MERS ET SABLES NAVIGATIONS D'HIER

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Sous le fallacieux prétexte d'indiquer aux utilisateurs des TGV et de l'avion comment on voyageait il y a 50 ans, l'auteur a regroupé les récits du naufrage d'un paquebot et de la traversée du Sahara en camion, ce qui est aussi une navigation. Émotions et enrichissements que les voyages en avion ne donneront jamais. Mer indifférente à la noyade des hommes, poésie des sables au lancinant envoûtement : des mondes autres !
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296252349
Nombre de pages : 212
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mers et sables navigations d'hier

Du même
JOSÉPHINE,
Magots. UN Épuisé AU STUDIO, MEURTRE Ed. Charlot,

auteur
nominé au Prix des Deux

Ed; S.A.E.T.L.

Épuisé

AUX SEPT NAUFRAGES, Ed. de L'Harmattan, signé Noël Le Coutour: mémoires de Jean Doublet, embarqué à sept ans; pêcheurs de morues dans le grand nord, corsaire lieutenant de Jean Bart, espion de Louis XIV pour tenter de rétablir les Stuarts en Grande-Bretagne, capitaine marchand dans les Îles du soleil et négrier. lA liBÉRATION DE PONT-L'EVÊQUE, Ed. Corlet: signé Elisabeth Marie: souvenirs des bonnes gens pris dans les trois jours de bataille. Ed. de L'Harmattan, collection "Légendes des mondes"::récits de griots du Sénégal où Leuck-Ie-Lièvre et Boucki-LaHyène peuvent être considérés comme les homologues du Goupil-le-Renard et Ysengrin-Ie-Loup du Roman de Renard européen. RICHARD ANACRÉON, Ed. de l'Harmattan, collection "Graveurs de mémoires": entretiens à bâtons-rompus avec le "Merle blanc de la Monaco du Nord" qui, parti de Granville sans rien, revint quarante ans plus tard avec une colossale collection de tableaux et d'éditions princeps, qu'il légua à sa ville natale, à charge pour celle-ci de construire un musée portant son nom et de lui en laisser jouissance sa vie durant.

LE HONFLEURAIS

CONTES

DE MALICE

ET SAGESSE,

Noël Le Coutour

mers
et sables navigations d'hier
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2YIK9 L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37

10214Torino
ITALlE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1148-0

Les naufrages,

c'est du pareil au même

Mes petites filles, j'écris pour vous. Après un saut de puce d'une courte nuit d'avion, vous avez passé dix jours de vacances au Sénégal, dans un hôtel climatisé, et vous pensez tout savoir, tout connaître. Avant que les souvenirs ne soient fondus dans le néant de la modernité, il me faut vous conter ce qui se passait du temps où avant de s'envoyer en l'air par la chair, un garçon devait commencer par faire la cour à la fille, l'Afrique alors était plus distante. Pour pénétrer le continent noir, il fallait subir une longue traversée maritime à laquelle s'ajoutaient des journées de train dans le meilleur des cas, ou de camions dans les autres et même de tipoye, siège ennnanché de deux espars calés à l'avant et à l'arrière sur la solide épaule d'un porteur. A Madagascar, ce l110de de transport s'appelai t: filanzane. " Il partit au Sénégal pour toujours", raillait Paul Morand, auteur à succès.

Passons

sous

silence

Ri:mbaud,

l'ex-ado-poète,

devenu ratiocineur mercanti et oubliant avoir "voulu monter sur tout, comme sur un cheval", pour fabriquer du fric, en berludant dans l'encens. Encens, or et myrrhe ... Il n'y a plus de Rois Mages, mais le nlirage demeure. Qui chantera "la poésie des sables", distillant l'obligation d'aimer la troublante Afrique, berceau, dit-on, de l'hul11anoïde. Pour quitter l'envoûteuse, il en allait de même. Enfants de l'ère du RER, des TGV et des fusées, com.ment pourriez-vous imaginer nos voyages lents, si nous nous taisons trop longtemps. Je commencerai par la fin, comment je m.'en revins en traversant le Sahara, quand le Paris-Dakar n'était pas sorti des limbes et qu'André Citroën avait ouvert la piste avec les chenillettes de sa célèbre "Croisière Noire", prototypes tout-terrains dont les réorganisateurs de l'Armée passeront cOII1mande. Pour l'aller par bateau, je n'en dirai rien. Depuis le naufrage de LA MÉDUSE et son radeau qui serait de sinistre mémoire, s'il n'avait pas été ill1mortalisé par Géricault, les paquebots ne sombraient plus, même si les vagues les secouaient parfois, laissant les salles à m.anger vides de passagers, because mal de mer. Le film "Titanic" a sensibilisé les foules. Pour que nul n'en oublie, je ferai appel à ceux qui l'on vécu pour vous conter ce qu'est un naufrage, iceberg ou torpille qu'importe l'éventreur, la descente par le fond reste la Inême. 2

