Mémoire de Ben

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Il serait indécent et sacrilège de modifier si peu que ce soit le témoignage des survivants de la Shoah sur leur passage à travers les épreuves infernales. Aussi cet ouvrage a-t-il été écrit d'après des lettres de Ben, adressées à un vieil ami, un demi-siècle après le grand crime. Sauf que l'identité de Ben et de sa famille a été camouflée par déférence, tout est authentique: les noms des personnes et des lieux, les dates et les époques, bien que parfois approximative, les événements relatés.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
Lecture(s) : 53
EAN13 : 9782296378520
Nombre de pages : 101
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Ménl0ire de Ben

Jacques SUANT

MEMOIRE

DE BEN

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005- Paris

DU MEME AUTEUR

Romans:
Rizières de sang, Arthaud 1970 La Petite mer, Astrid 1982 On m'appelle Sacha, L'Harmattan 1990 La Grande Horloge, L'Harmattan 1998 La main de Dieu, L'Harmattan 2001

Essais:
Vietnam 1945-1972, Arthaud 1973, Prix ADELF L'Affaire Algérienne, Publi-Sud 1987 Afrique du Sud - Du principe à la nécessité, L'Harmattan 1996

Iconographie couverture: le pays de Ben, entre Vilnius (Wi/no) en Lituanie et Baranovici (Baranowitch) en Biélorussie.

Copyright L'HARMATTAN, 2005 ISBN: 2-7475- 7373- 7 EAN : 978 2747 573 733

Je viens d'un pays qui n'existe plus, réduit à une marque indélébile dans la tête de quelques survivants après le grand coup de hachoir porté par un peuple voisin soudainement aliéné. .. Pourquoi ont-ils voulu tuer tous les Juifs? Moi, je n'ai pas d'explication... Si ce n'est qu'ils se trouvaient sous l'emprise hypnotique d'un être diabolique dont le génie était de soulever la haine. Mais alors, pourquoi leur soumission à ce détraqué? Parce que leur convenait l'attribution aux Juifs de tous les vices du monde? Parce qu'il leur fallait un peuple de sous-hommes pour se sentir, eux, de la race supérieure? Ou bien parce qu'ils ont voulu redistribuer cette bonne terre qui nous appartenait, à leurs colons insatiables de Teutonie... ? Un peu de tout cela, sans doute. .. Mais on ne comprendrait pas grand-chose à mon histoire, si l'on n'imaginait pas ce pays d'où je viens, comme une région bigarrée de peuples, de langues et de dogmes. Où chacun pouvait vivre, travailler et commercer avec quiconque, tout en naissant, se mariant, et mourant dans sa propre communauté, ses coutumes et ses rites,

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pour, au bout du cheminement, rejoindre son propre Dieu. . . Toutes caractéristiques encore plus accentuées quand on était juif! Ce n'est pas la peine de nous dire, à nous les Juifs, ce que nous sommes I Nous le savons très bien. Probablement plus doués pour le commerce que pour la guerre. .. ou plus portés. .. Ce qui nous avait valu d'être souInis depuis toujours à des pogroms dont nous avions fini par prévoir le déclenchement à intervalles à peu près réguliers. Ou bien, par la négociation et le versement d'une rançon, nous évitions la mise à sac, ou bien, au pire, nous subissions les dégâts et nous dédommagions au cours des transactions du lendemain. En somme, des opérations presqu'aimables, nous laissant pillés mais non assassinés ! Avec des nuances selon que nous avions affaire à des orthodoxes parfois frustres, ou à des catholiques, des Gentils aux buts plus élaborés. Mais ce que nous allions connaître devait dépasser, et de très loin, tout ce que nous avions jamais pu craindre, et refouler parmi les dégâts négligeables tout ce que les Juifs avaient subi au cours des siècles précédents. Le monde entier n'a admis que lentement la réalité des choses. C'est que tous les préjugés n'étaient pas entièrement dissipés, et que notre comportement collectif a paru parfois s'y prêter. Maintenant, le génocide est reconnu à peu près unanimement.. . Beaucoup en parlent carnIne de l'Holocauste! Je n'emploie pas ce mot, car je n'ai pas été un volontaire du martyre! Bien au contraire, j'ai lutté de toutes mes forces pour ne pas aller au sacrifice! Comme les autres, j'ai simplement subi la catastrophe, la Shoah!

