Métissages

De
Publié par

Synonyme de mélanges des races au XIXe siècle, le "métissage" désigne maintenant un mélange non plus seulement des êtres humains mais aussi des arts, des pensées, des savoirs et des cultures. Dans cet ouvrage, qui reprend des contributions du colloque international "Métissages", aucune frontière que ce soit géographique ou temporelle n'est posée.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 87
EAN13 : 9782296461000
Nombre de pages : 206
Prix de location à la page : 0,0110€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

MétissagesCollection Racisme et eugénisme
dirigée par Michel Prum
La collection « Racisme et eugénisme » se propose d’éditer des
textes étudiant les discours et les pratiques d’exclusion, de
ségrégation et de domination dont le corps humain est le point
d’ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le
racisme et l’eugénisme, mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la
génétique. Elle s’intéresse à toutes les tentatives qui visent à
biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et
d’oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes
et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en
particulier l’aire anglophone et l’aire francophone. Tout en mettant
l’accent sur le contemporain, elle n’exclut pas de remonter aux
sources de la pensée raciste ou de l’eugénisme. Elle peut enfin
inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l’étude du
racisme, analysent les relations entre les différents groupes d’une
société du point de vue de l’ethnicité.
Parmi les trente et un ouvrages déjà publiés dans la collection :
Georges Letissier et Michel Prum (dir.), L’héritage de Charles
Darwin dans les cultures européennes (2011)
Amélie Robitaille-Froidure, La Liberté d’expression face au
racisme (2011)
Florence Binard, Bénédicte Deschamps, Lucienne Germain, Didier
Lassalle et Michel Prum (dir.), Identités et cultures minoritaires
dans l’aire anglophone (2010)
Claude Carpentier et Émile-Henri Riard (dir.), Vivre
ensemble et éducation dans les sociétés multiculturelles
(2010)
Cécile Perrot, Michel Prum et Thierry Vircoulon, L’Afrique du Sud
à l’heure de Jacob Zuma (2009)
Michel Prum (dir.), La Place de l’autre (2010)
Michel Prum (dir.) : Ethnicité et Eugénisme (2009)
Michel Prum (dir.) : Race et corps dans l’aire anglophone (2008)
Michel Prum (dir.) : La Fabrique de la « race » (2007)
Catherine Ukelo, Les Prémices du génocide rwandais (2010) Sous la direction de
Ludmila Ommundsen Pessoa,
Michel Prum et Thierry Vircoulon
Groupe de recherche
sur l’eugénisme et le racisme
Métissages
Ouvrage publié avec le concours de l’Université Paris Diderot© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54732-2
EAN : 9782296547322Introduction
Ludmila Ommundsen Pessoa
et Thierry Vircoulon
Après son accession au pouvoir en1994, le gouvernement sud-
africain de l’ANC s’est donné pour mission de déconstruire une
culture et les institutions de la discrimination raciale. Si la
déconstruction du racisme institutionnel s’est effectuée sans trop de
peine, en revanche la culture de discrimination, fondée sur
plusieurs siècles de méconnaissance de la dignité humaine et de
mépris des droits fondamentaux de la personne, est plus résiliente
et des années plus tard « la société sud-africaine ressemble plus à
un côte à côte — fait d’indifférence, voire de méfiance — qu’à une
1nation soudée par un vouloir-vivre ensemble » . Constat troublant
qui s’oppose à la valorisation du métissage qui a semblé émerger
lors du démantèlement de l’apartheid pour culminer en 2002 à
Hankey. Dans cette petite ville de l’Eastern Cape s’est déroulée
une « grande cérémonie civique de communion de la nation »,
cérémonie d’inhumation des restes réclamés à la France de Saartji
Baartman, jeune femme dont l’appartenance khoesan en faisait
« une ‘ancêtre’ idéale pour les nouveaux Sud-Africains » dans un
pays placé alors « sous le signe des origines », selon Fauvelle-
2Aymar .
