Métissages

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296268272
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MÉTISSAGES
TomeI

LITTÉRA TURE-HISTOIRE
Cahiers CRLH-ClRAOI N° 7 - 1991

Cet ouvrage a été publié grâce au concours du Conseil Général de La Réunion

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1363-3

Composition, Maquette: Edith AH-PET Dactylographié et Composé au Secrétariat Secteur Recherche et Publications de la Faculté des lettres et Sciences Humaines de l'Université de la Réunion 24-26, Avenue de la Victoire - 97489 - SAINT-DENIS CEDEX

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION FACULTE DES LETIRES ET SCIENCES HUMAINES

MÉTISSAGES
Tome I

LITTÉRA TURE-HISTOIRE
Publications du Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l'Université de La Réunion

Cahiers CRLH-ClRAOI

N° 7 - 1991

Actes du Colloque International de Saint-Denis de La Réunion (2-7 avril 1990)

Textes réunis par Jean-Claude Carpanin MARIMOUTOU et lean-Michel RACAULT

L'HARMATTAN

Ce volume constitue le premier tome des Actes du colloque international "Métissages". qui s'est tenu à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université de La Réunion du 2 au 7 avril 1990. dans le cadre du 1er Festival du Livre de l'océan Indien. organisé par le Conseil Général de La Réunion. que nous remercions vivement pour le concours qu'il nous a apporté.

Un second volume, publié par l'Unité de Recherche Associée (U.R.A. 1041) du C.N.R.S. chez le même éditeur, regroupe les communications d'orientation linguistique et anthropologique.

CAHIERS

C.R.L.H.

- C.I.R.A.O.I.

Centre de Recherches Littéraires et Historiques Centre Inter-Disciplinaire de Recherches Afro-Indian-Océaniques

Cahiers annuels déjà parus:

- Visages de la Féminité, 1984 -Pratiques du corps-médecine, hygiène, alimentation, sexualité.1985 -Le Territoire - Etudes sur l'espace humain, 1986 -Représentations de l'origine, 1987 - L'exotisme. 1988

-

Ailleurs imaginés,

1990

Le C.R.L.H. a également publié un volume d'Etudes sur Paul et Virginie et l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, textes réunis par J.M. Racault, 1986. Toutes ces publications sont diffusées par la maison Didier-Erudition.

C.R.L.H. Faculté des Lettres et Sciences Humaines 24-26, Avenue de la Victoire, 97489 SAINT-DENIS CEDEX, ILE DE LA REUNION.

AVANT-PROPOS

Un colloque consacré aux différents aspects du métissage et de la mixité culturelle peut sembler d'une ambition démesurée. Il ne viendrait pourtant certainement à aucun esprit l'idée d'en contester la,validité ni l'actualité. Lourd de fantasmes, de peurs et de désirs, le thème est "dans l'air", alimentant des discours contradictoires et peut-être pareillement sommaires: l'un, ordinairement censuré, ,exprimant un rejet auquel le souci de préservation de l'identité culturelle fournit un camouflage opportun, l'autre célébrant dans le
métissage, non peut-être sans naïveté, la réponse euphorique aux défis posés par les sociétés pluri-culturelles modernes. et les phénomènes d'interaction qui

D'autre part, alors que le métissage

l'accompagnent

constituent aujourd'hui l'une des préoccupations majeures de

certaines littératures (littératures sud-américaines, maghrébines, antillaises, etc.), il s'agit d'un domaine qui semble avoir été quelque peu délaissé par l'étude littéraire. Un certain nombre de communications ici publiées se sont efforcées de réévaluer l'importance thématique du métissage, y compris dans la production littéraire

antérieure. Si le métissage est, au sens propre, un fait biologique, il convient de s'intéresser aux définitions qui en ont été données par les savants et, plus généralement, au discours scientifique tel qu'il s'est développé depuis plusieurs siècles dans ce domaine. Quelle est sa pertinence pour les biologistes d'aujourd'hui? Se trouve-t-il inévitablement lié à une anthropologie des races

6 humaines à la fois périmée et suspecte? Le motif du métissage n'est pas sans rapports avec certains fantasmes anthropologiques. Ainsi, la science du 18èmesiècle s'intéresse au problème des limites de l'humain à la Javeur de certaines expériences

de croisement entre l'homme et l'animal. On trouvera diverses résurgences
romanesques du même thème mis au service d'une réflexion philosophique sur la spécificité de l'homme. Issu d'une conjonction non prévue et fréquemment interdite d'espèces biologiquement distinctes, le métis apparaît volontiers sous l'aspect d'un mixte monstrueux, d'un être "contre nature" dont la difformité inclassable trahit la transgression initiale dont il est le produit. Toutefois, si la "monstruosité" de l'être métissé revêt le plus souvent une signification négative -ainsi chez les créatures elle peut

de cauchemar qui peuplent la littérature fantastique ou de science-fiction-

également valoriser un statut privilégié, intermédiaire par exemple entre le monde humain et le monde divin. Le personnage du métis propose en effet deux significations antagonistes. Dans une perspective positive, le héros métis, porteur d'un symbolisme christique de médiation, assure la réconciliation, voire la synthèse de deux communautés opposées. Mais l'insupportable transgression dont il est biologiquement le résultat nounit également des stéréotypes fortement négatifs: traîtrise, duplicité,

imposture, intelligence dévoyée au service d'une dangereuse amoralité.

Produit d'une transgression, le métis n'est pas voué seulement à la marginalité infligée aux hors-castes; il est aussi condamné à une quête d'identité
qui ne peut aboutir qu'à la déchirure intérieure, puisque revendiquer l'appartenance l'une des deux communautés dont il tire son origine, c'est nécessairement à

rejeter

l'autre. D'où les stéréotypes romantiques, qui font du métis~ prisonnier de sa double allégeance, la figure obligée du traître.

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Pour les mêmes raisons, la condition métisse, ou du moins l'image qu'en donne la littérature, alimente un "roman familial" permettant d'échapper au déchirement identitaire : fantasmes de filiation, recherche d'une parenté de
substitution, quête d'un "père sublime" autorisant la reconstruction imaginaire de soi...

On trouve les mêmes ambivalences dans l'imaginaire collectif du métissage. Il y a une aspiration européenne au métissage, avec ses lieux
emblématiques (Tahiti à l'époque des Lumières), sa thématique (l'en sauvagement du civilisé), ses mythes (le mythe des Barbares et la nécessaire régénération des nations vieillies). Mais un discours opposé justifie le refus du métissage par la crispation sur l'identité ethnique et la "pureté du sang". Paradoxalement,

l'entreprise coloniale a sans doute été un agent involontaire du métissage. Qu'elle

soit animée par un projet universaliste d'assimilation culturelle ou par une perspective "différencialiste"de préservationdes identités, la culture colonisatrice est transformée par les cultures colonisées autant qu'elle les transforme; ne devient-ellepas ainsi à son tour une culture métisse? S'il est vain de prétendre tirer une véritable conclusion à partir des
communications une convergence. très diverses rassemblées De l'analyse dans ce volume, on peut cependant noter il des textes littéraires et des situations historiques,

semble résulter que la condition métisse, qu'on le déplore ou non, est la plupart du temps vécue comme un malaise et non comme un dépassement heureux des barrières raciales préfigurant on ne sait quelle vision euphorique d'une humanité future magiquement réconciliée avec elle-même.

J.C.C. MARIMOUTOU U.R.A. 1041 du C.N.R.S. Université de La Réunion

J.M. RACAULT
Directeur du Centre de Recherches Littéraires et Historiques Université de La Réunion

I

A LA RECHERCHE D'UN PARADIGME:
Le métissage dans la pensée des Lumières et au-delà.

LE MÉTISSAGE DE

L'ENCYCLOPÉDIE À LA RÉVOLUTION:
de l'anthropologie à la politique

Dans cette vaste réflexion que poursuit le siècle des Lumières sur la différence et sur l'autre, le métissage est un point nodal et qui cependant gêne. Le métis, c'est en même temps l'autre, mais c'est aussi le même. Aussi l'attitude devant cette question constitue-t-elle un test dans l'anthropologie, ou plus exactement dans les anthropologies des Lumières. Mais la réflexion ne reste pas uniquement scientifique, et d'abord parce que, sur ces questions raciales, les fantasmes individuels et collectifs interviennent vite dans le raisonnement; mais aussi parce que l'Histoire elle-même, en s'acheminant vers la Révolution, va
obliger à prendre en compte le rôle économique et politique des métis. Il faudrait d'abord partir de définitions, et cela suffirait déjà à faire apparaître des malaises, des confusions, des lacunes plus ou moins explicables. Si l'on se réfère au Littré qui est le reflet de l'usage des écrivains classiques, on y voit que les résultats des mélanges interraciaux sont nettement désignés par deux termes

différents:
"Métis. Qui est né d'un blanc et d'une Indienne (d'Amérique) ou d'un Indien (d'Amérique) et d'une blanche. On dit mulâtre quand il s'agit d'un blanc et d'une négresse, ou d'un nègre et d'une blanche".

