Métamorphose du Nautile

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A Eben Emael, au lendemain de la guerre, un objecteur de conscience mécréant édifie une Tour de la paix là où, le 10 mai 1940, les armées nazies sont entrées en Belgique. C'est la Tour d'Eben-Ezer. Elle interpelle, suscite des débats, des frictions mais aussi des amitiés et des sympathies. C'est dans ce décor humain, historique, aux personnages emblématiques des grandes utopies pacifistes et merveilleuses que se nouent les métamorphoses du nautile.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782296213241
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MÉ~TAMORPH()SE DU NAUTILE

[) L'Harmattan,

2008 75005 Paris

5-7, rue de f' Ecole polytechnique;

http://vvlvlV.librairieharmattan.colll di ffusÎon.harmattan(1I IVanadoo. {/ IVanudoo./i. harmattanl

ti.

ISBN: 971!-2-296-066%-1 Ei\N : 9782296066961

Marc GARCET

,

METAMORPHOSE DU NAUTILE

Nouvelles

L' Harmattan

PRÉFACE

La légende est-elle un flirt circonstanciel entre le mythe et la réalité? Un jour, des murs s'élevèrent, aux contours étonnants, au sommet d'une vallée entre deux villages perdus, en plein cœur d'une carrière. L'auteur voulut protéger le sens personnel de leur destination. Au gré des ans, les murs prirent la forme d'une tour dégagée du flanc de la vallée.

Elle devint « la Tour» !

La Tour ? Insolite par sa forme. Inquiétante par sa position. Bizarre par ses matériaux. Interpellante par son inspiration. Interrogeante quant à sa finalité. Qui en est l'auteur? Qui est l'homme derrière les murs?

L'auteur est identifié à la Tour. Du haut de la Tour, l'homme se mit à parler de Paix. Elle devient la Tour de la Paix. L'homme pose la force de la conscience individuelle au-dessus de I'Histoire. « L'individu est là pour aimer, penser, créer. » dit-il Pour cela, il faut Liberté, Égalité, Fraternité.

À l'époque des buildings, du pétrole, des méga puissances financières et militaires, les valeurs se mesurent à l'aune de l'argent, de la fonctionnalité et des capacités destructrices d'armes nouvelles. A l'ère où la science s'est immolée sur l'autel de toutes les consommations en perdant le sens de la vie sur terre et son devenir naturel, l'humanité s'est donné des mots pour défendre des droits déliant l'homme de ses obligations individuelles, annulant sa responsabilité personnelle en toutes choses. La Tour sort de terre, anachronique, désuète, contradictoire par rapport à la morale ambiante. Elle interpelle. C'est un corps étranger! Étrange.

La société rejette tout corps étranger. Insolite, hors norme! La société isole l'étranger. La société interprète. Elle jette l'événement hors du commun. La société sécrète des légendes faites de roses et d'épines.

L'auteur de ces pages est à la fois témoin et acteur. Tantôt à distance, tantôt impliqué... Travailleur social en psychiatrie, praticien du psychodrame, il pose sur l'édification de la Tour de la Paix le regard du temps, dégageant les impressions individuelles et collectives. À la manière d'un peintre, il dispose, sur la toile blanche de la mémoire, des taches colorées de sentiments, d'émotions, d'opinions, d'adhésion, de rejet, de ridicule.

L'événement est traité comme un fait social, un fait d'opinion, un événement artistique, un fait politique. Il en dégage les traits de comportement, les réactions des hommes, des femmes, des enfants et de la collectivité. 6

La Légende est-elle cicatrisante? La Légende est-elle exaltante? Cette Légende porte-t-elle au-delà du présent, ses réalités en constante mutation?

C'est sans doute la fonction de la Légende par rapport à l'Histoire. Mais l'événement appelle aussi des sympathies, des amitiés.

Les Justes appellent les Justes. Ils s'identifient à la Tour. Les minoritaires se rassemblent. Bienvenue aux Citoyens du monde, aux Anarchistes, aux Pacifistes, aux Résistants à la guerre...

La porte de la Tour s'est ouverte. Elle prit une Voix, un Discours. Un Homme sortit pour dire son espérance...

La légende en dira davantage...

Le destin de l'homme s'inscrit dans les interlignes. Il est pour chacun la voie induite par l'interprétation.

PRÉLUDE

« Métamorphose du Nautile» pourrait être une idée relayée par bien

des visiteurs, des habitués, des amoureux de la Tour d'Eben-Ezer.

Chacun pourrait en raconter autant. Chacun a son histoire qUI mériterait d'être rapportée.

