Météore

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Lison a disparu. Elle était délurée pour ses huit ans, intrépide, adorable. C'est Cathy, sa complice, son âme soeur, qui raconte : l'attente, les recherches, l'enquête et les fausses pistes, les illusions et le désespoir. Une enfant déchirée, déorientée, pour qui le monde désormais sonne creux et la nature a perdu ses mystères. Les exagérations climatiques d'une provence sans cigales et sans faradoles reflètent les tourments secrets de Cathy. Sa longue et douloureuse quête pourra-t-elle enfin lui ramener Lison?
Publié le : lundi 1 juillet 2013
Lecture(s) : 13
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EAN13 : 9782336321172
Nombre de pages : 235
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Marguerite Bourdet

collection
Amarante




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00852Ȭ3
EAN : 9782343008523

Météore




Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Marguerite BOURDET

Météore

roman




















L’Harmattan

Du même auteur

Pianoforte, nouvelles (Editions de la Courtine, Ollioules,
2003)

Tour d’ivoire, nouvelles (Editions des femmesȬAntoinette
Fouque, Paris, 2005)

Double tour, roman (L’Harmattan, Paris, 2010)

La tanière, roman (L’Harmattan, Paris, 2010)

ContreȬjour, nouvelles (L’Harmattan, Paris, 2011)

Sale cafard, roman (L’Harmattan, Paris, 2012)




Non si ha idea di quante cose muoiano,
quando muore una creatura.
Alessandro Baricco, Questa storia.






I

— Lison !
Son nom crié bien fort, par des centaines de gorges
déployées. Le i comme un trait acéré.
Les appels se répercutent sur les murs. Ils se débattent
dans les renfoncements avant de reprendre leur vol à
travers les ruelles. Puis, ils s’en vont planer auȬdessus des
jardins. Ils finissent par se dissoudre dans les fumées
grises du soir.
Tout le monde cherche. Tous les habitants du village.
Même les vieux, histoire de se rendre utiles. Et même les
enfants qui déjà font de cette recherche fébrile le succéȬ
dané d’une chasse au trésor.
— Lison !
Où peutȬelle être passée ?
Lorsque j’avais quitté notre terrain de jeu, en retard sur
l’horaire imposé des retours au bercail, et à regret, (mais
la voix de ma mère, à force de répétitions, commençait à
trembler), j’avais couru le plus vite possible pour ne pas
aggraver mon cas.
Lison me suivait tranquillement sur le chemin de nos
maisons.
Enfin, c’est ce que je croyais.
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Dès que j’ai été à portée de sa vue, ma mère a baissé la
voix pour une réprimande plus intime. Tandis que la
mère de Lison, elle, a continué à vociférer par la fenêtre :
— Lison ! C’est l’heure de rentrer ! Arrive tout de
suite ! DépêcheȬtoi, Lison ! Ou gare à toi !
Elle a parlé de la nuit qui tombait, des devoirs de
vacances à finir, d’une fessée qui risquait de pleuvoir.
Je n’écoutais ça que d’une oreille, l’autre tendue vers
les chuchotements exaspérés de ma mère.
La voix qui appelait Lison s’est enrouée à force de
brailler.
Et puis elle s’est tue.
Un peu plus tard, elle a retrouvé son timbre claironȬ
nant pour retentir aux cent coins du village.
Elle a trouvé partout des échos.
Duo.
Trio.
Chœur suppliant.
— Lison !
J’entends des gerbes de voix qui décochent ce nom :
des flèches qui vibrent avant de se planter dans les nuaȬ
ges.

C’était il y a un demiȬsiècle, ou presque. Dans un
village du HautȬVar où, pour des raisons qui alors
m’échappaient, nous avions été exilées, ma mère et moi.
La terre n’avait pas encore digéré toute l’eau des derȬ
nières averses. Onctueuse comme du chocolat fondu, elle
vous collait aux semelles. Des troupeaux de flaques bisȬ
cornues barraient les chemins. Les vignes s’évertuaient à
soutenir leurs grappes.
Août n’était pas encore fini. Mais déjà on parlait de
vendanges et de rentrée des classes.

