elles disparaissent et meurent tout à fait, brouillard
inconsistant de poussière stellaire rappelé à l'errance des
mondes. La nuit, embusqué sur le palier, je peux les voir
couler lentement au dessus des marches, recouvrir les
choses de rêves insensés et de tapis volants. Ils descendent,
volent, multicolores et fluorescents, dans leur régulière
suspension, très lentement, comme un fleuve paisible. C'est
une vision qui me visite souvent. Mais peut-être n'en
est-elle pas une. Qui peut savoir, en ces heures incertaines.
Toutes les nuits ça glisse. Mais jamais comme maintenant,
presque tangible, doux comme un lit d'étoiles, une rivière
de sablier, fin, soyeux dans mon escalier étroit aux murs de
crasse grasse, épaules coudes et bassin, et qui sourd là-haut
de la porte de planches étroites disjointes aux raies de ciel
de nuit, qui sourd invisible encore, qui sourd de ses creux,
de son usure, et les chiffons bougent doucement dans la
brise nocturne... Je tombe. Me redresse. Chancelle. Là-
haut, le clou... Je désenroule la ficelle, pousse, la porte
couine, ciel. La terrasse, enfin, son liseré qui porte
l'horizon, son liseré de vide, sans muret, sans rambarde, net
et coupé, avec derrière l'abîme de la falaise, la distance et
l'autre montagne en face parallèle, et la mer qu'il y a
derrière... La terrasse, périlleuse, cinq mètres de côté,
entièrement offerte, mon dernier abri, avec la nuit ma mie...
Je suis allongé dans la fraîcheur volubile de la nuit et je
saigne. Je suis arrivé au bout, même si tout est calme
encore : moi et le ciel, le ciel et moi, nous, ce mot chéri, je
suis haut, et tous les deux nous sommes indemnes, à la MÉDITERRANÉE 11
frontière même de l'immobilité, basculant au-delà de tout
savoir, nous sommes vide. La nuit sera longue. Ou trop
courte. Je ne suis pas pressé. Je n'ai pas envie d'en finir,
d'ôter ce poids. Je profite de mes derniers instants de paix.
Tout désormais se désagrègera, s'empressera dans la
longue, ou courte, déliquescence du temps, tout tendu vers
le marécage final, le terme, l'immobilité renonçante.
Consumé. En cette nuit tout finira dans cette éternité qui
s'ouvre pendant laquelle la conscience s'éteint, cet instant
infime et infini où se dilapide la masse rassurante et
précieuse d'une existence, où se réalise cet incroyable
gâchis, l'oubli final, l'effacement inhumain de la con-
naissance, de l'intelligence et des affections. La peur, peut-
être, compagne jusqu'au bout ? Je suis fatigué d'avance, je
voudrais bien fuir, accepter l'hospitalière lâcheté ; ressentir
encore une fois le petit confort des abandons, lorsqu'on
lâche tout, lorsque la tension et la douleur s'apaisent dans
la douceur de l'inconscience ou de la sieste, nous-même
entraîné, porté, glissant sur l'effondrement des choses et
l'inconséquence dérisoire des catastrophes acceptées. Mais
il y a toujours ce petit roc de volonté qui résiste, comme
par-devers nous, peut-être la fierté, ou l'orgueil, ou
simplement l'instinct de vie... La terrasse, donc : lisse, aux
pierres jaunes, avec la niche basse de la porte si basse qu'il
faut se baisser pour la franchir. Je me tourne vers le sud. En
bas, je le sais, ils cherchent, ils reniflent, comme une meute,
ordures et crachat, mottes écrasées dans la générosité des
fragrances et le silence aride, chiens lâches, comme une
odeur de lynch ; passant gourds dans la nuit délicate, se
réchauffant enhardis par le nombre et les audaces
inavouées du groupe ; excités par le nombre et l'attrait du 12 MÉDITERRANÉE
sang, meute anonyme lancée, organisme aveugle cherchant,
cherchant, sentant qu'il approche ; sans même s'avouer que
dans tout cela elle n'est qu'un prétexte, avec sans doute un
poids secret bourgeonnant à l'aine, une démangeaison
avide, la part de monstre à eux-mêmes cachée, horreur et
excitation à la fois devant sa nudité, mais eux ne creusant
pas, crânes, hypocrites communs bercés et rassurés par la
naïveté de l'espèce, lâchant les fauves, les furies réveillées à
l'approche du gibier, et demeurant cependant encore
étonnés comme ignorants en leur acte, amnésiques par
choix et par anticipation, les songes encore emplis de son
cadavre dénudé et de ma mort prochaine, eux, les veules
citoyens, déjà sur le chemin, méfiants quand même, comme
pour s'excuser par avance, faciliter les choses qui déjà ne
sont que trop certaines... Eux, le groupe audacieux des
inavouables courages. Moi, je suis déjà haut. Il n'y a rien
au-dessus que le ciel, lacté, aspirant et deviné ; je me sens
comme projeté, arraché à l'attraction des corps. Je
m'attarde et je m'arrête dans l'infinité des remémorations
possibles. Je ne vois toujours rien dans la rumeur de la nuit.