En parlant de "métissage" nous avons l'intention de prendre le terme dans sa plus vaste extension. Littré signale l'usage du mot "métis" dès le xnème siècle, (quoique le mot ne soit pas dans le Godefroy) et cite Bodin, Olivier de Serres, Montaigne, Amyot, Charron, Montesquieu, Buffon et Voltaire. Si l'on recourt maintenant à des dictionnaires plus anciens, on trouve le mot "métis" chez Furetière ("C'est le nom que les Espagnols donnent aux enfants qui sont nés d'un Indien et d'une Espagnole, ou d'un Espagnol et d'une indienne. On appelle aussi chiens métis, ceux qui sont nés de différentes races, comme d'un Lévrier et d'un Epagneul"). Le mot "métissage" ne figure pas dans Furetière. Il n'y a pas "métis" dans le Dictionnaire de l'Académie de 1694. Le Dictionnaire universel du Commerce (Copenhague, 1761) ne comporte pas d'article "métis" ni "sang-mêlé", tandis qu'il y a un long article "Nègres", effrayant dans ce qu'il révèle de racisme, et dans la façon dont il cite Montesquieu sans avoir compris le caractère ironique du célèbre passage de

12 l'Esprit des Lois. Le Dictionnaire de Trévoux (1771) fait acte d'un sens élargi du mot "métis" :
"Métif se dit aussi des hommes qui sont engendrés de père et de mère de différents qualité, pays, couleur ou religion. Hybrida. Cet enfant est métif, engendré d'un père esclave et d'une mère libre, d'un Maure et d'une Espagnole. En Espagne, on appelle Mulatro, celui qui est engendré de père et de mère de différente couleur, ou de Religion, qui participe de l'un et l'autre, comme le mulet participe de deux natures; c'est une fort grande injure. On appelle aussi métif un enfant né d'un Indien et d'une Espagnole, ou au contraire dans le pays on les appelle Créoles. Au Pérou, on appelle proprement Métis ceux qui sont nés d'un Espagnol et d'une Sauvage".

Le Dictionnaire philosophique de Voltaire ne comporte pas d'article "métis" ni "mulâtres", ni d'ailleurs d'articles "nègres" ou "noirs". On s'étonnera de ne pas trouver d'article "métis" dans l'Encyclopédie. Mais l'article "mulâtre", rédigé par Jaucourt, contient aussi le mot "métis":
"Mulâtre (Terme de voyageur) en latin hybris pour le mâle, hybrida pour la femelle, terme dérivé de mulet, animal engendré de deux différentes espèces. Les Espagnols donnent aux Indes le nom de mulata à un fils ou fille nés d'un nègre et d'une indienne, ou d'un indien et d'une négresse. A l'égard de ceux qui sont nés d'un Indien et d'une Espagnole, ou au contraire et semblablement en Portugal, à l'égard de ceux qui sont nés d'un indien et d'une portugaise, ou au rebours, ils leurs donnent ordinairement le nom de métis, et nomment jambos, ceux qui sont nés d'un sauvage et d'une métive : ils diffèrent tous en couleur et en poil. Les Espagnols appellent aussi Mulata, les enfants nés d'un maure et d'une espagnole, ou d'un espagnol et d'une mauresse. Dans les îles françaises, mulâtre veut dire enfant né d'une mère noire et d'un père blanc; ou d'un père noir et d'une mère blanche. Ce dernier cas est rare, le premier très-commun par le libertinage des blancs avec les négresses".

Vient alors une référence au Code noir et une critique des mesures qu'il préconise. Mais nous y reviendrons. Le Supplément de l'Encyclopédie éprouve le besoin de reprendre cet article et de le compléter, dans un sens qui ne manque pas d'être révélateur :
"Mulâtres... Il eût été sans doute à souhaiter pour les bonnes moeurs et pour la population des blancs dans les colonies, que les Européens n'eussent jamais senti que de l'indifférence pour les négresses; mais il était moralement impossible que le contraire n'arrivât: car les yeux se font assez promptement à une différence de couleur qui se présente sans cesse, et les jeunes Négresses sont presque toutes bien faites, faciles et peu intéressées. On ne peut cependant s'empêcher de convenir que de ce désordre il ne soit résulté quelques avantages réels pour les colonies: 1°) les affranchissements de mulâtres ont considérablement augmenté le nombre des libres, et cette classe de membres est, sans contredit, en tout temps, le plus sûr appui des blancs contre la rébellion des esclaves: ils en ont

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eux-mêmes; et pour peu qu'ils soient aisés, ils affectent avec les Nègres la supériorité des Blancs, à quoi il leur faudrait renoncer si les esclaves secouaient le joug; et en temps de guerre les mulâtres sont une bonne milice à employer à la défense des côtes, parce que ce sont presque tous des hommes robustes et plus propres que les Européens, à soutenir les fatigues du climat. 2°) la consommation qu'ils font des marchandises de France, en quoi ils emploient tout le profit de leur travail, est une des principales ressources du commerce des colonies".

Que conclure de ce premier sondage dans les dictionnaires du XYIIIème siècle, et plus précisément dans l'Encyclopédie? D'abord, au niveau lexicologique on sent un certain embarras à recouvrir par un mot général une grande diversité de cas, métis étant plutôt réservé au mélange espagnoVindien et mulâtre au mélange noir et blanc; mais on voit dans le Dictionnaire de Trévoux une confusion avec "créole" ; d'autre part à partir du moment où l'on veut donner un nom différent pour chaque type de métissage, les vocables se multiplient sans parvenir à traduire la diversité, soit que l'on tienne compte des diverses origines des parents, ou de la plus ou moins grande quantité de sang "blanc" qui entre dans le mélange. De cette multiplication des mots, l'Encyclopédie ne tient pas compte du moins au niveau de ses entrées; on cherchera en vain "quarteron" ou "samboe" (enfant d'un mulâtre et d'une négresse). Un mot désignant la généralité du phénomène semble difficile à trouver, métis demeure marqué par la connotation espagnol/indien et ne parvient pas à la généralité, quoique certains articles de dictionnaires montrent la voie, en élargissant le phénomène du métissage à d'autres phénomènes que celui de la couleur (régime juridique, religion, etc...) La préférence de l'époque révolutionnaire pour les expressions "sang-mêlé", "homme de couleur" correspond à ce désir de trouver un mot général. Il est à peine besoin de souligner que dans les définitions mêmes se font sentir les préjugés raciaux; le caractère "hybride", l'ambiguïté du métissage sont ressentis comme gênants. Le mot "mulâtre" a nettement une connotation plus péjorative que le mot "métis", les Indiens bénéficiant d'une revalorisation, au XYIIlème siècle, qui tarde à se manifester pour les noirs. L'étymologie est un prétexte commode pour insister sur l'aspect animal du phénomène (mulato/mulet). La condamnation morale (débauche des blancs) recouvre mal un préjugé racial. Cependant c'est l'évolution de l'Encyclopédie à son Supplément qui apparaît comme particulièrement intéressante; elle montre le passage d'une conception négative du métissage: hybridité animale, conséquence de l'immoralité, à une conception positive (le métis physiquement plus vigoureux, et particulièrement utile). Mais, si l'on s'en tenait à ces deux articles de l'Encyclopédie, on serait tenté de penser que cette évolution est due essentiellement à des motifs économiques et politiques: le mulâtre est un consommateur; il aide à réprimer les esclaves. Nous allons voir que le passage d'une conception négative à une conception positive peut présenter plus de complexité idéologique et avoir des enjeux autres, d'autant plus que l'Histoire apportera, avec la révolte de Saint-Domingue, un cuisant démenti à cet espoir d'utiliser les mulâtres à des fins esclavagistes.