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Lison et moi, on allait changer de section sans changer
de décor : même salle, même banc, même maîtresse.
Toujours ensemble.
On s’amusait déjà à la perspective de nouveaux frôleȬ
ments de coudes, de nouveaux clins d’œil, de nouveaux
fous rires.
J’avais presque sept ans, et je n’avais jamais eu d’autre
amie.
Je n’en aurais d’ailleurs pas voulu d’autre que Lison.

Bavard impitoyable, le beffroi laisse dégringoler les
heures.
Les chercheurs s’interpellent de loin :
— Du nouveau ?
— Rien ! Et de ton côté ?
— Rien du tout !
Maintenant, les appels frisent l’hystérie :
— Lison !

Juste avant, toutes les deux, on avait joué aux escarȬ
gots. Un jeu qu’on avait inventé. Rien que pour nous. Par
conséquent, le plus beau jeu du monde.
Il faut reconnaître qu’on avait une sacrée chance : à
moins de cent mètres de nos maisons qui se font face,
nous avions repéré un rocher blanc, immense, qui à
première vue aurait pu passer pour une meringue géante.
En l’examinant de plus près, on s’était aperçu qu’il était
criblé de trous comme un fromage : des millions de
cavernes, certaines trop petites pour y loger une noisette,
mais d’autres assez spacieuses pour qu’on y tienne, nous,
recroquevillées au maximum. Et toutes farcies de brinȬ
dilles, de feuilles sèches, de cloportes roulés en boule,
d’insectes morts et d’escargots.

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Un endroit formidable, où on a pris l’habitude de
s’amuser comme des folles.
À chaque séance, il nous faut commencer par faire le
ménage en grand, avec des branches en guise de balais.
On jette le plus loin possible les cochonneries récoltées, en
conservant uniquement les escargots.
Des escargots, il y en a des tas, des tonnes. À croire
que, venus du plus loin des campagnes, ils se donnent
tous rendezȬvous làȬdedans.
Une réunion universelle.
Le grand meeting des escargots.
Les coquilles des toutȬpetits sont transparentes et
friables, beaucoup plus encore que celles des œufs. Mais
celles des plus gros, striées comme des fossiles autour
d’une rondeur en forme de sein rebondi, pointe dressée,
semblent d’une solidité à toute épreuve. Il y en a des
pâles, des foncées, des zébrées, des marbrées, des nacrées,
des pointillées… Nous, on n’arrête pas de s’extasier
devant une pareille variété :
— RegardeȬmoi ce gros pépère !
— Et ce petit mignon !
— En voilà un qui a eu un accident. Tu vois ? Sa
coquille est fêlée. Il a besoin d’être hospitalisé d’urgence.
Quel boulot pour les classer par taille, les ordonner en
familles, en écoles, avant de les distribuer dans les cases
rocheuses appropriées à chaque cas ! En plus, on se doit
de prendre en charge les malades, les faibles et les bébés.
Ce qui se révèle vite décevant, avec les escargots, c’est
qu’ils se fichent comme de colinȬtampon des efforts que
vous faites pour leur être agréable. Vous avez beau leur
offrir des repas de gala, des feuilles de salade fraîche par
exemple, s’ils ont décidé de ne pas mettre les cornes
dehors, ils se tassent obstinément au fond de leur bicoque.

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Et s’ils consentent enfin à en sortir, ils sont capables de
glisser avec une impassibilité impériale sur la salade, sans
même la daigner d’une morsure. Rien n’ébranle leur
indifférence, ni les flatteries, ni les caresses du bout du
doigt sur les rotondités de leur cuirasse, ni même les
refrains amoureusement susurrés :

Limaçon, limaçon,
MontreȬmoi tes cornes,
Limaçon, limaçon,
Sors de ta maison !

