MÉMOIRES DE PAIX

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Ce recueil de nouvelles vante les beautés et la grandeur de la nature. C'est comme un encouragement à découvrir sous bien des latitudes, l'harmonie qui existe entre les êtres et leur environnement.

Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296227873
Nombre de pages : 305
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MÉMOIRES DE PAIX
Recueil de nouvelles~L'Hannattan,2001
ISBN: 2-7475-0886-2Jean ARRIGHI
MÉMOIRE DE PAIX
Recueil de nouvelles
L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaliaL'Harmattan
55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
(Qc) CANADAMontréal 1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris
H2Y 1K9 HONGRIE ITALIEFrancedu même auteur:
Indochine, Les combats oubliés -l'HARMATTAN 1992-Remerciements -
Je tiens à exprimer toute ma gratitude à Sophie, mon
épouse, pour les diverses corrections qu'elle a bien voulu
apporter à ces textes, ainsi que pour les encouragements
qu'elle n'a jamais cessé de me prodiguer, tout au long de
l'élaboration de cet ouvrage.A mes deux filles: Marina et Muriel;
A Marie-Rose, la mère de mes enfants,
décédée le 22 décembre 1984.-Sommaire -
- En pays moïs p. 13
- Féerie Cambodgienne, le secret de la fleur jaune.. p. 27
- La Corse mystérieuse et violente. .. ! p. 41
- Réminiscencesafricaines,visite à l'île de Gorée ...p. 61
- Une longue nuit dans le désert p. 83
- Cap sur le Laos p. 97
- Jour de liesse en Cochinchine, le combat de coqs p. 121
- Un adolescent en Corse - 1 p. 127
- Un en Corse - 2 p. 179
- La longue traversée et la colère de Zeus p. 231
- Nostalgie marocaine... p. 245
- Virée à CHOLON, cité des "paradis inconnus. .." p. 271
- Rencontre avec le Curé p. 287-Préface -
"... lecteur inoccupé, tu me croiras bien, sans exiger
de serment, si je te dis que je voudrais que ce livre,
comme enfant de mon intelligence, fût le plus beau, le
plus élégant et le plus spirituel qui se pût imaginer; mais,
hélas! je n'ai pu contrevenir aux lois de la nature, qui veut
que chaque être engendre son semblable. Ainsi, que
pouvait engendrer un esprit stérile et mal cultivé comme le
.
filen. .."
Cependant:
"... le loisir et le repos, la paix du séjour, l'aménité
des champs, la sérénité des cieux, le murmure des
fontaines, le calme de l'esprit, toutes ces choses
concourent à ce que les muses les plus stériles se montrent
fécondes, et offrent au monde ravi des fruits merveilleux,
qui le comblent de satisfaction. .."
"... je dois te dire que, bien que cette histoire m'ait
coûté quelque travail à la composer, aucun ne m'a semblé
plus grand que celui de faire (une) préface que tu aies à
lire. Bien souvent, j'ai pris la plume pour l'écrire et je l'ai
toujours posée, ne sachant ce que j'écrirais..."
"... j'étais si découragé que j'avais résolu de ne pas
(le) faire... "
(1)
Cervantès
(1)
Extraits du prologue de Cervantès dans le livre I de Don QuichotteEn pays MOÏS...