D'origine ibérique, le mot « métis » réfère d’abord aux
mélanges de populations chrétiennes, musulmanes et juives dans la
Péninsule. Le terme « métissage » est l’« Entre-Lieux » de
représentations dont les valeurs se transforment et s’articulent

1 Thierry Vircoulon (2004), “ La nouvelle Afrique du Sud. Une transformation à
géométrie variable”, Études, vol. 6, pp. 585-600, 2004, pp. 596-598.
2 F.X. Fauvelle-Aymar (2006), Histoire de l’Afrique du Sud, Paris, Le Seuil, pp.
415-416.
7 selon les époques, les territoires et les approches disciplinaires. Le
terme « Mestizo » n'a pas d'équivalent en anglais ; dans le contexte
sud-africain, la définition de « Coloured » a subi de nombreuses
evariations. Synonyme de mélange des races au XIX siècle, le
« métissage » désigne maintenant un mélange non plus seulement
des êtres humains mais aussi un mélange des arts, des pensées, des
savoirs et des cultures. Mais, comme le montre au quotidien
l’Afrique du Sud, ce mélange n’est pas nécessairement
harmonieux.
Les tensions entre africanisme et multiracialisme, tradition et
modernité, pragmatisme et idéologie sont encore particulièrement
présentes dans la ville du Cap. Deux romans remarquables ancrés
dans son site enchanteur témoignent de la difficulté de sortir d’un
gravé de signes, codes et messages: Disgrace (1999) du prix Nobel
de littérature John Maxwell Coetzee aborde la problématique du
pouvoir dans la déchéance de David Lurie, professeur d’université
contraint de démissionner à la suite d’une accusation de viol, tandis
que Playing in the Light (2006) de Zoe Wicomb, met en scène
Marion, jeune femme d’affaires d’origine Afrikaner qui découvre
son métissage dans le sillage de la Commission Vérité et
Réconciliation, à l’issue d’un parcours initiatique dans la mémoire
familiale. Plus récemment, la polémique raciale s’est de nouveau
invitée dans le débat public à travers les propos jugés malsains du
porte-parole du gouvernement sud-africain Jimmy Manyi estimant
que les Métis sont en « surnombre » dans la province du Cap
occidental (où ils sont majoritaires). Ainsi, l’organisation d’un
colloque sur le thème des métissages au Cap, ville-mère d’Afrique
du Sud où se sont rencontrés des peuples venus d’Europe,
d’Afrique et d’Asie, nous est venue tout naturellement à l’esprit.
Le métissage résonne de complexité et paradoxe : « Faut-il y
voir l’amorce d’une uniformisation du monde qui fondrait
irréversiblement en un tout sans âme la diversité des existences et
des modes de vie ? Est-il le ferment d’un perpétuel enrichissement
et d’une constante ouverture sur les autres ? Il est exclu en tout cas
3que le métissage soit jamais neutre », déclare Gruzinski .

3 S. Gruzinski, Planète Métisse, Musée du Quai Branly, Actes Sud, 2008, p. 20.
8 Le cortège des rencontres plus ou moins douloureuses entre
les peuples, les jeux du choc des mondes et des greffes politiques,
culturelles et sociales, constitue un terrain privilégié d’observation
et d’analyse du métissage en acte. En enjambant les siècles et les
continents, plusieurs auteurs nous montrent à quel point l’histoire
est métisse. Anne Vial-Logeay, Maître de conférences à
l’Université de Haute Normandie (ERIAC), affirme que, si le
terme « métis » n’existe pas dans la Rome antique, les récits des
origines mettent l’accent sur la constitution de la ville par fusion
des peuples. Le Romain porte donc l’étranger en soi. Largement
propagée, parfois de manière provocante et en particulier à la fin de
la République romaine et sous le Principat, où l’on assiste à une
refondation politico-intellectuelle du modèle romain, cette
valorisation du mélange ethnique nourrit un discours d’ouverture
sur l’autre au moment où Rome prend les dimensions d’un empire
mondial. Entre discours de la fusion des races, pensée de
l’évolution et reconnaissance de la dévaluation de certains peuples
et de la nécessité d’un apport étranger, les contours de l’altérité à
Rome s’avèrent nuancés. De fait, selon elle, « le seul lien qui
puisse permettre un «métissage» véritable, à tout le moins une
fusion véritable, c’est le lien du droit gardé par le serment : entre
les peuples, entre les hommes, entre homme et femme enfin, avec
la mention de future ville de Lavinium… Reste en tout cas que,
pour un Romain, le véritable mélange ne saurait consister en une
pure et simple assimilation ».