Cette indifférence ne nous empêche pas de faire du jeu
des escargots notre passeȬtemps favori. Sans doute parce
que, naïvement, on imagine qu’à la longue ils se monȬ
treront disciplinables. Même si, de semaine en semaine,
ils ne font pas le moindre progrès dans ce sens.
Au contraire, ils s’en tiennent à leur idée fixe : quitter
au plus tôt ce splendide rocher où on s’évertue à leur
rendre la vie facile. L’ingratitude faite escargot.
Impossible, pour les gens qui n’ont aucune expérience
en la matière, de se figurer comme ça peut filer vite, un
escargot. Le temps de ranger les petits deux par deux sur
le seuil de la caverneȬécole, on découvre que le plus
costaud (un énergumène de la taille d’une belle noix) a
pris la poudre d’escampette, pendant qu’une demiȬ
douzaine de moyens se sont faufilés dans une crevasse
inaccessible.
Il nous arrive de rechercher les fugitifs pendant des
heures, et de croire les reconnaître dans d’autres qui leur
ressemblent. Rien de plus palpitant que les poursuites :
toutes les deux à plat ventre dans la poussière, le nez
entre les touffes d’herbe, ou grimpées au sommet du

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rocher, accrochées aux aspérités, au risque d’y laisser la
peau des genoux et des coudes. On tape des pieds deȬci
deȬlà en pestant :
— Sales bêtes !
Ou, traîtreusement, on roucoule :
— Petits, petits, petits…
Toute cette peine, la plupart du temps, pour un méȬ
diocre résultat : impossible de remettre la main sur les
spécimens les plus remarquables !

Et voilà qu’aujourd’hui, c’est pareil pour Lison.
Disparue sans laisser de trace.
Les gendarmes, les sapeursȬpompiers, secondés par
une équipe en civil, aidés par des chiens bien dressés, ont
battu la campagne, escaladé tous les rochers disséminés
aux alentours, sondé le moindre vallon, le moindre puits,
quadrillé les champs, les prés, les vignes…
— Lison !
Plus de Lison.
Balayée. Envolée.
Moi, j’aurais voulu attendre son retour, assise sur le
pas de la porte. Mais maman m’a expédiée au lit en moins
de rien.
— Lison !
Ce nom, catapulté aux quatre vents par tant de gosiers
inconnus, je le répète dans ma tête :
— Lison ! Lison ! Lison !
Le halètement inlassable d’une locomotive. Une pulsaȬ
tion qui m’empêche de trouver le sommeil.
Le souffle me manque aussitôt que je ferme les yeux. Je
ne peux plus les détourner de la fenêtre ouverte.
Pas d’étoiles. Seulement une obscurité poisseuse comȬ
me de la gelée de mûres.

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Nos mères, celle de Lison comme la mienne, détestent
le jeu des escargots.
— Vous ne pourriez pas jouer à la poupée, aux
taraillettes, comme les autres filles de votre âge ?
En réalité, nous n’avons rien contre ces jeuxȬlà. On
aime bien nous aussi préparer la soupe à nos enfants avec
des pétales de fleurs, cuisiner de longues herbes fuyantes
comme des spaghetti, faire passer des baies pour des
cerises ou pour des pommes selon la taille des convives,
remplir d’eau le tian en terre cuite pour laver la vaisselle à
tour de rôle. Dans ces momentsȬlà, nous tenons des
conversations mondaines avec un accent pointu que nous
jugeons très parisien.
Mais ces distractions raisonnables nous semblent
banales à l’excès. Sauf si on arrive à récolter ça et là, et de
préférence autour du dépôt d’ordures communal, des
débris de faïence colorée ou de fine porcelaine fleurie. Les
petits morceaux plats, on les baptise assiettes ; les grands,
on les appelle plateaux ; les creux passent pour des bols
ou des saladiers, suivant leurs dimensions.
Et tout ça en cachette, naturellement.
Parce que les grandes personnes s’indignent :
— Petites cochonnes ! Ce que vous faites est dégoûȬ
tant ! Jetez ces saletés immédiatement, et allez vous saȬ
vonner les mains !
On est bien obligées d’obéir. Mais dès que la surveilȬ
lance se relâche, on part en reconnaissance du côté du
dépôt d’ordures, ou encore mieux, aux alentours du cimeȬ
tière.
Là, moi, j’ai toujours une peur bleue de tomber sur des
feux follets. Mais Lison, qui a un an de plus que moi et
beaucoup plus d’aplomb, assure que les feux follets

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hantent les cimetières la nuit en exclusivité : ils ne se
montrent jamais pendant le jour.
Forte de cette affirmation, je suis pas à pas ma
compagne le long de l’enclos du cimetière, jusqu’au talus
où s’entassent les fleurs fanées et les débris de vases
balancés parȬdessus l’enceinte.
Nous pouvons y choisir de la vaisselle de grand luxe,
filetée d’or, décorée de pensées tristounettes et de vioȬ
lettes défraîchies.
Il faut cacher très soigneusement ces trésors pour ne
pas encourir les foudres maternelles. La découverte d’une
seule escapade au cimetière nous vaudrait à toutes deux
une bonne raclée.