Au cours de deux périlleux séjours effectués en
INDOCHINE entre 1949 et 1954, j'ai eu l'occasion de
parcourir la très vaste région des hauts plateaux
montagnards du centre ANNAM.Pays tout aussi étrange
que remarquable, de par son climat, et donc, de par sa
Faune et sa Flore. L'air y est très pur et la luminosité
intense. En contraste avec la chaleur du jour, succèdent
des nuits fraîches exigeant le port de lainages; ici, loin des
moiteurs de la Cochinchine, on découvre BANH-MÉ-
THUÔT,et plus au nord, un je ne sais quoi de nature
originelle où tout est sauvage et luxuriant. En forêt, de
grands arbres abritent et protègent des fleurs aux couleurs
chatoyantes et de voluptueuses grappes d'orchidées;
toutes les variations de verts s'y dévoilent à l'infini: des
voiles de jade foncé ou des verts sombres, comme les
vieilles broderies chinoises; ce peut être, aussi, le gris-vert
que l'on trouve dans le regard de certains animaux, et tous
ces verts se reflètent sur tout, jusque sur les visages. Ici
commence le domaine du gibier et le royaume des bêtes
sauvages: on y rencontre le tigre, et les nuits, autour desbivouacs armés, "Ong-Cop", Seigneur tigre, feule et
jalonne son territoire; certains jours, au détour d'une piste,
le regard de l'étranger peut surprendre la masse sombre
d'une panthère, alanguie sur une branche; les cerfs et les
biches, très convoités, y abondent et des pythons de huit
mètres y surprennent leurs proies. Puis succède une série
de plateaux parsemés de bouquets d'arbres isolés, dans une
mer de hautes herbes. Plus haut encore, d'autres plateaux
et c'est là que vivent les peuplades primitives MOÏs,
subdivisées en nombreux groupes ethniques. On
découvrait, ainsi, au cours de nos longues marches, ces
sauvages aux origines incertaines, aux longs cheveux
raides, vêtus d'un simple pagne, fumant à une pipe en
cuivre au long tuyau de bambou et parlant dans leur
dialecte. Leur immense territoire, englobait au nord, à
l'ouest de HUÉ, capitale ancienne de l'empire d'Annam, la
(2).
provInce de THUA-THIEN.
Il se prolongeait plus au sud, à l'ouest de TOURANE
et de FAÏ-Fo, par la province de QUANG-NAM.
Nous étions là, sur les deux pays des MOÏs KATCH,
dont l'ethnie, d'ailleurs, s'étend jusqu'au LAOS; plus au
sud, encore, s'étale en longueur la très vaste province de
KONTUM,du nom de sa capitale administrative, englobant
à son sud-est, les localités de PLEKU et D'ANKHÉ, noms de
(2)
Les noms des provinces, des villes et des groupes ethniques cités dans ce
texte, ainsi que leur orthographe, se réfèrent aux documents officiels suivants:
- carte n° 15 : Indochine ethnographique
- carte n° 20 : Annam administratif, du grand atlas de l'Indochine, dressé et
publié par le service géographique de l'Indochine, en 1920.
14sinistre mémoire; nous sommes là, dans le pays des Moïs
SÉDANG, BAHNAR ET DAVAK ; à l'ouest d'ANKHÉ et de
QUINHON,vivent habituellement les MOÏs GOELARET
JARAÏ.De cette même province, en allant toujours plus au
sud et longeant la frontière du Cambodge, nous dépassons
BANH-MÉ-THUÔT, traversons tout le plateau du DARLAC,
domaine des éléphants sauvages et des chasses impériales,
pour enfin atteindre ses limites sud et "mourir" tout près
de DALAT ; avant guerre, lieu favori de repos et de
villégiature d'été, notamment, de l'empereur d'ANNAM.
C'est ici, la patrie des Moïs RADÉ. Pour compléter le
tableau des peuples de la montagne de cette province,
ajoutons...y les quelques sous-groupes que sont les Moïs
HRÉ, DIE, MAA et les BIH.
Toutes ces tribus aborigènes vivent dans des villages
formés de vastes demeures familiales, montées sur pilotis,
cernées par le silence des hauteurs et la solitude funèbre
de la forêt, le royaume des génies tutélaires que veillent
jalousement, des arbres gigantesques.
Ces peuples semi nomades vivent de la cueillette et
du brûlis; ils chassent à l'arbalète à l'aide de flèches
empoisonnées; mais leurs guerriers savent aussi, attaquer
à leur péril, à la lance, l'animal fabuleux et terrible, qu'est
le gaur, ce bœuf sauvage d'un autre âge, qui peut atteindre
au garrot une hauteur de deux mètres.