Au pied d'Eben-Ezer viennent des milliers de personnes. Ils y viennent en curieux; en pèlerinage, en hommage à des idées fortes en espérant les conforter. Chacun s'en retourne avec des empreintes, des stigmates laissés au passage. L'atmosphère y serait spéciale... Pour certains, il y aurait des ondes... Le lieu est magique... C'est un décor hors du temps... On sent la vie de l'homme qui l'a construite... Les pierres parlent... Au décor objectif s'ajoutent ainsi des sentiments, des émotions, des rêves, des phantasmes...
Son auteur, Robert Garcet, n'avait certes pas pensé qu'à côté de son intention, d'autres allaient y trouver amours, rêves, plaisirs, révoltes, communion avec la nature, rencontre entre ciel et terre. Non! Mais tous ceux qui passent, ceux qui franchissent l'escalier venant du parc ou descendant la rampe du chemin vers le décor de verdure, sont happés par des sentiments d'étrangeté. Non pas que le lieu soit bizarre, étrange, mais le décor dans toute sa diversité, sa complexité, interpelle les plus sceptiques. Le plus souvent, ceux qui décident de se tremper dans ce bain d'étrangetés, d'humeur ou d'amour ont déjà dans la tête une histoire, un peu comme quand on arrive dans les défilés de Carnac, « On y a pensé avant. » On voulait les voir.

On voulait s'y balader. Il en est de même lorsqu'on se retrouve au sommet du Parthénon, un tas de pierres peut-être, en face de l'aréopage où se tenaient les réunions du premier parlement de la cité grecque, nous croyons entendre les discours. Peut-être les pierres parlent-elles? Aucun ne reste insensible à ce décor que les phantasmes habitent et animent. Subitement, il prend allure de sénat, de cénacle, de forum...

Bien des lieux nous interpellent par les phantasmes qu'ils ont laissés dans nos têtes, par les souvenirs, l'imaginaire que nous avons bâtis autour de ces espaces faits de paroles ou d'un décor virtuel ou réel. Il en est de même pour Eben-Ezer.
« Métamorphose du Nautile» pourrait être les contes et histoires de

l'un ou l'autre visiteur et d'ailleurs, lorsque d'aventure nous rencontrons un aîné, il nous dit parfois: « Je me souviens... Il y a trente ans je suis venu ici, la tour était en construction. J'y suis revenu après, j'ai causé avec Robert Garcet. J' y suis revenu encore dix ans après, elle avait bien avancé. Je reviens maintenant. J'ai un film, quelques photos, voulez-vous les voir? Est ce que cela vous intéresse? Moi, je vieillis, peut-être que cela va se perdre? »

Ainsi le relais passe de génération en génération, les souvenirs de l'un se raccrochent aux souvenirs de l'autre. Une histoire, des histoires pourraient ainsi se dessiner, se construire. C'est cela que nous voudrions, au gré des jours, au gré des pages, apporter: faits divers certes, faits de vies davantage encore... Moments dans le temps, moments dans l'espace, certes moments privilégiés, moments symboliques, moments, comme une pierre contre laquelle vous avez trébuché une fois et qui vous en a laissé une

foulure - une blessure, dont vous vous souvenez toujours...
Contes, légendes, histoires, métamorphose du Nautile, c'est le temps qui les qualifie... 10

LA TERRE DÉCHIRÉE
SUR LES FLANCS DU KROKA Y-THIER

Ce 25 avril 1932, le soleil se lève. Dès six heures, le matin, il a déjà envahi de ses rayons de lumière la verdoyante colline du KrokayThier. Le soleil printanier est généreux mais jaune encore. Inondant la partie supérieure de la colline, il parcourt, de gauche à droite, son sommet puis redescend. Les rayons, lentement, dévalent jusqu'au plus profond de la vallée, éclairant ainsi les pentes douces coupées de plateaux. Le Krokay- Thier est un espace libre, sans clôture, de plus de dix hectares. C'est une immense prairie sèche offerte au soleil levant, baignée de clarté jusqu'au soleil couchant, largement ouverte de l'ouest au sud. De mémoire d'hommes et de femmes, cette terre a toujours été celle des bergers et des bergères. Elle accueille tantôt quelques moutons, tantôt une vache solitaire conduite par une femme déjà fatiguée et son enfant.

Il est six heures du matin. Le village s'éveille à peine. Le Krokay-Thier offre sa verdure couverte de rosée à la générosité de l'astre solaire. Il fait son plein d'ardeur pour le restituer, tout à l'heure, aux moutons des pauvres gens et aux vaches des petits paysans. Cet espace désert, baigné de soleil, coupé çà et là de buissons d'aubépines ou de prunelliers, est un espace public de liberté - un espace sans propriétaire pourrait-on dire. En tout cas sans valeur, en référence aux richesses de l'époque qui se mesuraient à la verge de terre noire argileuse, aux vergers généreux de fruits. Le Krokay- Thier est une prairie sèche, elle laisse tout s'écouler. L'eau ne s'y attache pas d'emblée, elle s'écoule. Le gazon est à même la craie, accroché aux bancs de silex. Les bancs de silex, étagés, donnent à la pente des allures d'escaliers et permettent ainsi quelques rétentions à l'eau d'écoulement.

La prairie d'apparence toujours sèche ne donne qu'un gazon amer et saumâtre auquel se sont habituées brebis et vaches des pauvres et petits paysans. Pauvres certes, au regard des plus riches.

