MEMORABILIA

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Salué par de grands contemporaines, comme Georges Bataille, Paul Eluard, Max Jacob, Michel Leiris ou Antonin Artaud, Michel Fardoulis-Lagrange, considéré comme un « poète à l'état pur », a suivi toute sa vie un itinéraire personnel, solitaire et secret, à la recherche de la « vérité ». Aujourd'hui, beaucoup parlent de l'urgence d'une redécouverte de son œuvre dense, qui reste méconnue. Ce travail se propose, à travers l'étude du récit poétique Memorabilia, de fournir quelques clés utiles à la compréhension de son œuvre.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9782296298996
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Valéria VANGUELOV

MEMORABILIA, Récit des origines de l'oeuvre

de Michel Fardoulis- Lagrange
Les anti-M émoires d'un poète à l'état pur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Un grand merci à Francine Fardoulis-Lagrange, pour son accueil, son soutien et son aide, Éric Bourde, pour les entretiens qu'il m'a accordés, Philippe Blanc, pour sa collaboration précieuse,

Sybille Baltzer et Laure Fardoulis, pour m'avoir permis d'illustrer ce travail,
Rachel Fardoulis, pour avoir été mon premier lien avec Michel Fardoulis- Lagrange, Marie France et Valtcho, Fabienne, Juliette et Alexandre, pour m'avoir offert leur temps et leur patience, et Bénédicte, Joëlle, Caroline, Élise, Sophie et Morgane, pour m'avoir aidée dans la dernière ligne droite. . .

Mémoire de Maîtrise de Lettres modernes, soutenu en Sorbonne le 5 juillet 2001. Directeur de Recherche: Michel Jarrety.

A Francine

Introductioft Qualifié de « poète maudit », Michel Fardoulis-Lagrange a été salué par de grands contemporains, comme Antonin Artaud, Georges Bataille, Paul Eluard, Max Jacob ou Michel Leiris; mais son œuvre dense reste méconnue. Il est « le type même d'écrivain sans lecteurs »1, comme le dit Éric Losfeld, persuadé que cet « écrivain superbe, de la veine de Gracq ou de Mandiargues» n'est connu « que de mille personnes et encore! ». En effet, l'œuvre est tout aussi discrète et énigmatique que l'était cet homme secret et charismatique. Elle est à son image, et à celle de la quête solitaire qu'il poursuivit tout au long de sa vie: comme l'écrivit Patrick Kéchichian dans Le Monde du 29 avril 1994, « le secret était au cœur de son œuvre et de sa vocation ». Toute la production littéraire de Michel Fardoulis-Lagrange est tendue vers la même quête de la « vérité» qui se cache derrière l'écran des apparences, et que reflète son écriture poétique, qui se veut, à l'image du monde, paradoxalement limpide et opaque. Cette quête ne cherche pas réellement d'aboutissement, et reste inachevée, comme le montre le titre de son dernier ouvrage, L'Inachèvement. Sa création littéraire reste une énigme, miroir du monde extérieur aussi bien que de son monde intérieur. En 1968, au sein d'un contexte social mouvementé, paraît Memorabilia, vingt-cinq ans après la publication, remarquée par les milieux littéraires, du premier ouvrage de Michel FardoulisLagrange, Sébastien, l'enfant et l'orange. Dans l'intervalle qui sépare ces deux œuvres, plusieurs autres livres avaient aussi vu le jour: Volonté d'impuissance, Goliath, Le Grand Objet extérieur, Le Texte inconnu, Les Hauts Faits, Au temps de Benoni, ainsi que
lÉric Losfeld, Endetté comme une mule ou la passion d'éditer, Belfond, 1979.

