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Mémoire, traces, récits

191 pages
Les chercheurs du CIRHiLL et leurs collègues invités par Marie-Claude Rousseau qui a coordonné ce volume, se sont tous donné pour objectif de déchiffrer les traces qui encombrent ou agrémentent notre environnement littéraire, linguistique ou sociologique. Traces de l'Histoire relevées par un sociologue et un photographe, mais aussi traces du quotidien dénichées par des linguistes.
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MÉMOIRE, TRACES, RÉCITS

Illustration de couverture: Ruines de Tipasa (Algérie)
Photographie de Ferrante FERRANTI (architecte, photographe d'art)

(Ç)L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairiehannattan.com harmattan I@wanadoo.fr diffusion. harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07491-0 EAN : 9782296074910 ISSN : 1269-9942

CAHIERS DU CENTRE INTERDISCIPLINAIRE DE RECHERCHE EN HISTOIRE, LANGUES ET LITTÉRATURES (CIRHiLL)

Sous la direction de Marie-Claude ROUSSEAU

MÉMOIRE, TRACES, RÉCITS
Volume2
REPRÉSENTATIONS ET INTERTEXTUALlTÉ

Cahiers du CIRHiLL n030

L'Harmattan

Centre Interdisciplinaire de Recherche en Histoire, Langues et Littératures Centre de recherche affilié à I'!RFA (Institut de Recherche Fondamentale et Appliquée de l'UCO) Le CIRHiLL constitue l'entité de recherche de l'IPLV (Institut de Langues Vivantes de l'UCO). Le CIRHiLL est composé de: - trois équipes de recherche: 1. Littérature de l'exil et les littératures métisses. 2. Identités culturelles d'Europe Centrale. 3. Langues, langages et interactions culturelles (LAUe). Plusieurs formations sont adossées aux recherches du CIRHiLL : un Master de recherche « Interculturalité : Langues et Cultures »,

.

. un Master professionnel « Traduction professionnelle et
spécialisée », . un Master professionnel « FLE, cultures et médias », . un Master de recherche FLE, FLS et Francophonie, . un Doctorat en Interculturalité, (en association avec l'École Doctorale d'Angers), . un Doctorat en Études germaniques, (en convention avec l'Université de Graz, Autriche). Directeur du CIRHiLL : Yannick Le Boulicaut :

Comité scientifique et de lecture des Cahiers du CIRHiLL Moritz Csàky (Académie des Sciences d'Autriche) Simone Pellerin (Université de Montpellier 3) Jean-Pierre Sanchez (Université de Rennes 2) Daniel Lévêque (Université Catholique de l'Ouest) Comité de rédaction des Cahiers du CIRHiLL : Carole Bauguion (Université Catholique de l'Ouest) Béatrice Caceres (Université Catholique de l'Ouest) Yannick Le Boulicaut (Université Catholique de l'Ouest) Marc Michaud (Université Catholique de l'Ouest) Marie-Claude Rousseau (Université Catholique de l'Ouest) Klaus Zeyringer (Université Catholique de l'Ouest)

Responsable de l'édition de ce volume: Marie-Claude Rousseau (Université Catholique de l'Ouest) Les Éditions de l 'UCO / L'Harmattan

Sommaire

Yannick Le BOULICAUT Avant-propos Marie-Claude ROUSSEAU Introduction
Christian HESLON Obsession de mémoire et goût de la trace : deux signes des temps présents Ferrante FERRANTI L'imaginaire des ruines

p.

9

p. Il

p. 13 p. 33

Yannick Le BOULICAUT Photographie: de la trace éphémère à la trace pérenne Béatrice BOUVIER L'écriture de Gao Xingjian : fuite ou recherche des origines?
Jessica STEPHENS Mémoire et traces dans le pèlerinage de « Station Island» de Seamus Heaney Nathalie MARTINIÈRE « I willleave behind my terraces and walls» : traces et désir de récit dans Foe de J. M. Coetzee

p. 47

p. 65

p. 85

p. 109

Marc MICHAUD Mémoire collective et traces mythologiques dans Winter in the Blood de James Welch

p. 129

Béatrice POTHIER La langue française: traces de métissage Albin WAGENER À la rencontre de l'Autre: traces des autres
Jean-Yves ROBIN Les enjeux du récit de vie en sciences sociales