Certains apparentent ces indigènes à la peau cuivrée,
aux races indonésiennes et polynésiennes. Purs, doux, vifs,
intelligents et ouverts, les jeunes Moïs sont également
15orgueilleux et sûrs en montagne; ils ont du sang et de la
ligne, cela se traduit dans la justesse et la sûreté de leurs
mouvements, ce qui leur donne, malgré leur pauvreté, de
la Race.
Fétichistes, sous l'emprise des esprits, ces hommes
de la montagne, toutes ethnies confondues, ont deux
dominantes communes: tout d'abord "anarchistes" de
tempérament, ils revendiquent et cultivent une liberté
totale; ils en sont ivres et entendent conserver cet état, au
regard des autres hommes, bien que résistant mal à la
civilisation européenne et souffrant plus encore de
l'immigration annamite, refusant tout contact et tout
métissage, qu'il soit d'ordre ethnique ou sociologique.
Les enfants, chez eux, ont l'entière liberté de ne pas
aller à l'école; c'est aussi la liberté des mœurs accordée
aux jeunes gens, avant le mariage; c'est encore, la liberté
YS,,(3)
laissée aux habitants, de ne pas suivre les "RA ou de
les rejoindre quand bon leur semble. Chacun est libre de
prendre la piste pour aller voir ce qui se passe chez "les
cousins" d'au-delà de la montagne... Indépendance,
d'ailleurs, qui jadis, pouvait être la source d'une infinité de
guerres privées.
La seconde dominante, que tous ces peuples ont en
commun, c'est leur double nature: l'une gaie, l'autre
inquiète. C'est que, sur ce dernier point, ils sont en effet,
en contact permanent, et en équilibre instable, avec l'au-
(3)
Cultures par brûlis
16delà, entourés de génies en colère qu'il leur faut apaiser
par des sacrifices propitiatoires ou expiatoires. Chaque
Moïs semble entendre des voix qui lui sont propres; c'est
un pays aux actes gratuits, mais motivés par des "raisons
impérieuses", totalement étrangères à notre logique; c'est
que, pour eux, en temps ordinaire, dans la profondeur des
forêts, les génies se promènent avec les âmes errantes;
aussi, les indigènes, récitent-ils souvent, en manière
d'exhortation, comme pour se rassurer, cette prière: "... 0
Génie des mânes du défunt, vous êtes pourri, comme le
pied du paddy, mort comme l'herbe; demain, après
demain, ne venez pas, n'approchez pas... vous êtes
désormais à part, comme la feuille tombée de l'arbre,
désormais, c'est fini... ".
Les eaux elles-mêmes possèdent une âme; elles
peuvent être, mauvaises, dormantes, faussement
immobiles, ou encore inquiètes en profondeur, alors que
chaque matin, dans ce royaume de l'ombre verte, les
nuages obscurcissent et recouvrent des paysages
grandioses. Pour toutes ces raisons, les sacrifices
deviennent les seules fêtes de ces peuples. En contre
partie, tous ces autochtones n'en savourent pas moins les
simples joies du quotidien: fumer, boire et manger,
palabrer et faire l'amour, ce qui, dans la case ou en forêt,
reste comme toujours, la grande affaire; mais dans ce
domaine, on remarque le type androgyne des jeunes gens:
en effet, telle jeune fille RADÉ,ou SÉDANGpeut avoir le
sourire d'un garçonnet cruel, alors qu'un jeune garçon
17BAHNAR, à la taille fine et à la démarche féminine, semble
porter le masque et détenir le mystère d'une Joconde...
Comment en suis-je arrivé à vous décrire tout cela?
C'est tout simple, il m'a suffit de laisser vagabonder mon
esprit, en me remémorant quelques activités riantes, qui
échappaient alors, à la fureur de la guerre. Ces missions en
pays MOÏS, firent ainsi partie de quelques rares phases
paisibles, qui jalonnèrent moins brutalement, mon premier
séjour indochinois. Cela nous ramène en 1950, tout autour
de BANH-MÉ- THUÔT et sur le plateau du DARLAC.