Pour sa part, Anna Caiozzo, Maître de conférences à
el’Université Paris-Diderot, nous plonge dans l’Iran des XIV et
eXV siècles pour considérer l’art visuel comme témoignage du
métissage culturel dans le monde timouride. Ainsi, des corpus
entiers de miniatures, relevant tant de la littérature d’agrément que
de la littérature épique ou historique, reflètent bien la réalité de leur
temps : un syncrétisme culturel, signe de l’acculturation d’une
famille mongole « turquisée », qui s’étend à tous les domaines de
la vie sociale, privée et publique. Les Timourides étaient turco-
mongols et fiers de leurs traditions, musulmans convaincus et
« iraniens » par leurs valeurs aristocratiques. Dans un passage sur
l’idéologie du pouvoir, Caiozzo montre comment la culture
9 Å
Å
guerrière des Mongols se teinte des mythes de l’Iran ancien pour
mettre en place de « nouveaux » symboles du pouvoir.
David do Paço, Assistant temporaire d'enseignement et de
recherche (ATER) à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, se
penche sur la sociabilité et la culture politique austro-ottomane à
eVienne au XVIII siècle pour mieux poser la question d’un
métissage sans conscience de lui-même. À cette époque,
l’influence culturelle ottomane était perçue par la dérision de la
« turquerie » ; or la société viennoise était bien une société métisse,
dit-il, même si ce métissage culturel n’était pas pensé comme tel. Il
se fondait à la fois sur une tradition cosmopolite de la ville et sa
relation économique, politique et culturelle particulière à l’Orient.
Par le biais des traités internationaux, le droit fut l’une des
premières portes d’entrée de la culture ottomane dans la société
viennoise en imposant à celle-ci les règles juridiques relatives aux
ressortissants du Sultan. Ce métissage juridique posait les bases
d’un métissage social qui, d’après lui, surprend plus l’historien que
les contemporains du fait.
Exposer le métissage, c’est avant tout donner à voir la
complexité de sociétés humaines qui ne subsistent et ne se
reproduisent qu’à travers l’échange, la juxtaposition et la création
4de formes et d’idées nouvelles . Darwis Khudori, architecte et
historien à l’Université du Havre, étudie le phénomène de
modernisation du monde musulman dans un domaine qui échappe
jusqu’ici à la conscience de la société musulmane : l’habitat, pris
au sens large, qui se manifeste à plusieurs échelles, de la maison à
la ville. À travers l’étude de la ville d’Ismaïlia ville d’origine
coloniale fondée en 1862 et gérée par la Compagnie du Canal de
Suez jusqu’à sa nationalisation en 1956 pour être gérée à son tour
par le gouvernement égyptien jusqu’à nos jours , il montre et
explique les motifs qui font que, dans l’évolution architecturale des
bâtiments dans cette ville, il existe plusieurs variantes d’éclectisme,
mais un seul produit de métissage, l’habitation en langage typique
du Canal de variante égyptienne, un langage architectural qui se

4 S. Gruzinski, ibid., p. 21.
10 produit uniquement dans les villes du Canal de Suez, langage qui
mélange des éléments architecturaux grecs et arabe.