p. 137 p. 149
p. 173

Avant-propos

Carl Wilheim, chimiste suédois, découvre en 1777 que des composés d'argent noircissent à la lumière, permettant au Britannique Thomas Wedgewood de produire des traces d'objets sur une feuille de papier ouvrant ainsi la voie au Français Joseph Nicephore Niepce. Sur la plaque d'étain insolée en mai 1816 par Niepce à Saint-Loup-de-Varennes, une trace permanente du temps et de l'espace est capturée pour la première fois. L'héliographie qui deviendra photographie est née. «Une folie, un fanatisme extraordinaire s'empara alors de tous ces nouveaux adorateurs du soleil» écrira Charles Baudelaire en 1859 dans la Revue Française, critiquant violemment un nouveau procédé qui lui semblait n'être qu'un objet de déflation mythologique par rapport aux peintres portraitistes de l'époque. Il faudra des Michel Tournier, des Régis Debray, des Roland Barthes, des Galen Rowell et des Ferrante Ferranti pour rappeler que l'homme reste au cœur du dispositif photographique. Ainsi va la recherche, un champ scientifique nourrit l'autre, un saut technologique modifie le regard que l'homme pose sur le monde qui l'entoure parfois aussi subitement et radicalement que cette première photographie de la terre, Earthrise, prise en 1968 de l'espace par la mission Apollo 8. Cette image modifia à jamais notre perception de la place de 1'homme dans l'univers et son impact est toujours tangible puisqu'elle donnera aux mouvements environnementalistes leur icône. Révélation et dévoilement subtilement conjugués.

Les chercheurs du CIRHiLL et leurs collègues invités par Marie-Claude Rousseau qui a coordonné ce volume, se sont tous donné pour objectif de déchiffrer les traces qui encombrent ou agrémentent notre environnement littéraire, linguistique ou sociologique. Traces de l'Histoire relevées par un sociologue et un photographe, mais aussi traces du quotidien dénichées par des linguistes. Les ruines intérieures génèrent de la poésie ou de la souffrance, les écrivains s'en nourrissent, les artistes s'en emparent pour tisser d'innombrables toiles dans lesquelles se prennent de bon gré lecteurs et spectateurs. « Un poète, écrit René Char, doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ». Les contributions à ce volume ne prouvent rien, mais elles nous permettent de prendre conscience que la temporalité ne suit pas forcément un chemin linéaire mais peut se couler dans une boucle infinie comme celle du ruban de Mobius.

YannickLe BOULICAUT Directeur du CIRHiLL

Introduction
« Il était une fois... » Ainsi commencent les histoires. Invitation à remonter le cours du temps en un point donné, la formule consacrée « Il était une fois... », au moment où elle est prononcée, inaugure aussi, avec ses points de suspension, un « à-venir », celui du récit qui va suivre jusqu'à une fill plus ou moins provisoire. Elle noue ainsi aux fils du passé « re-présenté» ceux du présent de la narration et ceux du déroulement futur de l'histoire. Enroulement et déroulement du temps tout à la fois. Représentations et intertextualité. Telle est donc la problématique qui sous-tend cette publication Mémoire, traces, récits: représentations et intertextualitél dans laquelle sont réunis les travaux d'universitaires, de spécialités diverses, invités à explorer les territoires de la mémoire, à en déchiffrer les traces, à en interpréter les images afférentes, à partir de textes et récits rendant compte de ces traces, témoins d'une histoire personnelle ou collective. Au fil des pages, les points de vue se croisent, en quête de sens caché sous le visible - subtilité (du latin sub tela: sous la toile) des interprétations... En ouverture, Christian Heslon, psychologue spécialisé dans l'étude des âges de la vie, repère comme «signes des temps» l'engouement de notre époque pour les commémorations et son obsession pour la traçabilité, reliant ces phénomènes de société à l'inflation actuelle des récits de vie dont la validité en sciences sociales est analysée en fin de volume par Jean-Yves Robin. Ferrante Ferranti, architecte et photographe, fouille quant à lui l'imaginaire des ruines, en quête de l'instant fugace où, dans le silence et la lumière, se révélera la part de vie que ces ruines portent en elles. Magie et précarité de ces instants fixés par la mémoire et