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I. Les tâtonnements

de l'anthropologie

Dans l'anthropologie du XVIIIème siècle, le métis pose la question de l'unité de l'espèce humaine. A la différence de certains métissages animaux qui aboutissent à la stérilité, le métissage humain n'a aucun effet de cette sorte. Faut-il en conclure que le noir et le blanc, l'Espagnol et l'Américain appartiennent à une seille et même espèce? Ce qui nous semble évident ne l'est pas forcément pour un homme du XVIIIème siècle, et derrière cette question de l'unité de la race humaine des enjeux qui sont philosophiques et religieux ont un rôle capital. L'audace de la pensée ne se situe pas toujours où nous l'attendons. Ainsi Voltaire: pour lui l'audace consiste, ce qui nous semble paradoxal, à affirmer qu'il n'y a pas d'unité de la race humaine, parce que c'est un moyen de ridiculiser le récit biblique de la création, de dénoncer l'absurdité du mythe d'un couple unique -Adam et Eveayant donné naissance à toutes les variétés humaines. Ce sont dans des perspectives de querelles bibliques qu'il nous a laissé de nombreux textes où le métissage est considéré dans les termes les plus méprisants, comme une anomalie, le fruit d'une union scandaleuse entre deux races d'hommes totalement distinctes. "Les blancs barbus, les nègres portant laine, les jaunes portant crins et les hommes sans barbe, ne viennent pas du même homme", écrit Voltaire dans le Traité de métaphysiquel, ce qui est pour lui l'occasion de ridiculiser un missionnaire de Goa qui prétend qu'ils sont nés de même père. On pourrait multiplier ces citations de passages où Voltaire affirme les différences irréductibles, dans des perspectives où certes la polémique religieuse est sous-tendue par un évident racisme. "Les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains [sont] des races entièrement différentes"2, "différentes races d'hommes" pour reprendre le titre d'un sous-chapitre de l'Introduction de l'Essai. L'article "Homme" du Dictionnaire philosophique proclame ce caractère irréductible des races humaines. "Le premier nègre et le premier blanc qui se rencontrèrent durent être étonnés l'un de l'autre". La différence n'est pas seulement dans l'apparence extérieure. "Nous ne pouvons douter que la structure intérieure d'un nègre ne soit différente de celle d'un blanc, puisque le réseau muqueux ou graisseux est blanc chez les uns et noir chez les autres". Et Voltaire fait appel aux travaux de Malpighi, de Raysch sur le "reticulum mucosum". Certes, Voltaire ne peut absolument nier les traits communs à toute l'humanité; "On peut réduire, si l'on veut, sous une seule espèce tous les hommes, parce qu'ils ont tous les organes de la vie, des sens et du mouvement (...) partout l'instinct de l'espèce l'entraîne à la société comme à la liberté"3. Le langage est aussi une constante. Mais c'est à regret qu'il est bien obligé de faire ces concessions. Sa conviction demeure le caractère irréductible des "différentes races d'hommes", pour reprendre le titre d'un souschapitre de l'Introduction de l'Essai. Dès lors il n'a que mépris pour le métissage:

1. Voltaire, Traité de métaphysique, chap. I, pp. 192-193 (O.C. Gamier, 2. Essai sur les mœurs, introduction, I, p. 6 (O.C., Garnier, 1878, t. XI). 3. Essai, t. Il, pp. 386-387 (O.C. l. XII).

1879.1. XXII)

15 métissage: "Les mulâtres ne sont qu'une race bâtarde d'un Noir et d'une Blanche, ou d'un Blanc et d'un Noir"l. Ce mépris pour le métissage s'exprime aussi dans les réflexions de Voltaire sur les Lapons qui lui sont l'occasion, dans La Russie sous Pierre le Grand de défendre l'idée que seules sont vigoureuses les races qui ne sont pas croisées: "Jamais homme un peu instruit n'a avancé que les espèces non mélangées dégénéraient"2. Pour montrer à quel point l'attitude envers le métissage est liée à l'acceptation ou au refus de l'unité de l'espèce humaine, il suffit de se tourner vers Buffon3. La différence même au niveau de l'énoncé des chapitres est frappante. Alors que Voltaire parlait de "Différentes races d'hommes" dans l'Essai, Buffon, dans De l'homme, intitule un grand chapitre "Variétés dans l'espèce humaine". Pour Buffon, convaincu de l'unité de la race humaine, le métissage n'a rien de scandaleux; bien au contraire, la terre est en quelque sorte peuplée de métis qui constituent toutes ces catégories intermédiaires qui permettent de passer avec des progressions presque insensibles du blanc au noir, au jaune, au cuivré. Les Foules, par exemple (c'est à dire les Peuls) sont "une espèce qui semble faire la nuance entre les Maures et les Nègres, et qui pourraient bien n'être que des mulâtres produits par le mélange des deux nations"4. "Il est aisé de voir que les Hottentots ne sont pas de vrais Nègres mais des hommes qui, dans la race des noirs, commencent à se rapprocher du blanc; comme les Maures, dans la race blanche, commencent à s'approcher du noir"5. A Madagascar "il y a aussi dans cette île une grande quantité d'hommes de couleur olivâtre ou basanée; ils proviennent apparemment du mélange des noirs et des blancs"6. "Les îles du Cap Vert sont de même toutes peuplées de mulâtres venus de premiers portugais qui s'y établirent, et des Nègres qu'ils y trouvèrent''? "Les peuples qui habitent actuellement le Mexique et la Nouvelle Espagne sont si mêlés, qu'à peine trouve-t-on deux visages qui soient de la même couleur"8. A l'intérieur de chaque groupe humain, il existe une extrême variété: "Il y a autant de variétés dans la race des noirs que dans celle des blancs"9. La différence est due essentiellement, pour Buffon, au climat et aux moeurs. "Avec le temps un peuple blanc, transporté du nord à l'équateur, pourrait devenir brun et même tout à fait noir; surtout si ce même peuple changeait de moeurs et ne se servait pour nourriture que des productions du pays chaud"lO. La comparaison de Voltaire et de Buffon est instructive; elle montre comment s'opèrent des réseaux de significations. La conviction de l'unité de la race humaine
1. Essai, t. 1. p. 6 (O.C., t. XI) 2. Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand, in Oeuvres historiques, Gallimard, Pléiade 1957, p. 360. 3. Cf. Michèle Duchet, Anthropologie et Histoire au siècle des Lumières, p.275. 4. Buffon, De l'Horhme, prés. et notes par M. Duchet, Maspéro, 1971, p. 276. 5. Ibid., p. 286. 6. Ibid., p.289 7. Ibid., p. 276. 8. Ibid., p.301 9. Ibid., p. 274. lO.Ibid., p. 291-292. Cf. aussi p. 270.

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entraîne une tendance à valoriser les facteurs climatiques et culturels, à considérer l'ensemble des hommes comme liés par une ressemblance qui implique des variations multiples et progressives d'un groupe à un autre, à regarder d'un oeil favorable le métissage qui multiplie ces catégories intermédiaires. Tel est bien ce qui apparaît, dans l'anthropologie de Buffon. Au contraire l'affirmation de la différence irréductible va de pair, chez Voltaire, avec la sous-estimation des facteurs climatiques et culturels, avec une croyance dans la fixité de l'espèce, et une tendance à considérer le métissage comme une anomalie regrettable et accidentelle. On voit donc les implications, les enjeux de la notion de métissage. D'autre part, le courant fixiste a tendance à braquer sa réflexion sur la différence autour de la question de la couleur; tandis que chez Buffon, dans cette grande mouvance, dans ce vaste mouvement qui établit d'innombrables variations mais sur ce thème unique de l'homme, la couleur n'est qu'un élément parmi d'autres variantes: "La première et la plus remarquable de ces variétés est celle de la couleur, la seconde est celle de la forme et de la grandeur, et la troisième est celle du naturel des différents peuples"l. On voit l'attention de Buffon aux facteurs socioculturels, à côté des facteurs strictement biologiques. Ce troisième paramètre est encore beaucoup plus souple que les précédents; en multipliant les variables on les relativise. Il n'y a pas que le métissage de couleur, il y a aussi le métissage des tailles, des formes physiques, des cultures. Le refus du métissage, la conviction que chaque race est irréductible à une autre, oblige à augmenter, en revanche, le nombre de ces races, tandis qu'une conception unitaire, comme celle de Buffon, augmente le nombre des variables. Les deux phénomènes sont, en bonne logique, inversement proportionnels: moins on admet de variables, plus on admet de "races''2. Chez Diderot, le métissage entre les diverses espèces humaines ne soulève pas de problème. La fécondité des métisses est le signe même de l'unité de la race humaine puisqu"'on doit regarder comme la même espèce celle qui, au moyen de la copulation se perpétue et conserve la similitude de cette espèce". La définition même de l'espèce, c'est une "production continue" (article "Animal" de l'Encyclopédie). Les noirs et les blancs étaient déjà contenus dans la fécondité des premiers hommes et femmes, avance l'article "Nègre", qui est de Formey : "Si les hommes ont été d'abord tous formés d'oeuf en oeuf, il y aurait eu dans la première mère des oeufs de différentes couleurs qui contenaient des suites innombrables d'oeufs de la même espèce, mais qui ne devaient éclore que dans leur ordre de développement, après un certain nombre de générations". Notons, au passage, combien est intéressante cette idée d'un capital génétique, combien même par rapport à la médecine de l'époque, qui a tendance à ne considérer la mère que comme un réceptacle, cette idée d'une hérédité contenue dans l'oeuf féminin est importante
1. Ibid., 223. 2. Ainsi sur la question du "nègre blanc", de l'albinos, qui n'est d'ailleurs pas le fruit d'un métissage et dont nous ne traitons par conséquent qu'incidemment. Buffon n'y voit que "des individus qui ont dégénéré de leur race par quelque cause accidentelle" (p. 303). Voltaire, quant à lui, "s'obstinera à faire des albinos ou Maures blancs une "race" au même titre que les Blancs, les Nègres, les Hottentots, les Lapons, les Chinois et les Américains" (M. Duchet, n. 119, in Buffon, De L' homme, p. 303).