La littérature entretient une relation spéciale avec le
métissage, à la fois parce qu’elle en est le produit et parce qu’elle
l’énonce et en fait un thème littéraire à part entière. Nulle part
ailleurs que dans la littérature, selon Gruzinski, les métissages ne
dressent autour de nous des ensembles aussi chaotiques et
séduisants :
Dans un désordre de mots, de couleurs et de sons, les musiques du
monde, les modes, les langues et les images se mêlent et nous
assaillent sans que nous ne sachions plus en identifier les origines
5ni en comprendre les parcours .
Jean-Louis Cornille, Professeur à l’Université du Cap en
Afrique du Sud, nous révèle mimétisme et métissage ou comment
aller de l’autre au même. Nos petites littératures contemporaines
ont pour laboratoire secret l’école primaire. Cela n’est nulle part
plus apparent que dans l’œuvre de P. Chamoiseau, qui a pour
territoire exigu l’ancienne colonie française de la Martinique.
Ainsi, dans le premier tome d’Une Enfance créole, paru sous le
titre Antan d’enfance, Chamoiseau se lance dans une vaste
opération de métissage culturel qu’en milieu anglo-saxon l’on
désigne parfois du terme de « calibanisation » et qui consiste à
reprendre les grands textes de la littérature instituée, afin de rendre
audible la voix de l’Autre qui n’y apparaît qu’en filigrane. On
pourrait tout autant parler d’opération de cannibalisation, puisque
le texte littéraire s’écrit ici par ingestion et digestion de l’ancien
corpus européen. Il y a un Métis dans tout Mimétisme : un mi-
métissage, un métissage à demi dans l’imitation : une hybridation
mineure, une légère altération qui est affaire de transmission.
Métissages, hybridité et altérité se répondent dans la
tentative de cerner la pensée de l’Autre. De l’Autre comme
différence radicale (l’altérité) à l’Autre comme fusion identitaire

5 S. Gruzinski, ibid., p. 20.
11 (hybridité), le métissage représente-t-il une conception alternative
de l’Autre, une troisième voie entre l’identique et le différent ?
Aujourd’hui plus qu’hier, la plupart des écrivains africains
francophones vivent en dehors de leur continent, constate
Ngetcham, Maître de conférences à l’Université de Dschang au
Cameroun. Ceci pose un problème fondamental de définition de la
littérature africaine. En outre, ce problème s’accompagne de la
difficulté de conserver intactes leurs identités. Ainsi s’opèrent en
eux des mutations qui vont de leur regard sur l’Afrique à
l’adoption des codes de communication influencés par plusieurs
médias. C’est le cas de Gaston Paul Effa dans Voici le dernier jour
du monde (2005) et d’Alain Mabanckou dans Verre cassé (2005),
deux auteurs de la migritude, terme cher à Chevrier désignant
une négritude en migration, dont l’esthétique peut se formuler en
termes de rupture, d’hybridité ou de multiculturalité, une
esthétique-réquisitoire contre les concepts modernes d’identité et
de nation qui sont partout sources de discriminations, de
frustrations et de conflits interculturels.
Richard Samin, Professeur à l’Université de Nancy en
France, décrypte l’écriture du métissage chez quelques auteurs sud-
africains (Millin, La Guma, Wicomb). Après avoir été inscrites
dans des discours et des récits qui les ont décrits, définis et
finalement dépossédés d’eux-mêmes à travers le prisme de
représentations négatives, élaborées pendant des générations par le
groupe dominant, renvoyant une image d’eux-mêmes qu’ils ont
fini par intégrer, les identités des métis se distillent désormais dans
des représentations plus complexes et plus subtiles en rapport avec
le nouvel ordre politique et l’impact de la mondialisation. Ce
qu’illustrent les romans de La Guma et de Wicomb, écrit-il, c’est
que la conquête de l’identité commence au niveau de la langue
avec l’idée, par exemple, que l’anglais n’est plus une langue
uniforme et monologique, provenant d’une source unique et
homogène, mais que c’est une langue dialogique, marquée au
sceau de l’hétéroglossie qui, par contiguïté et interaction, fait
entendre une pluralité de voix sociales.