Ils seront venus sans lumière. Ils veulent me prendre par
surprise. Ils calculent leur cruauté. Je retiens mon souffle,
une bête rauque éclate dans le dos, je m'allonge, léger : le
silence, la tiède fraîcheur de l'été, la rêverie des plantes... Je
suis un saint.
Maintenant, je le sais ; je suis un saint. Et eux...
À côté, invisible, un tilleul se met à remuer, murmure,
mystère ; le pâle froissement des feuilles s'interrompt
aussitôt. Maintenant, l'arbre immobile est silencieux. Il a
approuvé. Plus rien ? Il se remet à parler. Une petite brise MÉDITERRANÉE 13
victorieuse s'approche et me submerge de son baiser de
nuit. Les cloques des insectes éclatent en campanules
agglomérées, toujours le même petit éclatement arrondi,
l'appel qui monte, grillons, grenouilles, obsédants. Une
danse de turgescences dansantes et victorieuses. La terrasse
est comme une oasis ivre dans les odeurs. Je suis allongé
dans la fraîcheur volubile de la nuit et je pleure. Et mon
corps anéanti, pâle déjà creuse enveloppe d'insecte sur la
terrasse, me semble moins brûlant sous... Il n'y a plus que
moi et les étoiles, ensemble, pâmés, alchimisés, libérés de
toute chaîne et de toute médiation, dans la parfaite
sphéricité et limpidité de mon regard aveugle. Elles
scintillent proches et lointaines. Une ombre, un nuage, les
éclipse ; une main passe sur moi, inattendue, surprenante.
Léger sursaut. Au même moment, je touche un visage. Le
mien. J'en suis sûr. Je suis vraiment ici. Mes vêtements sont
déchirés. Le baiser des églantines, rouge, et l'autre rouge
aussi, des baisers de chair, m'ont déchiré jusqu'à une
déposition mystique. La main s'éloigne vers les étoiles, en
occulte quelques-unes, et retombe, impuissante. Après le
calme, le vide de l'effort, tout recommence en moi à
travailler, à fourmiller, l'esprit sort de son silence, me
reconstituant, découvrant progressivement avec une
horreur que la vie revenant ne cesse de faire croître
l'évidence de ce qui s'est passé ; je roule et me noie
lentement dans le flot revenu, les premières vagues passées,
prémices d'un déferlement prochain et inévitable de la
raison, des regrets et d'un chagrin inconsolable. Une sale
petite peine qui œuvre par devers moi. Je me passerais bien
de ce dernier sursaut de la raison vespérale. Je m'en
passerais bien. La nuit n'est pas là pour ça. La furie. Elle 14 MÉDITERRANÉE
aussi a été abjecte jusqu'au bout. Si seulement elle s'était
tue... Tuée... Moi, j'ai fait ça avec douleur : ma lenteur,
incertaine, comme cherchant à l'aveuglette notre destin, ses
cris, mes pleurs ensanglantés sur la mémoire de ses
gémissements, le meurtre du dieu profané des douceurs et
des rêves. Non, elle ne pleura pas : je l'ai vue, immobile,
divinité déjà disparaissant, s'ensevelissant, comme rappelée
en arrière dans l'inertie des choses, et l'enfouissement, déjà
engloutie comme happée rappelée loin sous la pâleur rêche
et la douceur de pêche de sa peau, concentrée en un lieu à
jamais inaccessible, la grâce par-devers elle déjà enfuie,
défunte, absorbée en un cœur très lointain dès que les
gestes s'étaient mis en route ; c'était allé bien au delà de
mes intentions et de ce que j'aurais pu penser, le charme
tué sans qu'elle n'y ait rien pu faire, tout ce que je venais de
perdre s'éloignant encore, franchissant de nouvelles portes,
des murailles neuves, des immensités d'indifférence,
atteignant le silence définitif, éteint et mort, me laissant en
arrière, moi terrassé par l'innocence soudaine de tout ce
charme flétri, doutant de moi, renversé un instant par le
soupçon d'une ignorance effroyable : l'imposture de ma
violence, notre malentendu sur la possibilité des
sentiments, de l'absolue rêverie des hommes. Et si elle
m'avait aimé ? Il faudra que je me change. Je dégrafe –
j'arrache ? – un, deux boutons, mais la main retombe,
renonçante. Je suis vide fatigué épuisé livide. Je tourne la
tête à droite à gauche. Le minuscule crissement de harpe
des cheveux, écrasés, éclate, coquilles, sur la pierre. Ongle
retourné et qui fait mal, bout des doigts dans la bouche, le
poing bien fermé. Non, ce n'était pas pour la révolte. Moi,
je ne pense rien, la douleur désormais pleinement revenue MÉDITERRANÉE 15
m'en empêche ; je fonds, je deviens ces dalles inégales et
chaudes encore de la journée passée sous mon poids
allongé, à en frissonner. Maintenant, c'est aux heures de
glisser. J'ai chaud, j'ai froid, je tremble et je vais mourir.