Depuis ce jour maudit où Lison nous a faussé compaȬ
gnie, j’ai remarqué que la nuit tombe beaucoup plus vite,
et que le cimetière s’enveloppe de noir bien plus tôt.
Alors, une drôle d’idée m’est venue : et si Lison se
trouvait maintenant au cimetière, avec les morts ? Tout le
monde doit mourir, c’est connu. Aujourd’hui vous êtes là,
et demain, c’est vous qu’on enterre.
Et si Lison, carrément, était morte ? Si, pour que je ne
meure pas moi aussi, de chagrin, tout le village s’était mis
d’accord pour me faire croire qu’elle n’est que momentaȬ
nément égarée ?
Non. Une pareille mise en scène est trop difficile à
imaginer. Même à sept ans, et pas particulièrement futée
pour mon âge, je ne pourrais pas y croire longtemps.
— Arrête de pleurnicher ! On finira tôt ou tard par la
retrouver, ta Lison !
D’ailleurs, au fil des jours, je vois sa mère qui continue
à l’attendre sur le pas de la porte, un poing sur la bouche
et les yeux sanguinolents à force de pleurer.

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Qu’il pleuve ou qu’il vente, son père passe la nuit
dehors, assis sur une marche, le visage caché dans ses
mains. Parfois, il se met à hurler :
— Lison !
Chaque fois, je sursaute dans mon demiȬsommeil et,
sous mon crâne, le vacarme du train (Lison ! Lison !
Lison !...) s’arrête net.
Toutes les mères du voisinage bondissent hors du lit.
Les volets claquent contre les murs.
Et lui, tremblant comme une feuille :
— J’ai entendu sa voix qui m’appelait… Loin, très
loin… Sa voix… La voix de ma petite…
Alors, les hommes enfilent leurs godasses, remettent
leur chemise et reprennent la battue dans le noir :
— Lison !

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II

Le lendemain de la disparition, quand les gendarmes
entreprennent la tournée de toutes les habitations, ils
commencent sans hésiter par la nôtre. Ce qui est normal,
puisque nous sommes les plus proches voisines. En plus,
c’est moi qui ai vu Lison la dernière.
Maman me chuchote à l’oreille :
— Écoute bien les questions qu’on va te poser, et
réfléchis avant d’y répondre. Et surtout, je te recomȬ
mande, dis toujours la vérité, et seulement la vérité, si tu
veux qu’on la retrouve vite, ta petite copine.
Comme si l’idée de dire autre chose m’était jamais
passée par la tête !
Les gendarmes, chez nous, ils sont venus à deux. Un
grand gaillard sympathique, mais déjà presque vieux : la
quarantaine, au moins, d’après moi. Et un autre plus
jeune mais très moche, avec des yeux ronds comme des
billes fixés tous les deux sur le bout de son museau
pointu : à croire qu’ils guettent le moment où sa truffe
rose va virer au noir. Bref, une vraie binette de renard, de
ceux qui forcent l’entrée des poulaillers pour égorger les
poules.

