Mévan Khâné

De
Publié par

Bonaparte a foulé le sol sacré de l'Orient en envahissant l'Egypte, berceau des civilisations et chasse gardée des Turcs. La région s'embrase; les Anglais et les Russes, ennemis de la , soulèvent les Ottomans afin d'évincer l'intrus qui veut conquérir la région et marcher sur les pas d'Alexandre. Vont-ils pouvoir éloigner celui qui deviendra l'Empereur des Français?.A travers ce roman historique, l'auteur nous plonge dans cette période mouvementée.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
Lecture(s) : 242
EAN13 : 9782296365476
Nombre de pages : 279
Prix de location à la page : 0,0141€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Mévan Khâné
La Maison d'Hôte

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
Déj à parus François LEBOUTEUX, Les tambours de l'an X, 2004. du diable, 2004. et Hadrien: histoire d'une

René MAURY, Prodigieux Hannibal, 2004. Paul DUNEZ, Les crépitements Roselyne DUPRAT, passion, 2004. Gabriel ROUGERIE, André CABARET, Antinoüs

Christophe GROSDIDIER, Djoumbe Fatima, reine de Mohéli, 2004. Sitio, 2004. Ce qu'on entend sur la Place Rouge, 2004 2004. 2004.

Isabelle PAPIEAU, La griffe de Barbe-Bleue, Christian JAMET, M. Ingres et Magdeleine, Dominique SCHWOB, Terre d'Argence, Claude BEGAT, Frédégonde, 2004

reine sanglante, 2004. à San Marco, 2003. 2003. de la d'Alaron autour

Jean-Claude JOSEPH, Les Tribulations du Lobi de Gorée, 2003. Christine BARBIER, Rendez-vous Robert BOURNET-DAGAS, Jean et Olivier SAUVY, Méditerranée,2003. Au vent des Purpuraires, Le périple

Christophe BAILLA T, Le neveu de l'abbé Morel, 2003. Semaan KFOURY, Drogman, 2003. Paule BECQUAERT, Gildard GUILLAUME, Dominique Les naufragés de Thermidor, 2003. Les noces rouges, 2003. reine trahie, 2003.

Claude BEGAT, Brunehilde, Christian DUVIVIER, en enfer, 2003. Esam HARROUCH, Paul DUNEZ, L'orante,

LAPARRA, Destin d'argile, 2003. Chien chasseur de loup. La République Chems, 2003. 2003.

Marcell BARAFFE, Les turbans de la révolte, 2003. Raymond JOHNSON, Le bel esclave, 2002.

Rachida

TEYMOUR

Mévan Khâné
La Maison d'Hôte

L'HARMATTAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kosuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE
@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6706-0 EAN: 9782747567060

Au Nom de Dieu Clément et Miséricordieux Kâh-Rê-Joullan
Mévan-Khâné Le 15-12-1 798 Un voyageur debout au fond de la salle harangue la foule massée devant la Porte grande ouverte. Du jamais vu ! Les murs du Mévan-Khâné*, habitués aux chuchotements des voyageurs éreintés, sirotant dans la pénombre du café à la cardamome, vibrent par l'intensité des voix et la gravité du sujet. L'empire ottoman* est en danger! Bonaparte* l'infidèle a foulé le sol sacré de l'Orient, en envahissant l'Egypte*, berceau des civilisations et chasse gardée des Turcs*. La Sublime Porte a réagi fermement, en publiant un Firman * accablant les Français, usurpateurs et infidèles. Elle déclare la guerre contre la France et emprisonne au Château des Sept Tours* la légation française. L'orateur hausse le ton en lisant le Firman, sa voix devient de plus en plus véhémente à mesure qu'il tourne les pages. Des visages blêmes l'écoutent sans broncher, décrivant l'intensité des combats ainsi que les atrocités d'une guerre sanglante et sans merci. Au moment où il termine sa lecture, son visage devient cramoisi et il tombe à la renverse sur un sofa. La foule, chauffée à blanc par ce qu'elle a entendu, essaye de le ranimer pour en savoir plus; il revient à lui, l'espace d'un moment et murmure que ce Firman avait été répandu dans toutes les provinces de l'empire ottoman, afin de fomenter le peuple contre l'envahisseur. Il perd de nouveau connaissance et nous l'abandonnons, allongé de tout son long, afin qu'il récupère après cet épuisant réquisitoire. Moi, Mohamed Teymour*, traducteur officiel de la viayalet de MoussaI * habitant le village kurde de Kâ-Rê-Joullan, et ayant accès à tous les dossiers importants de la région, je contemple sans broncher le spectacle insolite qui s'offre à moi. Une lueur effleure ma pensée: Allah le tout puissant qui a voulu le démantèlement du Kurdistan * sous le règne de Sélim 1ery avuz*, déstabilisera peut-être l'empire ottoman sous Sélim 111*. J'assisterai à sa décadence et je vengerai mon peuple qui a tant souffert de la perte de son identité et du partage de ses terres.

Malgré le tumulte, je me fraie un passage, avec l'espoir de trouver une tête connue parmi ces voyageurs, qui puisse me donner des précisions sur cette situation désastreuse. Mon bonheur est à son comble quand j'aperçois un de mes oncles, Aly Teymour*, qui revient de Syrie où ses affaires l'appellent fréquemment. Assis en tailleur à côté de mon père, le regard perdu dans le vague, il attend patiemment qu'on le restaure. Je m'avance vers lui, m'incline respectueusement, avant de lui prendre la main et l'embrasse, tandis qu'il prend ma tête entre ses mains et effleure mon front de ses lèvres. 7