la photographie, nécessitant des tllises au point dont Yannick Le Boulicaut se fait l'interprète. Mais si, comme a pu l'écrire Kundera dans L'Immortalité, «la mémoire ne filme pas, la mémoire photographie », certains fragments de la mémoire, telles les photographies, se décolorent au soleil. Les traces ainsi se perdent ou encore les images se télescopent par surimpression, se superposent: palimpsestes d'un espace à l'autre, d'une culture à une autre. De l'Irlande à la Chine et aux territoires amérindiens, de l'Angleterre à l'Afrique du Sud Jessica Stephens, Béatrice Bouvier, Marc Michaud et Nathalie Martinière, parcourent ici les écrits de Seamus Heaney, Gao Xingjian, James Welch et J. M. Coetzee, en quête de traces. «Écrire », c'est «essayer méticuleusement de retenir quelque chose, arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes» (Georges Perec, Espèces d'espaces). Au terme de ces histoires revisitées, reste en effet la magie de l'écriture et du sillage qu'elle laisse, au fil de la mémoire, au fil du temps, nous convoquant. C'est en définitive à la rencontre de l'Autre, par le jeu des relations nouées avec les autres ou par le métissage linguistique, tels que les envisagent enfin Albin Wagener et Béatrice Pothier, que le lecteur est convié - dans sa singularité et son appartenance au collectif humain: « Car je suis les liens que je tisse,' me priver d'échanges c'est m'appauvrir. Le comprendre c'est participer à l'Humanitude. »2
Marie-Claude ROUSSEAU

Notes
1. Ce volume se situe dans le prolongement d'échanges interdisciplinaires ayant eu lieu à Angers Guillet 2006) et ayant fait l'objet d'une première publication
parue aux Éditions L'Harmattan, sept. 2008 : Mémoire, traces, récits

-

vol. I :

le passé revisité, Cahiers du CIRHiLL, n° 29, sous la direction d'Anne Prouteau, membre du GRIHF (Groupe de Recherche Interdisciplinaire Histoire et Fiction) co-organisateur de ces échanges, avec le CIRHiLL et le service culturel de l'VCa. 2. Albert Jacquard, Préface au recueil de poèmes de Jean-Marie Henri: La Cour couleurs, ill. Zaü, Éd. Rue du monde, 1998.

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Obsession de mémoire et goût de la trace: deux signes des temps présents
Christian HESLON

IPSA"- UniversitéCatholiquede l'Ouest (Angers)
SUMMARY: Contemporary western cultures are characterized by a real obsession for memory, two expressions of which are the infatuation for commemorations and the passion for life stories. At the same time, these cultures develop new interests and new relationships with traces: on the one hand interests in museum or archival preservation which can be related to traceability, on the other hand concerns for waste disposal and recycling related to the elimination of traces. These current signs reflect our 'postmodern' temporality centred on the present, in opposition to traditional temporality which is turned towards the past and to modern temporality, directed towards the future.

Introduction:

mémoires, traces et récits en renouvellement

Des commémorations en tout genre au devoir de mémoire, les sociétés occidentales contemporaines ne cessent d'en appeler au passé. Elles se caractérisent par un rare souci de la trace, qui va des classiques exhumations archéologiques ou expositions muséographiques aux plus novateurs retraitement des traces polluantes, recyclage des déchets, sauvegarde des informations numériques ou

* Institut de Psychologie

et Sociologie Appliquées.