Tout est pâteux et sans goût. Je me sens écrasé, annulé, par
mon vide et mon insignifiance de fleur, papillon de
crépuscule, blessé de chaînes amères où fléchit l'écume des
espoirs et du temps ; je ne suis rien, trop peu pour un
démon, trop lâche finalement, peureux.... Oui, j'étais
peureux, et ange malgré moi. Il n'y a pas de quoi se vanter.
La lâcheté m'enveloppait de son voile de froide indif-
férence, solitude de chimères pâles, longue suite d'instants
délaissés et spectraux qui renâclent dans la recollection
vivide des cloîtres et des caveaux ; elle m'enveloppait de
distance, de l'atonie discrète d'extinctions perpétuelles
d'existences de solitude et de célibat, de mûrissements
morbides faussement saufs des odeurs, des douceurs et de
la fadeur un peu enivrante de la chair, et de la
responsabilité aussi, la lâcheté ; faisait de moi un monstre
glacial, un refus sans panache se mouvant à mes côtés dans
la suite essoufflée de jours sans mystère, la lâcheté. Ma vie
durant j'ai marché. Vers quoi ? Niais démon, ange naïf : au
bout du compte, l'orgueil et le désespoir, tirés d'une
commune incapacité, n'étaient pas si terribles. A moi
d'ajouter le mensonge : prendre son refus pour le mien, y
croire, transformer petitesse en courage, y croire, et porter
l'impudeur jusqu'à chanter ma geste épique – pauvre geste
en vérité, quête d'un Graal à tous donné, inspirateur des
plus beaux malentendus et pratiques insincères. Il fallait
que je me raidisse, que je me grandisse, me moque et rie de
mes joies orphelines ; je demeurais perdant, préférant jouer 16 MÉDITERRANÉE
la plaie barbare, la lourde peine... Je suis redevenu pantin.
Sur ma terrasse, je retrouve celui que j'étais, vu de très loin,
vu de très haut, des nuages ou des étoiles, perte qui n'a rien
à opposer comme protestation que son insignifiante
déperdition sa misérable agonie, peines inutiles, massacre
risible... Un voile d'acier naît derrière les oreilles, là où l'os
fait une petite saillie. Je ne suis plus qu'une boule de
douleur. Je vais crier. Le son de ma voix, cristalline,
rugissante descendra de cascade en cascade le long de la
montagne, bousculera les falaises blanches, les gorges, l'eau,
et par dessus les roulis roucoulants d'éboulis ira les avertir
fraternellement dans le silence escagassé de la nuit. Je suis
prêt, du moins je le crois. Mais l'instant suivant déjà me
propose au doute. Vivre encore ? Je suis caméléon, sans
vérité ni certitude. Je suis allongé dans la fraîcheur volubile
de la nuit et je t'aime. Les larmes de honte me montent, ma
joie féroce, lourdeur de terre ; il n'y a pas d'argent payeur.
Je reste immobile, masque noctambule dans les crissements
des grillons. Ma voix s'étrangle. Crier. Noir. Au fond, je
suis calme, étrangement. Tout est vide.