Je m'assure que ses mets favoris lui seraient servis, ensuite je me tiens debout pour le servir comme l'exige la tradition kurde. Une odeur délicieuse devance les paupiettes appelées Tyrchik* dont l'assaisonnement est fort apprécié des Kurdes. Je lui sers aussi du Guerdol*, et dès qu'il termine de manger les fruits, un serviteur lui présente une aiguière d'eau fraîche parfumée à la rose de Bagdad afin qu'il se lave les mains, alors qu'un autre lui avance une serviette pour les sécher. Rassasié, mon oncle s'adosse sur les coussins multicolores, ferme ses paupières et sombre dans la mélancolie; c'est alors que je m'empresse de lui présenter un chibouk* et le lui allume. Connaissant mon intérêt pour notre région, il m'invite à m'asseoir près de lui, tire quelques bouffées, puis se tourne vers moi et me donne des détails sur cet événement tragique. Ce que j'apprends me bouleverse énormément:
« Mon cher neveu, tu sais que mon commerce ill' amène à voyager dans les contrées les plus éloignées de la terre, et l'Egypte est une étape importante oùje traite mes affaires. C'est à Alexandrie* que je me trouvais quand le débarquement perfide et sournois des Français eut lieu, et dont fut victime non seulement un peuple innocent, mais aussi mon meilleur ami, le regretté El Sayed* / Mohamed Korayem*, que son âme repose en paix et que Dieu lui accorde le salut éternel! Je fus témoin de sa mort effroyable, qu'il ne méritait pas, et si on m'avait demandé de témoigner, j'aurais plaidé en sa faveur. Malheureusement je ne saurais te dire comment tout ça finira, car tout est dans la main de Dieu. Mais je pourrais te raconter comment cela a commencé, car je me souviens des événements comme si c'était hier, tellement ils sont gravés dans ma mémoire ». Par une après midi du mois de juin, exactement le vendredi vingt-deux, je m'étais rendu chez mon ami El Sayed / Mohamed Korayem, après la prière de midi. Sa maison était non seulement la plus belle par son architecture, mais aussi la plus grande. Elle comportait plusieurs bâtiments, qui donnaient sur le port-Vieux. Le haramlek* était réservé à sa famille et le salamlek* où nous nous trouvions était bâti pour recevoir les amis ainsi que les gens de passage, comme le Mévan-Khâné, notre maison d'hôte au Kurdistan. Nous étions assis à bavarder paisiblement au balcon face à la mer tout en tirant sur le narguilé*, quand soudain, nous vîmes glisser sur l'eau calme du port plusieurs vaisseaux arborant des drapeaux anglais. Notre stupeur grandit quand d'autres navires les rejoignirent et jetèrent l'ancre en face de nous. Ils flottaient majestueusement devant nous. Mon ami se figea comme s'il avait la berlue, mais prenant conscience de son rôle de gouverneur d'Alexandrie, se leva d'un bond, tira une abaya* sur ses épaules, et posa son turban sur sa tête avant de dévaler les escaliers à grandes enjambées. En quelques minutes, nous nous trouvâmes sur le quai, où une foule s'était déjà agglomérée et appréhendait le pire.

8

Depuis le vaisseau-Amiral une chaloupe fut mise à la mer, des soldats y prirent place et se dirigèrent vers le rivage. La plage semblait dormir paisiblement, sous les rayons d'un soleil ardent. Les Anglais mirent pied à terre lestement et demandèrent à la foule de parler au gouverneur. Celle-ci impatiente de connaître le dénouement, désigna le cheik Mohamed Korayem du doigt. Les soldats anglais l'approchèrent, et conversèrent avec lui. Il n'eut aucun mal à les comprendre, car il parlait plusieurs langues. Nous faisons partie d'une escadre anglaise commandée par l'amiral Nelson*, et nous sommes à la recherche d'une flotte française, qui doit attaquer l'Egypte sans tarder. Nous voulons mouiller dans les eaux d'Alexandrie en attendant qu'ils se montrent pour que nous puissions vous défendre.
Imperturbable, il les écoutait d'un air soupçonneux; sa haute stature, sa abaya et son turban le démarquaient parmi ces militaires qui le regardaient avec respect. Il leur répondit: « Je suis El Sayed / Mohamed Korayem, gouverneur d'Alexandrie, et j'interdis à quiconque de mouiller dans nos eaux territoriales. Ce pays relève du Sultan; ni les Français ni les Anglais n'ont le droit d'y pénétrer, vous devez partir au plus vite ». « Nous sommes vous refusez notre de nous ravitailler paierons comptant là pour vous défendre contre une attaque imminente, mais si aide nous partirons; auparavant, nous vous serions obligés en eau et en denrées fraîches. En contrepartie nous vous ».

« Je suis disposé à vous ravitailler, à condition que vous quittiez notre pays sans délai, car nous sommes capables de nous défendre sans l'aide de personne» dit-il avec dignité. Ils conversèrent avec lui un moment avant de prendre le ravitaillement à bord de leur embarcation, puis rejoignirent leur flotte. Mohamed Korayem sortit sa longue-vue, et inspecta les vaisseaux un à un, avant d'émettre un long soupir en me disant:

« Aly, prends ma longue-vue et regarde bien, tu vas voir le plus prestigieux et le plus courageux amiral de la flotte anglaise, l'amiral Nelson. Il a perdu l'œil droit pendant qu'il faisait le siège de Calvi, et il y a presque un an il a perdu le bras droit, lors de l'expédition qu'il a menée contre Santa Cruz de Tenerife. Malgré tous ces déboires, il est toujours là, fidèle à son poste, pour servir son pays sur son célèbre vaisseau, le Vanguard ». « J'admire en toi ta magnanimité envers tes ennemis, tu reconnais leur valeur et admires leur courage même dans les moments les plus difficiles ». Je me mis à regarder à mon tour et je fus impressionné en voyant cet Amiral encore jeune, arpentant de long en large le pont de son vaisseau. Malgré toutes les souffrances qu'il avait endurées, il continuait à combattre pour son pays, et 9

pour une cause qu'il croyait juste. De temps en temps, il levait la tête pour demander à la vigie s'il ne voyait pas les navires français arriver. La flotte anglaise mouilla au large pendant toute une journée, espérant l'arrivée des Français. Après avoir été ravitaillés en eau et en denrées fraîches et ne voyant rien venir, ils levèrent l'ancre et disparurent à l'horizon. A ce moment là, le gouverneur d'Alexandrie dépêcha son meilleur ami Valentin* vers le Caire, afin d'avertir le puissant Mamelouk Mourad Bey* que nous risquions d'être envahis, soit par les Français, soit par les Anglais! Il envoya aussi son cousin Abdallâh Bâcha * avec le même message au Kachef* du Delta, afin qu'il lui envoie des bédouins, pour l'aider à défendre sa ville. Pensant que le problème était cerné, nous revînmes sur nos pas. Mon ami était soucieux, depuis qu'il avait appris cette nouvelle. Nous demeurâmes silencieux toute la soirée à tirer sur le narguilé, en attendant qu'une brise rafraîchisse l'atmosphère.
Rompant le silence, il me dit d'un ton très las: « Je ne sais plus qui croire ni à qui me fier, bien que je sois très bien renseigné par tous ces marchands qui affluent vers Alexandrie. Les Anglais m'ont appris que les Français se sont rendus maîtres, le 10 juin, de l'île de Malte*».