17 (complétée il est vrai, et sans qu'apparaisse l'idée d'hérédité croisée, par l'hypothèse du "système des vers" ,c'est à dire des spermatozoïdes). Dans ces vastes perspectives, des changements de couleur serait donc dûs à un épuisement du capital génétique, non au climat, comme le supposait Buffon: "il ne serait pas impossible qu'un jour la suite des oeufs blancs qui peuplent nos régions venant à manquer, toutes les nations européennes changeassent de couleur; comme il ne serait pas impossible aussi que la source des oeufs noirs étant épuisée, l'Ethiopie n'eût plus que des habitants blancs". Pour des raisons inverses de celles que nous avons analysées à propos de Voltaire, et pour affmner l'unité de la race humaine, le mythe biblique d'Eve est remis à l'honneur: "tant d'hommes divers sont-ils sortis de la même mère? n ne nous est pas permis d'en douter". On voit aussi apparaître dans cet article de Formey un éloge du métissage: "Mais dans ces contrées extrêmes où tout est blanc et tout est noir, n'y a-t-il pas trop d'uniformité, et le mélange ne produirait-il pas des beautés nouvelles ?" La question du métissage est dépassée par cette idée d'un capital génétique qui contiendrait chez le même ancêtre les diverses variations. Aussi bien d'ailleurs en ce qui concerne la taille qu'en ce qui concerne la couleur. Tandis que Voltaire considérait les Patagons comme une race à part, Diderot dans un passage de l'Histoire des deux Indes remarque à propos de ce peuple: "n y a des géants et des nains dans toutes les contrées. n y a des géants, des nains, des hommes d'une taille commune, nés d'un même père et d'une même mère"l. Le Rêve de d'Alembert va plus loin. Persuadé que "tous les êtres circulent les uns dans les autres; par conséquent toutes les espèces", que "tout est un flux perpétuel" et qu"'il n'y a qu'un seul grand individu; c'est le tout"2, Diderot se prend à imaginer des mélanges entre espèces animales et même entre l'homme et l'animal. Bordeu entend "que la circulation des êtres est graduelle; que les assimilations des êtres veulent être préparées, et que pour réussir dans ces sortes d'expériences, il faudrait s'y prendre de loin et travailler d'abord à rapprocher les animaux par un régime analogue"3. C'est ainsi qu'en faisant boire du lait de chèvre à un homme et en nourrissant une chèvre de pain, on préparera une union qui loin d'être stérile donnera lieu à une nouvelle espèce: les chèvres-pieds: "nous en tirerions une race vigoureuse, intelligente, infatigable et véloce dont nous ferions d'excellents domestiques"4, une race donc qui cumulerait les qualités des deux races

d'origine. L'utilisation à des fins domestiques n'est-elle pas une forme d'esclavagisme? Loin de là, cette race des chèvres-piedssemble pour Diderot une solution qui permettrait de supprimer l'esclavage. "Nous ne réduirions plus l'homme dans nos colonies à la condition de bête de somme"5.Diderot se montre

1. o.c., éd. Lewinter tXV, p. 479. Je n'étudie pas systématiquement l'Histoire des deux Indes puisque L. Versini vient de le faire magistralement. 2 O.C., t. VIII. p.97 et 98 (Rêve de d'Alembert). 3. T. Vill, p. 159-160. 4. T. Vill, p. 160. 5. T. Vill, p. 160.

18 l'ancêtre de la science-fiction, ou plutôt de la biologie-fiction, et l'on songe à la pièce de Vercors et, plus près de lui, à Rétif de la Bretonne. Revenons à la réalité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à mesure qu'avance le siècle, s'affirme la conviction de l'unité de la race humaine, et que le métissage est utilisé comme preuve même de cette unité: "Tout ce qu'on appelle homme doit être regardé comme de la même espèce, parce que toutes ces variétés produisent ensemble des métis qui généralement sont féconds; tous apprennent à parler, et marchent naturellement sur deux pieds", note Condorcet dans l'édition Kehl de l'Essai sur les Moeurs. Il est particulièrement instructif de regarder ces notes de Condorcet, parce que sur cette question du métissage il se démarque nettement de Voltaire. Certes, il est difficile d'établir vraiment une progression chronologique, parce que si le commentaire de Condorcet est évidemment postérieur au texte de Voltaire, inversement les textes de Voltaire et de Diderot qui correspondent à des anthropologies tellement différentes sont contemporains, mais issus de deux hommes qui, outre leurs évidentes différences de tempérament et de formation, appartiennent à deux générations différentes. On est passé, avec bien entendu des vitesses différentes suivant les écrivains, d'une conception fixiste de l'espèce qui distingue à l'intérieur de l'humanité des "races" irréductibles, entre lesquelles les croisements sont des sortes de monstruosités dues au libertinage, à une conception de l'unité de l'espèce humaine qui ne connaît que des variations, et par conséquent où les croisements entre couleurs, tailles différentes sont peut-être la réalisation d'un "programme génétique", en tout cas, donnent d'heureux résultats, des mulâtres ou des métis vigoureux, et dont la beauté même devient convaincante. L'article "Espèce Humaine" de l'Encyclopédie. qui est de Diderot, résume bien ces larges conceptions. Dans le vaste tableau des diverses variétés humaines, il se refuse dès le départ à limiter la différence à la notion de couleur: "L'homme considéré comme un animal, offre trois sortes de variétés; l'une est celle de la couleur; la seconde est celle de la grandeur et de la forme; la troisième est celle du naturel des différents peuples". Suit un tableau des peuples qui constituent l'humanité, où l'on passe insensiblement de l'un à l'autre; l'extrême variété permettant justement d'affirmer ces passages insensibles: "Achevons de parcourir l'Afrique. Les peuples qui sont au delà du tropique, depuis la mer rouge jusqu'à l'Océan, sont des espèces de Maures, mais si basanés qu'ils paraissent presque tous noirs, ils sont mêlés de beaucoup de mulâtres" ; ou encore: "Il y a au nord et au midi du fleuve, des hommes qu'on appelle Foules, qui semblent faire la nuance entre les Maures et les nègres. Les Foules ne sont pas tout à fait noirs comme les nègres, mais ils sont bien plus bruns que les Maures. Les îles du cap Ven sont toutes peuplées de mulâtres, venus des premiers Portugais et des nègres qui s'y trouvèrent; on les appelle nègres couleur de cuivre". Les Hottentots: "On pourrait les regarder dans la race des noirs comme une espèce qui tend à se rapprocher des blancs, ainsi que dans la race des blancs, les Maures comme une espèce qui tend à se rapprocher des noirs". Il Ya autant de variétés parmi les peuples noirs que parmi les peuples blancs. Certes, on retrouve dans cet article, malgré son ouverture, des traces de "préjugés", ainsi celui-ci, avancé, il est vrai, avec prudence: "Le blanc paraît donc être la couleur primitive de la nature, que le climat, la nourriture et les

19 moeurs altèrent et font passer par le jaune et le brun et conduisent au noir", préjugé qui part peut-être une référence implicite à la peinture: le blanc de la toile du peintre, venant peu à peu s'enrichir des couleurs qui constitueront le tableau, le blanc étant le degré zéro de la couleur et par conséquent originel. L'article, qui confesse une dette évidente à l'endroit de Buffon, se termine par l'affirmation de l'unité de la race humaine et de l'importance des facteurs climatiques et culturels --comme nous l'avons vu, ces deux affirmations vont de pair: "Tout concourt donc à prouver que le genre humain n'est pas composé d'espèces essentiellement différentes. La différence des blancs aux bruns vient de la nourriture, des moeurs, des usages, des climats; celle des bruns aux noirs a la même cause. Il n'y a donc eu originairement qu'une seule race d'hommes, qui s'étant multipliée et répandue sur la surface de la terre, a donné à la longue toutes les variétés dont nous venons de faire mention; variétés qui disparaîtraient à la longue, si l'on pouvait supposer que les peuples se déplaçassent tout à coup et que les uns se trouvassent ou nécessairement ou volontairement assujettis aux mêmes causes qui ont agi sur ceux dont ils croient occuper les contrées". La réflexion sur le métissage et sur la différence amène presque immanquablement un élargissement de la réflexion depuis les origines jusqu'au futur, quoique Diderot s'abstienne ici de l'évolutionnisme prophétique qu'il pratique ailleurs. Cet article semble avoir assez bien correspondu à ce que pensait alors une bonne fraction du lectorat, habitué il est vrai par le récit biblique au thème de l'unité de la race humaine -et cette affirmation, que Diderot fait dans un tout autre esprit, était propre à rassurer la censure. La réaction de Pierre Rousseau dans le Journal encyclopédique est caractéristique de son consensus: "Nous eussions bien désiré de pouvoir rapporter cet article en entier, l'un des plus intéressants de ce volume, soit par la variété et par l'agrément des tableaux qui y sont rassemblés, soit par les vues sages et les lumineuses réflexions de l'auteur".

II.