2
lle n'avait presque pas ralenti, me regardant un instant E de son regard gris-bleu, profondément, un air
insaisissable qui pouvait aussi bien être de la surprise, une
douceur rieuse, une tendresse un court instant désar-
çonnée ; les cheveux soyeux presque pâles d'une épaisseur
vertigineuse de civilité confortable roulèrent et se défirent
alors qu'elle détournait la tête, embaumant dans la
profondeur de la nuit d'une auréole étourdissante et
enivrante et presque lourde sous les lumières distantes
l'enveloppant comme un rêve paisible capiteux de chairs
douces et de parfums, développant à l'approche du monde
un volume invisible et léger, première rencontre et première
caresse prodiguée, première parole ineffable et tactile,
totalement sublimée dans sa dématérialisation, proche de
l'absolue idée, de l'essence féminine, du songe d'une vie ;
complicité ardemment désirée ; mon cœur ne battait plus,
la vie attendait, en suspens, et son regard me quitta, se posa
au loin, derrière la rambarde blanche, vers les masses
sombres noires invisibles devinées des vagues lourdes et
régulières dans la nuit noire et sans étoiles ; elle eut un petit
geste, la naissance d'un sourire, amical, chaleureux, ou
alors un instant froid et lointain ; elle sourit, remontant vers
le haut, de profil, l'inflexion délicate de ses lèvres, tellement
calme encore, tellement maîtresse d'elle-même ; nous étions
si proches ; je basculai, un doux vertige, nous étions 18 MÉDITERRANÉE
proches désormais l'un de l'autre ; elle me dit quelque
chose que je ne pouvais entendre, comme paralysé, comme
un inanimé automate, le cœur entre liesse et fracture, et
tout retomba comme avant dans l'ornière d'un monde de
glace, ourlé de silence et d'immobilité, de terre mangée et
travaillée par le froid, de fétus de paille crissant
glacialement sur le sol ; je vis de lointaines étoiles étinceler
un instant sur son profil ; l'hallucination cessa, nous étions
trop près l'un de l'autre, la proximité me paralysait, j'allais
certainement la prendre dans mes bras ; je le devais ; il
aurait tout au moins fallu parler, reprendre l'engagement ;
j'étais vide ; je vis comme en une féerie derrière elle la
silhouette un peu bondissante un peu hystérique d'un
voleur qui fendait les paquets de foule, les placides
grumeaux de promeneurs nocturnes, certains témoins
hurlants, d'autres amusés, d'autres circonspects ou
prudents et il aurait fallu que je dise quelque chose, mais je
ne savais plus parler. J'avais l'esprit vide, et j'accueillis cette
distraction. Débandade. Elle était là, catégorique, décidée,
et pourtant comme incertaine, encore dans l'attente d'un
évènement, peu sûre au fond d'elle-même, fragile. Oui,
fragile et nue dans l'éternelle jeunesse de notre complicité.
Oui, finalement fragile et enfantine, guettant encore le rêve
éveillé, la joie vivante des romances, la lumière, sans avant
ni après, et se retranchant encore plus derrière cette attente
cachée qui constitue la réalité songeuse des créatures
cinématographiques, inaccessible monde, brimant le nôtre
par l'espoir fou d'un absolu amour, par l'espoir qui chaque
jour hantait l'espèce, lui donnait chaque fois force et
caractère d'aller au-delà des crépuscules, vers les buts
fragiles et incertains chaque lendemain trahis, consumés MÉDITERRANÉE 19
par les résultats tangibles d'un progrès qui finalement
comptait tellement peu. Moi, je dansais, j'attendais l'heure
des touchantes confidences, des barrières abattues. J'avais
supposé sa solitude secrète, sa discrétion, son attente
silencieuse. J'en doutais souvent, je voulais le croire. Cette
attente encore incertaine et secrète, que je voulais voir
demeurer en son sourire, une fois les choses dites, c'était la
mienne. Quel était pourtant le sens de notre présence ? Je
n'aurais jamais dû la rencontrer. Je nous revoyais souvent,
deux solitudes côte à côte et d'incompréhension. Que
pensait-elle ? Je croyais la connaître, en dépit du dédain
ancestral des classes, comédies de nos barrières aimées ;
c'était un continent nouveau, cet orgueil me tentait.
Y pensait-elle aussi, ou tout cela était-il balayé oublié au
tournant de chacune de nos séparations ? Moi-même,
parfois, je me surprenais à guetter, un froid reptile dans le
dos, avec soulagement et effroi, le moment de la déception,
du premier abandon, de ma paisible et amère sortie de
scène : le moment où je lui trouverai enfin, en regard d'une
estime et admiration démesurées, les premières insatis-
factions, la première fissure du jugement, encore incertain
dans ma balance, tiraillé entre les désirs contraires, moment
où je lui trouverai enfin limite et défaut, où, sourde,
aveugle, comme momentanément inerte et proche de la
stupidité, se révèlerait pour moi une Léna nouvelle et
inconnue, une étrangère, assoupie à l'esprit, retirée à
l'extrême pointe de la présence, de la veille physiologique,
une Léna faillible et éteinte, désarmée soudain, soudaine
inconnue, décevante ; je me surprenais parfois à guetter ce
moment de déception nouvelle qui me libèrerait et me
rejetterait dans l'oubli et l'indifférence, dans le vide de 20 MÉDITERRANÉE
l'absence d'adorations, et l'abandon un peu facile d'années
d'attente et de croyance et d'illusion, années de foi et
d'espoir, ciselées autour du culte d'un dieu domestique et
fragile. Je m'arracherai alors au dernier poids, à la dernière
justification du sens. Libre, je serai léger. Mais là encore, je
marchais en équilibre sur un mur aventureux, risquant à la
fois le danger d'une trop grande confiance et celui d'une
défiance funeste à son égard, où, dans les deux cas aveuglé,
je ne saurais plus la voir. Je m'étais forcé à un prudent
silence. Je ne voulais rien accepter qui puisse signifier
bonheur et espoir. Le monde sombrait dans un hiver de
scepticisme. Bridés, muselés, les sentiments pourtant
revenaient, parlaient de plus en plus fort et distinctement ;
bientôt, ils m'emporteraient. Il me faudrait les écouter : ils
étaient la seule vérité. Je me préparais à succomber, sans
grande bataille, à une stratégie dont les armes se
retournaient contre moi. D'elle, j'étais de moins en moins
sûr. Mes attaques semblaient ne rencontrer que froide et
lointaine et spirituelle indifférence, et retournaient leur
force destructrice contre moi. Pourtant, je m'étais méfié, au
début, évitant de me perdre, craignant d'abandonner tout
salut dans une trop grande inégalité sentimentale dont je ne
savais, au fond, rien ; je noircissais Léna à dessein, je
doutais ; mauvais, je la rendais mauvaise ; mais cherchais-je
seulement à me donner les raisons de la prudence, ou ces
dérisoires barrières n'avaient-elles été érigées que dans
l'attente de leur mise à bas, du soulagement heureux qui
accompagnerait le moment où tout cela se révèlerait
comme noire et infecte méfiance ? J'étais armé. Mais voilà
que peu à peu j'entrais, résistant, dans la même et éternelle
histoire, dans le progressif abandon, amour attendu, parfois MÉDITERRANÉE 21
possible, souvent impossible dans l'incertitude de son
partage, ambiguïté solitaire, inquiète et contradictoire,
parcourue d'actives interprétations. Sa lumière éclatait.
