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Mémoire d'objets

De
164 pages
"Tout au long de ma vie, j'ai couru la beauté, la poésie, l'aventure. L'aventure, c'est ce qui transforme la vie en opéra. Demeurent en ma mémoire les moments et les lieux où je me suis trouvé à la charnière du temps ; revivent aussi les souvenirs du Qatar ou de Shangai où l'on peut voir surgir le temps futur. Des lieux où des milliards d'hommes s'engouffrent avec jubilation, frénésie, dans le troisième millénaire".
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Michel Croce-spinelli
MéMoire d’objets
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MéMoire d’objets
Nouvelles Mise en images de Marie-France Hanseler
« tout au long de ma vie, j’ai couru la beauté, la poésie, l’aventure. L’aventure
c’est ce qui transforme la vie en opéra. demeurent en ma mémoire les
moments et les lieux où je me suis trouvé à la charnière du temps ; les moments
et les lieux où le temps se fracturait. Là où notre temps futur, d’éruption et
de brisure, achevait d’engloutir les forêts primaires et les peuples premiers,
natifs et précédents.
Mais revivent aussi les souvenirs du Qatar ou de shanghai où l’on peut voir,
jusqu’à la caricature, surgir le temps futur. Celui de la technologie intégrale,
du surpeuplement, de la domination frénétique de l’univers. des lieux où des
milliards d’hommes s’engouffrent avec jubilation, frénésie, dans le troisième
millénaire. »
Grand reporter, scénariste et écrivain, Michel Croce-Spinelli a fait de ses
premiers reportages de véritables récits d’aventure. Vrai connaisseur des
« points chauds » du globe, de la guerre d’Algérie à l’Afrique des indépendances,
il a parcouru tous les continents. Réalisateur et producteur, il a ramené des
flms sur l’Indonésie, l’Afghanistan et l’Afrique.
25 €
isbN : 978-2-336-00213-2
MéMoire d’objets Michel Croce-spinellicouverture : Le Cyclope, terre cuite, D. Jousseaume
12-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 1 04/09/12 23:33






Du même auteur

Romans

AURÉLIEN LE MAGNIFIQUE, Grasset, 1978

BOIS D’ÉPAVE, Grasset, 1986
LE DÉSIR INSOUMIS, Belfond/Pré aux Clercs, 1993

PROMESSE, Arléa, 2011


Récits anthropologiques

LES ENFANTS DE POTO POTO, Grasset 1967 puis L’Harmattan, 1985
ANTS DU PÉRIPH. L’Harmattan, 2000

S.O.S SAHARA, Flammarion, 1961

PRAGUE OU L’ÉTÉ DES TANKS, (collectif) Tchou 1968
MACBETH NÈGRE, J.-Cl. Lattès, 1972

CHRONIQUE DES RACINES DOUCES, Bibliophiles de Paris, 1986
LES SEPT PORTES DU MATIN (Poèmes), 1988