Apparemment, en ce temps là, rien n'avait encore perturbé
le mode de vie des aborigènes de ces contrées, sorties
indemnes de l'occupation japonaise, quelques années plus
tôt. En cheminant, sur les pentes basaltiques, au nord du
cours supérieur du SRÉPOK,nous devions très souvent
contourner d'extraordinaires amoncellements de
branchages, toute une végétation très compacte, qui
masquait totalement de profonds ravins, ce qui explique
que ce panorama idyllique le jour, se transformait la nuit,
en impressionnant trou noir; enfin, atteignant un
surplomb, on pouvait quelquefois en contre-bas, admirer
l'impétuosité d'un torrent, enjambé par des ponts de
bambous surplombant d'énormes rochers granitiques; il
nous arrivait, dans les parties basses du plateau du
DARLAC,de tomber en arrêt, admiratifs ou subjugués
devant quelques BANIANSgigantesques, revêtus de leurs
lourds manteaux de lianes, domaines des gibbons et de
leurs jeux.
18Comment atteindre, pour la nuit, l'un de ces villages
MOÏS,si accueillants? Cela survenait, généralement à la
fin du jour, au terme de marches, certes épuisantes, mais
pleines de surprises. Comme en prélude aux délices à
venir, on essuyait parfois, un court instant, les trombes
d'eau d'un orage magnétique; aussitôt la lourdeur de
l'orage tombée, la nature prenait un aspect irréel: des
milliers de gouttes d'eau scintillaient dans les arbres, à
travers le jeu des derniers reflets lumineux du soleil
déclinant.
La nuit ne tarde pas à s'annoncer calme et étoilée.
Rencontre rare: alors que la forêt exhale toutes ses
senteurs, surgit enfin, au tournant de la piste humide si
souvent empruntée, huit grandes cases sur pilotis, posées-
là, sur une surface, dégagée de son écrin serré de verdure.
Nous nous sommes arrêtés; aussitôt, le chef de village,
avertit déjà par quelques pisteurs invisibles, s'avance vers
l'officier responsable, pour nous souhaiter la bienvenue et
suivant la coutume, lui remettre les offrandes de riz et
d'œufs. Une courte palabre s'ensuit, traduite au fur et à
mesure par le sous-officier autochtone qui nous
accompagne. Dans l'heure qui suit, la troupe emménage
dans une case mise à sa disposition, tandis que notre
lieutenant et les sous-officiers logeront dans la case du
chef. Nous pénétrons l'un après l'autre, dans cette grande
case faite de bambous et auquel nous accédons grâce à une
simple échelle faite du même bois. A l'intérieur il y fait
très bon, et il se vérifiera que nous y dormirons fort bien:
19des feux brûlent sur deux foyers aménagés aux extrémités
des deux pièces du centre de la case; la nuit tombée, les
portes étant fermées, il s'avérera que la fumée des feux,
mal évacuée, nous piquera les yeux, mais montant et
stagnant à mi-hauteur du plafond, elle créera une sorte
d'isolation interne. Nous sommes allongés, sur des nattes
posées à même le sol, faites de fines lattes de bambous
entrelacées. Les huttes Moïs possèdent toutes, un toit fait
de feuilles de lataniers. La case repose sur six à douze
poteaux, selon la charge à porter; c'est un peu, comme un
immense pigeonnier où, parfois, un semblant de sculpture
viendrait l'agrémenter; celle-ci reproduit des motifs
stylisés, dans lesquels 0 n peut reconnaître des profils
animaliers: coqs, buffles, serpents, etc...
Nous n'avons pas pu échapper à la coutume? C'est-
à-dire: boire à la jarre, invités que nous sommes par le
chef de village.
