Mésopotamie paradis des jours anciens

De
Publié par

Le narrateur de ce récit, Icho, est un adolescent descendu de son village, Sanate, perché dans les montagnes du nord de l'Iraq, pour faire ses études à Mossoul, la ville pittoresque. Icho nous entraîne, dans les années cinquante et soixante, à la découverte de l'Assyrie antique et se passionne pour sa civilisation, son art, ses langues et ses religions. De prestigieuses capitales : Assur, Kalhu, Dur-Sharroukin et Ninive revivent dans son coeur. Il rencontre aussi les héritiers d'une histoire millénaire qui vivent dans les villages et les villes chrétiennes, syriaques, et parlent, selon la tradition, l'araméen, la langue du Christ. Le jeune homme rêve d'une nouvelle Mésopotamie…
Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 277
EAN13 : 9782296317895
Nombre de pages : 198
Prix de location à la page : 0,0082€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

\) -4-J I

MÉSOPOTAMIE PARADIS DES JOURS ANCIENS

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4173-4

Ephrem Isa YOUSIF

,

MESOPOTAMIE PARADIS DES JOURS ANCIENS

Éditions I'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005Paris

Du même auteur: Parfums d'enfance à Sanate (Un village chrétien dans le kurdistan iraquien), L'Harmattan, 1993.

Car ainsi parle le roi d'Assyrie {au peuple de Juda] : "Faites la paix avec moi, rendez-vous à moi et chacun de vous mangera de sa vigne et de son figuier, et chacun boira l'eau de sa citerne jusqu'à ce que je vienne et que je vous emmène dans un pays semblable à votre pays, un pays de froment et de moût, un pays de pain et de vignobles, un pays d'oliviers à huile et de miel, et vous vivrez et vous ne mourrez point. "

Bible, II, Rois, XVIII, 31-32.

Fertile Mésopotamie, pétrie d'argile et de roseaux, comment pourrais-je t'évoquer? À l'aube de l'Histoire, tu t'asseyais entre le Tigre et l'Euphrate, les deux fleuves qui coulaient à travers le jardin d'Éden. Tes longs cheveux couvraient tes seins brunis. Dans un rire de toi, toutes les colombes s'envolaient... Tu enfantas l'écriture, le droit, l'astronomie, l'astrologie, la mathématique. De tes mains d'or tu nouas la soie chatoyante des mythes. Savante et diserte ptincesse, durant mille et une étincelantes nuits, tu enseignas aux hommes de nouvelles sagesses, douces, voluptueuses, ingénues comme l'azur où s'élevaient enfin les choeurs des oiseaux de l'aurore. Flûtés, pleins de vertiges contenus, ces chants à ciel ouvert ravissent aujourd'hui encore mon esprit et mon coeur. ils réveillent en ma mémoire les civilisations qui portèrent aux confms de la terre la gloire de l'Assyrie et de la Babylonie. ils font se lever, du limon et de la cendre, le paradis transfiguré de mon enfance à Esnakh, appelé aussi Sanate, petit village chrétien perché dans les hautes montagnes du Kurdistan irakien, toujours attaché à sa belle langue araméenne.

7

III iD
III Ë

i

I LES MOUSSELINES DE MOSSOUL

Voyageur poussé sans trêve vers une terre inconnue, l'ancien habitant de la Mésopotamie s'inquiétait de son avenir qui lui faisait peur comme une éclipse de lune. Aussi puisait-il dans les mythes et les épopées le secours d'un passé immémorial, constellé de dieux et de héros. Il s'élançait à la poursuite de ce rêve vivant, dressé devant lui, le suivait à la trace. Il voulait atteindre l'aube perpétuelle, gardienne du secret de la vie et de l'immortalité. Au-dessus de sa tête, le ciel rosé brillait. Le pays d'Assur et de Chaldée se colorait des plus belles teintes de la fleur du grenadier. Pareil à mon lointain ancêtre, je me tourne vers le temps jadis. Je retrouve ce ciel illimité; cette lumière enivrante et sacrée: les premiers jours de ma vie en furent baignés. Doucement, ils me reviennent... En 1956, je n'étais qu'un enfant de douze ans à la peau veloutée de soleil. Mon père, Youssef, dans la force de l'âge, exerçait les fonctions de chef caravanier. Ma mère, Ouarina, s'occupait de nos chèvres et ma grand-mère, Ketro, qui s'était dévouée toute sa vie auprès des villageoises en couches, se reposait enfin, car elle était vieille et malade. Un jour d'entre les jours, Youssef alia chercher un coffret en bois de santal qu'il gardait dans un coin secret de la maison. Il l'ouvrit, en tira un paquet enveloppé de satin bleu turquoise. 9