« C'est une nouvelle très importante, car Malte est un point stratégique en Méditerranée, mais qu'est-il arrivé aux Chevaliers*, après que les Français se sont approprié leur île? » « Ils m'ont aussi affirmé que les Chevaliers de Saint-Jean* se sont rendus après que les Français ont investi leur île. Ils ont aboli leur Ordre, et ils ont signé avec eux une convention qui leur donne tous les droits sur les îles de Malte, de Gaze et Camino. Ils comptent les indemniser en leur versant une pension de misère, malgré qu'ils aient dévalisé le trésor dudit Ordre, qui est inestimable, et mis à sac les palais ainsi que les églises ». « Tu m'avais dit auparavant que tu n'étais pas inquiet, car tu pensais que les Français allaient envahir l'Angleterre ». « Effectivement, je n'étais pas inquiet, car je savais par le biais des marchands que les Français avaient formé une armée dans l'intention d'envahir l'Angleterre. Alors, je ne comprends pas pourquoi, ils veulent attaquer l"Egypte ? » « Il se peut qu'ils veuillent faire croire aux Anglais qu'ils allaient attaquer leur pays, afin de débarquer ailleurs ». « Sûrement, car ils avaient l'air furieux, du fait que pendant des mois les Français avaient simulé de se préparer à les attaquer, maintenant les voilà qui changent de cap, et s'emparent de Malte avant de se diriger vers Alexandrie, qui est une Echelle* importante pour leur commerce en Orient ». 10

« Peut-être que la France, forte de ses conquêtes en Europe, après avoir signé le pacte de paix avec l'Autriche à Campo Formio, s'est approprié l'île de Malte pour avoir le contrôle maritime en Méditerranée, dans un but bien précis. Soit elle a des vues sur l'empire ottoman qui est en train de décliner, soit elle vise les Indes, afin de s'approprier ses richesses et d'affaiblir son ennemie de longue date, l'Angleterre? » «Nous sommes devant une énigme Aly, et notre région risque d'être convoitée par les grandes puissances, surtout que l'empire ottoman est en difficulté ». « Prenons notre mal en patience, nous aurons sûrement une réponse à toutes ces questions que tu te poses dans les prochains jours. Qui vivra verra! » Mon ami se remit à tirer sur son narguilé, la fumée l'avait apaisé, mais ses pensées voguaient loin. Nous étions en train de vivre sans le savoir des moments historiques.

Il

Chapitre 2

Mon oncle regarde de nouveau les hôtes, qui ont fini de se restaurer et continue son récit: Mohamed Korayem était un homme pieux; son père, Ibrahim Korayem était un commerçant originaire du Maroc, il s'était établi à Alexandrie, après avoir épousé une égyptienne du nom de Zeinab, avec qui il eut deux garçons, Mohamed Korayem et Sayed Korayem, qui accédèrent au rang des Achraf*, grâce à leur mère qui était de la famille Ahl Al Bayt*, elle était descendante du prophète Mohamed, que le salut soit sur lui. Il avait fait de brillantes études dans les écoles Coraniques d'Alexandrie. Son père, qui le chérissait, avait mis tous ses espoirs en lui, et s'apprêtait à l'envoyer au Caire pour terminer ses études à El Azhar*, pour devenir uléma *, quand Dieu, le tout puissant, en a voulu autrement; son père tomba subitement malade, et quitta ce monde en laissant son fils sans ressources. Partir pour le Caire, devenir juriste, accéder au rang des ulémas, le rêve se volatilisa et le mirage fit place à une amère réalité. Sans ressources, il se mit à chercher du travail pour subvenir aux besoins de sa famille; ses recherches ne furent pas vaines, puisqu'il trouva une place chez un kabani*au port. Son honnêteté, son intégrité et sa courtoisie lui valurent l'estime et la confiance des commerçants du port. Il travailla avec acharnement pour se faire une place parmi eux, et put se mettre à son compte. En peu de temps, son nom devint célèbre et l'on vint vers lui aussi bien du Caire*, d'Alexandrie que de Rachid *. Il ouvrit sa maison à tous ceux qui le sollicitaient. Son salon ne désemplissait pas, il prodiguait des conseils, et essayait de calmer les esprits, de tous ceux qui se plaignaient des mauvais traitements des Mamelouks. Le peuple d'Alexandrie avait trouvé en lui le confident, le conseiller et le chef dont il avait besoin, au moment où les deux mamelouks les plus puissants d'Egypte, Mourad Bey et Ibrahim Bey* envoyaient leurs mamelouks leur extorquer des taxes exorbitantes; ils violaient leurs femmes et les tuaient s'ils ne payaient pas leurs dus. La colère de la population grandit et les émeutes se firent de plus en plus fréquentes. Mourad Bey* eut connaissance de l'influence positive que le cheik Mohamed Korayem exerçait sur les commerçants. Il le fit venir pour mieux le connaître. Convaincu de son efficacité, il informa Ibrahim Bey de sa popularité et vanta ses mérites. Impressionnés par ses capacités, les deux puissants mamelouks lui proposèrent de travailler avec eux. En peu de temps, il cumula les postes de chef des douanes et de Gouverneur d'Alexandrie, ce qui calma les esprits. Une tâche ardue l'attendait. Comment éviter que les mamelouks ne sèment à nouveau la terreur dans sa ville? Il usa d'un stratagème, en augmentant les taxes sur les marchandises et doubla la taxe sur les Européens, afin de leur envoyer l'argent qu'il avait récolté. C'était un moyen efficace pour barrer la route à cette horde de fossoyeurs et calmer leur avidité. Les 13