Cela consiste à se réunir, très gravement, en
l'occurrence au centre de la pièce principale, autour d'une
jarre de grès, pleine d'eau, dans laquelle macère du paddy
et dont le col laisse passer de longs bambous creux qui
permettent à chacun des invités d'aspirer cet alcool de riz
de faible degré, produit de cette fermentation; c'est ce que
l'on fit de bonne grâce, avant d'aller dormir.
Plus tard, je sortis de la case, prendre un peu l'air et
visiter les sentinelles; la nuit est belle, constellée d'étoiles
dans un ciel pur, tandis que sur la place de terre battue, un
grand feu de bois fait crépiter et danser ses flammes, qui
20projettent alentour, des ombres étranges. C'est ainsi que je
découvre les seconds habitants du village: ce sont de
petits cochons noirs, qui, avec leurs grognements autour
de la case, accompagnent à leur façon, les glouglous des
pipes à eau...
Ce sont, ces souvenirs que je garde, de ces missions
sur le plateau du DARLAC.
Trois ans plus tard; rapatriement sanitaire,
convalescence, long congé de fin de campagne et me
revoilà, en INDOCHINE; cette fois, plus au nord, je
découvrirai KONTUM,PLEKU, et ANKHÉ, la patrie des
SÉDANG et des BAHNAR. Durant mon congé, en métropole,
un de mes voisins, officier en retraite, m'avait montré des
photos du pays Moïs où il avait longuement séjourné dans
l'INDOCHINE coloniale d'avant-guerre.
Nous sommes en 1940 : ...tout avait débuté au cours
des années 20, par l'heureuse initiative d'un administrateur
talentueux, qui avait séjourné longtemps dans le cadre des
services civils français, sur le plateau du DARLAC: lieux
mythiques, pour la capture d'éléphants sauvages destinés à
être dressés par les Moïs d'ANNAM, du LAOS et du
CAMBODGE.
Ce fonctionnaire, idéaliste, avait su, patiemment,
gagner la confiance des différents chefs locaux. Il s'assura
leur fidélité, et, s'appuyant sur leurs traditions, eut l'idée de
rassembler et de tenir tous les ans, une "palabre". Ainsi,
pouvait-il parler de sa mission d'administrateur, et surtout,
de l'exercice des mandats des chefs de tribus. A l'occasion,
21les intéressés renouvelaient leur serment d'obédience au
chef de province. A partir de 1926, cette cérémonie devint
un événement suffisamment important pour être soumise
directement à l'autorité du gouvernement général de
l'INDOCHINE. C'est ainsi, que chaque année, durant la
seconde quinzaine de janvier, par centaines, des chefs de
village venus de tous horizons, à dos d'éléphant, venaient
faire acte d'allégeance devant le représentant de l'autorité
coloniale. C'est ainsi, que les chefs de tribus étaient
rassemblés au centre d'un grandiose "théâtre" constitué par
un "mur" de pachydermes, alignés en rangs serrés. Chaque
bête avait son cornac, accompagné par plusieurs partisans
MOÏS,armés de lances. Au centre de ce périmètre, tout
près des cases de fortune, dressées là, pour la circonstance,
des énormes buffles attachés, attendaient placides, l'heure
du sacrifice. Le chef de province ouvrait la cérémonie, par
une harangue en RADÉ, suivie gravement par les chefs
présents; celui-ci donnait, tour à tour, conseils,
compliments ou reproches et ses propos étaient repris
bruyamment et unanimement, par des murmures ou des
applaudissements, c'était selon. Enfin, arrivait le temps du
serment qui se prolongeait sur plusieurs heures. Tour à
tour, chaque chef, accompagné de ses propres éléphants et
de leurs cornacs, s'approchait lentement de la case
officielle, abritant les autorités; cela formait au bout d'un
moment, un interminable cortège. Chacun des
"coutumiers", parvenu auprès du résident, touchait
respectueusement un anneau d'or, symbole de fidélité à la
22France, tenu en sa main par le représentant officiel de
notre pays; puis, il saluait, à son tour, le commandant
d'armes, assis à la droite du résident. Demeurés en retrait,
les éléphants s'agenouillaient les uns après les autres,
tandis que des accompagnateurs déposaient à terre, sur une
toile, les offrandes traditionnelles, faites de riz et d'œufs.