La condition

juridique

et politique

Si le métissage amène donc à se poser des questions fondamentales de l'anthropologie, il n'en pose pas moins des questions juridiques et politiques; son ambiguïté même est un signe de contradiction qui fait apparaître les embarras, les calculs des colonisateurs, les timidités des anti-esclavagistes. Le Code noir s'intéressait davantage au métissage des conditions juridiques qu'à celui des couleurs, mais dans le contexte colonial, ces deux sortes de métissages se recoupent. La condition juridique du mulâtre sera celle de sa mère, ce retour à la filiation matriarcale s'explique par le refus de donner à ces unions une forme légale, comparable à celle qui est de règle entre personnes libres : "Voulons que si le mari esclave a épousé une femme libre, les enfants tant mâles que filles suivent la condition de leur mère et soient libres comme elle, nonosbstant la servitude de leur père, et que si le père est libre et la mère esclave, les enfants seront esclaves pareillement. S'il n'y a pas eu mariage, les enfants sont confisqués au profit de l'hôpital". L'article IX impose aussi une amende de deux mille livres

20

aux maîtres qui auront des enfants de leurs esclaves. Mais si le maître épouse l'esclave, elle devient libre ainsi que les enfants et l'on retrouve l'ordre patriarcal de la parenté. Cependant au cas où c'est une femme libre qui épouse un homme esclave, les enfants bénéficient de la condition de leur mère. L'article de l'Encyclopédie sur le statut juridique des noirs est signé "M. Le Romain" et s'il s'indigne des cruautés contre les noirs, se garde de remettre en cause le Code Noir, encore en vigueur, dont il y a un résumé exclusivement descriptif. Malgré ce qu'on vient de lire, on voit que souvent le mulâtre est un homme libre, et les recensements que fait l'abbé Raynal dans l'Histoire des deux Indes distinguent trois catégories; la catégorie intermédiaire entre les blancs et les esclaves réunit noirs et mulâtres lorsqu'ils sont libres: dans l'Ile de France: 2456 blancs, 1200 mulâtres et nègres libres et des esclaves; dans l'lIe Bourbon, en 1788, 7 833 blancs, 919 noirs ou mulâtres libres, 37265 esclavesl. L'éloge du métissage, les droits reconnus de plus en plus aux métis ne sont souvent dûs qu'à cette position intermédiaire entre les blancs et les esclaves; mais cela ne va pas sans équivoques, car si le métis est reconnu comme homme à part entière, c'est essentiellement parce qu'il a de ce précieux sang blanc et parce qu'il peut être utilisé à des fins politiques. Bien caractéristique, par exemple, ce qu'écrit De Pauw dans ses Recherches philosophiques à propos de Garcilaso de la Vega, "qu'on prend ordinairement pour un Américain"; il "n'était qu'un métis, né à Cusco d'un père espagnol et d'une mère péruvienne" ; "Il n'aurait point écrit, s'il n'avait eu un européen pour père"2. On n'en assiste pas moins au XVIlIème siècle à une réhabilitation du métis qui va servir à celle du mulâtre. Les découvertes que l'on fait alors sur les anciennes civilisations de l'Amérique aident à cette exaltation du métis, et Raynal s'indigne que maintenant ces métis soient considérés comme "la dernière classe [dans] un pays qui appartenait à leurs ancêtres"3. Cependant on constate chez les métis un désir de ne pas être assimilés aux mulâtres ni aux noirs. Bien caractéristique, par exemple, ce Précis des gémissements des sangs-mêlés dans les colonies françaises, "par J.M.C. Américain, sang-mêlé", qui paraît en 17894 : "La couleur des noirs désigne l'Afrique (..) La couleur des sangs-mêlés désigne l'Amérique; ce continent, ni la Constitution de la Monarchie française ne connaissent point d'esclaves dans leurs citoyens originaires. C'est donc une injustice de nous confondre avec les nègres"5. L'exaltation du métissage ne constitue donc pas ipso facto un triomphe sur le racisme. Mais si le mulâtre a tendance à se considérer comme supérieur au noir, celui-ci, en revanche, reproche au sang-mêlé justement ce mélange dont il est né, et Brissot dans ses Mémoires sur les noirs de l'Amérique septentrionale raconte que

1. 2. 3. 4. 1. 5.

Raynal, Histoire philosophique et politique des deux Indes, A. Costes, 1820, loll, p. 622 et 617. T. II, p. 113, cité par M. Duchet, Histoire et anthropologie (...), p. 102-103. Raynal, Histoire philosophique, 1. IV, p. 161. Editeur: Baudoin, reproduit par EDHIS, La RévolU/ion française ell'abolilion de l'esclavage, XI. P. 7.

21

dans l'Ohio "si une négresse a une querelle avec une mulâtresse, elle lui reproche d'être d'un sang mêlé" I. Avec la Révolution, la question politique que posent les hommes libres des colonies va l'emporter sur la réflexion anthropologique. Le racisme ne disparaît pas pour autant, loin de là ; il est exacerbé par les enjeux politiques. Dans l'ensemble des colonies françaises au moment de la Révolution, il y a environ 55 000 blancs, 32 000 mulâtres et noirs libres, 60 ppoo esclaves. Ces mulâtres et noirs libres vont-ils bénéficier, comme cela semble logique, de la Déclaration des droits de l'homme? La Révolution qui proclame que tous les hommes sont libres et égaux va-t-elle libérer les esclaves? Prudemment les deux questions sont d'abord dissociées, et la première soulève déjà les plus violentes réactions des colons blancs qui voudraient être seuls bénéficiaires des droits des citoyens français. La Lettre de Gensonné, membre du tribunal de cassation, élu par le département de la Gironde, exprime bien le sentiment des députés des assemblées de la Révolution qui se heurtent à des pressions diverses des colons (les planteurs et négociants de Bordeaux, comme de Nantes et du Havre, forment un puissant "lobby"). Les Bordelais cependant, déclare Brissot, "regardent comme une dérogation improposable à la déclaration des droits, de priver les citoyens de couleur libres des droits imprescriptibles que leur assure leur qualité de citoyens; l'initiative que réclament les colons leur paraît également contraire aux droits et à l'intérêt de la métropole"2, On remarque combien se mêle la question de principe et la question d'intérêt, comment aussi cette classe composite des mulâtres et noirs libres devient homogène dans la mesure où elle représente la même situation politique. Clavière a une admirable formule lorsque, dans son Adresse à la Société des Amis des Noirs et à l'Assemblée nationale3, il prétend "concilier les intérêts de l'humanité avec les intérêts des propriétaires" ! Toute son argumentation est fort intéressante et bien représentative des avantages que la métropole entend alors tirer des mulâtres. On voit s'y mêler une argumentation philosophique pour laquelle il convoque les écrivains des Lumières et les principes de la Déclaration des droits de l'homme, et un exposé sans pudeur des avantages matériels que la France peut tirer de la reconnaissance des droits des mulâtres. Bel élan oratoire: "Oui, les citoyens mulâtres mériteraient mieux d'être les législateurs de leur terre natale, que les colons qui réclament cette auguste fonction (..) A qui la législation d'un pays quelconque appartient-elle dans le droit naturel? A ceux dont le pays est la patrie"4. Voilà qui est bien pensé et bien dit ! "Les Français mulâtres, considérés dans les rapports politiques et moraux qui constituent le citoyen (..) sont supérieurs aux blancs, ils auraient par conséquent plus de droit qu'eux à demander la législation des

colonies"5.

I. 2. 3. 4. 5.

EDRIS, t. Vil, Brissot, p. 30, note. EDRIS, t. IV. 2ème éd. 1791, EDRIS, t.IX. P. 48. P. 56.

22 Et cette classe serait, la France révolutionnaire le croit alors, une alliée pour la métropole: "C'est donc à ces insulaires, à ces créoles, dont on voudrait flétrir la plus grande partie, à cause de leur couleur, que Raynal veut qu'on accorde le droit de se gouverner eux-mêmes, mais d'une manière subordonnée à l'impulsion de la métropole.. à peu près comme une chaloupe obéit à toutes les directions du vaisseau qui la remorque"}. Ces mulâtres serviront, pense Clavière, les intérêts de la métropole de diverses façons. D'abord, ils sont de grands consommateurs, cet argument devient important; et avec le XVIIIème siècle, le mouvement est pris qui conduira le xxème vers nos sociétés de consommation: "Les citoyens de couleur sont les plus importants de nos nourriciers, puisque le tribut qu'ils paient à nos manufactures est bien plus considérable que celui des blancs, car la consommation des premiers sera toujours chez eux, sur leur terre natale, en raison de leur prospérité". Ces "aristocrates planteurs" peuvent bien revenir en France, on n'y perdra rien, car ils ne sont que des "chétifs consommateurs" qui préfèrent garder leurs richesses et investir dans la métropole plutôt que de consommer dans les colonies2. D'autre part l'utilisation des mulâtres à des fins esclavagistes n'est nullement dissimulée par Clavier: "Nous croyons qu'affranchir subitement les esclaves serait une opération, non seulement fatale pour les colonies, mais que, dans l'état d'abjection et de nullité où la cupidité a réduit les noirs, ce serait leur faire un présent funeste, ce serait abandonner à eux-mêmes et sans secours, des enfants au berceau, ou des êtres mutilés et impuissants"3. Le mulâtre va être investi d'un rôle pédagogique auprès de l'esclave: il lui apprendra le respect de la propriété, et que -sinistre ironie quand on voit les conditions dans lesquelles il était accompli- le travail est déjà une forme d'affranchissement: "dès que la nuance de leur peau leur montre la moitié de leur origine dans la classe souffrante, quel avantage n'y a-t-il pas à développer chez eux tous les sentiments généreux dont la pitié est le plus puissant mobile? Et quel régime excite davantage ces sentiments si ce n'est la liberté? Qui ne voit, sous cet heureux état de choses, le citoyen adoucissant le sort des esclaves, leur montrant souvent que la liberté sans propriété, ne garantit pas de la misère; et que le travail d'où naîtra une indépendance utile, étant la plus noble des occupations, est déjà une sorte d'affranchissement? "4. Clavière est bien représentatif de l'opinion girondine. Ce financier genevois que ses idées démocratiques ont obligé à l'exil, est attiré pour la Révolution française; il est le collaborateur de Mirabeau; il est lié à Brissot; il est membre de la Société des Amis des Noirs. Il aime la littérature et les idées; mais il aime aussi la spéculation, les opérations en bourse. Il subira le triste sort des Girondins avec qui il est si évidemment lié; cependant on ne peut pas affirmer que ses positions devant le problème des colonies et des mulâtres soient strictement girondines; elles sont partagées par une grande partie de l'opinion des
1. P. 54. 2. P. 65. 3. P. 108. 4. P. 112, note.