12 Le métissage comme concept anthropologique implique
l’existence d’unités ou de cultures discrètes. C’est pourquoi
nombreux sont les auteurs qui rejettent ce terme qu’ils considèrent
trop marqué par la biologie, et lui préfère d’autres comme
« branchements » (dérivation de signifiés particularistes par rapport
6à un réseau de signifiants planétaires) ou créolités . Max Weber a
été l’un des premiers à distinguer entre approche objectiviste d’une
part et approche subjectiviste et constructiviste de l’ethnie d’autre
part. Pour la première de ces approches, ethnies et cultures sont des
réalités substantielles, primordiales, intemporelles, définies par un
certain nombre de traits ou de caractères. Cette position caractérise
essentiellement le sens commun ainsi que certains courants de
l’anthropologie. La seconde fait, au contraire, de ces ethnies et
cultures le produit d’une croyance subjective partagée. Celle-ci
s’accorde mieux avec les résultats des recherches menées
aujourd’hui en ethnologie et en anthropologie, alors que le sens
commun, largement partagé par les responsables des politiques
éducatives, adhère assez spontanément à la première. Ce décalage
théorique entre connaissance scientifique et connaissance
commune n’est pas sans conséquences pratiques sur la manière de
concevoir la rencontre entre cultures, leur « interpénétration »
(selon l’expression de R. Bastide), leur métissage. J-L. Amselle
attire l’attention sur le fait que le métissage peut constituer une
« notion piège » car , selon lui, derrière la théorie du métissage, il y
7a celle de la pureté des cultures . À ce mirage de la pureté
culturelle ou ethnique, véritable obstacle épistémologique, est
souvent associée une représentation du métissage qui en fait un
mélange homogène et réducteur de la diversité. Cette approche est
sous-jacente à une autre représentation de sens commun qui fait de
la « globalisation » une source d’uniformisation et d’effacement
des « identités culturelles » à travers les rencontres et le mélange
qui en résulte. De nouveau, la position d’anthropologues tels que J-
L. Amselle s’écarte du sens commun. Ce dernier préfère
aujourd’hui la notion de « branchements » à celle de métissage. Il
n’y a pas et il n’y a jamais eu de sociétés closes. À l’image d’une

6 S. Gruzinski, ibid., p. 42.
7 J.L. Amselle, « Le Métissage, une notion piège » in Sciences Humaines,
Cultures : la construction des identités, n° 110 – Paris, novembre 2000.
13 globalisation facteur d’uniformisation par homogénéisation, il
conviendrait de substituer celle d’une « production différentielle
des cultures », sans commencement ni fin.
Claude Carpentier, Professeur émérite à l’Université de
Picardie en France, s’intéresse à la sauvegarde de cette diversité
culturelle à travers la politique scolaire en Afrique du Sud, pays
dont l’histoire est marquée par l’institutionnalisation du
cloisonnement racial et ethnique, avant et pendant l’apartheid. Le
mythe de la pureté raciale interdit officiellement tout métissage,
sous l’une ou l’autre des formes distinguées ci-dessus dans la
mesure où il serait le signe sacrilège d’une altération de l’œuvre de
Dieu. Qu’en est-il de l’héritage de ce passé aujourd’hui dans les
programmes scolaires ? se demande-t-il. L’étude du programme
dans les différentes disciplines met en évidence la valorisation de
la diversité culturelle incarnée dans la richesse des savoirs
indigènes. Au-delà de la diversité culturelle en elle-même, c’est la
réhabilitation de savoirs et de pratiques méprisées ou folklorisées
qui est opérée. Dans ces conditions, la référence au métissage, sous
les deux formes évoquées plus haut, n’est guère de saison et la
perspective d’une culture commune reste problématique. Quant au
processus de mondialisation, singulièrement absent des
préoccupations du programme formel, il ne peut apparaître ni
comme facteur de réduction de la diversité ni comme facteur de
différenciation. Dans ce contexte, le mouvement « African
renaissance », concept popularisé par l’ancien président Thabo
Mbeki autour d’un renouveau démocratique, économique et
culturel, inscrit à la fois dans la perspective critique post-coloniale
et dans l’analyse critique de la globalisation, est marqué par une
certaine ambivalence.