n défit avec mille précautions le tissu moelleux, brillant. Un superbe manuscrit apparut à mes yeux éblouis. C'était un évangéliaire du XVIIème siècle, rédigé en syriaque. Il nous venait d'un lointain ancêtre, curé de son état. Je me penchai sur les pages du parchemin jauni, pour mieux voir les belles miniatures. Papa prit un ton décidé: - Mon enfant, je vais aller vendre cet ouvrage à Mossoul. Avec cet argent, je pourrai t'offrir des études et te faire avancer dans la voie royale de la connaissance. Ne sais-tu pas que l'homme cultivé est comme un arbre bien arrosé? Il pousse ses feuilles et verdoie et donne des fruits savoureux. Maman intervint timidement: Ce trésor demeure dans notre famille depuis trois siècles! Mon père resta inébranlable dans sa résolution. - Nous voila placés devant un dilemme: ou vendre le manuscrit et permettre à leho de commencer ses études secondaires à Mossoul; ou le garder et renoncer à lui donner une solide instruction. Mon choix est fait, bien fait! Je gravai en ma mémoire ses paroles, puis je m'inclinai, lui baisai la main droite et me retirai dans ma chambre, que je partageai avec ma grand-mère. Celle-ci m'attendait, curieuse d'apprendre les moindres détails de cette discussion.

-

J'appartiens pour toujours à ce pays que je quittai en ce matin mélancolique de septembre. Je frissonnais de froid et de tristesse à l'idée d'abandonner mes chères montagnes aux crêtes auréolées de flocons carminés, au parfum d'herbes sauvages. Devant la maison débutèrent les adieux. Ah, qu'ils furent déchirants! J'eus peine à contenir mes larmes! Maman pleurait aussi.

10

Travaille bien, Icho, munnura Ketro en me glissant discrètement quelques pièces de monnaie dans la poche. Dieu puisse-t-il t'accorder ce que l'oeil et l'âme peuvent désirer de choses agréables! Puis je sortis avec mon père de Sanate. Je montai mon mulet Ferdo, chargé de sacs de grenades et de raisins secs. Je suivis, le coeur plein de crainte et d'espoir la caravane qui descendait, lentement, jusqu'aux gorges de Galya. Au bout de dix heures de marche, nous parvînmes à Zakho, une petite ville claire et pudique du nord de l'Irak. Nous laissâmes les autres voyageurs. Comme nous n'étions pas riches, nous allâmes louer deux places dans un camion bourré de gens et de biques qui partait pour Mossoul. Nous roulâmes près de cinq heures, sur une route mal goudronnée, pleine de tournants. Secoués, écoeurés, nous arrivâmes à l'heure tiède du soir en vue d'une métropole blottie entre le Djebel Sindjar et les contreforts du Kurdistan, sur la rive ouest du Tigre. Elle se trouvait au carrefour de la Mésopotamie, de l'Anatolie et de la Syrie. C'était la porte de l'Irak, la clé des provinces septentrionales et celle de mon avenir. C'était Mossoul! - Regarde, Icho, cria mon père, comme la ville scintille au coucher du jour! Malgré ma fatigue, je me redressai sur mon siège mal rembourré. Née d'un rayon de soleil sur les eaux du fleuve, la Perle du Nord, comme on l'appelait, brillait en effet d'un orient rose et mauve. Enchâssée dans son écrin de verdure, qui s'ouvrait encore pour nous, elle se préparait au repos, car ses vieilles maisons pensives fennaient déjà les yeux. Je restai émerveillé... Quel dieu jouait encore de la flûte au dessus de la vaste plaine alentour, la rendant si fertile? Des vergers d'émeraude aux branches ondoyantes, de vastes champs de pois chiches, et de lentilles, de blé ou d'orge déjà moissonnés, des cotonniers vert-gris s'étendaient à perte de vue. 11