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J'ai perdu mes êtres les plus chers, et moi, rescapé, j'ai passé ces années d'enfer comme à travers un abattoir. La seule et bien amère satisfaction que j'en ai tirée, c'est que nous, les rares réchappés, avons fini par relever la tête, et manipuler à notre tour la mitraillette et l'explosif: prouvant ainsi à ceux qui se voulaient nos ennemis mortels, que nous n'avions pas été domptés! Parce que l'homme est un animal indomptable! L'épreuve cauchemardesque franchie, j'ai refait ma vie en Amérique. Je me suis jeté dans le travail et les affaires, tout en reconstituant une famille dont je peux être fier. .. Poursuivi par mon passé, sans jamais me libérer entièrement des êtres qui m'ont jadis entouré. Il a fallu qu'après quarante-deux ans d'exil, j'apprenne le destin de mon petit frère Yankel, pour qu'à la douleur de le savoir disparu, se joigne malgré tout une certaine paix avec moi-même... Je me sais désormais le seul survivant d'une famille dont je tiens à laisser la trace. Voilà pourquoi, tantôt à Chicago, où je me suis installé à mon arrivée d'Europe, tantôt à Miami, où j'ai l'habitude de passer l'hiver, je mets au point ce mémoire. .. Que personne peut-être ne lira. .. Pour ceux qui en prendraient la peine, je dois dire d'abord que je m'appelle Ben Simmons en Amérique, mais que je suis né Berl Singer à Troki, en Lituanie, en 1905. Il Ya quatre-vingt deux ans au moment où j'écris!

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Juif! Imaginez-moi portant le képel ! Je m'y oblige pour les fêtes religieuses. Je le fais par la pensée chaque fois que je me rappelle les années terribles où l'on a voulu me l'arracher à JamaIS. .. Comme si j'avais besoin de m'assurer de ce que je
SUIS.

De toutes façons, le képel est moralement dans ma tête. Ce n'est pas par excès de religion, mais par tradition. Je suis juif et le revendique. Juif évidelnment ! Et c'est ainsi! Du genre trapu! Rien d'un longiligne, ni d'un dolicocéphale blond. Rien de ce type d'individu qu'on trouve davantage en bordure de la Baltique. Moi je me sens plutôt de l'intérieur, ramassé et paysan. J'ai l'air de ce que je suis: un bonhomme sans trop de prétention, mais qui ne se laisse pas facilement démonter
. .. Pour moi, un kopek c'est un kopek, un boisseau de blé

c'est un boisseau de blé, et un nazi, une sale bête! Et ne cherchez pas de fioritures dans mon écriture. Il n'yen a pas! Je dis les choses comme elles sont... ou comme elles ont été, brutales et au-delà!

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Paysan si l'on veut! Mais dans la catégorie des propriétaires... Posséder la terre, c'est une profession... Grand-père était marchand de chevaux. .. Père a voulu être un vrai Litvaki, qu'on ne distinguait pas d'un Lituanien de souche, possédant une propriété achetée avant la première guerre mondiale... du temps du Tsar! Sujet du Tsar, à Kolonia Dekshnia, près de Troki ! Les souverains ont changé. Moi, j'ai grandi sur la ferme. La terre, c'est du solide. .. On la sent sous les pieds. On la respire au moment des labours. Elle vous envahit au moment des fleurs et des herbes. On hume le foin. On s'imprègne de blé sarrasin. Et j'aime les chevaux, les chiens, les vaches et ce qui tourne autour. .. Participer de mes bras aux travaux des ChalllpS, à la récolte du chanvre, à la moisson des céréales, aux labours de l'automne, m'a toujours donné et Ine procurerait encore une satisfaction que seuls éprouvent pleinement ceux qui s'accrochent à la terre qui les nourrit. Et je ressentirais toujours comme un bien-être, aussi bien les poussées de chaleur dans le plein été que le froid et le givre quand on se déplace en bottines feutrées sur le sol gelé. Mais, bien que le souvenir en remonte sans cesse, je ne veux pas rêver... je ne possède plus rien dans ce pays de mon enfance. Pas même les martinets qui se croisaient dans le ciel au-dessus de nos têtes... Celle de Saül, mon frère puîné, qui devait le premier se décider à émigrer... Celle de Yankel, le benjamin, le futur avocat et rabbin. .. Et la mienne, ma tête d'aîné, d'héritier de la ferme, aimant déjà soigner, brosser et monter les chevaux...

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