Pour Lise qui, chaque matin, suit ses trois brebis qui l'aident à gravir le chemin escarpé qui conduit au Krokay-Thier, cette promenade est menée d'un pas rapide, alternée de haltes marquées par les brebis avides de brouter les jeunes pousses de la nuit. Elle n'a pas le sentiment d'être pauvre. Au contraire, elle a dans son cabas une gourde de café, des tartines. Elle y passera la journée. Le soir, quand le soleil se couchera, elle rentrera, ayant, elle aussi, fait le plein de l'ardeur et de la force que lui communiquent la terre, le soleil, amusée des paroles échangées par-ci par-là avec les petits bergers, les petites bergères et les autres paysans. Non, elle n'est pas pauvre! Lise n'est pas pauvre car le soir, la traite des brebis sera une récompense, un présent qu'elle amènera à la famille. On en fera le beurre, le lait battu dont on nourrira les agneaux. On pourra même en vendre un peu. Lise n'est pas pauvre! Elle a, au bout des doigts, trois moutons qui l'aident à gravir le chemin vers le Krokay- Thier où elle passera toute la journée. Lise vient tôt le matin. Les gardiennes de brebis sont plus matinales que les gardiennes de vaches qui sont les épouses d'ouvriers de ferme, femmes célibataires, femmes âgées ou grand-mères.
Dès dix heures, le matin, après la traite, Lisa conduit sa vache Ninette d'un pas lent. Elle marche seule. À peine la bride lui est-elle nécessaire. Certes, Ninette a un collier, une sorte de corde de chanvre terminée par une boucle. On ne sait jamais! Si un animal intrus venait perturber la démarche paisible du bovidé! Depuis des années, Lisa amène sa vache paître au Krokay- Thier, sur les pentes douces des prairies abreuvées de soleil. Lisa n'occupe pas la même place que celle réservée aux moutons. Les vaches aiment bien un coin d'ombre. Elles supportent malle soleil.

Sur les pentes du Krokay-Thier, enracinés.

quelques chênes et frênes s'y sont

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Il est bien difficile aux jeunes pousses de faire leur place. En effet, moutons, vaches, chèvres et troupeaux ont tôt fait de brouter ces frêles arbustes qui, au printemps, poussent la tête. Les feuilles sont si tendres. Les moutons en raffolent et les chèvres rasent tout, y compris les bois et les branches de l'année. Ainsi, les arbres ont bien du mal à s'élancer. Quelques chanceux vont sans doute profiter d'un buisson d'épineux pour grandir sous sa protection. N'est-ce pas vexant pour un chêne dont la frondaison pourra, des décades plus tard, marquer le ciel et le paysage, de faire son enfance et son adolescence à l'abri d'un épineux buisson d'aubépine si peu accueillant, sinon aux oiseaux qui peuvent y trouver l'ombre, la tranquillité et le parfum des fleurs au printemps? Pourtant, quelques hautes futaies s'y sont enracinées. Il existe toujours des originaux ou des favorisés, chez les arbres aussi. On ne sait pourquoi. Tous cependant sont issus d'une même semence dotée de la même énergie. Quelques-uns seulement vont prendre place dans le ciel et le paysage!

Au Krokay-Thier, il y a une place réservée aux vaches, une place pour les brebis. Mais tout l'espace est libre pour les troupeaux. Deux troupeaux de moutons, chaque jour, passent à travers la vallée du Geer et paissent quelques heures au Krokay- Thier. Jacques, le berger, vient de Wonck. Il longe le Geer par le Pach-Lowe. Les moutons, en rang par deux, parcourent le sentier pour déboucher sur le thier. Le Krokay- Thier est un thier croqué. Pourquoi croqué? Longtemps nous nous sommes interrogés. Comme Robert Garcet nous l'enseignait, le Geer coule dans une faille. L'endroit où celle-ci est la plus visible, c'est au Krokay-Thier. Une grande faille large de quasi deux mètres témoigne d'une brisure restée béante du haut de la colline jusqu'au Geer, au pied du Thier.

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Le thier est cassé en deux de haut en bas, croquant cette colline marquée d'aspérités comme si la déchirure datait d'il y a quelques années. Pourtant cette brisure remonte aux temps géologiques. Elle date d'une époque qui a laissé sur toute la terre une histoire dont les empreintes sont on ne peut plus visibles.