Chaque regard, chaque geste, chaque mot était revisité par
d'incessantes lectures annonçant un bonheur surhumain ou
les prémices d'une définitive désespérance. Elle me savait
peintre : la radio mouchetée de peintures séchées, la
salopette blanche pastillée de poussières colorées, et les
espadrilles, les échafaudages multicolores, white-spirit et
pinceaux soyeux, paysages acryliques et appliqués d'une
éternelle jouvence sur les murs et les pièces et les
habitations de vies à jamais inconnues, sans cesse
pressenties et imaginées dans la rencontre avortée des
mondes, l'intervalle entre richesse et pauvreté. Elle y voyait
cimaises et cocktails, elle croyait Toscane et Vénétie, Titien
et Tintoret. J'étais triste. Nous n'étions pas du même
monde ; je m'étonnais de la simplicité d'enfant gâtée avec
laquelle elle envisageait les initiatives pour moi les plus
audacieuses, auxquelles en vérité je n'aurais jamais pensé ;
effrayé et pataud, j'avançais pourtant, armé d'une extra-
ordinaire prétention qui tenait lieu de don, protégé de tout
vertige, de toute l'écrasante épaisseur sociale par mon
inculture ; j'évitais d'autant mieux les obstacles que je ne les
voyais pas, écrabouillant iconoclaste des susceptibilités
ignorées, pachyderme ignare et vulgaire magnétisé fortifié
par le gris océan de ses yeux, prêt à la suivre jusqu'au
désastre à l'échec final que serait mon abandon. Moi-même,
je m'étais mis à croire à tout cela. Je cultivais le secret et le
sous-entendu. Je louais des costumes à la soirée. J'allais
innocent aux vernissages ennuyés. J'y buvais comme
évangile les mondanités en cours. C'était pour moi le 22 MÉDITERRANÉE
monde de Léna, un prolongement de son être,
l'enchevêtrement des chemins qui me menaient à elle, qui
me la faisaient voir en toute chose, qui l'annonçaient en
toute chose ; je l'attendais, ces petits rituels trompaient la
solitude. Je ne pensais pas que de tout cela elle pouvait être
ennuyée, qu'elle pouvait chercher ailleurs la distraction :
elle faisait encore très attention aux apparences. Je gagnais
en assurance. Mon silence avait intrigué, désormais
j'amusais. Mal dressé, je devenais un perroquet adroit, un
chien savant ; trop préoccupés d'eux-mêmes, mes interlo-
cuteurs ne voyaient pas la minceur de l'édifice ; le moindre
accroc aurait suffi pour jeter le masque à bas ; ridiculisé, il
m'aurait fallu disparaître à jamais. Je devais donner corps à
cette imposture. Je m'étais acheté des cadres. J'allais
peindre. J'avais longtemps réfléchi, je supposais bien que la
technique était différente, qu'il me faudrait inventer, et
j'allais connaître la grande pauvreté de mes moyens : alors
que je désirais le trait et la figure, rien ne venait, et, sans
réfléchir, mes mains avaient précédé le vide de la pensée, en
préparant le fond, en étalant un large aplat au rouleau, alors
que j'étais plongé dans une profonde distraction. Mon
premier tableau était bleu, désespérément bleu. Le moindre
ajout, la moindre décision créative demandaient un effort
surhumain dans lequel je me consumais sans parvenir
d'ailleurs au moindre résultat. Non seulement il m'était
impossible d'inventer, mais aucune des figures ou des
formes qui m'entouraient et constituaient la réalité tangible
de la pièce où j'évoluais ne présentaient le détail, le trait
par lequel j'aurais pu les saisir et les représenter ; tout fuyait
quand je voulais tracer les contours, distance et perspective
tanguaient d'instable indécision. Je n'avais pas la MÉDITERRANÉE 23
qualification pour faire l'artiste. Il fallait trop de décisions,
de responsabilités, de choix arbitraires. Après trois jours de
stérile réflexion, j'abandonnai et je signai. Plus tard, sur la
