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Mes Bien Chers Frères

De
126 pages
Voici une part d'enfance, tranchée à froid il y a bientôt quarante ans dans une école religieuse. J'écris en mémoire de mes camarades rieurs et enfiévrés d'envies, revus des années après, tristes à mourir et froids comme la nuit; j'écris pour soigner l'enfant blessé que je fus, pour endiguer ce fleuve de chagrin que les années ne sauraient tarir, pour chasser l'idée qu'on pouvait tout me faire, mais pas ça - et pas à cet âge.
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MES BIEN CHERS FRÈRES

@L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6125-5

Pierre-Marie Bourdaud

MES BIEN CHERS FRERES

...

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

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L

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à Damien et Noémie,
et pour eux

Il fait chaud et bleu. Seul dans l'allée large, rectiligne et cailloutée de blanc qui relie le Juvénat à la Nationale, je marche. Les cèdres argentés me font une haie silencieuse et figée. Ma valise dérègle mon pas mais je continue: je dois, faute de car, rejoindre le camion de la Poste. C'est mon départ, définitif, de chez ces Frères qui ont volé trois années à ma vie, les dernières de mon enfance: mon âge d'or fut de cendre. Je marche. Départ quasi clandestin. En pleine exhibition de petits planeurs en balsa, cadeau de fin d'année aux juvénistes, à l'orée du bois d'où mon regard suivait admiratif les fragiles cabrioles de ces oiseaux humains, le Frère Directeur m'a touché l'épaule votre bagage est prêt vous partez. Pas d'adieu à quiconque, pas l'aumône d'une voiture qui m'eût épargné ces centaines de mètres dans la poussière tiède; rien, rien que la route, celle de l'exil, celle qui me chasse assommé du saint des saints, de ce lieu réservé aux élus, celle qui me voue aux menaces de l'extérieur, me renvoie chez les inférieurs avec pour seul viatique une vague promesse de retour le jour où j'irai mieux, où j'accepterai sans bouger leur discipline. Je marche. Mais discipliné, bon sang, mes bien Chers Frères, ai-je été autre chose en trois ans? Si mon corps d'enfant branché sur pile électrique a trop gigoté à votre gré, jamais mon âme n'a protesté, et il me faudra toutes ces années secrètement rongées par l'ulcère qui maintenant implose pour mesurer l'étendue du mal que vous venez de me faire! ... J'avance. J'avance, parce que je ne sais rien faire d'autre que ce qu'on m'ordonne. J'avance, et j'ignore que mon vrai salut m'attend au bout d'années d'inquiétude, de rage, d'apaisement, de doute, et qu'il m'attend toujours. J'avance et brusquement, surmené par ma croissance, ma valise trop

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lourde, mais aussi par trois ans de silences, de remords, de honte, de colères avortées, d'étonnements sans réponses, mon nu-pied droit casse. Je repars dans la vie en boitant.
Tout commença vers mes neuf ans par une crise de mysticisme sacrificiel, largement abreuvé de pieuses lectures de source familiale. Paul Gignoux, ce petit garçon lyonnais des années trente lapidé au coin d'une rue tuée de soleil par des voyous sans-Dieu, quel bel exemple de martyre offert à ma naïve générosité. Je me revois, au coin d'un feu d'hiver, bras croisés posés sur les genoux de Maman bouleversée, lui promettant gravement ma consécration à Dieu. A cet âge, à cette époque et dans notre milieu, on ne rêvait que d'être prêtre, religieux ou missionnaire. La famille offrait déjà ça à de multiples exemplaires - et exemplaires, ô combien. Chez nous, ce fut donc moi. J'étais mieux à l'école qu'à la ferme, je croyais mordicus que mon salut passait par celui des autres et surtout, mon nom confié à un bout de cahier déchiré, j'avais répondu au Frère Recruteur. Frère Recruteur. Remplacez sergent par frère, l'alcool par l'ivresse des mots, et vous avez en plus distingué le même individu, racoleur, expert en l'art de rosir pour les écoliers du Cours Moyen une réalité plutôt plombée. Sous nos yeux fascinés par les battements mous de sa soutane, il déambulait à grands pas lents le long du tableau noir, mains jointes et regard au ciel, sourire aux anges et phrases mélodieusement melliflue s, projets sublimes et visions paradisiaques. Mais, dans ce nectar d'euphorie, le personnage savait à merveille instiller le poison de la culpabilité. Et si je refusais le Grand Projet de Dieu sur moi? Si, telle fou de la parabole évangélique, j'enterrais les talents qu'Il m'avait confiés? Puis, comment résister à qui vous écrit des lettres signées Ton Grand Ami même s'il ne vous a vu que trois fois, et organise des rencontres joueuses entres futurs juvénistes dans la verte vallée du Sion à Jumais, mon éden à moi pour toujours et pour d'autres raisons? " Grand Ami" mérite quelque étude. Grand. Bien plus que la force d'un sentiment, j'y vois le sansgêne, le désir camouflé d'exercer déjà une domination. Ami. 8