commerçants n'avaient pas compris que ces taxes étaient le seul moyen de les garder à distance. Ils se plaignirent de lui au plus haut niveau, et lui provoquèrent d'énormes problèmes. Malgré ces difficultés, il faisait de son mieux pour redorer le blason d'Alexandrie, qui périclitait en faveur des villes de Rachid et de Damiette*, qui lui faisaient concurrence dans le domaine commercial.
Alexandrie n'était plus comme au temps des Ptolémées, le point de mire de toute la Méditerranée. La capitale exportait sa culture et son rayonnement avait attiré les intellectuels, ainsi que les scientifiques du monde hellène. Non plus comme au temps des Romains *, qui l'avaient développée en lui rendant sa gloire passée en orientant son commerce vers l'Inde, ce qui lui avait permis de devenir la deuxième ville romaine, par son importance commerciale et intellectuelle. Son déclin commença depuis la découverte du Cap de Bonne Espérance*. La route pour aller aux Indes ne passait plus par l'Egypte, mais contournait l'Afrique. Depuis ce temps, Alexandrie orienta son négoce vers les pays de l'empire ottoman et de l'Afrique, et avec persévérance, elle devint une Echelle importante du levant* ; une ville où se côtoyaient les étrangers de plusieurs pays. Les consulats européens s'y installèrent et son commerce devint florissant. C'est au moment où il devint chef des douanes que je fis sa connaissance. J'ai traité et fait fructifier mes affaires avec lui. Notre amitié n'avait fait que grandir. J'avais trouvé en lui 1'homme intègre, mais aussi l'érudit avec qui je pouvais converser des heures entières sans m'ennuyer. Mais ce soir là, il gardait le silence. Les chandelles projetaient leurs lumières vacillantes dans la pièce, je le regardais à la dérobée, il avait l'air soucieux. Il tirait sur sa barbe, son nez s'était allongé, car il faisait une drôle de moue. Ne trouvant rien à dire, je fis mine de me retirer; il sursauta et insista pour que je passe la nuit et bien d'autres nuits encore chez lui, car il était inquiet. Il tapa des mains et un serviteur arriva en s'inclinant respectueusement. Il lui donna des ordres précis, afin de m'installer au salamlek. Je le suivis, en laissant mon ami à sa méditation.

14

Chapitre 3

Les jours passaient, se succédaient, mais ne se ressemblaient pas. L'incident des Anglais fut vite oublié par le peuple. Chacun vaquait à ses affaires, à résoudre les problèmes de tous les jours, sans se soucier de ce qui pouvait leur arriver. Seul, le cheik Mohamed Korayem parcourait le littoral, de peur d'une descente surprise des Anglais ou des Français. Il attendait avec anxiété la réponse à ses missives. Valentin revint du Caire, et lui brossa un tableau lugubre de l'entrevue qu'il avait eue avec le puissant mamelouk Mourad Bey: « Vous ne savez pas ce que j'ai enduré pour rencontrer Mourad Bey, j'ai dû faire anti-chambre chez son Kiaya *, le fameux Nubien Ibrahim El Sennari * qui est connu pour tirer les ficelles de son patron. Il a insisté pour connaître la teneur de mon message, mais je lui fis comprendre que j'avais ordre de ne le révéler qu'au Bey lui-même. Il m'amena avec réticence à sa demeure de Guizeh. Je caracolais à côté de lui en silence, sans me plaindre de la chaleur, qui sévissait dans la capitale. Il a essayé à maintes reprises, mais sans succès, de me tirer les vers du nez. De temps en temps, il se retournait vers moi, en me lançant des regards hostiles, ce qui augmentait sa laideur légendaire, et me rendait mal à l'aise. Ayant compris que je ne soufflerai pas un mot de ce que je savais, il planta ses talons dans les flancs de sa pouliche, qui fila comme un éclair, vers la demeure du mamelouk, en provoquant un nuage de poussière. J'ai eu beaucoup de peine à le suivre, et c'est grâce à la nécessité d'abreuver son cheval dans un cours d'eau, que j'ai pu le rattraper. Quand nous approchâmes du palais, je fus saisi par la splendeur du bâtiment qui immergeait au milieu d'un jardin luxuriant et bien entretenu. Nous suivîmes l'allée principale bordée d'acacias, qui nous mena directement vers une cour pavée, surveillée par quelques jeunes mamelouks. Ibrahim El Sennari sauta à terre avec agilité, les salua hâtivement et confia son cheval à un des esclaves qui se trouvaient là. Il grimpa les marches qui menaient vers la porte d'entrée du palais sans se retourner. Je le suivais, essoufflé et en nage, de peur qu'il m'abandonne sur le perron. Deux mamelouks munis d'un attirail impressionnant faisaient le guet devant la porte d'entrée. Nous la franchîmes en toute hâte, pour nous trouver dans un vestibule richement décoré, dont la fraîcheur nous parut fort agréable, comparée à la canicule qui sévissait à l'extérieur. Le murmure de l'eau, que projetait une fontaine en marbre, était le seul bruit que nous pouvions percevoir, quand des esclaves apparurent comme par enchantement, par des portes dérobées, munis de cruches en argent massif, qu'ils nous présentèrent afin de nous rafraîchir. Nous nous essuyâmes le visage avec des serviettes brodées de fils d'argent, avant de pénétrer dans la salle d'audience ». Valentin pris une gorgée d'eau, puis continua son récit, sans omettre aucun détail:

15

« La salle était comble, le puissant mamelouk recevait les cheiks, les ulémas ainsi que la crème des notables. Parmi eux trônait Carlo Rosetti *, ce marchand vénitien qui s'était enrichi grâce à Ali Bey*, qui lui avait donné le monopole du Natron * et du Séné*. Il était devenu depuis l'influent Consul Impérial d'Autriche au Caire. Des odeurs d'encens d'Arabie embaumaient la pièce, ce qui calmait mon angoisse. Je m'assis à la place qu'Ibrahim El Sénnari m'indiquait, et j'attendis patiemment que mon tour vint, pour informer le Bey de la teneur de mon message. En attendant, je dévisageais ceux qui m'entouraient, en essayant de me rappeler leur nom; ils étaient assis en tailleur sur des coussins de brocart de Damas, les tentures des fenêtres étaient de la plus belle soie de Lyon, et la passementerie en fil or et argent démontrait le luxe dans lequel vivait notre puissant mamelouk, qui était en grande partie l'œuvre des marchands européens, et qu'il détroussait sans gêne. Devant nous, étaient dressées de petites tables de cuivre, sur lesquelles trônaient des coupelles en argent massif contenant des douceurs de toutes sortes. Mon voisin me tendit l'une d'elles, contenant des feuilletés fourrés aux amandes et aux pistaches, enrobés de sirop de miel. Malgré mon anxiété, je me mis à manger avec avidité; les esclaves passaient avec des calices en argent massif remplis de sharbat* qui étanchait ma soif. Les invités échangeaient des amabilités entre eux tout en tirant sur le narguilé, sans se douter que l'ennemi était à notre porte. Le Kiaya, malgré la curiosité qui le rongeait, attendit le moment propice pour s'approcher du mamelouk. Il se pencha vers lui respectueusement et l'informa de ma présence. Le Bey releva sa tête et me dévisagea avec ses yeux de rapaces, ce n'est qu'à ce moment-là que je constatais la balafre qui traversait le visage et déformait ses traits. Il me fit signe d'approcher et me demanda ce qui m'amenait. Je lui racontais les faits, en lui faisant part de tes appréhensions. C'est alors qu'il s'esclaffa en riant à gorge déployée. L'assistance s'arrêta de parler, pour mieux entendre ce qu'il allait dire: «Dis à El Sayed / Mohamed Korayem, Gouverneur d'Alexandrie, que les puissants Mamelouks d'Egypte ne peuvent avoir peur de quelques Français; car nous avons l'habitude de traiter avec ces commerçants, qui s'enrichissent grâce au commerce qu'ils font chez nous. Je suis sûr que leurs soldats ne feront pas le poids devant la témérité de nos jeunes recrues ».