Ballotté

COll1me un fétu

dans le cataclysme,

l'apport personnel des rescapés est néant. Faut-il parler de Providence? Et pourquoi cet happy few si ce n'est pour accréditer que l'hoITIme est tributaire du destin aveugle. La Fatalité tout coml11e la Fortune, sont des non-voyants, un bandeau sur les yeux. Remontons le temps, comme dans les films en synchro pour un doublage. Vous trouverez, mes toutes belles, vos grands parents dans la fleur de leur âge. L'un de leur contell1porain, Jean Le Péron de Dinan, parvenu à l'âge de la retraite se souvint des aventures de sa jeunesse et de son naufrage en l11ai 1940, sur un paquebot torpillé, le "BRAZZA" Il passa une petite annonce dans l'Ouest-France, le grand quotidien régional, dell1andant aux rescapés du "BRAZZA", encore de ce monde, de se faire connaître. Les Bretons sont fidèles, chacun lui raconta comll1ent il s'était tiré d'affaires, pour un résultat final identique, mais avec des détails personnels que vous lirez ci-dessous. Les redites ont volontaireIIlent été conservées: elles perll1ettent les recoupements. Un naufrage typé: celui du "BRAZZA" D'abord, situons le gars catalyseur dont les aventures précèdent le reste. Le 3 septembre 1939, Jean Le Péron avait 20 ans. Il est matelot fourrier à bord du torpilleur "LE BOUCLIER", quelque part en ll1er. 3

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4

Dans "la Royale", (ainsi dénoll1me-t-on encore la marine de guerre), le rôle du fourrier est différent de celui de l'arll1ée de terre. Il n'est pas un sousofficier commis à l'organisation des bivouacs, mais un marin spécialisé, chargé de la comptabilité, finances, matériel et vivres. Il fait un tenIps lllagnifique. Le Pacha, le capitaine de corvette Parion, fit appeler Jean Le Péron pour lui faire taper à la machine un ordre du jour annonçant à l'équipage que la France était en guerre. L'officier, mauvais pronostiqueur, ajouta: "Celle-ci ne durera pas, l'Allemagne sera

rapidement vaincue...

"

"Le BOUCLIER", avec "La FLORE", "Le BRANLE-BAS" et "La MELPOMÈNE", composait' une division de torpilleurs de 610 tonnes, dits torpilleurs légers et dont le port d'attache était Lorient. Durant les premiers nIois de la "drôle de guerre", leur activité consista à rechercher des sousmarins ennemis dans le golfe de Gascogne et jusqu'au large de Vigo, car il était de notoriété publique que les Allemands se ravitaillaient là, chez les Espagnols. La zone était critique. Les navires qui appareillaient de Bordeaux étaient en péril. Dans ces mois où sur la Ligne Maginot on ne se battait pas, le grand public était tenu dans l'ignorance qu'entre septembre et décembre 1939, la guerre sous-marine avait coûté 114 navires aux Alliés. La 1er avril 1940, notre jeune héros est proll1u au grade de quartier-maître et dans la Marine qui dit promotion, dit mutation. 5