En préparation
LA BEAUTÉ POUR L’ÉTERNITÉ


© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
ISBN : 978-2-336-00213-2
EAN : 9782336002132
12-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 2 04/09/12 23:33MÉMOIRE D’OBJETS
Nouvelles
12-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 3 04/09/12 23:3312-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 4 04/09/12 23:33Michel Croce-Spinelli
MÉMOIRE D’OBJETS
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Mise en images de
Marie-France Hanseler
12-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 5 04/09/12 23:33À Françoise,
À Marie-France
12-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 6 04/09/12 23:33À Françoise,
À Marie-France
12-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 7 04/09/12 23:3312-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 8 04/09/12 23:33Tout au long de ma vie, j’ai couru la beauté, la poésie, l’aventure.
L’aventure c’est ce qui transforme la vie en opéra. Demeurent en ma
mémoire les moments et les lieux où je me suis trouvé à la charnière du
temps ; les moments et les lieux où le temps se fracturait. Là où notre
temps futur, d’éruption et de brisure, achevait d’engloutir les forêts
primaires et les peuples premiers, natifs et précédents.
Mais revivent aussi les souvenirs du Qatar ou de Shang ha i où l’on
peut voir, jusqu’à la caricature, surgir le temps futur. Celui de la
technologie intégrale, du surpeuplement, de la domination frénétique de
l’univers. Des lieux où des milliards d’hommes s’engouffrent avec jubilation,
frénésie, dans le troisième millénaire.
Objets de mémoire
Tous les objets de mémoire
Ici présents
Sont vrais
Ils m’appartiennent
Ils sont miens
Ils existent ou ont existé
Tels qu’ici racontés
À ceci près que la vie
Digérée puisque racontée
Est transformée par le récit
12-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 9 04/09/12 23:3312-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 10 04/09/12 23:33LA COGNÉE DU TEMPS 13
Il n’y a que la poésie pour changer la mort en vie comme le
font les religions. Avec le rythme et l’assonance, la vie
imprègne l’objet et lui donne à chanter.
Ainsi de cette cognée qui est un outil, pas une arme.
Aile de pierre et de bois
Se profle et fle au bout du bras.
A tire d’aile
Aile flante au fl du temps.
Elle vient d’Irian Jaya, la partie indonésienne de la Nouvelle
Guinée. Elle chante. La courbe du manche contrebat le poids
de la tête, comme le balancier d’une pirogue. Bel objet de
beauté fonctionnelle. Grâce du geste. On la tient bien. La
patine en plus… tant de mains, avant les miennes, l’ont
empaumée.
Il faut, pour l’utiliser, attaquer l’arbre parallèlement au tronc,
en longues efflochures successives. Il a fallu onze minutes
pour abattre un arbre de bois dur à chair rouge de trente
centimètres de diamètre. Je l’ai flmé. Si on la lance à toute force
perpendiculairement à l’arbre on risque d‘ébrécher la lame
ovalaire taillée dans un schiste dur, travaillé et poli dans la
vallée de Tagi, à trois jours de marche de Balim River.
Circuits d’échanges complexes qui parcourent la grande
île, des rivages maritimes aux montagnes à travers forêts,
feuves et rivières. Les lames de pierre voyagent sur des
kilomètres, comme les grands coquillages portés en jabot par les
hommes, comme les cauris utilisés en monnaie ou comme
le sel.
La tête, en bois de souche, a été percée de part en part avec un
percuteur en bois dur pour y aménager une mortaise totale.
L’orifce a été dilaté à l’eau, on y a forcé la lame de pierre.
12-07 MEMd'OBJETS-rectifMF.indd 11 04/09/12 23:33LA COGNÉE DU TEMPS
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Le bois en séchant, s’est resserré sur la pierre, la sertissant
pour toujours. Raconté ainsi, ça a quelque chose de sexuel,
d’ailleurs à Tagi, seuls les hommes ont le droit d’extraire et de
travailler les lames de schiste.
Ainsi vivait la préhistoire au temps du néolithique, il y a huit ou
dix mille ans. Je peux le dire, je l’ai vécue. Cette hache m’est
parvenue encore vivante et d’usage quotidien dans les années
1970. Ou plutôt, c’est moi qui suis parvenu jusqu’à elle, j’ai
traversé l’espace jusqu’à retrouver le temps d’avant notre
temps, ce temps fossile et en survie.
Ce temps fossile par rapport à notre temps présent
perdurait en certains points de la terre, non pas fgé dans
l’évolution comme on a tendance à le croire. Les hommes, à
ce stade, cherchaient eux aussi, eux déjà, à inventer, à
s’aventurer dans le rêve et l’avenir. L’homme jamais ne
s’est fgé. Quel que soit l’âge, de pierre, de fer, du bronze
ou de l’atome, l’homme jamais ne s’arrête de chercher.
Et tous les écrits sur la technologie, l’industrie, l’outillage de
la préhistoire sont autant de chants à la gloire de l’aventure
humaine.
Le temps est la forme mobile de l’éternité, disait le philosophe.
L’homme à la cognée, je l’ai vu arriver de loin, magnifque, nu
et brillant, le corps renoirci au noir de fumée mélangé à de
la graisse de porc, il portait des bracelets de paille tressée
jaune vif et un tour de cou assorti. Son étui pénien était de
taille moyenne, droit comme un i, comme on en porte tous les
jours pour travailler.
Les gens d’ici ont des jardins de coloquintes auxquelles ils
donnent, en y suspendant des pierres, des formes plus ou
moins allongées et compliquées pour en faire des étuis
péniens. Les jours de cérémonie, certains arborent des étuis
enroulés plusieurs fois sur eux-mêmes, points d’interrogation
tarabiscotés, circonvolutions circonlocutions, auxquels ils
accrochent quelques cauris ou une plume d’oiseau de paradis.
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Ils ont aussi des élevages d’araignées dont ils utilisent la