L’objectif du colloque, organisé à l’Université du Cap et
dans une ville où le métissage au sens traditionnel du terme fait
encore question socialement, était d’inciter à une réflexion, dans
une perspective multidisciplinaire, sur les métissages qui forment
8le mouvement de notre univers. Nous n’avons exclu aucune

8 Gilles Harvard, Empire et Métissages, Indiens et Français dans le Pays d’en
Haut 1660-1715, Paris, Septentrion, 2003, pp 44-45.
14 approche, privilégiant l’originalité des sujets et la pluralité des
regards décentrés, armés du seul souci de faire apparaître la
dynamique métisse à l’œuvre dans des domaines aussi éloignés les
uns des autres que la pensée antique, l’architecture arabe, la
politique scolaire, la littérature contemporaine, etc. Que le lecteur
désorienté nous en excuse ou nous en remercie mais les métissages
révèlent l’essence baroque de notre monde.
15 Rome, une ville née de la fusion des peuples
Anne Vial-Logeay
Pourquoi se soucier des Romains ? Dans le langage courant, le
terme de métissage renvoie à la définition moderne des races,
c’est-à-dire leur construction sur une base non seulement
généalogique mais aussi physiologique. Dans ce sens-là, le
métissage n’appartient pas à la culture antique. Pourtant,
l’importance de l’Empire romain, les traces durables qu’il a
laissées sur plusieurs siècles, ont été d’un apport considérable à la
formation de l’ensemble de la pensée européenne. Or qui dit
empire pense rapports de domination, avec pour corollaire le
pouvoir de l’un sur l’autre ou de l’un sur les autres. De fait, le
slogan qui assimile l’Empire romain aux limites du monde habité
erapparaît dans le langage politique romain aux débuts du I siècle
9av. J.-C. On attendrait par conséquent (l’histoire de la colonisation
nous pousse généralement en ce sens) un discours justifiant des
positions inégales, le principe même de la colonisation séparant le
« citoyen » et « l’indigène », tant d’un point de vue légal que
moral. Il n’en est pourtant rien : l’ouverture de Rome aux étrangers
s’exprime très tôt, dès les origines de la cité. Du coup, c’est toute
une population qui revendique ses origines « étrangères » et, de ce
fait, sa population « métissée » avant la lettre, métissée tout à la
fois parce qu’elle fait acception d’étrangers, auxquels elle accorde
volontiers le droit de citoyenneté, et parce qu’elle se considère
comme le produit de mariages inter-ethniques. Reflet de
l’équivalence totale entre les deux opérations, un même verbe
miscere, mélanger, sert en latin à exprimer le mélange de
population et le mariage.
Cette ouverture à l’autre se justifie par un discours de
l’identité romaine, construit au fil d’une réflexion sur la place

9 Cf. Cl. Nicolet, L’Inventaire du monde. Géographie et politique aux limites de
l’Empire romain, Paris, 1988, ch. II « Symbolisme et allégories de la conquête du
monde ».
17 tenue par les Romains entre Barbares et Grecs, deux catégories de
l’identité héritées des Grecs et longtemps tenues pour acquises. La
ediscussion sur les origines de Rome remonte, grosso modo, au II s.