Jean Le Péron à l'époque d.u naufrage 6

Etant volontaire pour faire campagne aux Colonies qui s'étendaient alors sur cinq continents, le promu est désigné pour partir à Dakar. Il est mis en route le 10 ll1ai de Lorient sur Bordeaux, jour choisi par Hitler pour lancer son offensive contre l'Europe de l'Ouest. Jean Le Péron raconte "A Bordeaux, les ll1arins en instance de départ pour l'Afrique sont tous regroupés à la caserne Achard, sur les quais, certains sont affectés à Casablanca, d'autres à Dakar, d'autres plus loin. Chacun tuait le temps comll1e il voulait en attendant le jour du départ dont la date était gardée secrète. En ce qui me concerne, ll10n livret de Caisse d'épargne a été sérieusement soulagé en ces deux semaines, par des parties de cartes arrosées de vin blanc, du Bordeaux bien sûr, cinél1la, et autres plaisirs. Nous fûmes enfin infornlés que nous rejoindrions nos différentes affectations à bord du paquebot "BRAZZA". Il s'agissait d'une belle et grande unité appartenant à la Compagnie des Chargeurs Réunis, cOl11mandée par le Commandant François Rébillard, un breton originaire de Saint-Jacut-de-IaMer. Construit aux Chantiers de la Loire à Nantes et lancé le 10 novel1lbre 1923, c'était à l'origine un cargo portant le nom "CAMRANH", mesurant 143,75 mètres de long, 18,07 de large; il jaugeait 10 192 tonneaux.

7

En 1927, ce cargo fut transformé en paquebot mixte et rebaptisé "BRAZZA", en l'honneur de Savorgnan de Brazza, italien, ancien élève de l'Ecole navale à titre étranger qui explora le Congo et en 1880 signa avec Makoko, roi des Tékés, un traité de protectorat en faveur de la France. Il fonda la capitale qui porte son nOnI "Brazzaville", puis il explora le Gabon qui devint colonie d'Afrique Équatoriale Française, en 1883. Le vendredi 24 Inai 1940, les l11arins en instance de départ, dont le jeune quartier-lllaître Jean Le Péron, embarquèrent sur le "BRAZZA". Le navire appareillera de nuit le lendemain, puis attendra toute une journée au Verdon son escorteur l'aviso "ENSEIGNE HENRY", venant de Lorient, cOl1ll11andé par l'enseigne de vaisseau de 1ère classe, Jean Le Tallec. Ce petit bateau avait été ainsi baptisé en souvenir de Paul Henry. Cet angevin avait été tué glorieusement, à 24 ans, lors de la défense de la cathédrale de PeiTang, le 30 juillet 1900. Embarqué sur le "D'ENTRECASTEAUX", il avait remonté le FleuveRouge à partir de Haïphong, au Tonkin, pour pénétrer dans la province du YunnalIl. Un lTIonument lui est élevé à Plougrescant, Côtes d'Armor, où il avait passé sa jeunesse. Nous saurons par la suite que l'aviso de 453 tonnes, déjà ancien, n'avait pas de machines en très bon état. Il faisait péniblement ses 12 noeuds, ce qui était nettement insuffisant pour la protection efficace d'un gros navire rapide comme le "BRAZZA". 8

En outre, à cette époque, les bâtilTIents de guerre ne sont pas encore dotés de moyens de détection, tels que radar ou sonar. L'état-major n'avait pu donner un meilleur escorteur, toutes les unités étant engagées en mer du Nord et surtout à Dunkerque. Sur le "BRAZZA" les jeunes militaires non gradés étaient logés en ce qu'on peut appeler la "quatrième classe" : des grandes cales de 25 mètres de long et 15 mètres de large. Tout autour il y avait des couchettes superposées et au milieu du fret composé de grosses caisses et de quelques voitures autom.obiles. Tout cela solidement am.arré, bien entendu. Jean Le Péron précise:
Il

Nous vivions là à 40 ou 50 et n'avions pas le

droit d'aller sur les ponts prolTIenades qui étaient réservés aux passagers civils, aux officiers et sous-officiers. Pour prendre l'air, nous avions le gaillard d'avant et le pont où il y avait le lTIât de charge, jusqu'à hauteur de la passerelle du COll1mandant. Pour nos repas, nous disposions de tables de six ou huit places et à tour de rôle, deux de chaque table allions chercher la nourriture aux cuisines. Le matin du mardi 28 mai, ITlon tour étant venu pour apporter le café, j'étais levé avant tout le monde. Je pense qu'il devait être 7 h et demie. Muni chacun d'un bidon, nous nous dirigions par les coursives, vers les cuisines. Subitement, une très grosse détonation, le bateau est secoué très fortement. J'ai compris tout de suite que nous venions d'être torpillés. 9