La cérémonie déjà bien longue, se prolongeait, par le
défilé de tous ces pachydermes, saluant une dernière fois
les autorités; celles-ci devaient à présent, se soumettre au
cérémonial de la Jarre et chaque village présentait la
sienne; enfin, la fête grandiose du grand serment trouvait
son apogée sanglant dans le sacrifice sauvage des buffles.
Ces animaux magnifiques, au pelage de nuit, sont attachés,
depuis le matin, à des pieux, plantés en avant des cases
officielles, et pour eux, l'heure de la mort a sonné. Le
bourreau et son aide s'avancent auprès de l'animal et le
poussent le plus près possible de son poteau, afin de
l'immobiliser totalement. Tout va arriver très vite:
l'exécuteur porte à l'animal un coup mortel, d'une violence
et d'une précision incroyables. En un éclair, la longue
machette à la lame affûtée s'est abattue sur la bête, coupant
net la colonne vertébrale et pénétrant profondément dans
les chairs béantes. Brisée, à terre, la bête n'est plus qu'une
grande masse pesante et molle, que l'on égorge aussitôt;
on perçoit nettement le bruit du sang, qui heurte en
jaillissant la paroi du seau de métal placé sous sa gorge, et
qui s'étouffe, à mesure que le récipient se remplit, avec ce
petit grésillement d'écume rouge, qui mousse à la surface
23de l'épais liquide. La bête, horriblement mutilée, gît inerte,
alors que les restes de son sang, si riche de vie, il y a un
instant, se figent en formant d'énormes caillots. Le
dépeçage commence et l'on distribue déjà les premiers
quartiers de viande. Dès lors, tout s'accélère; durant une
bonne partie de la nuit, vont s'en-suivre de pantagruéliques
ripailles qui s'achèveront autour des Jarres, afin de clore
cette fête barbare. Là, dans l'une des grandes cases
alentour, la fête se prolonge: écoutons, tout au long de
cette nuit interminable, l'orchestre des femmes BIR, seins
nus et aux corps ocrés, luisants aux flammes des lampes à
huile; elles chantent des mélopées étranges de leurs voix
rauques, soutenues par le rythme sourd des gongs de
cuivre, lourds, tandis que chacun aspire à la canule de
bambou qui apporte à leurs bouches l'alcool de riz
fermenté de la Jarre et tous à présent, pris de boisson,
semblent adresser aux êtres de l'au-delà, cette supplique
RADÉ : "... Esprit, esprit, je t'appelle pour manger le
buffle,. vêtu de mon habit neuf, je siffle, jusqu'au milieu de
la nuit, vin de riz et drogue mélangés,. esprits du Mont
SORLUT et du Mont fAR, venez, venez boire au chalumeau,
prenez le chalumeau avec moi, je vous en supplie... 0,
esprits, venez..." et toujours lancinantes, ces mélodies
étranges, et ce rythme hallucinant des gongs de cuivre, qui
semble ne jamais vouloir s'arrêter. Non loin, dans l'ombre,
quelques couples de jeunes gens murmurent, avant de
s'éclipser discrètement... et ces gongs et ces voix étranges,
dont les intonations se font maintenant plus inquiétantes et
24menaçantes; elles semblent conter au peuple Moïs tout
entier, la légende RAoÉ du héros DAMS AM - celui qui
mourut d'avoir voulu approcher la déesse du soleil - aussi,
hallucinés et inquiets, tous écoutent la litanie et l'orchestre
des femmes BIR, aux intonations gutturales et
envoûtantes: "... frappez! frappez gongs sonores ,.
frappez! les gongs harmonieux, frappez! que leur chant
coule par dessus les traverses inférieures de la maison!