impératif de traçabilité qu'impose le principe de précaution. À ce souci de la trace s'ajoute la passion pour le récit sous ses multiples formes: récit de vie autobiographique, récit fictionnel des romans et des films, mise en récit de l'actualité médiatique, récit de soi au principe des bilans de compétence et de la validation des acquis de l'expérience, récit du réel mis en scène par les « docu-fictions » et la télé-réalité. Si les pratiques mémorielles parcourent toutes les époques et les civilisations, les nôtres atteignent une rare ampleur. Ainsi, la contradictoire attention que nous portons aujourd'hui aux traces, cherchant à préserver les bonnes et effacer les mauvaises, s'ajoute à celles, antérieures, du réemploi (papyrus gratté en palimpseste), de la reproduction (travail des moines copistes) du balayage (rejet du vieux au profit du neuf) et de l'interprétation (herméneutique, archéologie, psychanalyse, enquête policière). Quant au récit porteur de trace, il connaît désormais un vif engouement, qu'il s'agisse du récit biographique dont les Confessions de saint Augustin fournissent le prototype), du récit généalogique auquel La recherche du temps perdu donna ses premières lettres de noblesse2 ou du récit historiographique dont Michelet fut l'initiateur lointain3. Car le rapport contemporain à la mémoire et à la trace ne se contente pas de perpétuer ces pratiques enchanteresses anciennes. Illes renouvelle considérablement, ainsi que le montre la première partie de cet article. La partie suivante propose d'y voir un traitement du passé caractéristique des cultures postmodemes orphelines de traditions anciennes, privées de confiance en l'avenir et saturées de présent. La troisième partie examine enfm le statut de la trace dans ce contexte actuel, pour en faire le ressort de nos identités furtives, toujours à inventer parce qu'incertaines, à recomposer parce qu'indéterminées, à fluidifier parce que mobiles. L'actuelle obsession de mémoire Si le souci de mémoire qu'illustrèrent saint Augustin, Proust ou Michelet n'est pas nouveau, il connaît depuis quelques décennies un engouement notable. Il s'est en effet étendu en une vingtaine d'années de la psycho-généalogie à la médecine génétique, de la sauvegarde informatique à la traçabilité, de l'anniversaire discret à 14

la commémoration cérémoniale. Ce faisant, il revient non seulement à découvrir, relire ou consigner comme hier le passé, mais encore à circonscrire le présent pour conditionner l'avenir. Joël Candau appelle « mnémotropisme » cette conception de la mémoire, autant tournée vers le passé que constitutive du futur4.
Le mnémotropisme contemporain

Ce mnémotropisme tient à la fragilité d'identités dont les racines sont aussi mal assurées que les perspectives. Si l'actuelle obsession de mémoire en ressort, c'est qu'elle se veut à la fois relecture du passé et porteuse de leçons pour l'avenir. Ainsi du « bilan de vie» individuel préparatoire au « projet de vie » personnel, ainsi encore de la repentance des descendants à l'égard des crimes commis par leurs ascendants. Ce mnémotropisme s'exprime en maints domaines, parmi lesquels cinq essentiels: la mémoire culturelle et historique, la mémoire biographique et généalogique, la mémoire génétique et biologique, la mémoire technocratique et, enfin, la mémoire technologique. La mémoire culturelle et historique constitue la première manifestation évidente du mnémotropisme. Elle se déploie sous de multiples formes: archivage, conservation, muséologie, célébrations, rééditions et fac-similés, bibliothèques réelles et bibliothèques virtuelles du type Google ou Wikipédia. S'y ajoutent les résurgences saisonnières de la Nuit des Musées en mai ou des Journées du Patrimoine en septembre, l'obligation de fouilles archéologiques préalables à toute implantation architecturale d'importance, ou encore l'appétence étymologique que partagent les lecteurs et les auditeurs d'Alain Re/. À proximité immédiate de cette mémoire collective partagée, se déploie la mémoire biographique et généalogique. Plus concentrée sur les liens de filiation, elle prend de multiples formes, favorisées par l'évolution des techniques et des mœurs: le journal intime des jeunes filles s'est ainsi mué en blog unisexe et ouvert sur la toile Internet, quand l'album photo se démultiplie avec la numérisation des images. La psychologie n'est pas en reste qui, via la psychanalyse d'abord, la psycho-généalogie ensuite, mit d'abord à son programme de lever les traumatismes refoulés, ensuite de révéler les secrets de famille enfouis6. Plus récemment encore, la vogue des