À la fin du Crétacé disparurent une partie de la vie sur la terre et les grands animaux. Un événement géologique important se passa. Fut-il violent? Fut-il progressif? Nous voyons seulement les brisures. Une faille ouverte sur deux mètres de largeur témoigne du déplacement progressif d'un choc surprenant. Le Krokay-Thier porte les stigmates de cette époque dans sa chair et sa terre mais aussi dans le langage populaire que les Ebennois connaissent bien. Comme des couteaux dressés, des bancs de silex le délimitent. Les pluies d'orage trouvent dans cette faille un enfouissement naturel. Les hommes s'en méfient, étonnés des masses d'eau qui s'y engouffrent. Où va-t-elle ? Au Geer sans doute? La faille divise le thier en une barrière de crocs saillants comme une arête, perpendiculaire à l'horizontalité des bancs de silex. Ce lieu sauvage et stérile contraste avec la fertilité de la vallée. Depuis les périodes glaciaires, les agriculteurs ont privilégié les bonnes terres des plateaux qui ont été repérées par les hommes migrants de l'époque. Ils découvriront là de quoi se fabriquer les outils: des pointes saillantes, des plaques coupantes, bien utiles. Ils y trouveront aussi des excavations créées qu'ils élargiront pour y faire repaires et abris. Ils pourront même les approfondir, y creuser des cavernes pour se protéger du froid et des rigueurs naturelles. Plus tard, les chercheurs d'or, disons les chercheurs de silex, découvriront eux aussi, comme par hasard, ces bancs saillants qui, comme des fruits mûrs, s'offrent à leur avidité industrielle et industrieuse. Ce regard intéressé des travailleurs du silex sur le Krokay- Thier va bientôt faire concurrence aux bergers et bergères qui y avaient trouvé l'espace alimentaire des animaux de la ferme.

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Mai 1938. Il est six heures du matin. Le soleil sort des crêtes du Robin-Thier. Dans les tranchées ouvertes à flanc de coteau, des carriers ont créé des brèches le long de la crête, là où le silex est le plus apparent, là où les bancs paraissent les plus riches, les plus propices à la taille. Les petits bergers, les bergères ont dû se rabattre dans les parties basses. La terre, ça se partage... Comme celle-là semblait n'appartenir à personne, chacun y trouve de quoi se sustenter, gagner et faire sa vie.

En mai 1942, le Krokay-Thier est une vaste carrière ouverte sur plus de trois cents mètres. Elle montre au ciel sa blessure blanche. Mieux que les crevasses faites par des tremblements de terre de l'époque crétacée, des brèches larges de dix mètres coulent le long de la montagne, de manière parallèle au chemin de crête. Elles témoignent du passage invincible de l'homme, de son industrie, de la modernité de ses exigences et du changement de la société. Tout se paie. Le Krokay- Thier paie chèrement son tribut. Pendant plus de vingt ans, la montagne va perdre ses formes originelles. Son sol sera complètement vidé de ses silex. Ne subsisteront que quelques déversoirs des résidus de l'exploitation, des blocs, du sable. La craie de tous les niveaux se mélangera pour former des cônes de déjection sur lesquels 1'histoire, la nature, la végétation, la vie, le soleil et l'eau feront renaître la verdure. Des arbres de toutes espèces tireront la possibilité de vivre dans ce sol pauvre en argile mais très riche en carbonate de calcium. Saules marsault, bouleaux, frênes, sureaux vont rapidement y élire domicile, venus d'on ne sait où. Il n'y aura plus de prairies sèches. Les troupeaux ne trouveront plus rien à paître. D'ailleurs, il n'y aura plus de troupeaux. Les petits paysans, accompagnant leurs vaches, ont eux aussi disparu.

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C'est en 1947 qu'à cet endroit, là où la montagne montrait sa brisure, Robert décida d'édifier une tour qu'il appellera« Tour d'Eben-Ezer ». La Tour relie les deux parties de la crevasse. Il voulait sans doute réconcilier, raccrocher ce que l'histoire de la terre avait brisé. Il met à la Tour quatre béquilles, quatre tours pour lui donner une stabilité. Chacun des côtés trouvera pied à des niveaux différents de l'exploitation des silex. Pour défier le temps, défier la géologie et donner à son idée une symbolique universelle, il descend un des pieds jusque dans les sources aquifères de la terre. L'eau est à l'origine de la vie, elle est enfouie et circule à la profondeur du lit des fleuves et des rivières. À cette profondeur, sa pureté est inviolée. Robert Garcet y a planté les racines symboliques et matérielles de la Tour qu'il édifie pour accéder au septième ciel. Sur cette Tour, il y placera quatre Chérubins dont les ailes, livrées à tous les vents, recueilleront l'eau du ciel. Ainsi, l'eau du ciel et l'eau de la terre s'uniront pour pétrir les mortiers qui uniront, pierre par pierre, les éléments en une Tour d'espérance, rêve d'un poète qui a cru que la terre, le ciel et la société des hommes pouvaient se concilier. Il voulait dire qu'il fallait réconcilier la terre et tous les êtres qui allaient la peupler, malgré leurs différences. Il fallait que les hommes maîtrisent leurs pulsions sauvages et débridées, causes des guerres, des exploitations, des misères et des souffrances.

Robert croyait en des jours meilleurs. La Tour est son hymne d'espérance.