10av. J.-C. . Lorsque le Grec Polybe, hôte de la puissante famille des
Scipion, réfléchit sur les causes de l’ahurissante expansion
romaine, qu’il attribue à la « constitution mixte » de Rome, il n’en
considère pas moins que « les cités se constituent lorsque des
hommes de même race (omophulôn) se rassemblent ». Ainsi, pour
Polybe, l’unité de la cité est dans la nature (phulè) : au contraire,
pour les Romains, qui s’emparent de la question de leurs origines,
elle est le résultat d’une association. Les débats se prolongent
erencore au I s. av. J.-C., et portent alors sur la question des origines
troyennes ou grecques des Romains et font dans l’ensemble sonner
haut et fort l’origine énéenne, et donc troyenne puisque liée à Énée,
le héros troyen rescapé de la chute de Troie, de la Ville. Il n’était
pas rare qu’une gens (terme que l’on traduit tour à tour par famille,
nation, ou race, mais sans connotation raciste) romaine prétendît
erdescendre d’un ancêtre troyen ou grec. Au I siècle avant notre ère,
cela confinait à la manie et Virgile s’en fait l’écho au livre V de
l’Énéide lorsqu’il énumère les participants aux régates en
l’honneur du défunt père d’Énée, Anchise. Probablement
établissait-il ces correspondances en s’appuyant sur un traité de
Varron publié vers 37 av. J.-C., De Troianis familiis, Sur les
familles troyennes. En 63 av. J.-C., César avait pour sa part publié,
sans doute à l’occasion de son élection au grand pontificat, un
ouvrage où il racontait comment cette dignité appartenait, à
l’origine, à l’ancêtre de sa gens, une version de l’histoire conservée
aussi par le Grec Denys d’Halicarnasse, établi à Rome et
contemporain de Virgile et de l’historien Tite-Live.

10 Mais la légende des origines troyennes est antérieure : elle a été étudiée
notamment par J. Perret, Les Origines de la légende troyenne de Rome, 281-31,
Paris, 1942, donnant essor à de nombreux travaux par la suite. Cf. à titre
d’exemple, et dans la perspective qui nous occupe, E. Gabba « Sulla valorizzzione
e e politica della leggenda delle origini troiane di Roma fra III II secolo a. C. », in
M. Sordi (dir..), I canali della propaganda nel mondo antico, Milan, 1976, pp. 84-
101.
18 11Comme ce dernier , Virgile construit un discours sur les
origines de la cité qui tient de la légende tout en confinant à
l’histoire. Tous deux repensent ainsi la question débattue des
origines de Rome, en l’infléchissant dans le sens troyen : les goûts
des grandes familles romaines y portaient, tout comme l’accession
au pouvoir d’Octave, fils adoptif de César, et membre de la gens
Iulia qui prétend tirer son origine de l’union de la déesse Vénus
avec le Troyen Anchise, aussi. Toutefois, leurs récits vont plus loin
qu’un simple acte de courtisanerie, ou qu’un reflet des goûts de
l’époque. Partageant les mêmes préoccupations, ils traitent pour
partie de la même question : l’histoire romaine de Tite-Live
commence peu ou prou là où Virgile s’arrête. Car c’est bien de la
même histoire qu’il s’agit, en deux épisodes : l’installation des
Troyens dans le Latium et la fondation de la ville de Rome,
permise par leur installation, plus ou moins proche dans le temps
(des versions anciennes considéraient Romulus comme le petit-fils
d’Énée, tandis qu’à l’époque de Virgile, on considérait
généralement qu’un intervalle de douze générations les séparait).
Or ces deux épisodes font apparaître les deux niveaux de fondation
considérés comme les plus humbles dans l’Antiquité. Le plus
choquant était sans doute la fondation par ouverture aux étrangers
de toutes sortes, en fonction du « droit d’asile », lieu commun bien
connu et bien attesté à Rome. Par le droit d’asile, les jumeaux
Romulus et Rémus et leurs compagnons ouvrent Rome à un
peuplement mêlé et de basse extraction, puis le rapt des Sabines est
une nouvelle occasion de mélange. Alors que Tite-Live admet que

11 Cf. Tite-Live, I, 2, 5 à propos de l’union entre Aborigènes et Troyens sous
l’égide d’Énée ; et ibid. I, 8, 6, à propos du geste de Romulus procédant à
l’ouverture de l’Asylum, : « […] à l’endroit où il y a maintenant un enclos dans la
montée entre les deux bois sacrés, il ouvre un lieu d’asile. C’est là que vient se
réfugier des contrées voisines une foule de toute sorte, mélange indistinct
d’hommes libres et d’esclaves, tous en quête de nouveauté » (trad. Baillet, CUF,
1923). Enfin, comme le signale B. Minéo, dans Tite-Live et l'histoire de Rome,
(Paris, 2006), l’importance de la concordia dans la politique de Romulus est
encore rehaussée par le commentaire livien visant à caractériser le règne conjoint
de Romulus et de Tatius, après la fusion des peuples romains et sabins faisant
valoir l’idée que « non seulement les deux rois régnèrent ensemble, mais qu’ils le
firent en plus dans un esprit de concorde » (inde non modo commune, sed concors
etiam regnum duobus regibus fuit).