plage, je me souvins d'un ancien chantier, de certains
hôpitaux dans lesquels la partie inférieure des pièces est
recouverte d'une couleur moins salissante. J'eus enfin
l'idée. Je me mis d'abord à courir vers l'atelier. Je pris
ensuite un pinceau (achetés à la papeterie la plus chère de
la ville où s'approvisionnaient les femmes des praticiens,
renards de marque en eux-mêmes assez beaux objets qui
attestaient de mon nouveau statut), le trempai dans le
premier des bidons de cinquante litres qu'une académie
buissonnière avait ramené d'un chantier, délimitai le tiers
inférieur de la toile, toujours réglementairement dévolu
dans les édifices publics à l'habitation anonyme et à l'usure
des corps. Exalté et distrait, j'avais commencé ce trait dans
un jaune d'entretien aisé. Surpris, je le finis dans la même
couleur. Je gagnais en assurance. Le bas serait-il rose, vert,
ou bleu foncé ? Prudent, j'optai pour l'hypothèse médiane.
Elle tint absolument à voir mes œuvres. La mort dans
l'âme, à dire vrai plus mort que vif, j'accédai une fois de
plus à ses désirs. Elle fut enchantée, ravie ; elle parlerait de
moi à un de ses amis galeristes (elle avait tellement d'amis,
leur abondance était, à sa manière, une expression de la
richesse) ; je devrais désormais remplir mes nuits d'inter-
minables à-plats multicolores pour constituer ce passé que
le soudain accident de son caprice venait de me donner ; en
vérité, je n'acceptai la gloire que comme un vertige
inconsistant, accompagnement superfétatoire de l'immense
bonheur d'être admiré par elle, et de parfaire l'édifice de
notre vie : l'appréciation de cet ami galeriste n'avait donc 24 MÉDITERRANÉE
aucune incidence sur mon zèle artisanal. Étais-je devenu un
faux-monnayeur ? Les choses étaient pourtant très claires.
Une inconscience fatale, un doux aveuglement qui me fit
toujours réagir instinctivement aux situations, sans plan et
sans vision, m'empêchait d'en prendre conscience. Je me
pris à croire à mes mensonges. Je m'affirmais détaché,
l'artiste solitaire, élégant et séducteur malgré lui, alors que
je n'étais, et sans doute l'avais-je toujours été jusqu'à cette
étourdissante révélation, qu'un sot, un fat et un préten-
tieux.
M'aimerait-elle ? J'avançais, tiraillé entre les deux
certitudes égales et contradictoires que nous nous
rencontrerions un jour et qu'elle ne m'aimerait jamais,
jamais, riant tantôt de l'insignifiance des préoccupations
qui m'agitaient au milieu de la multitude avide et identique
des autres hommes, ni meilleurs ni pires, tantôt torturé
jusqu'à l'insomnie et au jeûne par la certitude d'une
destinée, le pressentiment d'un état terrestre proche ou
supérieur au divin et qui toujours fuirait, me laisserait dans
l'angoisse insatiable de mon ignorance et le regret de
l'inachèvement, me laisserait au stade d'une éclosion qui
tarde, fragile, éphémères battements de cœur avant le
silence prématuré et l'étouffement et la mort sans beauté.
La vie : un rendez-vous manqué ? Préoccupé par le temps,
j'étais demeuré en un état d'indépassable adolescence,
aspirant à la légèreté, aux fraîches et lumineuses gelées de
mars. Elle jouait. Elle était séduisante. Elle séduisait. En
séduisant, elle trahissait. Ses fuites amoureuses étaient
dérisoires et trompeuses. Elle est là. Elle joue trop. Elle ne
joue pas. Sincère ou non, je l'aime. Non. Je ne l'aime pas. MÉDITERRANÉE 25
Elle me quitte. Malheur ! Je l'aime. J'étais saoul. J'étais
sourd à ses attentes et ses angoisses. Je ne savais l'écouter,
mais pensais cependant détenir la réponse – insupportable
orgueil, dérisoire aveuglement qui en sa solitude ignorait le
bilan de nos rencontres avortées.