23 révolutionnaires. Au sein même de la Société des Amis des Noirs dont Clavière fut président, il y eut, après un premier temps de lutte pour l'abolition de l'esclavage, un courant important qui préféra remettre cette abolition à plus tard et à qui les mulâtres semblèrent une partie de la population particulièrement intéressante, et dont on reconnaissait d'autant plus volontiers les droits que l'on pensait s'en servir comme d'un frein. Il y avait, il est vrai, dans cette Société, des positions plus radicales. Mais alors ceux qui les prennent s'occupent moins des métis, dans la mesure où ils ne veulent plus faire de distinction entre noirs et blancs. Condorcet écrit une Epitre dédicatoire aux nègres esclaves: "Quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères"l. Il n'y pas lieu donc de s'intéresser particulièrement aux métis. Dans "Sur l'admission des députés planteurs de Saint-Domingue dans l'Assemblée nationale" il aborde la question plus générale de l'esclavage et par là traite de la question des enfants nés d'une négresse et de son maître. Mais c'est essentiellement pour dénoncer les avortements auxquels conduisait l'inhumain Code noir et pour réclamer que la femme noire enceinte soit soumise à une protection et à des examens médicaux2. Dans la mesure où il proclame l'égalité de tous les hommes, la spécificité de chaque catégorie s'estompe, et la question des mulâtres ne l'intéresse pas particulièrement. L'Abbé Grégoire dans sa lutte contre l'esclavage des Noirs est amené aussi à parler des métis, mais plutôt incidemment. Ainsi, dans sa Lettre aux philanthropes d'octobre 1790, il vante "cette tace croisée, partant robuste", "regardée, depuis longtemps, comme le plus ferme appui de la colonie contre l'insurrection des Nègres et le marronage"3. On trouve à plusieurs reprises sous sa plume cette idée que le croisement des races est favorable à une exaltation des "avantages physiques qui, de l'aveu des naturalistes, résultent du croisement des races" ; aussi souligne-t-il que "la classe des sangs mêlés augmente journellement en nombre et en force" à Cuba4. Son Mémoire en faveur des gens de couleur est un manifeste qui tend plus à obtenir l'abolition de l'esclavage qu'à utiliser comme le fait Clavière la classe des mulâtres pour maintenir l'ordre dans les colonies. Sa Lettre aux citoyens de couleur et nègres libres de Saint-Domingue ne rend hommage aux mulâtres ("L'Académie des sciences de Paris s'honore de compter au nombre de ses correspondants un mulâtre de l'île de France")5, que finalement pour prêcher l'abolition de la différence: "Quelle absurdité de vouloir fonder un mérite sur les nuances de la peau, sur les teintes plus ou moins rembrunies du visage !"6. Dieu, dans sa tendresse, embrasse tous les hommes; son amour n'admet de différences que celle qui résulte de l'étendue de leurs vertus; la loi doit être une émanation de l'éternelle justice (...) la patrie, qui surveille tous les membres de la
1. In O.C., 1804, t.XI, p. 85. 2. Esquisse..., Masson, 1820, p. 413 et sq. 3. EDIIIS, t. 4. 4. De la noblesse de la peau ou du préjugés des blancs contre la couleur des Africains et de leurs descendants noirs et sangs-mêlés, Baudoin, 1826, p. 46. 5. EDRIS, t. 4, p. 8. 6. Ibid., p. 7.

24 grande famille, pourrait-elle être la mère des uns, la marâtre des autresl ?" L'accession des sangs-mêlés aux droits universels de la Déclaration n'est qu'un premier pas vers la reconnaissance de ces mêmes droits pour tous, n'eussent-ils aucune trace d'origine blanche. Pendant la période révolutionnaire, les "sangs-mêlés" vont avoir la possibilité de s'exprimer par eux-mêmes. Lecointe-Marsillac donne la parole à un nègre d'Amérique, "né aussi blanc que vous par un jeu de la nature qui n'est pas sans exemple dans son pays" : Le More-Lack ou essai sur les moyens les plus équitables d'abolir la traite et l'esclavage des Nègres2. Mais pourquoi lui supposer une quelconque blanchitude pour lui donner la parole ou plutôt la plume? La citoyenne Lucidor Cordin ne s'embarrasse pas de ce qui aurait pu apparaître dans le contexte du XVIIIème siècle comme un double handicap, être femme et être créole. Elle compose allègrement un Hymne des citoyens de couleur qu'elle signe "par la citoyenne Corbin, créole et républicaine"3. Elle écrit des discours, son activité est inépuisable. Bientôt les esclaves noirs eux-mêmes passeront à l'action et dans la lutte de Toussaint à Saint-Domingue, il ne s'agira plus de défendre les droits de cette classe intermédiaire des mulâtres et nègres libres, mais de réclamer la liberté de tous les noirs. Le mouvement naturel de l'histoire et le progrès des Lumières devait aboutir à cette suppression de la différence, suppression qui, on le sait hélas, n'a pas été réalisée par la Révolution même si certains de ses porte-paroles l'on rêvée. Nul doute que l'existence même des mulâtres ait finalement aidé à cette progression, même si certains ont essayé, au contraire, d'utiliser cette catégorie pour freiner l'émancipation des noirs. Aussi bien dans le domaine de l'histoire des idées que dans celle de l'histoire des faits, que l'on peut difficilement dissocier, l'état d'ambiguïté du métis lui permet d'être un révélateur des failles ou des audaces aussi bien du discours anthropologique que du discours politique. Est-il noir, est-il blanc? Est-il espagnol, est-il américain? La richesse même de ce thème du métissage provient de ce caractère indécidable qui finalement oblige à remettre en cause toutes les frontières et à admettre un concept de l'homme vraiment universel.

Béatrice DIDIER
Université de Paris VIII

1. Ibid., p. 3. 2. Prault, 1189, EDHIS, t. 3. 3. Colubrier, 1794, reproduit par EDHIS, 1. 3.

HOMMES DES LUMIÈRES ET HOMMES DE COULEUR
Le siècle qui voit la naissance de l'anthropologie, de l'ethnologie, de la sociologie, de la démographie, de la plupart des sciences humaines, devait tout naturellement s'intéresser à la notion de métissage ou d'hybridation, et parler des hommes de couleur, autrement dit dans la langue classique, des mestifsl ou métis. Car dans ces affaires, il faut bien prendre garde au vocabulaire, et même à l'époque où la libération des esclaves est débattue, ne pas prêter une générosité excessive à Laclos ou à Barnave dans leurs intetventions aux Jacobins d'avril 1791 où ils admettent les droits des hommes de couleur, sans aller comme les Amis des Noirs, Condorcet, Brissot, Mirabeau, Robespierre, l'abbé Grégoire, jusqu'à souhaiter l'égalité immédiate entre noirs et blancs. Lorsque Saint-Lambert, le Thomson français, qui fera partie de la Société des Amis des Noirs, appelle en 1787, dans ses
Réflexions sur les moyens de rendre meilleur l'état des nègres ou des affranchis dans

nos colonies, un "changement en faveur des hommes de couleur", il s'agit de dispositions favorables aux mulâtres, étape, il est vrai, dans son esprit, vers l'égalité totale entre blancs, mulâtres et noirs. Et chez les philosophes? La place de la réflexion sur le métissage est très variable de l'un à l'autre. Voltaire, qui parle très souvent "Des différentes races d'hommes" (Traité de métaphysique, I, 1734; Essai sur les mœurs, 1756,
Jntrod., II ; chap. CXLJ et CL, etc. ; Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand, 1759, chap. J, "Du gouvernement de la Sibérie..." et passim; Questions sur l'Encyclopédie, article "Homme", ~ "Différentes races d'hommes" ; Défense de mon

oncle, 1767, chap. XVIII; Un chrétien contre six juifs. 1776, etc.), insiste toujours sur les "différences prodigieuses" qui les séparent et les prédestinent peu à se mélanger: la couleur de la peau n'est pas loin chez lui de définir des espèces différentes, et son fixisme, bien connu en ce qui concerne la géologie, les enferme dans leur identité sans apercevoir de richesse potentielle dans leur croisement: "les

1. En général: "se dit figurement des hommes qui sont engendrés de père et mère de différente qualité, pays, couleur ou religion. Hybrida". Spécialement, "enfant né d'un Indien et d'une Espagnole" (Trévoux). "Mulat, Mulastre, Mulate, s. m. et f. : terme de relation. Cest un nom qu'on donne aux Indes à ceux qui sont fils d'un Nègre et d'une Indienne, ou d'un Indien et d'une Nègre. Hybris, hybrida. A l'égard de ceux qui sont nés d'un Indien et d'une Espagnole, on les appelle métis; et on appelle Zambos ceux qui sont nés d'un sauvage [c'est-à-dire d'un Indien] et d'une métice [. ..]. Dérivé de Mulet" (Trévoux).