Des rires fusèrent de toutes parts; confus, je baissais la tête, quand le cheik Omar Makram, chef du Syndic des Achraf prit la parole et lui répondit vertement: « Vénérable Mourad Bey, c'est à cause de la politique de répressions que vous exercez contre les marchands européens, en levant d'énormes taxes sur les marchandises qu'ils vous vendent, que tout cela est arrivé. J'ai appris de source sûre, que le Consul Général de France à Alexandrie, Charles Magallon* était parti pour la France, depuis un certain temps, et avant son départ, il avait fait comprendre à son entourage, qu'il allait se plaindre au plus haut niveau de tout 16

ce qu'endurent ces marchands en Egypte, ayant été lui-même député en France, il al' écoute des hommes politiques influents ». Le Cheik El Sadate rétorqua: « Vous ne devez pas oublier, Mourad Bey, qu'il y a douze ans, le Sultan Abdul Hamid* avait donné l'ordre au Capoudan Pacha Hassan El Gazayerli* d'investir l'Egypte, après que le pays avait souffert des fréquents conflits qui vous opposèrent à Ibrahim Bey, et surtout à cause des avanies que vous infligiez aux ressortissants étrangers ayant un commerce avec nous. Notre pays avait été mis à feu et à sang et j'ai même dû intervenir auprès du Capoudan Pacha, pour que les biens des Beys, leurs harems, ainsi que leurs esclaves ne soient pas bradés. Malgré tous nos efforts de médiation, des otages parmi les Beys ici présents avaient été pris, et c'est grâce au courage du marin grec Nicolas Papas Oglou* que ces Beys furent délivrés des cachots de la prison de Constantinople, et pour le récompenser pour cet acte de bravoure, vous l'avez nommé à la tête de votre flotte, qui est amarrée devant votre palais de Guizeh. Vous ne devez pas non plus oublier que vous avez fait de plates excuses à l'ambassadeur de France Choiseul-Gouffier, ainsi qu'à Charles Magallon et que vous avez dû rebâtir à grand frais 1'Hospice des Franciscains*, que vous aviez démoli à bon escient ».
Le puissant chef des Tujjars* Ahmed El Mahrouki s'enhardit: « Vous avez continué à maltraiter les Européens, malgré tout ce que nous avons dû souffrir lors de ce débarquement, au point que Charles Magallon, devenu Consul Général de France, a transporté à Alexandrie le consulat français, qui se trouvait au Caire, et les consuls des autres pays étrangers ont suivi son exemple, pour leur sécurité. Il s'était plaint à nouveau à la Porte de vos agissements, ce qui nous avait valu un avertissement foudroyant de la part du Capoudan-Pacha. Devant votre injustice, l'éminent uléma, le cheik Mohamed El Massiri* plaida leur cause, et jura sur le saint Coran qu'il se tiendrait de leur côté. Quant au cheik Mohamed Korayem, qui nous demande aujourd'hui du secours, il est en grande partie responsable de ce qui nous arrive; car il est l'instigateur de la loi pour l'augmentation des impôts, et voilà le résultat de son savoir-faire. L'histoire se répète et cette fois-ci, nous allons devoir subir et souffrir d'une autre invasion, celle de la France ».

Les cheiks et les ulémas présents approuvèrent unanimement ces théories. Carlo Rosetti, visiblement au courant de la politique européenne, et nourrissant une haine contre les Français, se pencha vers le mamelouk et lui fit comprendre que dans l'intérêt de l'Egypte, il fallait nous donner des munitions pour tenir tête à l'envahisseur. Le Bey acquiesça à contre cœur à notre demande. Il fit signe à son Kiaya de faire le nécessaire. J'ai pris congé de lui, après l'avoir remercié et salué l'assistance, qui me souhaita bonne chance dans notre entreprise.

17

En sortant du palais, Ibrahim El Sennari continuait à me lancer des regards hostiles, tout en essuyant la sueur qui couvrait son visage avec le pan de sa manche. Sa peau noire luisait au soleil. Je savais qu'il était originaire de la Nubie, et qu'il fit fortune au Caire grâce à Mourad Bey, après avoir roulé sa bosse un peu partout; de portier, il se mit à lire la bonne fortune et se rapprocha du puissant mamelouk, car il savait lire et écrire l'arabe ainsi que le turc avec aisance. Arrivés au quai, il bomba le torse; sa barbe blanche lui donnait un air imposant; il demanda avec un air solennelle Rayes Nicolas Papas Ouglou. Un mastodonte vint vers nous, le Kiaya lui donna les ordres du Bey, me confia à lui et disparut. Nous nous dirigeâmes vers l'embarcadère, où un tas de marins s'affairaient autour de quelques embarcations de guerre, qui appartenaient au mamelouk, et dont le Grec était visiblement le responsable. Il héla quelques matelots qui accoururent vers lui, et leur donna des ordres en leur langue. Ils se dirigèrent aussitôt vers un hangar et se mirent à plusieurs pour ouvrir ses énormes portes en bois; quand elles furent ouvertes, je fus consterné de voir une quantité non négligeable de caisses de munitions, empilées jusqu'au plafond dans un ordre impeccable. Ils transportèrent quelques caisses et quelques barils de poudre jusqu'à la Djerme. Je rouspétais, en lui disant que nous ne pourrions tenir que quelques heures avec cette petite quantité. Il me répondit sèchement tout en essuyant la sueur qui inondait son visage:
« Ce sont les ordres que j'ai reçus du puissant mamelouk, vous n'aurez rien de plus! » Mohamed Korayem ayant entendu le récit de Valentin, comprit que les cheiks et les ulémas du Caire s'étaient ligués contre lui. La sécurité de l'Egypte tout entière dépendait de lui maintenant. Il devait prévoir le pire, il se leva afin de faire le nécessaire, pour sauver la situation. Il donna des ordres pour restaurer les tours et colmater les brèches qui lézardent les murs d'enceinte qui entourent la ville, et qui n'avaient pas été restaurées depuis le fameux Sultan Bibars*. Valentin et Sayed Korayem s'efforcèrent de le seconder dans son commerce, pour qu'il puisse superviser les travaux de fortifications avant l'invasion.