-

- Voici le grenier de la Mésopotamie, m'expliqua Youssef, sortant lui aussi d'un bref ravissement. Ne t'étonne pas d'une nature aussi riche. Mossoul-la-Verte renouvelle à l'automne sa jeunesse, la couronnant de frais feuillages, de plantes, de fruits et de fleurs odorantes. Aussi l'appelle-t-on "Oum Al Rabiaïne", la mère des deux printemps!
Le camion dépassa les anciens remparts de Ninive, en partie restaurés, franchit le pont métallique et stoppa à l'entrée de la ville. Nous descendîmes et pénétrâmes à l'intérieur de la perle où vivaient, m'apprit papa, plus de deux cent mille habitants. Humble villageois précipité de ses hauts sommets, je découvris une cité active, coiffée de dômes éburnéens et de minarets élancés comme des bois de celf, veinée de ruelles qui livraient une foule diaprée. Un air de gaieté et de contentement flottait sur les toits en terrasse des maisons, et dans les cours où des familles s'ébattaient et conversaient bruyamment. J'avais hâte d'arriver chez Tante Aliza, une soeur de ma mère qui vivait à Mossoul depuis des décennies. Papa s'arrêta devant un modeste pavillon de pierres et frappa à la porte. Aliza vint nous ouvrir. - "Pshina telaw khoun", soyez les bienvenus, nous lançat-elle en araméen. J'aperçus une femme brune, entre deux âges, aux formes bien beurrées, aux extrémités pourtant délicates. Elle avait enfilé une longue robe d'un bleu amorti et ressemblait, ainsi vêtue, à maman, l'embonpoint excepté. Je la jugeai bonne à croquer avec son visage lisse et poupin, au nez légèrement busqué, à la bouche pulpeuse fardée de rouge cerise. Ses grands yeux noirs comme des myrtilles illuminaient sa physionomie pleine d'esprit.. Mes cousins et cousines, comme une nuée de moineaux, tourbillonnèrent autour de nous. Sadoun, un garçon de mon âge, se mit à me questionner en arabe dialectal de Mossoul. Je le comprenais mal. L'aînée des filles, Batoul, allait sur ses seize ans. Elle avait une frimousse

12

r

ronde et fraîche. Sa jupe de coton laissait deviner sa taille fme et ses avenantes rondeurs. Pleine de fougue, elle me prit par la main et me fit visiter la maison qui comportait - ô grand luxe! -une salle de bains décorée de faïences vert émeraude. Un thé à la cannelle nous réunit tous dans le salon dallé de marbre gris-bleu. Le soir, l'oncle Mikaëlqui exerçait le métier de plombier rentra et je fis aussi sa connaissance. n ressemblait à un anglais, grand, blond, flegmatique. Il était coiffé d'un chapeau melon. n revenait des souks dont il me vanta les mille et un trésors. le l'écoutai, tout excité, et suppliai ma bonne tante de m'y conduire dès le lendemain. - Tes désirs sont sur ma tête et sur mes yeux, me répondit-elle gentiment. A peine le soleil levé, nous quittâmes la maison, laissant papa bavarder avec Mikaël. Une belle joumée s'annonçait. Les marchands commençaient à ouvrir leurs boutiques quand nous arrivâmes devant les célèbres souks d'Atamen. Ces "marchés de l'ombre" s'allongeaient sur deux kilomètres. Il étaient très anciens. Déjà, au XIVème siècle, l'historien Ibn Battuta (1) admirait leur construction élégante et leurs portes de fer. Ils avaient été pillés à maintes reprises, en 1262 par les Mongols, en 1743 par les Perses. Avec curiosité, je regardai les hauts plafonds voûtés, d'où descendait une fraîcheur douce. Les échoppes minuscules et basses se serraient frileusement les unes contre les autres. Les ruelles retentissaient de bruits vaIiés, claquements de talons des femmes, cris aigus des bambins, se mêlant à ceux des vendeurs ambulants, braiments familiers des ânes...