Le nIalheur a voulu que cette torpille atteignit notre "BRAZZA" au coeur, c'est-à-dire au I11ilieu, en plein dans les machines et à tribord. Il11ffiédiatement je suis revenu vers notre salle de séjour pour prendre un gilet de sauvetage. Un spectacle affligeant, mais que je ne saurais passer sous silence: le bâtiInent a pris une gîte importante, ce qui a provoqué le désarril11age des caisses, des voitures et autres qui se dispersent en suivant l'inclinaison, broyant les amis pas encore levés. La sirène, diffusée égalelIlent par les hautsparleurs des coursives et les porte-voix, hurle le "Sauve-qui-peut", cinq fois deux secondes, puis un arrêt de cinq secondes et de nouveau cinq coups, cela plusieurs fois à suivre. Sans plus tarder, j'ai entrepris de monter, j'avais deux ou trois échelles à grimper pour arriver sur le pont. Il y avait de la bousculade et plus on s'élevait, plus il y avait de personnes qui voulaient atteindre le pont supérieur. Chacun portait son gilet de sauvetage. On entend des explosions sourdes mais violentes, des craquements, le "BRAZZA" souffre. Il avait de la gîte, nIais maintenant l'avant se relève et ceci rend encore plus difficile la montée des échelles. Les gens crient "vite, vite !" quelques uns tombent à la renverse et sont piétinés. Chacun ne pense qu'à soi. Aucun altruisme pour aider son voisin.

10

Enfin, voilà le pont, certains se jettent à l'eau, erreur à ne pas commettre. L'avant du navire était en l'air et nous nous trouvions à 35 ou 40 lTIètres au-dessus de la ll1er. Le contact était fatal aux plongeurs en raison de la hauteur, c'était un suicide. La panique est plus forte que la peur du vide. Encore un escalier pour monter sur le gaillard d'avant. Pas facile. Imaginez grill1per des marches qui se trouvent au-dessus de votre tête! Je réussis à atteindre l'extrélTIité de la plage avant, l11ais l'étrave est déjà à l'horizontale. Je ll1'accroche solidement à la rambarde, nous sommes là une douzaine environ, uniquement des hommes. Ainsi, haut perché j'ai quelques secondes pour jeter un regard sur le désastre. Je ne vois pas l'arrière du "BRAZZA", et pour cause, il est déjà sous l'eau. Il y a de la fumée. Des naufragés nagent, divers objets surnagent. Le tell1ps est couvert et il y a une petite houle. Je n'ai pas vu notre escorteur "L'ENSEIGNEHENRY", sans doute se cache-t-il derrière la fumée épaisse. Je n'ai pas vu non plus de canots à la mer. Il me semble avoir aperçu quelques radeaux et surtout sur tribord une nappe de m.azout qui heureusenIent ne prendra pas feu. Le Commandant Rébillard ainsi que trois ou quatre officiers autour de lui étaient bien visibles sur la passerelle et sur tribord. De ma place, je les surplombais. Le "BRAZZA" s'est enfoncé rapidement dans la nIer, disons, en quinze secondes. Il

II ne s'était pas écoulé quatre lTIinutes depuis l'explosion. Quelques instants avant d'être subl11ergé, le COIDll1andant Rébillard a levé la main droite vers nous et à crié très fort :"Au revoir les gars !" Nous lui avons répondu tous en choeur: "Au revoir Comll1andant !" Il n'a pas abandonné son navire. Je peux dire qu'il a coulé sous mes pieds et pour :moi c'est une image inoubliable. Moi aussi, j'ai été entraîné par le "BRAZZA" puisqu'il a coulé à pic. J'ai cru que mes derniers instants étaient arrivés: une pensée à IIla famille et une supplication pour ne pas mourir. C'est à ce moment précis qu'il faut être lucide, courageux et ne pas perdre son sang-froid. J'ai bien senti quelques chocs par-ci, par-là, pendant que j'étais dans le bouillon. Le "BRAZZA" lui, a continué à s'enfoncer et moi je ne voyais plus la lumière du jour. Puis, je suis remonté à la surface, et tellement vite que je suis projeté à huit ou dix mètres en . l 'a.tr. (o:mme je retoInbe au même endroit, là où le "BRAZZA" vient d'être englouti, je suis encore repris dans les remous et suis aspiré une seconde fois. La solution est de s'écarter au plus vite à la nage de cet endroit maudit. ('est ce que je fais. J'ai aussi cherché à l11'écarter des autres naufragés autour de moi, craignant le danger que cela cOll1porte. Est-il permis d'être égoïste dans ces l11oments-Ià ? 12