La ville d'Alexandrie était en effervescence. Les Bédouins de Béheira étaient arrivés en force, et s'activaient à ranger les fusils et la poudre, en attendant de les distribuer en temps voulu à la population, afin de faire face à l'agresseur. Abdallâh Bâcha, après avoir convaincu les Bédouins de Béheira de venir les défendre en cas d'attaque, s'installa au salarnlek avec nous. Il était originaire du Maghreb, et faisait du commerce avec son cousin. Nous continuâmes à vivre tous chez Korayem, qui nous comblait par son hospitalité et par sa générosité. Nous avons passé nos soirées à débattre plusieurs hypothèses sur ce qui pouvait se passer, si une invasion quelconque survenait. Le risque était grand et les moyens de défense étaient quasi inexistants. Nous faisions le rapprochement entre l'invasion des Ottomans il y a quelques années, et celle qui risquait de 18

survenir les prochains jours. Abdallâh Bâcha était un homme de grande culture, il parlait plusieurs langues, et il était versé dans l'art de la philosophie et des lettres, sa compagnie était des plus agréables. Connaissant la force des Français, il était sceptique et il émit la plus grande réserve quant à la réussite de mettre les assaillants en fuite, ce qui nous inquiéta au plus haut point. « Nous devons tenir compte de la force des Français, et ne croyez pas qu'avec quelques barils de poudre, quelques fusils et quatre canons vétustes, nous allons pouvoir faire face à une armée aussi puissante? », nous dit-il. Ce qui nous inquiéta au plus haut point et nous empêcha de dormir pendant plusieurs nuits.

19

Chapitre 4

Les appréhensions du Gouverneur s'avérèrent justes, car le jour fatidique er arriva. C'était le 1 juillet, il était huit heures du matin, quand j'ouvris le portail pour me rendre à mon travail, des cris fusaient de toutes parts, et que vois-je? Stupeur! C'était la débandade. Petits comme grands couraient de toutes parts, les femmes poussaient des hurlements en se tapant le visage avec les mains, et les hommes, le point en l'air, criaient Allah Akbar* ! Les enfants s'agrippaient aux vêtements de leurs parents en leur lançant des regards apeurés. Devant cette effervescence, je ne comprenais rien. Il m'avait suffi de lever les yeux pour que je tombe à la renverse. La mer était couverte d'une multitude de vaisseaux. Ils flottaient dans un alignement parfait, toutes voiles dehors, leurs mâts touchaient presque les nuages qui s'étaient accumulés dans le ciel durant la nuit. Ils tanguaient des deux côtés comme pour nous narguer. Je sortis en vitesse la longue-vue, que je venais d'acquérir, et constatais que c'était le drapeau français qui flottait dans le ciel. Je me mis à courir vers le quai en même temps que la foule. Une frégate s'approcha, et je pus lire distinctement son nom, La Junon*. Elle jeta l'ancre, une chaloupe fut mise à la mer avec des soldats à son bord, et ils se mirent à ramer jusqu'au rivage, puis sautèrent lestement sur le sable. Mon ami apparut comme par enchantement, il se pencha vers moi et me dit dans un souffle: « Ce 'sont les Français qui débarquent! Les Anglais avaient raison, c'est une invasion sans précédent et avec nos petits moyens nous ne pourrons jamais faire face ni à leurs canons ni à leurs fusils. Qu'Allah nous protège et nous assiste! » Il se ressaisit, s'agrippa à mon bras et nous fonçâmes vers les militaires qui se dirigeaient vers nous. Un officier d'une grande prestance se présenta à Korayem.

« Je suis le citoyen Vivant Denon* de la frégate la Junon, j'ai ordre du général en chef Napoléon Bonaparte, Commandant Suprême de l'armée d'Orient, de ramener à bord le vice-Consul de France Lazare Magallon* pour consultation ». Mon ami lui répondit sèchement: « Et moi, je suis El Sayed / Mohamed Korayem, Gouverneur d'Alexandrie et représentant du Sultan sur cette terre. J'interdis à quiconque de vous accompagner avant de connaître la raison pour laquelle vous êtes là ! » «J'ai des ordres formels pour ramener le vice-consul Lazare Magallon à bord, et je n'ai aucune explication à vous donner! » La foule s'impatienta et devint de plus en plus agressive envers le représentant français. Le Rayes* Idris Bey*, Capitaine du Real, le seul vaisseau de guerre ottoman mouillant dans le port d'Alexandrie, lui chuchota: 21

« Tempère Korayem, gagne du temps, il faut savoir de quoi il s'agit. C'est une armada gigantesque qui est en face de nous, n'importe quel faux pas et ils réduiront ta ville en poussière, regarde tous ces canons qui sont braqués vers nous. Accepte d'envoyer le vice-consul, à condition qu'il soit accompagné d'un de tes hommes de confiance, afin qu'il nous rapporte ce qui se passe ». Convaincu par ces paroles sensées, le gouverneur désigna du doigt quelques hommes de son entourage qui se trouvaient là, et les envoya chercher le viceConsul, qui revint sous bonne escorte, de peur que la foule ne lui fasse du mal. Korayem demanda à deux notables qui parlaient français d'accompagner le vice-consul à bord de la frégate française, afin de rapporter les conversations qui s'y dérouleront. Ils embarquèrent à bord de la chaloupe qui se dirigea vers la frégate la Junon. Une chaleur accablante nous empêchait de respirer et nous rendait apathiques. Mais le gouverneur ne perdit pas de temps, il griffonna quelques mots dans un calepin, tira une feuille, puis se tourna vers Valentin et la lui remit en lui chuchotant quelques mots à l'oreille. Il n'attendit pas que notre ami termine sa phrase, se faufila parmi la foule et disparut.
Korayem sonna l'alarme, chacun savait déjà ce qui lui restait à faire, et malgré la fournaise qui sévissait, nous attendîmes sur le quai, à lorgner les vaisseaux avec notre longue-vue, pour nous assurer qu'ils n'allaient pas nous attaquer. Soudain le vent se leva, le ciel s'empourpra et le soleil comme une boule de feu se mit à disparaître à I'horizon. Les vaisseaux tanguaient par la force des vagues, ayant comme toile de fond un ciel enflammé. Le vent se mit à souffler de plus en plus fort, les vagues cognaient le quai avec une puissance inouïe, leurs écumes vinrent coller à notre peau meurtrie par le soleil de l'été. Le ciel s'obscurcit et la nuit tomba. Nous apercevions à peine les vaisseaux que la houle malmenait. La mer se déchaîna de plus en plus, c'était la tempête! C'était la colère de Dieu qui s'abattait sur nous! Nous courûmes nous réfugier à la Tabia de Qâyt Bây*, qui avait été aménagée par Korayem pour défendre le port contre l'envahisseur. Elle se trouvait sur l'île de Pharos*, qui était reliée au quai par une jetée, depuis le temps des Ptolémées.