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PAROLES D'HOMME
AUX FEUX DE LA SAINT-JEAN

Il est minuit... Les flammes hautes comme la moitié de la Tour embrasent l'espace, grillent les feuilles que le soleil a déjà bien entamées. Des branches ont été amassées, amoncelées. C'est une occasion de nettoyer la Réserve. Les brindilles enflammées de saule marsault, de bouleau, d'érable éclatent dans la nuit noire et souvent humide à ce moment de l'année où l'été veut poindre le nez en embarquant avec lui les bourrasques printanières porteuses de vie et de renouveau. Tant et tant d'eau donne à cette vieille carrière de craie et de marne perméable, une allure de tonneau sans fond. Cette eau sans retenue fait vivre une végétation luxuriante alors que, sans elle, la Réserve serait comme un désert à peine couvert de quelques branches desséchées, d'arbres rachitiques. Ici l'eau est la vie, l'eau est la végétation, l'eau est le décor. Elle est la nature. Elle donne la générosité et la fertilité au sol qui n'est, en fait, qu'un sol stérile. Il y a quarante ans, on n'y aurait pas fait pousser une ortie. En vingt ans, ce lieu s'est couvert d'une végétation si épaisse qu'on dirait une végétation tropicale.

Le solstice d'été nous rappelle tout cela. C'est le basculement de l'année. Nous entrons vraiment dans le vif du sujet... Sans doute est-ce pour cela que le solstice d'été a été raccroché à saint Jean qui apporte une nouvelle parole, une réécriture du discours du Christ, totalement tournées vers l'avenir. Eben-Ezer ne serait d'ailleurs qu'une inspiration prenant place dans cette réinterprétation.

Robert Garcet a découvert l'Apocalypse de Jean et la décrypta. Ce n'était sans doute pas suffisant pour lui. Il en réinvente d'autres: des apocalypses de pierre, de feu, de fer, desquelles est issue l'humanité. Les flammes crépitent, montent au ciel. Tout autour, des dizaines de personnes s'agitent, médusées par le feu. Chacun a son bois à la main pour alimenter le feu. Chacun veut y mettre sa brindille. Chacun veut y mettre sa participation ou bien encore se laisser rougir, se faire griller par le feu purificateur. Autour du feu, la musique. On boit, on danse. L'ivresse, l'amour, la discussion, l'amitié. Les mains qui s'échangent, les éclats de voix, le tout dans la nuit qui s'épaissit de plus en plus. Pour les habitués des feux de la Saint-Jean, ceux qui reviennent rituellement, la mise en scène était plantée chaque fois de la même façon, de manière toujours aussi précaire, faite d'un peu de bric et de broc, comme nous vivions d'ailleurs tous, autour d'Eben-Ezer.

Les feux de la Saint-Jean étaient une occasion, quand on y pense rétrospecti vement, de répéter les rencontres, de permettre à ceux qui s'y trouvaient bien de passer une soirée ensemble.

Les coulisses pourraient en dire davantage

Le cirque avait un chapiteau, un décor. Il avait une rampe et des lumières. Pour s'asseoir, il fallait des chaises. Pour servir à boire, il fallait des verres. Pour assurer un minimum d'hygiène, il fallait de l'eau. Il fallait aussi assurer toutes les commodités aux personnes qui vivent, boivent, mangent et s'agitent sur un petit territoire pendant six à sept heures.

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Les feux de la Saint-Jean se préparaient de longue date, avec des forces limitées, toujours en fin du mois de juin. Toujours sous la pluie. Les ressources locales étaient mobilisées. La salle des «Rouges» nous prêtait des chaises généralement utilisées à l'époque des concerts ou des bals, des réjouissances populaires au village. Jean et Corry allaient les chercher avec l'aide d'un fermier voisin. Son tracteur et sa benne se transformaient pour la circonstance en camion de déménagement. Ainsi, petit à petit, le décor se plantait. Je me souviens même que d'anciens décors de théâtre de la salle des «Rouges» servaient de plancher aux premiers podiums qui ont accueilli le premier orchestre.

Le podium était un montage burlesque. Sa base était constituée de caisses destinées à emballer des pavés de silex pour être expédiés en bateau vers les quatre coins du monde. Superposées pour la circonstance, elles porteraient l'orchestre Jazz and Blues. Après, elles seront récupérées et elles retourneront à leurs fins originelles. Audessus, des planchers lourds et longs. Tout cela devait se caler et donner corps à ce montage afin qu'il ne se disloquât point.

Par-dessus, il fallait un toit résistant aux intempéries habituelles. En fin juin, le ciel est toujours généreux. Il déverse des quantités d'eau avant, pendant la fête. C'est ainsi que les feux de la Saint-Jean devinrent la fête des parapluies.

Les organisateurs ne redoutaient pas les éléments: des bâches, des tentes mettaient orchestre et visiteurs à l'abri. L'Administration communale aidait, elle aussi, à protéger de la pluie les fêtards, en mettant des équipements à disposition.

Pour tenir le monde, il faut étancher l'amour, la soif, la faim.. . Autour de ces trois éléments, nous pouvons faire vivre des collectivités des jours et des nuits entières, pour autant que nous y ajoutions le plaisir. Le plaisir, c'était la musique... 19

Pour assurer la musique: un orchestre de rock and blues, des voix jazz-rock. Bien souvent des assistants y ajoutaient leur concours, d'aucuns avec leur guitare, leur harmonica. Ainsi, la fête pouvait devenir une forme de happening prolongé par la danse: des danses autour du feu! Pas de danses de salon! Plus tard, quand la bière a envahi les cœurs et que les veines charrient plus d'alcool que d'hémoglobine, la danse est une transe qui parfois s'achève dans le feu. Tout n'était pas ainsi! Pour d'autres, c'est la discussion et l'échange amical, la chaleur des retrouvailles, le bonheur d'être l'un près de l'autre.