Je Ille souviens alors des instructions reçues au début de la guerre: "En cas de naufrage, épargnez vos forces, faites la planche. " Puis j'ai commencé à attendre ... Quelques minutes après, j'ai entendu des appels au secours. ('était une fell1me qui se trouvait à une vingtaine de mètres de moi. Quelques brassées et je la maintiens. Elle est gravement blessée, très gravement même. Combien de temps l'ai-je tenue, je ne puis le dire. Trois quarts d'heure ou une heure. Elle est morte et j'ai lâché ce qui n'était plus qu'un cadavre. Elle avait pu me dire qu'elle allait rejoindre son m.ari à Dakar, qu'elle était accompagnée de ses deux enfants et qu'elle connaissait la ville de Quim.per. Elle m'a peut-être dit son nom., mais je ne m'en souviens pas. Notre escorteur l'aviso "L'ENSEIGNEHENRY" a mis des canots à la m.er. Il entreprend de recueillir les naufragés. Il en aura pour plusieurs heures, donc il faudra être patient. Il donnera une priorité aux femmes et aux enfants, ce qui est normal. Moi, étant m.ilitaire, il faut que je me fasse une raison et m'arme de patience. Le temps passe ... La mer devient de plus en plus agitée, il y a des creux de l,50 à 2 m.ètres. COIllme je fais la planche, il m'arrive parfois d'avoir la tête sous l'eau, ce qui est désagréable. J'ai le temps de penser et de me réjouir d'être là bien vivant, mais dans quel état. J'ai ll1al au crâne, ma tête est couverte de ll1azout. 13

Ma vareuse et mon tricot rayé sont déchirés par endroits. La jall1be gauche de ll10n pantalon a été arrachée. Il ll1anque aussi ma chaussure gauche, une chaussure montante en cuir, bien lacée pourtant. Mon gilet de sauvetage a également disparu. Au poignet j'ai toujours ma plaque d'identité réglel11entaire m.entionnant mon nOIn, prénom et mon m.atricule 715 B 38. Ce sera le seul objet que je ramènerai et que je garderai toujours comme une relique. Ma ja11lbe gauche m.e donne quelques soucis: quoique nue, elle me sel11ble plus lourde que l'autre. J'espère que ce n'est qu'une simple impression. Le temps passe, les heures aussi. Par mOnIents, du haut d'une vague, je peux apercevoir un canot. Et s'il partait sans me voir? Une fois, il m'est arrivé de nager vers lui, mais il s'est éloigné pour reIl1ettre sur "L'ENSEIGNE"HENRY" sa cargaison de rescapés repêchés Et moi alors? Je me remets à faire la planche pour économiser ll1es forces. J'ai froid. Il fait un petit vent et la teInpérature de l'eau doit être aux alentours de 17 degrés. Je Ine sens de plus en plus fatigué. Puis rien. Je lTIe réveille sur la plage-arrière de "L'ENSEIGNE HENRY".Quelle potion lllagique m'a-t-on ingurgité, rhum blanc, tafia ou vin chaud? Me voilà revenu à la vie. Il m'a été dit que j'ai été recueilli lors du dernier voyage du canot et que celui-ci contenait cadavres et survivants. Je faisais partie de ces derniers, mais inconscient.
14