toile pour se faire des bonnets, rouge vif, teintés à la coche -
nille. L’homme à la hache, revenons-y. Il se déhanchait en
s’approchant, son outil en équilibre sur l’épaule. Il était grand,
une vingtaine d’années. Quatre jeunes hommes chahutaient
autour de lui pour l’encourager. Arrivé près de moi, presque
à me toucher, il m’a présenté la cognée horizontalement sur
ses deux avant-bras comme sur un coussin. Ou plutôt il me l’a
transmise, presque imposée, avec cérémonie. Son hésitation
avait disparu. Il avait franchi le pas. Les autres, ses copains
restés en retrait, se sont tus. Il a parlé. Il voulait deux cent
quarante-deux roupies indonésiennes, somme incongrue par
son importance relative et par sa précision. En fait le montant
exact qu’il aurait à payer à la boutique des Franciscains
hollandais pour y acheter une hache de métal made in Hong Kong.
Il contempla l’argent dans sa main et s’en fut, tout nu, avec
les siens. Ils ne chahutaient plus.
Ici, l’âge de pierre venait de s’arrêter et le néolithique de
s’éteindre.
Préhistoire. J’ai vu un homme au repos, assis par terre
l’avantbras sur son genou. Deux gros papillons se sont posés sur
sa main et ont butiné sa sueur. Il ne les a pas chassés, ni
regardés, il ne les a pas vus, je crois. Pour lui c’était normal.
Les papillons étaient des voisins non comestibles et sans
danger. Ils cohabitaient. J’ai vu un long guerrier s’allonger en
travers du ruisseau. Son corps formait une arche, comme une
passerelle. Il se soutenait du bras gauche et de sa main
droite, il lapait l’eau comme un chat aurait lapé son lait.
Gestes de nature qui nous surprennent nous qui nous
éloignons de la nature. J’ai vu la roche dure, du calcaire gris
monolithique, usé, creusé par le passage des pieds nus
pendant des milliers d’années, et les traces d’aiguisages sur
cette même roche près du ruisseau, là où ils venaient affûter
leurs outils de pierre. Quarante ans après, les images, les
souvenirs affuent.
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J’ai vu des plantations d’ignames et de patates douces
impeccablement butées et sans une mauvaise herbe. Les
femmes y travaillaient à genou, on ne voyait que leur dos, leur
tête et leur bâton à fouir qui bougeaient en cadence. Parfois
leur bébé dormait sur leur dos pendant qu’elles creusaient,
enfoui dans le flet qui leur servait de cape et de sac. Au
dessus d’elle les tours de guet, une plateforme juchée sur des
échasses à cinq six mètres de hauteur, capable d’accueillir
trois ou quatre hommes, avec un toit de paille pour les abriter
du soleil. C’est là que se prélassaient les guerriers chargés
de protéger les femmes contre les incursions des tribus
voisines. Les femmes cultivent, avec leur seul bâton à fouir et
donnent le sein aux enfants et aux porcelets de la famille.
Je l’ai vu. Et les hommes font la guerre. Accessoirement ils
désouchent et défoncent le sol avant les femmes. Et ils
surveillent leurs travailleuses et les protègent contre l’avidité
du voisinage.
Le rapt des femmes, principal motif des guerres tribales. La
guerre était le grand moment des hommes. Défs, parades,
palabres, théâtre, courage, prouesses, le sang, et la mort
pressante.
Mais cette année-là, j’ai vu les tours de guet désertées, les
guerriers désœuvrés, soudain inutiles et dévalués. Le
gouvernement indonésien venait d’interdire à jamais les guerres en
Irian Jaya. J’ai vu aussi des femmes houspiller durement leur
homme et lui rire au nez. J’ai compris que la guerre des sexes
était en train de remplacer la guerre des tribus. Cette société
déjà se démantibulait, fn de parcours.
Un jour dans la plaine j’ai croisé un politicien tout petit, tout
nu, tout fripé. Mais sa lance de bois poli mesurait trois mètres
de haut et son jabot de coquillage lui recouvrait la poitrine. Il
exhalait l’avidité et la suffsance et aussi un fond d’anxiété
sur sa propre réalité. Il nous a stoppés. Il voulait qu’on le
flme, le photographie. Impossible de passer outre. Déjà il
prenait la pose, majestueux et dérisoire. Clown dans une débâcle
commencée.
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Beaucoup de mes objets racontent la fn du monde dont ils
sont issus et où je les ai récupérés avant qu’ils ne
disparaissent. Voici pourquoi cette cognée est plus lourde que
beaucoup d’autres objets, je l’ai vue fracturer le temps.
Le jour même j’ai rencontré deux blancs, hollandais, un
homme et une femme, très beaux. Les deux se
ressemblaient, avec un visage de sincérité, d’innocence. Il était
évident qu’ils étaient pris depuis peu dans une passion
amoureuse. Même discrets, ils ne parvenaient pas à le cacher.
C’était tellement intime, presque gênant. Tous deux étaient
moine et nonne missionnaires franciscains. Ils allaient défro -
quer et quitter l’Ile pour vivre leur passion. Eux aussi à leur
manière venaient de faire éclater un monde.
Et… j’oubliais… Ces deux vieillards nus qui nous sont
tombés du ciel tout en haut du sentier dans la forêt de montagne.
Nous apercevant, ils se sont arrêtés, leurs corps ouvragés
de rides, lissés, patinés par l’âge. Philémon et Baucis. Elle a
redémarré la première, prenant appui sur son bâton. La pente
devant eux était raide, le sentier un escalier entre les racines.
Il l’a suivie, hésitant, roide, fragilité extrême. Leurs cheveux
argentés étaient en harmonie avec les lichens bleus et verts
qui pendaient des arbres.
Toute ma vie et sur les cinq continents, j’ai vu les temps
modernes refermer leurs mâchoires sur le temps révolu, comme
j’ai vu la terre se refermer sur Matthias en Perse… Opéra d’Or.
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