Dans les semaines qui précédaient, toute l'équipe se jetait cœur et âme dans les préparatifs. Robert Garcet n'était pas très chaud de voir le parc envahi par podium, bâches, autre pompe à bière... Lui, sobre comme le chameau, toujours très critique à l'égard de ce qui peut faire rire et amuser une communauté.. . Il faisait contre mauvaise fortune bon cœur. Il trouvait toujours l'occasion de réquisitionner Jean et Corry, engagés comme par hasard pour faire des fouilles complémentaires qui ne pouvaient absolument pas attendre. Il fallait absolument ranger quelques fossiles ou bien encore Corry devait dactylographier des textes qui devaient absolument être faits. C'était sa façon à lui d'y mettre sa contribution sans mettre des bâtons dans les roues car il n'aurait pas voulu contrarier ses collaborateurs! Il tenait à faire remarquer qu'il était là. Son attitude était ambivalente car tout changeait le jour où les amis arrivaient. Alors, il était heureux, rayonnant. Autour de lui, il retrouvait des personnes qui buvaient ses paroles ou bien les contestaient... En tout cas, ils n'avaient d'yeux, de paroles ou d'oreilles que pour lui... Robert était heureux. C'était un bain d'affection, d'amitié, de contestation qui lui donnait l'occasion de croiser le fer, les paroles. Ce qu'il aimait par-dessus tout... Après avoir mangé, grignoté sa saucisse, il s'en retournait. Mamêye l'accompagnait forcément. Pour eux c'était la fête. 20

Pour Mamêye, elle venait à la fête. C'était la fête à Eben-Ezer, la fête à la Tour. Sa robe était préparée depuis plusieurs jours. Elle en parlait, assaillant sa fille, harcelant Robert pour qu'il fasse attention à ses habits du dimanche qu'elle avait préparés justement pour ce jour-là. Pour Robert, tout cela était plutôt futile. Mista ne pouvait supporter qu'il s'en allât avec un pantalon défraîchi ou rapiécé. Robert avait des caprices. Son vrai pantalon était justement le pantalon de travail duquel il ne pouvait se séparer... Difficiles à marier, ces regards sur les choses. Pourtant, c'est ainsi qu'ils vécurent tout au long de leur vie. Pour Mista, le rappel de la réalité. Pour Robert, l'affirmation de ce que, lui, estimait bien. Avec tout cela, Mista devait vivre...

Aux feux de la Saint-Jean, chacun venait avec son histoire. Le dialogue tournait au rituel que les habitués connaissaient bien. Pour Mamêye, Robert n'était jamais suffisamment couvert. Il fallait qu'il boutonne sa chemise, qu'il mette son bonnet, surtout une écharpe autour du cou pour qu'il ne se refroidisse pas. De son côté, Robert jetait à rien toutes ces préventions, ironisant: «Dépêchez-vous Mista, c'est toujours vous qu'il faut attendre. Cela fait déjà une demi-heure que je suis rentré pour venir vous chercher et vous êtes toujours là à vous préparer, dépêchez-vous! » Mista, tout excitée par ces paroles déplacées, répliquait: «Eh bien, Robert, c'est toujours comme ça avec vous, vous ne voulez jamais entendre ce que l'on vous dit ! Attendez, je me suis occupée de vous jusque-là, maintenant je vais m'occuper de moi. Attendez un peu! Vous pouvez bien m'attendre... » À partir de ce moment-là, Mista se préparait vraiment. Elle aurait pu le faire avant. Mais c'est à ce moment-là qu'elle enfilait ses bas, mettait sa robe, qu'elle se coiffait, qu'elle cherchait ses souliers qu'elle avait forcément oublié de préparer. Et voilà que le ton montait... Jusqu'à des niveaux insoutenables... Dès lors, Robert disait: «Je m'en vais, je repasserai dans une demi-heure vous chercher. »

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À cela, Mista répondait: «Vous n'allez quand même pas faire ça ? Ça ne va pas, je me suis tant occupée de vous! »

« Oui, ça va, disait-il,je vais un peu me remettre à travailler! »
Il se replongeait alors dans un manuscrit sur lequel il travaillait. Il s'y plongeait dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes, bien plus de temps qu'il n'en fallait à Mista pour se préparer... Derechef, le jeu recommençait: « Allez, Robert, je vous attends savez-vous? » «Laissez-moi travailler maintenant, répliquait-il. Je vous ai attendue tout à I'heure. Maintenant je dois terminer ma phrase. Laissez-moi tout de même terminer ma phrase... » Et ainsi de suite jusqu'au moment où, l'on ne sait par quel hasard, ils étaient l'un et l'autre prêts à partir. Sans doute grâce à une intervention extérieure! Mista, fière, prenait place dans la 2 CV et ils gagnaient lentement la Tour d'Eben-Ezer. C'est ainsi qu'ils se retrouvaient parmi les amis. Trop tôt, trop tard? En tout cas ils s'y retrouvaient. Ce rituel, c'était un peu leur histoire. Une histoire qui devait se répéter, sans doute, dans d'autres circonstances.