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récits et histoires de vie en sciences de l'éducation, puis celle des bilans de compétences et de la validation des acquis de l'expérience, posèrent l'élucidation du passé comme préalable imposé à toute projection dans l'avenir. À ces deux mnémotropismes, celui de l'histoire collective ancienne et celui de l'histoire individuelle récente, les deux décennies qui viennent de s'écouler ajoutèrent presque simultanément trois nouvelles exigences mémorielles. Ce furent d'abord les progrès de la science qui propulsèrent au devant de la scène la mémoire génétique et chromosomique. Si les années 1980 furent celles de la mémoire moléculaire de l'eau qui conféra à 1'homéopathie une nouvelle assise, les années 2000 furent celles du séquençage du génome humain et du décodage de l'ADN. Elles objectivèrent la mémoire génétique, dorénavant sollicitée pour traiter les maladies génétiques, établir la preuve des délits sexuels ou appuyer les recherches en paternité. Dans ces trois cas, le déterminisme objectif de la mémoire des gènes balaye la subjectivité du témoignage, reconstruction mémorielle racontée. Parallèlement, l'injonction technocratique à l'archivage désenchante également la mémoire, préférant la trace objective comptable au récit subjectif impressionniste. Cette vieille obsession administrative, inhérente à tout pouvoir afin de gérer le secret et contrôler l'information, s'est récemment muée en exigence de contrôle absolu. Si la tenue et la conservation des registres constitua de tout temps le talon d'Achille de l'administration, la technocratie qui succéda à la bureaucratie en fit un exercice de haut vol. La mémoire technocratique qu'impose la traçabilité via les comptes rendus, les procédures, les notifications, les normes de qualité, le quadrillage des pratiques et l'évaluation des actions constitue dorénavant le quatrième domaine d'extension du mnémotropisme ambiant. Le cinquième et dernier de ces domaines est fourni par la technologie, dont les progrès résultent de cette révolution informatique vraisemblablement aussi déterminante que ne le fut en son temps celle de l'imprimerie. Certes, l'informatique semble avoir laissé de côté la révolution qualitative de l'intelligence artificielle au profit de celle, quantitative, de l'accroissement exponentiel de la capacité de mémoire des disques durs. Mais, de même que l'imprimerie servit l'évolution des idées par leur diffusion, l'informatique du virtuel et 16

de la mémoire externalisée transforme peu à peu les modes de savoir et de pensée, ainsi que le prévoyait Jean-François Lyotard7 et que le constate Olivier Mongins. La mémoire externe immédiatement disponible qui est celle de la toile Internet n'est alors pas la moindre des expressions de l'obsession de mémoire qui caractérise notre époque.
L'amplification des commémorations

Ce contexte superpose les mémoires historiques, biographiques, généalogiques, génétiques, technocratiques et technologiques, tout en multipliant du même coup les occasions de commémoration. L'historien américain William Johnston repéra dès 1992 ce culte des anniversaires dans les cultures contemporaines, pour l'attribuer au bimillénaire de l'ère chrétienne, dont le rapprochement fit naître, dans les années 1980, diverses craintes pour le futur face auxquelles les commémorations firent office de refuge dans le passë. La principale de ces craintes bimillénaristes prit précisément la forme d'une massive panne de mémoire, celle du bug de l'an 2000 ! Comme on le sait, ce ne fut pas une panne de mémoire, mais le surgissement d'une catastrophe auparavant imprévisible qui marqua l'entrée dans le troisième millénaire, avec les attentats du 11 septembre 2001. Toujours est-il que le repli commémoratif qu'amplifia l'horizon 2000 correspondait aussi à la fin du culte du progrès, au tournant des années 1980. Ce désenchantement du monde observé par Marcel GauchetlO, que Michel de Certeau appelait à contrebalancer par L'invention du quotidienll, conduisit fmalement à célébrer le passé, soit pour l'idéaliser dans la commémoration culturelle et artistique, soit pour le conjurer dans la commémoration historique et politique. Comme le note le politicien belge Jean-Pol Baras, c'est bien à la naissance du «commémoratisme» généralisé que nous avons assisté en moins d'un quart de siècle12. TI n'y eut semble-t-il que trois époques passées qui furent aussi prolifiques que la nôtre en anniversaires et commémorations. C'est en tout cas la conclusion à laquelle aboutit notre étude sur l'histoire méconnue de l'anniversaire13. Ces trois époques furent la décadence romaine, la fin de la Renaissance et la période baroque, précédant chacune une rupture majeure de la civilisation occidentale:

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christianisme, temps modernes et époque des Lumières. Tout laisse penser que c'est à la veille de brusques sauts anthropologiques que l'on se met à commémorer le passé. Nous serions donc aujourd'hui au seuil de l'une de ces mutations majeures, dont le goût pour les commémorations serait l'un des signes annonciateurs, la situation française étant ici singulière à plusieurs titres. Son attachement aux jours fériés fait de la France un pays dont le calendrier épouse fortement les rythmes commémoratifs, même si ces jours fériés y sont plus des occasions de distraction que de remémoration. Par ailleurs, la mémoire française ne va pas sans ambivalence coupable à l'égard de son histoire révolutionnaire, coloniale et collaborationniste. Cette ambivalence conduisit à l'annulation des commémorations du bicentenaire de la bataille d'Austerlitz au motif que Napoléon a réhabilité l'esclavage. Elle se trouve également au cœur du débat sur les lois dites « mémorielles », exception française qui consiste à légiférer a posteriori sur la colonisation et les génocides. Cette ambivalence s'est enfin manifestée à propos de l'embrouillamini du jour de Pentecôte travaillé pour financer la prise en charge des personnes âgées à la suite de la canicule de l'année 2003. Enfin, si le Président Chirac fut, comme tous ceux de sa génération, particulièrement sensible aux commémorations pour cause d'Occupation et de guerre d'Algérie, il le fut d'autant plus que son prénom, Jacques, porte la trace de celui de son unique sœur, Jacqueline, tragiquement décédée avant qu'il ne naisse... On peut alors avancer que les commémorations, désormais embrouillées par le devoir de mémoire, se veulent conjuratoires d'un passé avec lequel on souhaite rompre, quand bien même leur impuissance incantatoire fut malheureusement vérifiée par le fait que les célébrations-anniversaires de la Shoah n'empêchèrent pas les génocides serbes ou rwandais. Cette dimension conjuratoire des commémorations, anniversaires identitaires collectifs, les rapproche du « syndrome d'anniversaire» psycho-généalogique qu'Anne Ancelin-Schützenberger vulgarisa au début des années 199014. Il s'agit de la répétition transgénérationnelle d'un évènement traumatique vécu à une date identique dans une même famille à une, deux ou trois générations d'intervalle. Si sa significativité statistique reste discutable, le récent regain d'intérêt pour ce syndrome, mis en évidence dès 1953 par Josephine Hilgard mais quasiment ignoré 18

pendant quarante ans15, est significatif de l'actuelle fascination pour les dates de mémoire, dont l'anniversaire fournit la trace fugace autant que récurrente. C'est pourquoi se répandent aujourd'hui commémorations collectives et anniversaires individuels, sur fonds d'obsession de mémoire, c'est-à-dire de phobie de l'avenir faite de culpabilité héritée du passé.

La question du passé en postmodernité
En ce sens, l'amplification des commémorations et des anniversaires est révélatrice de cette mutation de temporalités à laquelle s'intéresse Jean-Pierre Boutinee6. Si notre actuel rapport au passé n'est plus celui des cultures traditionnelles qui s'y enracinent pour le reproduire, il diffère également des cultures modernes qui remplacent le passé par le progrès. Ni traditionnelles ni modernes, les cultures dites «postmodernes» ressassent un passé avec lequel elles entendent rompre, sans pour autant entrevoir ce qu'elles pourraient bien lui substituer.
De la trace monumentale à la trace évènementielle

Pour une part, ce contexte postmoderne revisite et métisse les pratiques modernes et traditionnelles précédentes. Mais il provoque aussi de nouveaux traitements de la mémoire et de la trace. Trois glissements particulièrement significatifs viennent ainsi de se produire. Le premier concerne le remplacement des monuments commémoratifs durables par la commémoration évènementielle ponctuelle. Stèles et monuments se veulent en effet traces permanentes du passé, lieux de pèlerinage et édifices ayant en euxmêmes leurs vertus célébratrices. On continue certes d'en ériger, comme le Mémorial de Caen ou le Mur des Justes à Paris. Mais ils sont devenus instables: le Mémorial fait évoluer ses expositions et propose des parcours interactifs, quand le Mur des Justes est appelé à recevoir les nouveaux noms de futurs élus. Enfm, dans la plupart des cas, les commémorations sont aujourd'hui moins prétexte à l'édification d'un monument qu'à l'organisation d'une festivité éphémère. TIest ici suggestif de comparer le centenaire et le bicentenaire

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