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Pour l'amitié, qui souvent n'existe qu'après maints lents travaux d'approche et ne se crie guère sur les toits, la suite prouva qu'il y avait plutôt tromperie sur la marchandise: je ne le revis jamais. C'est décidé, je suivrai ma Vocation, je deviendrai Frère. Sous l'oeil envieux de mes frères, les vrais, maman monte mon trousseau; je serai désormais un matricule, marqué au col en chiffres rouges, le 64. La clé de voûte en est un costume neuf, mon premier. En prenant les mesures de la culotte courte d'un oeil plissé et précis, Monsieur Gervaud le petit tailleur avait envoyé hardiment du pouce son mètre-ruban dans des endroits de mon corps où ma pudeur ne s'aventurait guère. Cela me crispa fort, mais, requiescat in pace, je sais maintenant qu'il ne faisait que son devoir couturier. Et c'est engoncé dans cette carapace d'étoffe rêche aux tons chinés de kaki prédestiné, fièrement installé à l'avant de la 4cv bleue flambant neuve du voisin, les mains collées au tableau de bord pour mieux dévorer la route, que je quittai ma famille regard droit devant. Si j'avais su que je quittais aussi un monde où joies et peines se tenaient en équilibre, un monde où on m'aimait comme j'étais, un monde où la vie au quotidien avait tout simplement le goût de la liberté... Le Juvénat était une ancienne gentilhommière à quoi l'on avait greffé, non sans déclin d'architecture, une école: mêmes ardoises, mêmes pierres oxydées ou bleues, meneaux par-ci cloître par-là, et chapelle aux ogives vaguement médiévales ornées de vitres translucides et dorées, le tout en plus rigide. Le manoir lui-même, où nous n'allions guère, donnait plein sud sur un bout de jardin à la française et un pré converti en terrain de foot. Les vaches y avaient creusé leur pas lourd, ce qui contrariait fort les trajectoires des joueurs et du ballon. L'ensemble s'abritait entre une ferme que nous ignorions et un bois familier aux oiseaux, moins aux juvénistes, nous n'y volions que sur permission. Abritait est gentil. Je crois plutôt que nous y étions, par des Frères dépositaires sourcilleux de la volonté divine, assignés à résidence. Nous ne savions plus grand chose de la vie extérieure, sauf par des promenades dominicales dans la campagne alentour, faisant crisser les 9

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feuilles déchirées de l'automne ou craquer la blanche glace des ornières hivernales. Rien du fourmillement familier des bourgs d'alors, leurs magasins bric-à-brac et leur population vivante et bigarrée; rien qui pût, crainte permanente de nos Encadreurs, nous tenter. Seule l'exception nous tirait de notre refuge: l'enterrement du curé de la paroisse dont le cercueil d'acajou sombre hanta mes cauchemars, le certificat d'études en terre laïque ennemie sous les regards dédaigneux des instituteurs, ou un film s'il présentait toutes garanties morales. Nous vîmes ainsi" Le Monde du Silence ", quel symbole ce titre, et" Marcelino Pan y Vino ", fleuron du cinéma franquiste, mélodrame niaiseux et mortifère contant l'histoire édifiante d'un petit orphelin recueilli par des moines puis emporté au propre comme au figuré par un Christ en croix. Je réalise aujourd'hui combien toute notre vie gisait dans cette parabole. Nous en vîmes un autre, au titre évanoui, précédé d'une recommandation qu'elle je n'ai pas oubliée. Le Frère Directeur nous avertit qu'il y avait une scène à ne pas voir, et qu'à son signal, nous devrions fermer les yeux. Jugez de notre aveugle sujétion: nous l'avons fait. Baiser? Nudité? Je ne retrouve pas le goût de ce fruit défendu. Fallait-il, Chers Seigneurs, que votre pouvoir sur nous soit sans limites. Les plus grands avaient le droit à la lecture hebdomadaire de " La Croix ". Précisons: à ce que Frère Journaliste leur en trie excathedra des bribes aussi courtes qu'était long son impérieux commentaire. C'est ainsi qu'après l'échec d'une conférence à Vienne entre Kennedy et Khroutchev, il décréta: S'ils avaient prié Dieu, ça ne serait pas arrivé. J'ignorais encore le mot endoctrinement, et sottise sa fille aînée. Si je gratte mes souvenirs jusqu'à l'os, je trouve quand même un match de foot, où deux dames de moyenne vertu emmitouflées de fourrure agrippées à la balustrade crient au comble de la colère: " Oh l'arbitre, quelle cloche! " - quand le port du lapin oblige à la distinction - une halte à la cure de Combreuil, et les Cosaques Djiguites. Pauvre pitance.