Je me retournais cherchant Valentin des yeux, Korayem me signala qu'il avait repris le chemin du Caire pour alerter Mourad Bey et Ibrahim Bey que l'invasion était imminente. L'attente était interminable; il arpentait la salle de long en large et j'entendais ses pas résonner, leurs échos s'étaient amplifiés par la hauteur du plafond. Il était anxieux. Dehors, la tempête sévissait. Les vagues cognaient les murs vieillis du Fort, après avoir heurté violemment le Rocher du Diamant*. Le grand chandelier qui pendait au plafond tournoyait, ses bougies projetaient des ombres inquiétantes sur les parois, et le vent qui passait par les lucarnes, ainsi que par les fissures des murs, faisait vaciller la lumière des bougies. Nous avions l'impression que la Tabia allait s'écrouler sur nos têtes.

22

Mon ami essayait de regarder par la lucarne, mais en vain, la nuit était déjà tombée. La sueur inondait son visage, il l'essuyait au fur et à mesure avec un grand mouchoir qu'il dissimulait dans sa géba *. Il pensait au pire, il pensait à l'invasion. Comment allait-il faire face à l'ennemi avec le peu de moyens qui étaient en sa possession! Il se prosterna, fit ses prières et nous fimes de même. Un repas frugal nous fut servi, auquel nous touchâmes à peine et pour tromper notre inquiétude, Korayem engagea la conversation: « Aly, je suis de plus en plus dérouté par ce qui nous arrive, je savais que les Français faisaient des préparatifs importants pour débarquer en Angleterre, maintenant, ils nous envoient le général Napoléon Bonaparte, qui était censé être le chef de cette armée, et le voilà devenu le général en chef de l'armée d'Orient! Explique-moi ce stratagème? »
« A mon humble avis, c'est une tactique de diversion qui a été utilisée pour faire croire aux Anglais qu'ils allaient les attaquer; il est facile d'envahir leur île, mais y maintenir des troupes c'est une autre affaire. Les Français sont astucieux, ils veulent s'emparer de l'Egypte, afin de leur couper la route des Indes, qui est la source de leur commerce ». « Nous savons tous que l'Egypte a toujours été un carrefour pour les civilisations, puisqu'elle a été envahie par plusieurs nations. Il ne nous manquait plus que les Français et les Anglais viennent se faire la guerre sur notre territoire ».

« Que Dieu nous en préserve et qu'il te donne la force de les affronter! Je ne sais pas comment tu vas faire face à cette invasion avec le peu de moyens qui sont en ta possession! » « Pour te dire la vérité, je n'arrive pas à réfléchir, tellement ce qui nous arrive est inimaginable. A chaque jour suffit sa peine; demain nous saurons à quoi nous en tenir. Et dis-toi que rien n'arrive si ce n'est la volonté de Dieu ». Des lits de camp furent aménagés, nous essayâmes de dormir quelques heures. Les murs de la Tabia tremblaient et mille pensées bourdonnaient dans ma tête. L'ombre d'Alexandre le Grand* planait autour de moi, c'est sa ville que nous défendions, cette ville qui devint le berceau de la culture, de la science et des arts. Elle contribua à l'essor des civilisations, et sa splendeur rayonna sur le monde antique. Alexandrie était à son apogée jusqu'au règne de la reine Cléopâtre*, puis elle devint province romaine, avant de passer aux mains des Arabes, pour qu'ensuite l'empire ottoman prenne la relève et la jette dans les bras des Mamelouks qui la pillèrent. Le vent soufflait de plus en plus fort, le bois des fenêtres grinçait, et les vagues cognaient les remparts. Je ne pouvais penser qu'à ces pierres qui nous abritaient, elles aussi avaient une histoire puisqu'elles avaient été prises aux 23

ruines de l'ancien Phare, qui fut l'une des Sept Merveilles du Monde. Le fort de Qâyt-Bây vibrait par la force des vagues. Les Hyksos, les Perses, les Grecs et les Romains, ensuite les Arabes puis les Ottomans, aujourd'hui ce sont les Français, demain qui seront-ils à vouloir envahir l'Egypte? Qui laissera les Egyptiens vivre en paix avec eux-mêmes!

24

Chapitre 5

L'aube du 2 juillet, un bédouin des Wélad Ali* nous tira d'un sommeil agité, pour nous informer que les Français avaient débarqué à Agami *, qui n'était qu'à quatre lieues d'Alexandrie. Leurs chaloupes avaient été ballottées par les vagues, et ils faillirent chavirer à plusieurs reprises, mais ils bravèrent la tempête et mirent pied à terre hardiment. La plage était couverte d'un nombre incalculable de leurs soldats, qui avançaient à pied, l'arme à la main, en faisant fi des intempéries! Ils n'avaient ni chevaux, ni canons, et leur audace était sans précédents. Les bédouins pensant les dissuader d'avancer, fondirent sur eux par vagues successives, en faisant quelques morts dans leurs rangs, mais les Français les mirent en déroute, rien n'arrêta leur marche. Ils étaient déterminés à conquérir la ville d'Alexandrie, et sur un de leurs morts, les Bédouins avaient trouvé un texte écrit en arabe. L'un d'eux tend à Korayem une feuille tachée de sang, écrite en lettres d'imprimerie. C'est une proclamation * destinée au peuple d'Alexandrie, après l'avoir lue à haute voix, il nous dit: « Voilà, nous sommes prévenus, pas une minute à perdre. Nous devons faire de notre mieux pour combattre l'envahisseur. Nous essayerons de les contenir, en espérant que les mamelouks nous enverront des renforts pour sauver l'Egypte! »
Nous courûmes vers l'enceinte, le vent faisait voler nos turbans et nous projetait contre les tours branlantes, certains faillirent perdre l'équilibre et tomber du haut du mur, qui tremblait sous nos pas. Les femmes et les enfants criaient à tue-tête, à la vue de l'ennemi qui s'approchait. Un autre bédouin arriva en trombe, il sauta hardiment de son cheval et l'interpella en lui disant: « Cheik Mohamed Korayem, c'est une invasion sur toutes les portes de la ville, une division est en train d'attaquer Bâb El Akhdar*, une autre est devant Bâb Rachid*, et une troisième est devant Bâb El Sidra*, maintenant ils nous attaquent à Bâb El Bahr*, par pitié ordonnez le feu! »

