Mésangeai

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"Me revient cette chanson que grésillait au milieu des flammes un gramophone fendu". Tout part du drame vécu par le narrateur à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Prusse orientale. "Mésangeai, c'est la peur, le silence, la fuite d'un homme broyé, fourvoyé dans les sursauts de l'Histoire, son passé. Mésangeai, une femme, son ombre et son souffle. C'est aimer et survivre, refuser. Mésangeai, c'est un sourire. Mésangeai : un genre d'oiseaux, de la famille des passereaux, familiers des forêts du Nord de l'Europe, là où il fait froid, là où les nuits sont longues et les jours sans fin".
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296200623
Nombre de pages : 100
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Mésangeai

<QL'Harmattan, 2008 5- 7, rue de l'Ecole polytechnique; httr:/ / www.librairicharn1attan.com Jiffll~ion. harmattan(@wanaJ()o. harmattan 1@wanaJoo. fr ISBN: 978-2-296-05852-1 ).:,\N : 9782296058521

75005 Paris

fr

Étienne Chavarot

Mésangeai

roman

L'Harmattan

e revient cette chanson que grésillait au milieu des flammes un gramophone fendu. La ville entière fumait, et la boue, partout la boue. Une boue de dégel, rougie, puante, grand pourrissoir des fuyards piétinés. Par milliers piétinés, écrasés. Les hommes, les femmes, les chars et les enfants, toute la Prusse et l'Ourse rouge sur eux passaient pressés. A l'angle d'une maison broyée brûlante, un vieil homme et son phono. «Schone Lisa, SüEe Lisa... » Lové, collé à son appareil nasillard, les lunettes couvertes de sang, une mèche blanche pyogène caressait sa tempe gluante. TI pleurait. Le disque se finissait dans les volutes noires. Un homme s'approcha de lui, et d'un coup de crosse, écrasa son gramophone. Le vieillard alors se tourna vers lui apeuré, la bouche ouverte, et partant de son grand rire de gamin, l'homme le massacra. Coups de poing, de crosse, de botte, par milliers, et quand il en fut fatigué, il le fit rouler dans les flammes. Vogt. « Schone Lisa, SüEe Lisa... »

M

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MÉSANGEAI

Dans ma chambre beige et sable résonnent les cris du marché. Poulets rôtis, oignons, chapons, patates et poissons, haricots verts, tomates rouges et luisantes, des courgettes, des pommes, des coings. C'est beau tout cela. J'admire le marché chaque jour qu'il existe. Sur la vieille malle-cabine, dans l'angle près de la fenêtre, mon pistolet. Des martinets. Six ou sept qui rasent la façade et les étals riches bondés. L'un d'eux va nourrir ses oisillons sous la gouttière en face. Je l'ai nettoyé, frotté, graissé ce matin. Un VIS de Radom, prise de guerre, avec ses marques polonaises et allemandes, le sigle de la SS, et une tache de sang sec sur la crosse striée. Les Comedian Harmonists, la moitié d'entre eux étaient juifs. Bruno Vogt n'aimait pas ça. Je les écoute ce soir avec une infinie délectation. Ah Maria, Mari! T adadadatada ! Sur ma vieille malle, luisant de gralsse, il sent le sang.

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J'ai quatre-vingts ans. Quatre fois vingt ans. Mes vingt ans. Quelle tristesse. Je prends mon pistolet, m'assieds à mon bureau, j'arme, regarde le ciel bleu, les oiseaux.. . Le contact de l'acier froid, glacial paquebot, puis le feu pourfendeur qui pénètre en mon crâne écrasé.

L'infernal roulement des canons crépitants déchire avide l'espace blanc. La terre, la boue, des morceaux d'êtres et de champs, dans l'air gelé, léger, immobile, s'effondrent. Une fleur, un coquelicot amarante et garance sort, intact, émergé de la terre enneigée. TIsent la France. TIsent aussi, ma petite Prussienne, le parfum de l'ombre galbée de seins caressants, une gamine aux cheveux bruns. Coquelicot. Entre France et Prusse blanche, qui fend la fange, la boue de gel et la neige foncée, entre les chenilles de chars de millions de tonnes, il oscille illuminé dans la neige en plein ciel. De son pistil entaillé s'écoule une larme. TIblanchit, blanchit, livide sur la neige rouge et saigne. Une larme de pavot. Morphine. Je suis mort. Je suis mort, enfin mort. Ma petite Prussienne, coquelicot, je vais la revoir, et m'excuser. Pleure encore, je l'ai tuée.

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MÉSANGEAI

Elle était hirondelle. Comme celles qu'il y avait aux coins des fenêtres, à Lyon, sous les toits, dans le soleil timide du début d'avril. Un matin, j'étais presque nu, on enfonça ma porte. Quatre hommes pénétrèrent en ma soupente si petite. TIs étaient de la Milice. TIs se saisirent de moi, me firent descendre l'escalier à coups de pied et m'agonirent d'injures, moi, les traîtres, les juifs, les rouges, les autres. Le visage tuméfié, dans l'auto qui m'emmenait, coincé entre deux franc-gardes, je me savais déjà mort. Car je suis alsacien. Et je fuyais depuis si longtemps. Mais on ne m'assassina point. TIs me conduisirent dans une ancienne salle de spectacle, devant un certain Lécussan. C'était un homme immonde, parfaite brute, qui expédia mon cas en une demi-heure. TIssavaient qui j'étais, ils me savaient déserteur. J'avais refusé la « visite médicale », le STO, la Wehrmacht. Pourtant ils me questionnèrent. Pourquoi, pourquoi, pourquoi? Chaque fois je tentais de nier, et je croyais mourir sous la fureur des coups toujours redoublés que l'on m'assénait. Je disais « oui », et le chef me déchirait la figure, broyait ma chair sous ses poings, de toutes ses forces. TIs auraient dû me tuer. On me mit dans une auto. Je tentais de fuir, quand tout s'obscurcit. Ça me revient. J'étais enfermé dans une grande pièce, près d'une fenêtre grillagée, je soufflais enfin,

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