(I)

Voyageur arabe, né à Tanger (1303-1377).

13

~

Aliza s'arrêta à l'étalage d'un marchand, assis devant sa boîte à épices, et lui demanda les dernières nouvelles des prix en cours. Je contemplai d'un oeil gourmand les paniers ronds remplis à ras bords de graines de térébinthe, de courge, de melon, de pastèque et de chardon. Le noir laqué des olives voisines refroidissait le jaune fier du safran etl'ocre chaud du curry. Saveurs, fortes et puissantes qui vous mettaient l'Orient à la bouche! La boutique embaumait encore de parfums d'anis, de muscade, de girofle, de vanille. Aliza se contenta d'acheter de la cannelle. Le grainetier se leva, et sa tête toucha les chapelets d'oignons dorés qui pendaient au linteau de la pOt1e. Avec une cuillère en cuivre, il ramassa des raclures d'écorces odorantes et les pesa sur une balance romaine. - Bon poids, bonne mesure, Madame, chantonna-t-il en les versant dans un sac de papier man.on. Nous prîmes tout notre temps pour nous rendre un peu plus loin, au Souk: des étoffes. Ma tante vint s'appuyer nonchalamment sur la devanture de la boutique d'un certain Ali qu'elle connaissait déjà. Cet homme f011, au visage décoré de superbes moustaches dignes d'Hercule Poirot nous pria, d'un air affable et engageant, de nous reposer un moment chez lui. - Je suis si lasse, soupira Aliza en se laissant tomber sur le siège préparé. - Je ne sais pas de femme, même accablée de fatigue, qui ne retrouve le somire grâce à mes tissus magiques, lui dit Ali à mi-voix. TI s'empressa autour de nous, déployant avec gravité ses toiles solides, ses cotonnades indiennes, ses lainages souples. Puis, ce souverain des soieries sortit d'une armoire des satins craquants, des tussahs scintillants, des rayonnes claires ou foncées, et des tissus fins, vaporeux qui ruisselèrent en moussant à nos pieds. Il y en avait de toutes les couleurs, des fleurs et des lacs de montagne, cettains unis, d'autres 14

imprimés, ou rayés! Quel génie les avait-il tissés de nuages, de souffles, d'arcs-en-ciel et de songes? - Quelles délicieuses mousselines, n'est-ce pas Madame, susurra Ali à l'oreille d'Aliza. Elles exhalent des parfums exquis! Mousseline... Ce mot se déroula en ondulant comme l'écharpe légère d'une fille de Vizir qui s'apprête à danser devant le roi... Mausulin~ en arabe, dérivait de Mossoul, nous apprit Ali. Au Moyen Age, de nombreux ateliers fonctionnaient dans la ville. Après le tissage, l'étoffe de coton ou de soie était lavée, blanchie, apprêtée, brodée. Sa réputation ne cessait de grandir et les marchands du monde entier venaient l'acheter. Un célèbre (2) voyageur, Marco Polo s'arrêta à Mossoul lors de son voyage vers la Chine. De retour en Italie, il célébra dans son fameux livre la grâce de ce tissu arachnéen. Aliza n'écoutait plus le savant Ali. Elle regardait les mousselines et les caressait d'une main négligeante. Elle en choisit une d'un bleu persan, la déroula et la laissa glisser avec des froissements tièdes brillants sur les lignes serpentines de son corps. - Tu es plus séduisante que Shaharazade, ma tante, lui lançai-je, ravi. - Et prête à enflammer ce soir le coeur de votre époux, surenchérit Ali. Car la mousseline ne voile que pour mieux dévoiler! Flattée, Aliza demanda combien coûtait le coupon.

- Par Allah, ma princesse, comparaison de cette merveille!
(2)

le prix n'est

rien en

Livre de Marco Polo, "cent un chefs d'oeuvre du génie hwnain", Paris.