Mu/atesse féminin de Mulate, ou Mulate masc. et fém. (Trévoux).

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mulâtres ne sont qu'une race bâtarde d'un noir et d'une blanche, ou d'un blanc et d'une noire" (Essai, Introd., 11). L'homme de Jean-Jacques est au contraire interchangeable, sans couleur, sans autre trait distinctif que les inégalités, d'abord physiques, puis sociales: écartant les "faits", l'histoire, les différences locales, l'auteur des Discours et du Contrat social nous parle de "l'homme en général" (Discours sur les origines de l'inégalité, Préambule de la première partie). Aussi bien les mots mestif-métis, mulâtre et autres synonymes, ou hybride, sont-ils entièrement absents de son œuvrel. Son "homme en général" est aussi abstrait que L 'Homme2 d'Helvétius: au grand scandale de son ami Diderot~ qui le réfute aussitôt bien que l'ouvrage soit posthume, l'empiriste, le matérialiste qu'est Helvétius peint l'homme aussi dépourvu, au mépris de l'expérience, de caractères individuels que l'homme de l'idéalisme platonicien ou des moralistes classiques. C'est l'homme de tous les temps et de tous les lieux, c'est un homme sans qualités. Les penseurs les plus radicaux des Lumières, Helvétius, d'Holbach, en principe totalement opposés à l'essentialisme spiritualiste, retombent dans le dogmatisme des systèmes à portée universelle (voir le titre révélateur, même si Diderot y a mis la main, du grand ouvrage de d'Holbach: Système de la nature) que Voltaire ou Diderot dénoncent avec acharnement d'un bout à l'autre de leur vie. La notion d'homme est chez ces raisonneurs abstraite, intemporelle, incolore, aseptisée. Butin plutôt maigre. Heureusement, si le penseur de la personne néglige les particularités physiques, l'homme de l'individu attache le plus grand prix à tout ce qui fait l'originalité de chacun, du Neveu de Rameau, de Mme de La Pommeraye, du renégat d'A vignon ou du modèle de Greuze portraitiste, depuis la "verrue" du Salon de 1767 jusqu'au "teint jaune, aux sourcils noirs et touffus, à l'œil féroce et couvert" de Fougeret de Monbron d'après la Satyre première. Tout individu est irremplaçable, est une idiosyncrasie précieuse. Voilà qui prédispose le Philosophe à avoir une philosophie du métissage, qui est aussi une syncrasie, un mélange. Sens de la différence, esprit expérimental, observateur, pensée biologique: autant de conditions pour l'existence d'une pensée du métissage. Diderot est le seul, avec Robinet et Benoît de Maillet3 peut-être, à élaborer une pensée biologique moderne, à tenter de tout expliquer par la "fibre", par la "molécule", à écrire l'épopée de la génération. Convaincu de l'extraordinaire pouvoir créateur de la matière, il va en particulier admettre qu'elle peut se livrer à des croisements passionnants et féconds. Pour aboutir à Diderot, il nous faut faire un détour par Guillaume Raynal. Un des acquis les plus importants des dernières années en ce qui concerne la littérature des Lumières a été l'appréciation exacte de la collaboration de Diderot à l'llistoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens. dans les deux Indes, l'immense entreprise de l'''abbé du Nouveau1. Voir les Index du vocabulaire de Rousseau dus à Michel Launay. 2 1773. Voir déjà De l'esprit (1758). 3. Robinet (Jean-Baptiste-René, 1735-1820), De la nature (1761-1763) ; Considérations philosophiques de la gradation naturelle des formes de l'être ou Les Essais de la nature qui apprend faire l'hol'flm£ (1768) ; Maillet (Benoît de, 1656-1738), Telliamed, 1748).

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Monde"l. Par l'étude de copies manuscrites non pas, pour une fois, antérieures à l'imprimé, mais postérieures, faites sur les indications de Diderot d'après un exemplaire imprimé des Deux Indes, on peut aujourd'hui mesurer précisément la part de Diderot: 1/16ème dans l'édition de 1770, 1/8ème dans celle de 1774, 1/4 environ dans celle de 1780 dont nous nous servirons, en indiquant quels passages remontent plus haut. L'enquête de Raynal sur la colonisation l'amenait nécessairement à rencontrer lui-même le métissage; restant un peu à la surface des choses, il enregistre les chiffres de la population d'après les archives de la Compagnie des Indes et du ministère de la Marine: pour Pondichéry, par exemple, aux Indes orientales, il relève "4 000 Européens, métis ou topasses [métis d'Indiens et d'Européens, mot absent des dictionnaires consultés], 10000 mahométans, 15000 Indiens chrétiens" (Livre IV, chap. 21). A l'île Bourbon, 6 340 blancs, 26 175 esclaves, aucun métis mentionné: peut-être sont-ils comptés parmi les blancs comme souvent; à l'île de France en 1776 : 6 386 blancs, 1 199 noirs libres, 25 154 esclaves, toujours pas de métis mentionnés (Livre IV, chap.xXXIIXXXIII). Pour les Indes occidentales, à Carthagène en Colombie, il compte 25 000 habitants dont 1/6ème d'Espagnols, le reste étant composé d'Indiens, de nègres, de "races formées de mélanges variés à l'infini", "une bigarrure plus commune à Carthagène que dans la plupart des autres colonies" (Livre VII, chap. II). A Quito, "50 000 métis, Indiens ou nègres, excités par ces exemples séduisants [oisiveté et débauche des Espagnols sous un climat agréable], infestent aussi ce séjour de leurs vices et y poussent en particulier la passion pour l'eau-de-vie de sucre et pour le jeu, inconnus dans les autres grandes cités du Nouveau-Monde" (Livre VII, chap. 23). L'inventaire des différentes races et mélanges de races est plus ou moins détaillé selon les régions. Voici l'analyse la plus complète que nous fournisse Raynal, pour l'ensemble de la population de l'Amérique espagnole: il y a en tout: 1 - Les "chapetons" (de chape ton, novice, nouveau débarqué, cf. en français chapetonnade, vomissements du nouvel arrivé sous les tropiques) ;

2 - les créoles, leurs descendants, qui "achèvent de perdre dans les vices qui naissent de l'oisiveté, de la chaleur du climat, de l'abondance de toute chose, cette élévation dont il leur avait été laissé de si grands exemples" ; 3 - les métis: "La supériorité que les chapetons affectent sur les créoles, ceuxci la prennent sur les métis. C'est la race provenant d'un Européen et d'une Indienne. Les Espagnols qui, dans les premières époques de la découverte, abordèrent au Nouveau-Monde, n'avaient point de femmes avec eux. [...] La plupart donnèrent leur foi aux filles du pays les plus distinguées ou les plus agréables. Souvent même, sans les épouser, on les rendit mères. La loi fit jouir ces enfants, légitimes ou illégitimes, des prérogatives de leur père: mais le
1. Voir sur le sujet les travaux décisifs de Michèle Duchet, Anthropologie et Histoire au siècle des Lumières, Maspero, 1971 ; Diderot et l'Histoire des Deux Indes ou l'Ecriture fragmentaire, Nizet,

1978.

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préjugé les plaça plus bas. Ce n'est guère qu'après trois générations, c'est-à-dire lorsque leur couleur ne diffère en rien de celle des blancs, tous très basanés, que dans le cours ordinaire de la vie civile, ils sont traités comme les autres créoles", et se mettent à "couler des jours inutiles dans les plaisirs et dans la mollesse". 4 - Les nègres, 5 - Les Indiens, "la dernière classe des habitants" (Livre VIII, chap. 19-22).