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lA BALANCOIRE

DE TREMEL,

ET AUTRE MECOMPfE

es parents de Maman exploitaient une ferme, ou l'inverse, à l'ombre ensoleillée d'un petit château. Nous y passions à tour de rôle des vacances qui nous paraissaient des éternités - de bonheur. Je sais maintenant pourquoi j'aime cette oasis quand j'entends Papa nous révéler, non sans agacer l'ex-fiancée pudique, ses émois de jeune prétendant ravi et inquiet. Les châtelains entretenaient avec notre famille un curieux mélange de condescendance et de sympathie. Nous nous en accomodions, préférant la deuxième faute de savoir

L

encore dédaigner la première.

... J'ai joué toute la matinée avec les enfants du Château, et ils me renvoient sur la promesse: tu peux revenir à la
balançoire après le quatre heures. Fort de cette convocation, je

rentre plein d'espérance et de joie. Interminable le repas, interminable la sieste, et insupportable le petit garnement de six ans impatient qui toutes les cinq minutes et à tous les coins deferme demande à tout le monde: c'est quand le quatre heures? Ledit goûter finit bien par arriver, et ma tante expédie son tourmenteur avec une tartine de confiture de prunes vite engouffrée, direction la balançoire à l'entrée du bois. Où je déboule, coeur battant et rouge aux joues. Dont je repars, tête basse et coeur chagrin. Ils m'ont tout simplement jeté: on ne veut plus de toi. Le jouet afini de plaire. Fini de plaire? Hélas, la suite prouve que non. Quelques jours après, ces jeunes messieurs-dames organisent pour leurs égaux des manoirs voisins un goûter chic dans la serre. Ils me prient d'être des leurs, et l'incurable naïf que je suis encore vient, plouc rugueux et malhabile en culotte au fond taponné parmi ces gravures de mode. Air tiède et embaumé, sirop d'orgeat et gâteaux au gingembre, robes à volants brodés et marinières blanches sur canapé d'osier, tout ce petit beau monde minaudant sous une treille épanouie dentelant ses feuilles vertes sur le ciel bleu. Mais dos ostensiblement tournés, sourires silencieux, moqueries à demi-mot. Voilà, ils m'ont invité pour être leur culbuta, leur amuse-gueule, leur divertissemen t. Est-ce là que naquit mon mépris pour ceux qui, nés avec

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une cuiller d'argent dans le cul-de-poule qui leur est bouche, se croient l'élixir de l'univers?

Chance pour moi, j'ai vécu une enfance où, si tout n'était pas parfait, le bonheur avait quand même une longueur d'avance. Le bonheur de la petite enfance, la mienne en tout cas, vient de ce qu'elle voit tout en ordre, qu'elle ignore le mal, qu'elle croit qu'on l'aime. Elle m'a donné pour le meilleur et peut-être pour le pire, contrepoints le plus souvent lumineux des jours funestes, ces souvenirs indéracinables en lettres penchées d'un temps où l'on ne m'obligeait pas d'aller droit. Bonheur fade? Non, s'y glissaient déjà quelques coups de vent qui lui donnaient son prix. Et il le garde.
Chaque année de juvénat commençait par ce qu'on pourrait nommer grand décrassage, préchauffage du diesel, ou coup de merlin au bovin qu'on va saigner. Et qui s'appelait en fait la Retraite, vade retro Satanas. Il fallait être lavé de tout ce que la vie d'avant nous avait légué de néfaste, ce voile trouble déposé sur nos âmes au contact du vulgum pecus dans l'oisiveté vacancière. Trois jours hors du temps, hors du monde, hors de ce qui n'était pas le regard de Dieu - et passant, de nos Frères - sur nous. Trois jours où nous étions réduits au silence purificateur jusqu'aux récréations, soumis à des salves de prières et des tirs nourris de recommandations, priés de procéder à notre examen de conscience - j'en ai gardé une belle horreur de l'introspection sur commande - et de s'entraÎner à la méditation, d'apprendre à pourchasser en nous tout ce qui contrariait le saint dessein de Dieu. J'étais néant devant ce Doigt terrifiant et ces Yeux inquisiteurs, jurant mordicus de suivre toutes résolutions, d'appliquer à la lettre un vaste programme de mortifications et d'obligations. La perfection couronnait un long chemin de croix serré de ronces et pavé de pièges disjoints qui avaient nom les sept péchés capitaux, orgueil en tête et luxure pas loin derrière. Je corrige: celui-là, on n'en parlait même pas. Nous devions faire acte de foi, d'espérance et de charité. Ma fois, ma foi était alors totale, naïf que j'étais; mon espérance, j'en étais privé car j'ignorais où j'allais, vivant au jour le 12