Robert disait ne pas aimer les feux de la Saint-Jean! Une fois sur place, il prenait le vin. Il s'associait aux réjouissances et s'esclaffait de joie. Il suscitait la convivialité et l'amitié autour de lui.

À la nuit tombante, la Tour se dégage, comme une ombre découpée sur fond de soleil couchant. Des couleurs rouges, brunes, blanches, vertes et bleues la maculent, dans la pénombre où flammes et rayons de lune se confondent. C'est le moment de l'entre-deux, où les oiseaux saluent le soleil et offrent leur plus beau chant pour suivre sa course tombante. C'est le moment où les oiseaux de l'aurore changent de tonalité pour la nuit qui s'annonce. Les grands-ducs se réveillent. Les chouettes prennent leur envol et lancent leurs premiers cris. 22

Nous occupons leur territoire. Ils protestent... Les chauves-souris, de leur vol cassé, parcourent l'espace des clairières et nous rappellent que la nuit est leur territoire. Nous sommes des intrus! Ce n'est que pour quelques heures... Nous leur présentons des excuses. Nous leur demandons pardon. Nous leur expliquons que cela n'est que passage. Elles ne l'entendent pas de cette façon. Nous ne leur avons rien demandé. Nous sommes là, inondant l'espace de nos musiques qu'elles comprennent mal, autour d'un feu qui dégage de la chaleur, des lumières vives... Et ces personnes qui s'agitent au soleil tombant, à la nuit naissante! Les noctambules commencent à arriver. L'ambiance se fait détendue. Le feu a séché l'atmosphère, le gazon sera bientôt prêt à nous accueillir. Nous pourrons nous y asseoir, nous y allonger...

Je les reconnais tous ceux qui arrivent, ce sont les habitués.
« Oh! Jean-Pierre et sa femme. Jeannine, Pierrot et les

autres.. .Jean, Lambert, Jeanne, Lucien, les voilà! La revoilà! Elle est là chaque année. » Je ne me souviens plus de son nom mais de son visage. Chaque année je sais qu'elle nous amène un nouveau compagnon. Elle n'a pas d'âge mais elle a la beauté d'une femme mûre; son corps porte les traces d'une existence vécue, et bien vécue. Cette fois, elle est enrobée d'un fourreau noir qui la recouvre de la tête aux pieds. Elle est accompagnée d'un jeune garçon. Je ne voudrais dire un adulte. Un éphèbe? Elle est bien connue de la maison. Elle vient à la rencontre de l'auteur d' Eben-Ezer, quelques fois par année, échanger autour de l'ésotérisme, du spiritisme, de la réalité et tenter de trouver, dans ce tout, un équilibre plus ou moins harmonieux, plein de questions. Vivant d'émotions, de ressentis, elle porte sur la vie un regard toujours positif. Poétesse à ses heures, elle voit toujours dans le ciel les coins de lumière. Pas que sa vie fut vraiment facile. Elle porte dans sa démarche et sur son visage ces traits des personnes qui traversent une existence trop dure. Elle a choisi de n'exposer que les traces de la beauté et de l' harmonie.. . 23

C'est ainsi qu'à l'époque je comprenais son corps. J'interprétais sa démarche et sa tenue, fantasques et choquantes pour certains. Comme dans une tragédie de Sophocle, les personnes transcendaient la mort par la beauté et le divin espoir. Elle ne fait ni sensation ni indifférence. Elle est là parmi les autres, faisant partie d'un décor qu'elle connaît. Chacun parmi ces personnes porte un peu de légende. Jean-Pierre est comme Hercule, avec une tête d'Apollon, une barbe de Jupiter, un cœur d'Orphée et les paroles de Socrate. En voilà donc un personnage complexe! Complexe dans la beauté, dans I'harmonie, dans une forme de perfection dont il n'a sans doute pas conscience, son rayonnement. Cependant, la paix qu'il dégage, la douceur, la force font de lui un personnage à part, toujours accompagné de sa femme, fluette, tordue comme le buis. À le fréquenter, elle est devenue comme lui, créatrice, respire son influence et se transforme chaque jour.

Faut-il dire qu'il s'agit d'artistes qui s'ignorent ou d'artistes vrais qui vivent l'art, la création et la vie de tous les jours dans un essai d'harmonie avec les éléments?