Raynal remarque au Brésil une "race dégénérée de Portugais créoles" (Livre X, chap. 15) qui a besoin d'un sang neuf, mais il le voit venir d'autres Européens entreprenants et non des indigènes. Toujours au Brésil, il cite le métissage "d'une mère négresse et d'un père indien" (IX, 15) sans disposer du terme de zambo. A Saint-Domingue, le "mélange du sang de ces trois peuples" (indien, européen et africain) donne de "demi-sauvages plongés dans une fainéantise profonde" (XII, 9). A Saint-Vincent les mariages entre Indiens et nègres donnent les "Caraïbes noirs" par opposition aux rouges (XIV, 37), mais Raynal ne se prononce pas sur la qualité du produit. Inversement à La Dominique, des Européens et des esclaves noirs sort "une génération mixte" qui obtient souvent sa liberté (XIV, 39). D'une façon générale, Raynal parle peu du métissage dans les colonies anglaises, même en dehors des treize colonies d'Amérique du Nord où il est pratiquement nul; or les Anglais auraient évité la haine des Indiens "s'ils avaient voulu consentir à prendre des compagnes indiennes', comme on les en sollicitait. Mais, quoiqu'ils n'eussent pas encore de femmes européennes, ils repoussèrent ces liaisons avec hauteur" (XVIII, II), à la différence des Canadiens français dont quelques-uns ont pris pour compagnes des femmes indigènes (XVI, 9). Aussi bien Bougainville, lors de son expédition au Canada, aurait-il eu un fils d'une jeune Iroquoise (voir son Journal à la date du 10 juillet 1757). Donc, ou bien le métissage est exclu, ou bien le colon choisit une belle indigène, mais l'inverse est trop rare: à propos de l'état actuel du Mexique, Raynal note que "l'usage où étaient, où sont encore les Espagnols, les métis, les mulâtres, les nègres de prendre souvent leurs femmes parmi les Indiennes, tandis qu'aucune de ces races n'y a jamais ou presque jamais choisi de maris, a contribué sans doute à l'affaiblissement de cette nation" (III, 20). Raynal s'enhardit: "Combien seraient accélérés les progrès des deux provinces [Floride orientale et occidentale] si leurs nouveaux maîtres [les Anglais après les Espagnols], s'écartant de maximes trop constamment suivies, daignaient s'unir par les nœuds du mariage à des familles indiennes" (XVIII, 23), cédant en somme avec un peu d'avance sur Chateaubriand au charme des Floridiennes. C'est le "moyen humain et infaillible de désarmer un ennemi humilié et implacable", et surtout le "moyen de civiliser les nations barbares", "heureusement employé par les politiques les plus éclairés" (ibid.). Sans ces unions, les races européennes s'abâtardissent dans les colonies (ibid. et XVII, 3). En face de Cornélius de Pauw qui, dans ses Recherches philosophiques sur les Américains (1768-1769), se montre extrêmement méprisant pour tous les Américains, sauvages, créoles, métis, tous dégénérés à ses yeux, y compris le

29 célèbre Garcilaso de La Vega dont il récuse le témoignage sur les méfaits de la colonisation espagnole parce que ce n'est qu'un métis1, Buffon2, Raynal et surtout Diderot échappent au préjugé. Curieusement, dans la récapitulation par matières proposée au tome X de son impressionnante Histoire des deux Indes, Raynal ne redit rien du métissage alors que le chapitre IX porte le titre "Population" : timide dans ses conclusions, scrupuleux dans son information, pesant le pour et le contre, l"'abbé du NouveauMonde" est peut-être plus objectif que Diderot qui va imposer ses thèses à
l'ensemble de l'ouvrage dans des pages flamboyantes.

Dans un univers mental dominé par la hantise de la dépopulation, le phénomène colonial, rangé déjà par Montesquieu dans la Lettre persane n° CXXI parmi les causes de la dépopulation de l'univers, ramène constamment les hommes des Lumières à des réflexions sur les moyens de rétablir une population exterminée par les massacres, les mauvais traitements, la maladie, le travail des mines... Le remède de Diderot? Il recommande aux Français, à propos de l'Inde, mais la recette a une valeur générale, de "transporter dans vos colonies de jeunes hommes sains et vigoureux, de jeunes filles laborieuses et sages" (IV, 33, addition de 1780), au lieu des mauvais garçons et des catins déportés au Nouvel Orléans en 1720, ou des "hommes flétris par les lois, des femmes perdues par leurs débauches" envoyés par le Portugal au Brésil (IX, I), et ce, non pas pour que les nouveaux venus se marient entre eux, mais pour qu'ils s'unissent aux autochtones. Raynal notait que les Anglais commettent la même erreur en faisant venir en Amérique du Nord des filles honnêtes, pour 2250 livres, "avec un certificat de sagesse et de vertu" (XVIII, II ; à titre de comparaison, un esclave coûte 650 livres - 450 pour une femme). Diderot se répète, et développe: plutôt que de "porter une fureur commune" au Nouveau-Monde, c'est-à-dire la soif de l'or, il aurait fallu "faire passer dans chacune de ces régions lointaines quelques centaines de jeunes hommes, quelques centaines de jeunes femmes. Les hommes auraient épousé les femmes, les femmes auraient épousé les hommes de la contrée. La consanguinité, le plus prompt et le plus fort des liens, aurait bientôt fait des étrangers et des naturels du pays une seule et même famille" (IX,I, addition de 1780). Résultat: "Dans cette liaison intime, l'habitant sauvage n'aurait pas tardé à apprendre les arts et les connaissances, le culte de l'Europe" (ibid.). Thèse radicalement opposée à celle de Montesquieu pour lequel les colonies échouent toujours parce que, cas particulier de la théorie des climats, aucune transplantation ne peut réussir; une race, les mœurs, les lois, les types de gouvernement, la religion même sont structurellement liés à un terrain, à un climat, à une longitude, à une latitude. L'union entre créoles et Européens ou chapetons est également un métissage favorable: "De cette heureuse association s'est formé un caractère particulier, qui distingue dans les deux mondes l'homme né sous le ciel du
1. T. n, p. 131.
2. Histoire naturelle, t. IX, "Des Américains", de l'espèce humaine", 1777). éd. 1832, 1'1'. 332-333 (addition au chapitre "Variété

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nouveau, mais de parents issus de l'un et de l'autre". Les créoles apportent leur beauté physique -ils sont "généralement bien faits"-, leur loyauté, leur hospitalité, leur imagination, les Européens, les "lumières" et les "talents", leur énergie et plus de modestie, les créoles étant gagnés par l'''esprit de présomption" à force de ne se comparer qu'aux misérables esclaves (XI, 31 ; passage présent dès 1770, et en 1774, et en 1780). Tous les mythes viennent à la rescousse, on retrouve Diderot antiquisant dans l'évocation de l'enlèvement des Sabines, preuve de l'''avantage physique de croiser les races". Un renouveau analogue de l'humanité viendra au XVIIIe siècle de l'Amérique, faisant d"'une race équivoque et mélangée la nation la plus florissante que la philosophie et l'humanité puissent désirer pour le bonheur de la terre" (ibid.). L'Amérique vue par Diderot est déjà le carrefour des trois cultures, le métissage y conserve le meilleur de chaque race, l'adaptation au climat et au terrain des autochtones, la force et les dons artistiques des noirs, les lumières des Européens. En Amérique du Nord, une nouvelle Athènes va prendre le relais de l'Europe fatiguée (XVIII, 23). La règle générale est ainsi dégagée dès 1770: au Rio de la Plata, les Espagnols étaient cernés par les sauvages. "Le mariage des Espagnols avec les Indiennes parut propre à opérer ce grand changement [diminuer l'extrême aversion des sauvages] [...]. De l'union de deux peuples si étrangers l'un à l'autre, sortit la race des métis, qui, avec le temps, devint si commune dans l'Amérique méridionale. Ainsi le sort des Espagnols de tous les pays du monde est d'être un sang mêlé. Celui des Maures coule encore dans leurs veines en Europe, celui des sauvages dans l'autre hémisphère. Peut-être même ne perdent-ils pas à ce mélange s'il est vrai que les hommes gagnent, comme les animaux, à croiser leurs races" (VIII, 7 ; présent en 1770, retiré en 1774, rétabli en 1780 ). L'hypothèse encore timide en 1770 est réaffirmée avec force en 1780 : "La pureté du sang entre les nations, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de même que la pureté du sang entre les familles, ne peut être que momentanée, à moins que quelques institutions bizarres et religieuses ne s'y opposent. Le mélange est un effet nécessaire d'une infinité de causes" (V, Introduction de Diderot, ajoutée en 1780).

Voltaire aussi admet que nous sommes tous des métis, mais s'en enthousiasmemoins. Voici la version voltairiennedu melting pot:
"Si l'on y fait réflexion, la plupart des autres Etats [il parle de la Russie] sont ainsi composés. La France est un assemblage de Goths, de Danois appelés Normands, de Germains septentrionaux appelés Bourguignons, de Francs, d'Allemands, de quelques Romains mêlés aux anciens Celtes. Il y a dans Rome et dans l'Italie beaucoup de familles descendues des peuples du Nord, et l'on n'en connaît aucune des anciens Romains. Le souverain pontife est souvent le rejeton d'un Lombard, d'un Goth, d'un Teuton ou d'un Cimbre. Les Espagnols sont une race d'Arabes, de Carthaginois, de Juifs, de Tyriens, de Visigoths, de Vandales, incorporés avec les habitants du pays. Quand les nations se sont ainsi mêlées, elles sont longtemps à se civiliser, et même à former leur langage: les uns se policent plus tôt, les autres plus tard. La police et les arts s'établissent si difficilement, les révolutions ruinent si souvent l'édifice commencé, que si l'on doit s'étonner, c'est que la plupart des nations ne vivent

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