Les Caryatides et l'albinos avaient suscité un même intérêt, empreint de curiosité, chez nombre d'intellectuels contemporains. Mais la réception par un public plus large ne fut que très modeste, comme celle échue aux autres œuvres de Michel Fardoulis- Lagrange. L'auteur, discret, loin de rechercher la notoriété ou la reconnaissance, ne semblait pas s'offusquer de ce manque d'intérêt manifeste du public à l'égard de ses livres. Avançant seul, cheminant sans jamais s'écarter de la voie qu'il s'était tracée, force tranquille préservant sa liberté, il se situe dans un espace à part, perpétuel observateur des « nuées» terrestres et célestes. Ceux qui lui sont restés fidèles s'accordent pour souligner l'urgence d'une redécouverte, ou plus exactement d'une découverte, de son œuvre particulière qui, près de dix ans après sa mort, est toujours intacte, reconnue, mais ignorée. Aujourd'hui, en 2001, Memorabilia vient d'être réédité. Cette œuvre semble être la plus apte à constituer les prémices de cette découverte. Situé dans un univers propre à l'enfant qui est à la fois celui que l'auteur a été et celui qu'il fut toute sa vie, ce livre semble en effet contenir les clés de la vision propre à Michel Fardoulis-Lagrange, à l'image de laquelle l'écrivain n'aura de cesse de moduler son écriture. Dans ce récit, extrait d'un long et foisonnant manuscrit intitulé Les Très riches heures, l'auteur revient sur son enfance, et expose sa vision première du monde, qui détermina celle de l'homme comme de l'écrivain; appuyé sur des faits autobiographiques, cet extrait permet de mettre en lumière le travail de poétisation effectué par l'auteur, ainsi que le regard particulier dont l'écriture se fait le miroir. C'est pourquoi nous allons voir, en premier lieu, comment Michel Fardoulis-Lagrange a traversé les courants littéraires de son époque pour s'en détacher, afin de souligner la singularité de son œuvre, dont Memorabilia offre un retour aux origines. Nous étudierons ensuite ces origines déterminantes, à travers un texte non retravaillé des Très riches heures, intitulé Une scène capitale, qui permettra de dégager certaines exigences de l'auteur, qui constituent la base de son travail d'élaboration poétique. Cela contribuera à mettre en lumière les caractères principaux du regard du narrateur de Memorabilia. En effet, le regard occupe une place 8

majeure dans le travail d'écrivain de Michel FardoulisLagrange: il est le médiateur entre le monde et l'écriture, et c'est sur lui que la parole prend appui pour se déployer et en épouser les fluctuations. Nous pourrons alors étudier les composantes de ce récit étrange gouverné par une seule voix qui livre son « murmure» dans un « théâtre d'ombres »1 qu'est Memorabilia, et voir comment Michel Fardoulis-Lagrange a introduit la poésie dans chaque élément constitutif du récit traditionnel, pour forger des anti-Mémoires poétiques.

lRobert Lebel, inédit, 1968, préface de la dernière édition de Memorabilia, Mémoire du Livre, Paris, 2001, p. 7. 9

I Michel Fardoulis- Lagrange, une vie et une œuvre poétiques

1. L'itinéraire

solitaire et marginal d'un exilé

Lorsque Michel Fardoulis arrive en France, il est à peine âgé de vingt ans, et a laissé tous ses amis proches au Caire. Il se heurte à un pays qui semble ignorer sa volonté d'intégration et le rejeter. En Égypte, il avait publié des textes dans de petites revues, et ses préoccupations ne tournaient qu'autour de l'art, et plus particulièrement de la littérature occidentale, qui avait suscité chez lui un intérêt précoce. Mais les débuts de sa vie en France, ce pays qui ne cessa de lui apporter des déceptions, le font s'éloigner pour plusieurs années de l'écriture. Il suit des cours à la Sorbonne, et exerce divers petits travaux pour survivre. Son premier engagement, auquel il resta fidèle toute sa vie, est de s'inscrire au parti communiste, où il prend le nom de Lagrange, pour se soustraire aux poursuites policières qui traquaient alors les étrangers. Il en est exclu en 1936, et c'est deux ans plus tard qu'il transcrit en français son premier roman, rédigé préalablement en grec à son arrivée en France, Le Livre de Sathras. Il ne s'arrêtera alors jamais d'écrire, poursuivant un chemin personnel et marginal. 1 Tandis que toute une production littéraire gravite et s'organise autour d'André Breton, Georges Bataille, Jean-Paul Sartre ou Albert Camus, Michel Fardoulis-Lagrange, ami aussi bien de Bataille que de Gracq, Leiris ou Artaud, poursuit son itinéraire et sa quête. Le groupe de Bataille, constitué autour de l'Expérience intérieure, dont il fait partie, considère cet homme étrange comme un poète « à l'état pur ». Pour Georges Bataille, l'écriture qu'introduit Michel Fardoulis-Lagrange est « celle qu' [il s'étonnait] de ne pas voir s'introduire »2. Paul Eluard en parle
IVoir l'annexe « Biographie littéraire de Michel FardoulisLagrange» . 2Georges Bataille, lettre à Michel Fardoulis-Lagrange citée par Hubert Juin dans « La conjuration permanente », Michel Fardou/is-

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