Elle marchait vers moi, surprenante parfois d'insigni-
fiance, d'une banalité jouée dont je l'habillais, désirant par
cela mieux me rassurer dans la certitude de son unicité, qui
ne tardait jamais, victorieuse, et bientôt et de nouveau je me
noyais, car, élue, renaissant de cette confirmation, à
nouveau elle brillait, semblant attendre que l'on vienne à
elle, qu'on l'égale en un magnifique pas de deux, un long
vol aux élytres dorées dans l'aquilon des songes ;
souveraine, elle semblait attendre qu'on la rattrape et qu'on
l'épate, elle jugeait. J'avais tant de choses à lui dire. Je me
trouvais éteint, balourd et sans beauté, l'audace fondait, le
mutisme me rongeait de regrets au terme de nos futiles
conversations. Un jour, je lui parlerai.
Je la vis au crépuscule, un long crépuscule sans fin et
sans âge, qui demeure toujours présent dans la musique du
souvenir. Je vois la douce ivresse des corps de juin portés
par la griserie des confidences et des attentes indécises. Elle
apparaît dans la foule ; je l'ai vue, elle me voit, nous nous
sourions. Tout tourne autour de moi, tout danse à son
sourire, la rue devient amie, alliée, précieux souvenir. Le
monde se rétrécit, finit aspiré par son attraction, les soleils
s'éteignent à son approche, elle est l'origine des choses. Elle
marche vers moi, confiante et aérienne, dans la rue
légèrement en pente. Une folâtre risée rabat par moments
sa chevelure sur sa joue droite, masquant le regard qu'une 26 MÉDITERRANÉE
autre risée dégage. Nous nous embrassons. J'oublie de la
prendre dans mes bras. Je n'ose parler, ce sont banalités.
Pourtant, elle a l'air heureux, enjoué, elle vole presque, elle
est légère et me sourit. Je veux croire que par-delà les mots
nous pensons, accordés, la même chose, tout autre chose.
Elle sait que chaque détail est essentiel. Mon cœur bat.
Est-il à l'unisson du sien ? Tous les jours, tout le temps, je
pense à toi. Je t'attends et me réjouis de te rencontrer à
nouveau. Le monde danse autour de toi. Chaque instant
avec toi s'ouvre jusqu'à sa quintessenc. Épousons chaque
seconde. Le temps s'arrête : fleurs d'amandiers, pétales
blancs et délicats, fleurs bleues, fragrances diverses
composent une fugue dont tu es la seule harmonie. Je suis
heureux. Je tremble de bonheur. Je ne sens plus mon corps.
Un torrent facétieux m'emporte. Éprouves-tu la même
ivresse. As-tu réussi ce que tu voulais ? Tu menais je crois
quelque action d'importance. J'y ai pensé toute la journée.
Il faisait trop beau pour qu'il y ait dans tes yeux un nuage.
J'ai parfois l'impression de te connaître comme jamais je ne
connaîtrai personne. Parfois, tu es un sphinx, énigmatique.
J'étais pourtant heureux ; il me semblait enfin être affranchi
du désespoir de l'apparence (moi, à mes échecs, elle n'y
pensait pas). Que cache ton visage ? A quoi penses-tu ?
Tiens, tu t'es maquillée aujourd'hui. C'est une ombre
caressante sur ta peau. Ainsi tu as un nouveau parfum,
dis-moi, celui-ci, est-ce pour moi que tu l'as choisi ? Je
l'aime bien. Elle ne répond pas. Tu es belle, sais-tu. Il n'y a
que toi pour me rendre le reste supportable. Tout est si
fade sans toi. J'y allais de mes timides allusions. Elle
semblait sereine. Parfois rêveuse, retranchée et distante,
parfois au contraire provocante ou sincère, livrée peut-être, MÉDITERRANÉE 27
protégée encore mais seulement d'un léger sourire. – Tu es
la personne la plus amusante que je connaisse. Enfin elle
s'engage ! Elle me prend le bras, elle rit. Nous volons. Elle
est heureuse, détendue : je veux croire n'y être pas
complètement étranger. Tout en elle semble m'encourager,
elle me prête son attention. J'oublie l'amusement, retiens le
superlatif. Tu es beau, tu es intelligent, je t'aime.
Qu'entend-elle par là ? Elle me l'a déjà dit autrefois. C'est
une familiarité à laquelle je voudrais croire. Pourtant, c'est
trop léger, trop enjoué. Ce sont des mots vides, des
marques d'affection et d'habitude. Ambiguës cependant. Je
ne me trouve rien d'attirant, de séduisant, je suis trop
passif, trop peu sûr de moi. Je ne suis pas beau. Quant à
l'intelligence, quand il vous faut quatre jours pour réaliser
un tableau stupide et tricolore... Non, c'est toi. Tu es
intelligente. Tu es belle. Tout te réussit, tu as ce que tu
veux, et ton appétit... ton appétit... Tu es douée pour la vie.
Légère pression du bras. Je l'ai touchée. Elle cherche un
peu, trouve : si seulement je voyais aussi loin que toi. Ça
sonne faux, remet un peu de distance entre nous.