19 Å
Å
Å
dans la foule qui rejoignait alors la future Rome il y eut sans doute
des esclaves fugitifs, Denys d’Halicarnasse, lui, en nie la
12possibilité ! Plus tard, Plutarque affirmera qu’il y avait parmi eux
des assassins : reflet abrupt de l’impuissance grecque à penser ce
13mode de fondation comme noble . Comme l’affirme Tite-Live, les
Romains ne sont pas des autochtones, et en cela, ils s’opposent
14explicitement aux prétentions des Athéniens « nés de la terre » ,
ne prétendant pas relever d’une souche pure qui aurait toujours
habité les lieux.
À bien des égards, le récit mythique offert par Virgile à ses
contemporains pouvait lui aussi susciter la désapprobation,
puisqu’il s’agit encore d’un mélange de peuples. En effet, le
Troyen Énée, averti en songe, s’enfuit de Troie en flammes
emportant avec lui les Pénates troyens, afin car tel est l’objet de
la mission qui lui est progressivement révélée de fonder une
nouvelle Troie : la future Rome. On ne saurait affirmer plus
clairement l’origine étrangère de la ville. En reculant encore dans
le temps, Virgile rassemble des éléments légendaires qui couraient
edepuis le VI s. av. J.-C., en un récit voué à fixer définitivement le
mythe des origines romaines, pour la postérité, certes, mais aussi
pour ses contemporains du vivant même de Virgile, des pans
entiers de l’Énéide étaient appris par cœur dans les écoles. À bien

12 Sur l’attitude de Denys d’Halicarnasse, qui voit dans l’asylum romuléen et la
citoyenneté accordée par le premier roi de Rome aux cités vaincues gage de
liberté et de puissance futures, posées en modèles aux Grecs (II, 15, 3-16. Préface
I, 9, 4), cf. P.-M. Martin, « L’oecuménisme dans la vision de Rome par l’historien
Denys d’Halicarnasse », dans L’ecumenismo politico nella coscienza
dell’Occidente, a cura di L. Aigner Foresti, Roma, l’Erma di Bretschneider, 1998,
pp. 295-306.
13 Denys d’Halicarnasse, II, 15, 3-4 ; Tite-Live, I, 8, 5-6 ; Plutarque, Romulus, 9,
3. Cf. D. Briquel « Les Romains ne sont pas des autochtones », Colloque Présence
de Tite-Live, dir. R. Chevallier, Tours, 1992 (1994), pp. 67-68 ; ibid. «Pastores
Aboriginum (Justin, 38, 6, 7) : à la recherche d’une historiographie grecque anti-
romaine disparue », Revue des Études Latines, tome 73, 1996, pp. 44-59.
14 Cf. N. Loraux, Nés de la terre. Mythe et politique à Athènes, Paris, Seuil, 1996.
L'autochtonie définit le citoyen, le membre actif de la communauté politique et
trace vers l'extérieur la limite qui sépare le Grec par excellence du barbare ou des
populations importées (les Doriens, par exemple), à l'intérieur celle qui sépare la
fonction politique en deux : ceux qui y sont accès et les autres (les esclaves, les
métèques, les femmes).
20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.