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Je dois avoir tout à fait le profil de la fille qui ne sait
raconter que des bobards puisque le vieux, comme ma
mère, me recommande de bien réfléchir avant de réponȬ
dre et de respecter strictement la vérité. Il ajoute :
— Surtout, n’aie pas peur. Nous sommes là pour te
protéger.
Je ne comprends pas pourquoi je devrais avoir peur, ni
contre quoi ils auraient à me protéger. Je me sens rasȬ
surée, au contraire, par le fait que, dès le début, il a eu
l’air très satisfait de mes réponses, confirmées par les
hochements de tête répétés de maman.
Les choses se compliquent quand il faut que je leur
explique en quoi consiste le jeu des escargots, celui qui a
occupé le dernier aprèsȬmidi avec Lison.
Le vieux écoute religieusement, avec des « Bon », des
« C’est bien » et quelques « Ah ? » intrigués.
Mais au bout de dix minutes, le renard commence à
s’énerver. Le voilà qui laisse pointer hors de son museau
des incisives en dents de scie.
— Ça, vraiment, c’est un jeu complètement débile !
Le vieux lui cloue le bec :
— On voit que tu ne connais pas les enfants ! C’est
plein d’imagination, les gosses !
Et, gentiment, il me tapote le genou.
L’autre grogne :
— Elle est en train de nous mener en bateau. Tu ne
vois pas qu’elle nous fait perdre notre temps ?
Puis il referme sa gueule en vitesse, comme s’il avait
peur de laisser échapper ses vilaines dents jaunes.
Les questions reprennent leur mitraille.
— EstȬce que quelqu’un est venu déranger votre jeu ?
— Non.
— Une personne qui serait passée à proximité ?

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— Non.
— Une auto ? Une mobylette ?
— Non.
— Les garçons du village, peutȬêtre, exprès pour vous
embêter ?
— Non.
— EstȬce qu’elle a des secrets pour toi, Lison ?
— Non.
— Elle ne te cache jamais rien ?
— Non.
— EstȬce qu’elle aurait pu avoir des ennuis avec… avec
un… monsieur ?
J’avais déjà ouvert la bouche, quand le renard s’est mis
à frapper du pied.
— Tu vois bien qu’elle va dire non ! Elle ne sait pas
dire autre chose !
Vexée, je prends mon courage à deux mains.
— Le seul monsieur qui risque de faire des ennuis à
Lison, c’est son père.
Tout se fige autour de moi : le sourire du gentil genȬ
darme, les yeux ronds du méchant renard, le visage ahuri
de ma mère.
Mais rien ne peut plus m’arrêter.
— Son père, pour un oui pour un non, il lui donne des
coups de ceinture sur les mollets.
Suit un silence de mort. Interminable.
Ma mère garde les mains jointes devant sa bouche.
Les gendarmes ne respirent plus.
Les dents de l’antipathique ont pointé de nouveau hors
de ses babines comme si elles avaient une folle envie de
me mordre.
On dirait qu’ils attendent tous les trois une fin du
monde imminente.

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Enfin, la voix du bon gendarme, très adoucie, à peine
audible :
— Et quoi d’autre ?
Comment, quoi d’autre ? Ça ne leur suffit pas ? Ça fait
très mal, les coups de ceinture ! On ne peut rien imaginer
de pire.
Ils ne comprennent donc rien ?
Je leur explique la chose de mon mieux.
— C’est terrible, les coups de ceinture. Quand elle les
encaisse, Lison, je l’entends crier d’ici. Je suis obligée de
me boucher les oreilles. Rien que l’idée me fait pleurer. En
plus, ça laisse des marques. Et après, les autres se moȬ
quent de vous, parce que ces marques, ça veut dire que
vous avez fait une bêtise grave, qui mérite une punition.
Ou alors, que votre papa, c’est une brute.
Voilà, je suis soulagée. Et fière de l’effet produit.
Maman soupire très fort, comme elle fait toujours
quand elle vient de surmonter une épreuve.
Le gentil gendarme recommence à sourire.
— Tu ne reçois pas de coups de ceinture, toi, quand tu
fais des bêtises ?
— Non. Moi, maman me met au piquet.
Il a commencé à rire franchement. Mais il s’arrête net
quand j’ajoute :
— Moi, je n’ai pas de papa.
Ensuite, les questions recommencent : des tas de quesȬ
tions difficiles, qu’il pose plusieurs fois de suite sans que
je comprenne où il compte finalement en venir. Il me
semble que les choses dont il me fait parler n’ont aucun
rapport avec Lison.
Mon cœur bat très fort. Mes joues brûlent comme
quand je reste des heures près du feu à enflammer des
bouts de bois.

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