15

Ma tante marchanda, conclut son affaire et s0l1it toute joyeuse de la boutique. Nous continuâmes à tourner dans ces souks admirables. Je me réjouissais à l'extrême de voir tant de splendeurs exposées dans les échoppes. Avec étonnement, je découvrais le luxe et le désir. A Sanate, nous ne possédions que le strict nécessaire aux travaux champêtres et ménagers. Dîn, Dîn, Dîn ! De grêles martèlements nous attirèrent dans le coin des chaudronniers. Les pieds nus sur le CalTeaU,un artisan, aux cheveux et à la barbe blancs, travaillait devant les badauds. A l'aide d'un burin, il ciselait des arabesques sur un plat de cuivre amarante. Il telmina sa décoration avec des poinçons de motifs variés, puis il passa le chiffon pour faire briller le métal. Son adresse éveilla mon enthousiasme, et je le complimentai : - Quel magnifique travail, Monsieur! - C'est là une babiole, mon enfant, me répondit-il, un sourire aux lèvres. Derrière lui, accrochés au mur, bdllaient des chaudrons patinés, des théières et des tasses en argent, des coupes et des plateaux de différentes tailles. Comme les flâneurs s'écartaient, le batteur de cuivre se leva et me pdt par le bras. - Suis-moi, je vais te montrer de védtables ouvrages d'orfèvrede. Venez aussi, Madame, jeta-t-il à Aliza. Nous gagnâmes le fond de l'atelier. Là, une large étagère, ornée d'une tête de chameau en bois sculpté accueillait les vases précieux, les chandeliers, les boites à miniatures et autres objets aux formes élégantes. Le vieil homme saisit une superbe aiguière niellée et nous la montra. Je viens de la terminer pour un dche client de Bagdad. ~ orner le cuivre de ces beaux nielles qui firent, au Moyen Age, la célébrité de Mossoul. Je l'interrogeai sur son savoir-faire. - J'exécute une gravure en creux sur le cuivre, et j'y incruste, non plus de l'or et de l'argent ainsi qu'à Damas, mais

J'aime

-

16

de l'émail noir, avant de procéder à la cuisson. Je reprends ainsi la méthode de nos grands orfèvres du XIIIème siècle, Ibn Mawaliya, Ismail Ibn Ward, tous deux chréûens, et Daoud Ibn Salama, un musulman. Ils créèrent des pièces rares, aujourd'hui exposées dans les musées occidentaux. - Vous perpétuez la tradition, remarqua Aliza. - Je vous remercie, Madame. Je vois que ce jeune homme s'intéresse aux arts de Mossoul. Montrez lui donc, dans l'allée d'à côté, les maroquins jaunes! L'on raconte qu'au (3), XVIIème quand siècle, un voyageur français, Jean-Baptiste Tavemier il traversa notre ville, les apprécia comme il se doit! Une forte odeur de cuir flottait sur les ombreuses alvéoles qui tapissaient la ruelle voisine. Elles étaient remplies de sacs, de chaussures, de portefeuilles, en peau de chèvre ou de mouton, tannées au sumac et à la noix de galle, puis teintes et parfois grainées. Les maroquins jaunes étaient en effet les plus remarquables! Aliza se laissa tenter par une jolie ceinture. Puis elle m'ordonna d'un ton émoustillé: - Abordons au souk des bijoux! C'est mon port! Deux portails le fermaient, battus sans cesse par les vagues tièdes de la foule bigarrée. L'une d'elles m'enveloppa, me roula vers une riche devanture, et m'y abandonna. Je le jure par le collier de lapis-lazuli qui omait le cou de ma tante ce jour là, je n'avais jamais contemplé de pielTes précieuses ou fines: Diamants d'une eau très pure, taillés en poire, en pendeloque, en briolette ; émeraudes au lustre magique, feux d'artifice au fond d'un océan! Topazes qui éclataient en soleils mordorés; rosée de perles nacrées! J'avoue ma céleste ignorance; je pris ces joyaux pour de simples fruits en velTe coloré! J'aurais bien voulu les cueillir sur leurs présentoirs de velours vert et en remplir mes poches comme le jeune Aladin dans le jardin extraordinaire de Kolo-Ka- Tsé!
(3)

1605-1689. Il explora la Turquie, la Perse et les Indes. 17

Pensive, immobile devant l'étalage, Aliza semblait prête à sombrer dans les flots de la tentation. Je lui pris le bras et la poussai gentiment hors du bazar car je commençai à sentir la faim.