Maintenant, elle rit. Arrêtons de nous jeter des fleurs. Ici,
nous allons clore notre trilogie des sentiments. Moi, je n'ai
pas eu la force, ou le courage, de lui renvoyer d'autres
arguments. Peut-être le fait que je ne puisse pas réellement
la croire n'y est-il pas complètement étranger. Peut-être
ai-je manqué d'à-propos. Je fais une dernière tentative,
nostalgique, pour retenir la conversation en cet état. Peut-
être Léna me donnera-t-elle une autre chance, renouvellera-
t-elle cet état d'intime jubilation, ce sentiment grisant d'être
très proche de la force de parler, emporté par l'ivresse de
nous deux. Tu fais les choix que je n'ose faire, tu sais ce qui 28 MÉDITERRANÉE
importe, tu es libre, Léna. Je l'ai touchée, mais je ne sais
plus en quelle terre je suis. Peut-être suis-je naturellement,
définitivement exclu du domaine de ses choix. Peut-être au
contraire aimerait-elle qu'on lui ravisse cette trop légère
liberté, au fond d'ennui et de solitude. Je t'aime bien parce
que tu es le seul qui ne me demande rien. Elle me
provoque, elle attend ! Ou alors elle se protège. Mon
regard glisse au sol, je me retrouve malgré moi sur ses deux
jambes parfaites, nerveuses, je les trouverai toujours ainsi,
même anodines et couchées, puisant ma force dans le
désespoir esthétique de l'apparence : ce visage si beau, non,
pas si beau que cela, que j'aurais aimé adorer, quels sont les
hommes qu'elle aime, que ces mains caressent, que ces
lèvres embrassent ? Je ne vois rien, rien que des figures
anonymes de la nuit qui passent et disparaissent sans bruit
et sans visage. J'aimerais tant être au creux de ce cœur.
Revient l'envie de ne plus exister : rien ne se passera jamais,
je suis seul, alors à quoi bon ? Je retrouve de nouveau, sous
la jupe courte, ces jambes, une adorable cicatrice au-dessus
du genoux droit. Dons et patience semblent inutiles. Je ne
ferai jamais partie de son monde. Est-il possible d'ailleurs
d'oublier, d'avoir oublié jusqu'à présent la manière dont
elle regarde les hommes, dont elle les attire, les choisit et les
répudie ? Et moi, qui ne suis ni armoire à glace, ni même
commode, tout juste guéridon, un mètre soixante et
soixante kilos... J'observe tout, édifiant silencieusement une
cage de prévention et de fausse compréhension, mais peut-
être ce silence bienveillant et disponible, lui renvoyant
l'approbation de ses attentes, est-il au contraire d'une
compréhension supérieure, réalisant l'amicale complicité de
mon accueil sans cesse renouvelé. Parfois guette le MÉDITERRANÉE 29
découragement, le sentiment que cela ne sert à rien : je l'ai
perdue, retrouvée, de nouveau perdue, et ce cycle de
balance s'accélère, sa période se raccourcit, ses saisons se
dérèglent sans que rien, fondamentalement, ne change, et la
patience a des limites ; provoque-t-elle, est-elle incon-
sciente ? Elle semble ne rien voir de la ferveur que je lui
prodigue. Avant de te connaître, je t'attendais. Je t'avais
imaginée. Exactement. Je pourrais te reconnaître les yeux
fermés : tes cheveux, tes épaules, l'inflexion inimitable de
ton front. Attends, tu vas voir, je ferme les yeux : tes
sourcils, deux délicieux petits accents au-dessus, ton front,
encore lui, la forme parfaite, le modelage infatigable et
infini de tes pensées, la courbe de l'intelligence ; tes yeux :
quelle énigme, un mystère envoûtant, le miroir de mon
âme ; ton nez, petit, mutin, mignon, je me damnerais pour
lui ; ton menton, spirituel ; tes dents, j'aime bien tes petites
pointues, tes carnassières, et, oh surprise, cette petite
marque à la naissance du nez, annonçant le sourcil gauche,
aube des vertiges et des sacres, laisse-moi la caresser, non,
tu le sais bien, ce n'est pas une surprise. Et tes lèvres ! Ah
ces lèvres ! Je les imagine, douceur sans limite, frémis-
santes, presque contre les miennes, puis nous frôlant enfin,
très doucement, sans savoir encore si nous nous touchons,
si cette tiédeur infinie c'est encore moi, c'est encore toi, ou
alors déjà infiniment nous, mais cela, vois-tu, je ne te le dis
pas, il faudrait au contraire que je me penche en avant, très,
très lentement, recueilli, les yeux clos, presque immobile
atteignant l'extase, la sauvage passion, métamorphose
religieuse, vois-tu, peut-être ferais-tu la même chose, et
nous réussirions là notre premier geste, terriblement lent et
d'apparence immobile, toutes les foudres pourtant

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