Il y a Frédo, personnage à la fois sympathique, chaleureux et mystérieux par ses attitudes. Doux mais d'une agressivité refoulée. Souriant mais d'une froideur intérieure, la main fuyante et molle. Pacifiste mais tellement perfide. Athée mais tellement croyant. Suiveur, il boit les paroles de Robert Garcet, au point d'en enregistrer tous les instants. Dès qu'il arrive, il s'accapare ses attributs comme de fétiches. Il défend son maître dont il se dit le disciple, en reprenant toutes ses failles, ses faiblesses, pour apporter la raison et le raccord à la réalité. Maladroit, discordant et pourtant sympathique. Tous les mois il change de femme. Bizarre n'est-ce pas? Il voit les petites annonces, prend les contacts, fait les essais, ne prend que les plus jolies, seulement pour une semaine, peut être quinze jours au plus. Je les trouve toutes sympathiques, toutes plus ou moins sur le même moule.

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Nous nous sommes toujours posé la question: « Est-il impuissant? » S'agit-il d'une forme de perversion sexuelle? Dans l'insatisfaction permanente sans doute. Personnage dysharmonique, inquiétant, et pourtant chaleureux. Toujours là, toujours présent, apportant toujours sa pierre, toujours fidèle, donnant son temps, son énergie; un personnage un peu hermaphrodite, balance ou gémeaux, en éternelle recherche.. .

La lune est montée dans le ciel. Les chauves-souris volent de plus belle. Les chouettes protestent de plus en plus. Elles ne supportent pas notre tapage. Le groupe musical Rock and Blues alterne la plainte, l'affirmation de révolte. Rock d'amour! Rock désir! Rock avec force, ponctué de grincements de guitare, de vibrations de tambour, d'éclats de voix, de cordes qui se tordent. Blues dans la nuit tombante! Oui, le blues nous prend, de la terre au ciel, à la brûlure du feu. Les rythmes syncopés font résonner le cœur. Les poumons vibrent comme une boîte de résonance. Le blues fait chanter; le blues fait danser; le blues fait rêver... Quelques couples s'ébranlent à ces rythmes et la fête vit. Le solstice verse ses élans dans les corps, dans les cœurs. Les sexes vibrent, les sexes s'émeuvent... Blues. Lady, comme je l'appellerai pour la circonstance, n'a pu résister à cet appel. Je crois qu'elle vient spécialement pour cela. Elle vit le blues comme d'autres vivent l'ivresse de la boisson. Elle engage son partenaire qui la suit. Calme et pourtant bouillante, tranquille et pourtant vive. Voluptueuse, elle danse seule avec son partenaire. Personnage bizarre, elle voudrait être seule et pourtant elle fait tout pour ne pas l'être. Être dans le regard des autres, quelqu'un qui envahit, qui prend place, qui mobilise, qui fait vibrer, qui fait désirer sans doute!. Pourtant tout se passe comme si elle dansait dans la solitude. Son partenaire suit et donne la réplique. Et quelle réplique! 25

Comme je vois, ce blues est prélude au rituel. Elle cherche le mâle, cherche le sexe de l'éphèbe complaisant. Elle le frotte, l'exhibe, l'excite jusqu'à ce que son sexe éclate et se rende visible. Elle l'écrase. Elle se frotte à lui... Le blues. Blues dans la nuit. « Cherry hot... » Aucun n'est curieux, la flamme, les flammes, les couples... Chacun vit le blues et en éprouve les émotions à sa manière... Pour Lady, c'est toute son histoire qu'elle revit, le cœur battant de la fureur de vivre et de l'émotion qui l'enivre trop souvent. Discrètement, ils se retirent dans les maquis. Pas bien loin. Déjà, nous sommes dans le bois. Le bosquet, les taillis sont autant de lieux d'accueil des amoureux, endroits propices aux rencontres où s'éclatent les désirs les plus intenses. C'est là que le blues se termine. Ils n'iront pas bien loin, un arbre... Adossée, son corps se cabre, elle dégrafe son fourreau, extrait le sexe raidi de son partenaire et le prend à pleine bouche, le dévore, le lacère, le triture. Il ne sait comment crier. Il ne peut exprimer à la fois son plaisir et sa douleur, jusqu'à l'éclatement libératoire. Lady est triomphante. Son visage est brillant sous le faisceau de la lune. Elle a vaincu. Sa jouissance est une transe du fond de son adolescence. Sa mère lui a toujours dit: «Prends-le en bouche, tu ne seras jamais enceinte! » Elle répète ce rituel. Sa mère, jeune femme au pair, servait à Liège dans une maison bourgeoise. Très jeune, elle fut enceinte de Lady. Elle fit sa vie, cachée pendant trente-cinq ans, avant de rentrer au village. Lady est une femme dotée d'une intelligence extraordinaire, avec une sensibilité peu commune. Elle traîne son histoire qu'elle traduit en peinture, poésie, en musique... Certes peu comprise, elle est toute extérieure. Elle montre ce qu'elle veut cacher. L'homme est resté un personnage porteur du mal et qui, pourtant, lui apporte tant de bien. Jamais elle ne put se marier. Jamais elle ne put garder longtemps l'homme avec qui, pourtant, elle garde les meilleures relations.

La nuit a calmé les élans. La pression de la marmite est retombée, les têtes se sont refroidies. 26

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