qu'il s'élève et passe par dessus les traverses supérieures!
qu'il plane sur la forêt immense! frappez! frappez alors
que le singe HUA demeure suspendu à une branche, alors
que les femelles de l'éléphant ne laissent pas téter leurs
petits...! frappez! frappez! le lapin à présent, les oreilles
dressées, cesse de grignoter l'herbe, les revenants et les
mauvais esprits oublient de tourmenter les humains!
frappez! frappez! encore, le rat et l'écureuil s'arrêtent de
gratter dans leur trou, tandis que le cobra noir déroule ses
anneaux et s'allonge charmé,. tous écoutent sans en être
rassasiés, le chant nouveau des gongs harmonieux de H'NI
fl.et du garçon DAMSAM... frappez! frappez !...
Plus loin, hors de la case, alors que cette longue nuit
se prolonge, la jungle semble s'animer, elle aussi, de tous
ses bruits insolites: ce sont les hurlements des singes
criards, le vol pesant d'oiseaux nocturnes; c'est aussi,
l'oiseau des altitudes, qui lui, comme une obsession, émet
son cri monotone et lugubre "... Koo-Li ... Koo-Li ..." à
intervalles réguliers et l'on voit les lueurs de milliers de
lucioles, on entend le feulement de "ong-cop", seigneur
25tigre, qui chasse sur ses terres et les borborygmes
intestinaux, monstrueux, des éléphants gavés de jeunes
pousses d'herbes et de bambous.
La nuit s'achève ainsi... lentement, comme apaisée;
alors seulement, au petit matin, tous les chefs, leurs
éléphants et leurs escortes, quittent ces lieux et reprennent
enfin, le chemin qui les ramène à leurs villages lointains...
26Féerie Cambodgienne,
le secret de la fleur jaune...
Premier trimestre 1950 - mission d'intervention - au
sein d'une unité parachutiste, je fais mouvement sur le
CAMBODGE. En cette saison règne sur ce pays une chaleur
écrasante, le ciel est souvent gris, il ne pleut pas mais nous
sommes souvent surpris par des orages magnétiques.
Le CAMBODGE, c'est un peu comme une immense
cuvette, occupée en son centre par des lacs et quatre
affluents, dont le MÉKONG, qui traverse sa capitale PNOM-
PENH.
Lorsque l'on quitte les lacs et que l'on gagne en
altitude, on découvre tout d'abord des rizières alimentées
en eau par des norias(4); au-delà débute la forêt et plus on
s'élève, plus elle se fait dense.
Le nord, le sud et l'ouest, extrêmement boisés, créent
des obstacles naturels aux communications. Au sud-ouest
notamment, une série de chaînes montagneuses délimite la
(4)
Ce sont des roues de bambous qui élèvent le précieux liquide au moyen de
godets du même matériau, fixés à leur périphérie et actionnées par l'homme
au moyen d'un pédalier solidaire de l'axe de l'engin.frontière thaïlandaise et s'ouvre comme une fenêtre sur la
mer.
Ce pays lourd d'un passé prestigieux, offre de
nombreux contrastes et est marqué par une forte influence
indienne. Il s'inspire aussi de sagesse bouddhique que
cultivent ses bonzes "absents", qui méditent sur l'absolu et
contemplent au-delà du voile des apparences. Ils se
tiennent comme une longue théorie, durant leur quête
quotidienne et silencieuse.
Le CAMBODGE, c'est aussi le pays des pirates et des
bandes; celui d'une "race" à la peau sombre et à l'œil
indo-européen; ce peut être, enfin, un peuple guerrier et
sanguinaire, quand, comme un buffle qui charge, des
remous profonds aux causes mal définies, le poussent au
meurtre et au pillage. Un pays où l'on sait que lorsque le
tigre s'accroupit, il ne faut pas croire qu'il va vous oublier,
mais que, prêt à bondir, il vous poursuivra jusque dans
votre sommeil.