- lcho,je voudraiste faire goûter l'une de nos spécialités, m'offrit-elle une fois remise de son émoi. Nous nous fauf1lâmes par un étroit passage qui sentait non plus l'ambre, le santal ou le jasmin, mais la cuisine. Des hommes faisaient griller sur des feux de tamaris les poissons pêchés le matin même dans le Tigre. Accrochés à des perches, vidés, salés, épicés, les "mazgoufs" ouvraient encore leurs yeux d'or terni. J'avançai un haut tabouret, m'assis près d'Aliza et me régalai avec leur chair délicate, accompagnée de câpres, de cornichons, d'oignons confits au vinaigre et de légumes. C'était la première fois que je mangeai du poisson. Ce dernier désertait les rivières de Sanate à cause des cascades.
De retour à la maison, je racontai naïvement à mon père toutes les choses étonnantes que j'avais vues, et notamment les mousselines, les cuivres niellé, les maroquins. Il ne se laissa pas impressionner et me répondit: - Tu as raison, mon fils, d'admirer les arts des Mossouliotes qui enrichissent mon âme et mon commerce! Je me suis rendu aux souks, moi aussi. J'ai réussi à vendre un bon prix le manuscrit à un marchand chrétien. Je me couchai heureux mais un peu triste... Le lendemain, ce fut le palfum moelleux d'un rêve qui me conduisit sur les terres brûlées où s'élevait jadis la superbe Ninive. Comme au temps de Tobie, des moineaux pépiaient à l'ombre de ses lourds remparts. Une voix chère m'appella des créneaux assyriens qui dominaient le Tigre. Je reconnus celle d~ papa. TIportait sur la tête un turban de soleil jaune safran... 18

- Lève-toi, mon fils, lança Youssef en pénétrant dans ma chambre. Il alla ouvrir la fenêtre. Les murailles de Ninive s'évanouirent en un clin d'oeil. Encore tout ensommeillé, je m'assis dans mon lit. - Aujourd'hui, c'est moi qui vais te montrer un marché amusant! Une demi-heure plus tard, nous nous promenions dans les larges allées du Gamb. Je considérai les marchands assis en tailleur et les clients qui circulaient entre les poétiques étalages. Je saisissai au passage des bribes de conversation en arabe, en kurde, en chaldéen, en turc. Un peu plus bas, je jouai au pied les pastèques, gros ballons de rugby: elles étaient striées de raies vert cyprès. Elles pouvaient peser de trois à vingt kilos. Posées sagement sur le sol, elles venaient par centaines de Karawala. près de Zakho et de Salamya. - Goûtez-les, m'offrit un aimable vendeur. J'acceptai volontiers l'offre d'une grosse tranche et plantai mes dents de jeune loup dans la chair fondante et légère, givrée d'aurore. Papa contemplait les melons jaune bonze, vel11leils ou gris qui recouvraient la berge. La plupart avaient poussé dans la région. Ils en gardaient une douceur nordique. Les concombres, d'un joli vert iguane, rampaient au bord de l'eau. Nous traversâmes ensuite une vaste plaine, pour nous rendre au marché aux bestiaux. Quand je vis tous les troupeaux qui brodaient le plat pays, je restai ébahi! C'était comme si Hassan al Basri, le héros d'un conte des Mille et Une Nuits avait battu des doigts sur la peau de son tambour magique pour faire accourir les animaux par centaines! Les agneaux, blonds comme le Ginerum, soyeux et frisés, se blottissaient en bêlant contre les flancs annelés de leur mères dont la queue s'épanouissait en un disque bien gras! Ils cherchaient les 19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.