Le petit aviso ne jauge que 453 tonneaux. ComI11ent a-t-il fait pour embarquer en plus de son équipage, tant de personnes dont un certain nombre blessées? ('est une prouesse. Les corps des naufragés décédés sont entreposés dans la voilerie, local à l'avant du navire. Comme je présentais des blessures et des brûlures que je ne sentais pas, j'ai été conduit au poste d'équipage où, après avoir été nettoyé du mazout qui m'enrobait de partout, j'ai été mis dans un ham.ac. Un infirm.ier ll1'a fait un pansement autour de la jambe gauche: je ne savais pas encore ce qu'elle avait. Il m'a été apporté une grande assiettée de pOll1mes de terre frites. Dieu qu'elles étaient bonnes! Puis j'ai dormi profondéll1ent. Le lendemain, nous eûmes des haricots. Sur les 590 passagers du "BRAZZA", 169 avaient été recueillis. COlllpte tenu du nombre de rationnaires, équipage + rescapés, la cambuse était vide quand nous arrivâmes à Lorient, dans la nuit du 30 au 31 mai. A deux heures du nlatin, je suis mis sur un brancard et déposé sur le quai. Nous étions plusieurs blessés alignés comme cela, et avec nous cinq cadavres de naufragés repêchés mais décédés durant la traversée de notre retour. Fin du cauchemar. Nous sommes pris en charge par les services ll1édicaux. Beaucoup de gens, civils et militaires, personnel de santé, nous questionnent sur notre identité, adresse de la famille, ce que nous avons comme blessure, etc. . 15

Certains d'entre nous sont dirigés sur hôpital Bodélio, établissel11ent civil. Nous, les militaires, SOl11l11esransportés à l'Hôpital MaritiIne où nous t sommes admis dans les services com.pétents. Les blessés entrent en chirurgie et je suis de ceux-ci. Je me suis trouvé dans une belle salle blanche qui cOl1lprenait une dizaine de lits. Nous avons été réconfortés, nos plaies nettoyées et pansées car à bord de "L'ENSEIGNE HENRY" le service médical réservait surtout ses soins aux feII1mes, aux enfants et aux blessés les plus atteints. Le lendemain, dans la matinée, j'avais un nIaI de tête presque insupportable. Une infirll1ière m'a fait une piqûre dans le ventre. Le contenu faisait plusieurs centim.ètres-cubes et c'était très douloureux. Sel11blable piqûre me sera faite durant quatre jours de suite et chaque matin j'appréhendais l'arrivée de l'infirmière avec son plateau. Le médecin-chef de service a voulu savoir la cause de mes m.aux de tête. Après m'avoir examiné et principalement les oreilles, illl1'a dit que compte tenu de la couleur de l11a peau, j'avais dû au moins descendre à 50 mètres et que j'avais été co:mme "écrasé" par la pression. Une selllaine après, je n'y pensai plus. J'avais d'autres blessures pour me faire souffrir. Une mauvaise coupure dans le creux poplité de ll1a jall1be gauche; les tendons étaient à nu, l1lais ils n'étaient pas coupés, heureuseI11ent.

16

Pour la mêl11e jambe, sous le l110llet face interne, il y avait un trou, large qui semblait profond et qui sera long à cicatriser. Six mois plus tard, il en sortira un morceau de feutre bleu marine, provenant de mon pantalon! Au front, j'avais une coupure de la peau sur quatre centil11ètres. Mon crâne avait tenu bon, donc ce n'était pas grave." Alors qu'à aucun moment de son récit, Jean Le Péron ne parle du feu, il s'est trouvé avoir quelques brûlures superficielles, surtout au tibia gauche, et aussi aux mains et aux oreilles, et ne les sentait pas. Presque tous les rescapés seront atteints également de brûlures, indolores dans les prel11ières heures, l'attention des brûlés, fixée sur les possibilités de survie, empêchait les corps, provisoireInent, de percevoir la douleur des brûlures. Pour arriver sur les ponts, tous avaient dû passer par les coursives ell1brasées i:mmédiatell1ent, avec autant de rapidité que des marcottins secs. Jean Le Péron continue: "Dans l'après-midi le personnel infirmier nous remit à chacun une carte postale et une enveloppe til11brée ce qui nous a permis d'écrire à notre fal11ille." Dans la pagaille indescriptible qui était celle de la France à cette époque, le l11iracle est que la carte fut achel11inée et arriva. Elle a été conservée par les parents. Le texte en est sil11ple, précis, sans pathos grandiloquent, avec d'ailleurs absence de bisous affectifs: 17

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