C'est ce pays étrange, que j'ai parcouru du nord au
sud, et d'est en ouest, pendant un peu plus d'un mois,
"charriant" avec lui son lot de surprises et d'étonnements...
Alors que le jour se lève à peine, la troupe doit
rejoindre la route de PURSAT-BATTAMBANG en traversant
la forêt. Je vais malgré moi, me laisser lentement envoûter
par la sauvage et grandiose beauté des lieux. Dans la forêt
sombre, nous suivons le chemin laissé sur la terre molle.
Le soleil pointant dans un ciel orageux et changeant,
parsème de teintes roses les allées qui répandent une odeur
28de miel. La terre se jonche par endroits, de mille tâches
colorées, feuilles jaunies ou encore vertes, pétales,
carapaces vides d'insectes, branches mortes et brindilles.
La rosée matinale nous enveloppe et bientôt, le soleil
paraît. Alors s'offre à nous une féerie de feux multicolores,
aussitôt évanouie, puis recréée. Nous sommes à l'écoute de
tous les bruits. Une brise très légère chante dans les arbres
géants. Des branches craquent, et plus on prête attention,
plus on perçoit nombreux et par milliers le chant des
ramures prodigieuses, dans cette voûte verte, comme
autant de vérités cachées.
Je suis fasciné par la hauteur de cette "cathédrale"
végétale. Cette exubérante végétation est "palissée" sur
trois niveaux. L'étage supérieur est le domaine quasi
exclusif du TECK, qui grandit et rattrape dans une lutte
impitoyable la multitude des gros arbres... Leurs fûts
droits et parfaits, enlèvent leurs sommets à trente mètres
du sol. On distingue une frondaison à l'aspect velouté,
parée de fleurs blanches et portant des fruits ronds:
friandises appréciées des colonies de singes. Quelques
PALISSANDRES et magnifiques TAMARINIERS, colorés de
fleurs jaunes et briques, voisinent avec des DAD du VIET-
NAM. Beaucoup de lianes souples tombent de ces grands
arbres; un enchevêtrement de fleurs s'y mêle, pour s'en
aller à l'assaut des cimes, le long de ces filins naturels,
pour vivre et se nourrir de soleil. Ce sont les parcours tout
désignés où s'exerce l'agilité des singes querelleurs.
29Monde singulier et caché que cette impénétrable
verdure qui engendre parfois des couleurs aussi pâles que
les fleurs de lotus. Quand le soleil est au plus haut, des
trouées lumineuses aux teintes d'or blanc caressent les
troncs noirs de la forêt; elles peuvent aussi par les effets
d'une réverbération intense, produire les coloris
surprenants et rares du porphyre et du jaspe. Au sol pousse
une végétation qui recherche les zones d'ombre,
essentiellement des fougères de toutes sortes. Toutes les
plantes de sous-bois s'y marient: arbrisseaux et végétaux
ligneux, aux essences innombrables, s'entremêlent et
forment alors, des fourrés imperméables. Cette palette
"végétale" est due à l'eau qui tombe dès la saison des
pluies(5),et un sol particulièrement riche, dont le tapis
spongieux et tendre est nourri par toutes sortes de débris
(6), , .. Plvegetaux, notamment des sporanges de tougeres. " us
loin sur notre route, nous rencontrons un banian de
pagodes perdu là : fantastique figuier au feuillage très
sombre venu d'Inde. Ses racines puissantes soutiennent sur
ses troncs sortis de terre, des colonnes entières de
branches, en bosquets aériens. Ce sera à chaque fois le
même émerveillement lorsque nous progresserons sur les
versants boisés des marches frontières du pays.
Nous allons souligner à présent, l'une de ces
journées exceptionnelles: faisant mouvement en direction
de PAl-LIN, au sud-ouest de BATTAMBANG, près de la
(5)
A partir du mois de mai et culmine en septembre et octobre.
(6)
Petits sacs à poussières de semences, dont la plante est issue.
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