Il donna l'ordre de faire feu! Du haut des remparts, le vieux canon lança ses projectiles, et les tireurs qui avaient pris place dans les tours n'hésitèrent pas à faire feu. Une fusillade éclata suivit d'une autre, des corps tombèrent morts ou blessés mais rien ne les arrêtait. A notre grand étonnement, l'envahisseur n'était pas intimidé par ces coups de semonce, et continuait à escalader les murs en s'agrippant aux brèches que les ouvriers n'avaient pas eu le temps de colmater. Les coups de fusils s'espacèrent, puis cessèrent au fur et à mesure que les munitions s'épuisaient. Korayem incitait ses compatriotes à jeter les pierres et les cailloux qu'ils avaient amassés quelques jours auparavant. Ils firent pleuvoir sur eux tout ce qui leur tombait sous la main, les femmes, de leur fenêtre, jetaient de I'huile bouillante sur les assaillants, mais malgré cette farouche 25

résistance, les Français étaient arrivés à escalader les remparts. En trois assauts ils eurent raison de l'enceinte. La population catastrophée par cette invasion ne pouvait plus combattre faute de munitions, elle devait se rendre, sinon c'était le massacre. Devant la détermination des Français, le peuple se sauva. C'était la débandade, une partie de la foule se réfugia dans deux tours vétustes; les autres coururent tant bien que mal vers leurs domiciles et s'y barricadèrent. Les ulémas, les cheiks et les notables se concertèrent avant de se rendre en force chez le gouverneur, qui se tenait devant une des tours, ils l'implorèrent d'arrêter le combat, mais il refusa fermement. Ils lui démontrèrent le nombre impressionnant de soldats français qui escaladaient les murs de l'enceinte, et qui les anéantiraient tous. Il ne céda pas à leurs doléances, et devant son refus d'arrêter le combat, quelques cheiks et ulémas proclamèrent unilatéralement l'Amân* ! Suivi d'un Allah Akbar!
Les coups de feu cessèrent. Les Français avaient compris qu'ils étaient devant des êtres démunis et incapables de se défendre, des êtres qui ne comprenaient pas pourquoi ils étaient assaillis, et pour quel motif ils essuyaient des coups de feu. Korayem ne pouvait pas supporter la défaite, il quitta l'enceinte à grandes enjambées et se barricada à l'intérieur de la Tabia de Qâyt Bây. Nous le rejoignîmes, afin de le convaincre que pour le salut de son peuple, il fallait proclamer l' Amân ! Nous étions en pourparlers avec lui, quand un des bédouins qui faisait le guet, fit irruption dans la salle et nous informa que le vice-consul Lazare Magallon, encadré par les cheiks, les ulémas et le Rayes Idris Bey, capitaine du vaisseau la Real *, se dirigeaient vers la Tabia. Le grand portail fut ouvert. Korayem les reçut dans la grande salle et les invita à prendre place, le vice-Consul prit la parole:

« Monsieur le Gouverneur, je viens vous informer que les Français sont là pour le bien de l'Egypte, les mamelouks doivent être châtiés pour que votre pays puisse vivre en paix. Ils oppriment votre peuple qu'ils exploitent sans merci. Ils malmènent les marchands européens, qui veulent gagner leur vie honnêtement. Ils bravent leurs maîtres, les Ottomans, qui sont leur raison d'être. Cheik Mohamed Korayem, lisez cette proclamation et vous comprendrez la raison de cette invasion ». Il lui tendit une feuille sur laquelle la dite proclamation était imprimée. L'ayant lue auparavant, Korayem la posa à côté de lui. Lazare Magallon se leva et l'informa que le général en chef demandait à le voir le plus tôt possible, et que c'était dans leur propre intérêt de proclamer l'Amân. Devant un tel dilemme, le cheik Mohamed Korayem demanda à réfléchir. Le vice-Consul quitta la Tabia, déçu. 26

Le Rayes Idris qui avait suivi la conversation prit la parole: « Korayem, je connais ta valeur, ainsi que ton patriotisme, malheureusement tu es devant une invasion de plusieurs centaines de vaisseaux de guerre, équipés de canons les plus modernes, ainsi que d'une armée de quarante mille soldats les plus aguerris, puisqu'ils ont mis à genoux les plus grandes villes d'Europe. Alexandrie ne compte que six mille habitants ! Avec quoi comptes-tu combattre cette force gigantesque? Tu me connais depuis une éternité, je ne vais pas t'induire en erreur, tu es obligé de proclamer l'Amân ! » Nous étions tous d'accord avec les propos du Rayes Idris, nous revînmes vers lui, déterminés à le convaincre qu'il devait céder devant cette force de frappe, et qu'il devait proclamer l'Amân. Il était assis, le visage entre les mains, il nous dit d'une voix très lasse:
« Depuis la mort de mon père, je n'ai jamais senti cette impression de désespoir, je suis confronté à mon désir de continuer le combat, et à la dure réalité qui m'oblige à demander l'Amân ». Nous criâmes unanimement dans un même souffle, Allah Akbar! Nous lui fimes l'accolade dans un signe de gratitude, il baissa la tête en disant sur un ton pathétique: « J'accepte l' Amân ! »

Il se leva d'un bond, et sans se retourner disparut dans une des pièces de la Tabia. Nous nous levâmes à notre tour, soulagés, après avoir pris soin d'envoyer un messager au vice-consul Lazare Magallon, pour l'informer que le cheik El Sayed / Mohamed Korayem, gouverneur d'Alexandrie et chef des douanes, accepte de proclamer l' Amân en ce jour du 2 juillet 1798.

27

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.