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Militaires

De
154 pages
Ce texte est une comédie grinçante où la dérision et la caricature n'épargnent personne et relate la guerre en Irak. L'auteur tire ici les fils d'une actualité grave et brûlante, où se conjuguent jalousie, avidité et convoitise, pour en brosser souvent un tableau cocasse.
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MILIT AIRES

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANTS 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 HÔTEL SHARON 2003 MILITAIRES 2003 Les pièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI V A TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI A V ALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

Afnan EL QASEM

MILITAIRES
roman

De la Seine à l'Euphrate

L' Harmattan

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays <QEditionde la Seine à l'Euphrate Editions l' Harmattan PARIS 2003 ISBN 2-7503-0016-9 <QL'Harmattan,2003 ISBN: 2-7475-5579-8 EAN 9782747555791

Aux enfants du monde entier

Chapitre 1.

L'horloge extérieure de la Maison-Blanche indique minuit. C'est une nuit plutôt froide malgré la réputation de douceur des mois de mars à Washington. Une réception se déroule, sans tambour ni fanfare, à l'intérieur du bâtiment jalousé par le monde entier. C'est encore le calme qui domine à l' extéri eur. Dans l'immense salle de réception, le Président Peluche et sa femme, le Premier ministre britannique Blaireau et sa femme, sont les seuls à porter l'habit civil. Smoking et robe de soirée, barbes luisantes, coiffures soignées et bijoux. Ah, quelle élégance ce couple présidentiel! Quel éclat ce prestigieux couple anglais! Quels froufrous! Quels jolis doigts parfumés! Quelles magnifiques chaussures bien astiquées! Quel nez charmant! Quelle bouche! Quel sourire éclatant! Difficile de deviner la marque de leur dentifrice et la fréquence de leurs brossages. Quatre, cinq, huit, dix par jour? Ils sourient de toutes leurs dents et soutiennent que celles du couple présidentiel sont de loin les plus blanches, aussi éclatantes que la Maison-Blanche; ils méritent donc bien d'y vivre, le temps d'un mandat. Non, deux mandats. C'est en partie pour cette raison qu'il est si important pour eux de toujours avoir de belles dents. Ce n'est certes pas leur seule carte pour gouverner, deux mandats, répétons-le. Car, dans les dédales d'un pouvoir aussi complexe, aussi gigantesque que celui de la Maison-Blanche, le sourire le plus éclatant à

lui seul ne suffit pas. Alors on fait tout, le mal, le bien - les termes préférés du Président - en gardant le sourire. Un sourire présidentiel cache une multitude de secrets à percer. Et c'est justement ce que nous nous proposons de faire, d'essayer au moins. Le Président, coupe de champagne à la main, porte un toast face aux invités, hommes et femmes, engoncés dans leurs uniformes militaires. Ils n'appartiennent pourtant pas tous à l'armée, c'est là une précision importante.
- A la victoire de l'Amérique! lance le Président.

Tous répondent d'une seule voix grave, les femmes trafiquant la leur pour la rendre plus masculine, et lèvent leurs coupes: - A la victoire de l'Amérique! - Et de l'Angleterre, ajoute le Premier ministre britannique à la petite voix, sans susciter la moindre réaction. Sur un geste du Président, tous avalent leur champagne d'un trait avant de briser leurs coupes par terre, d'un coup sec du pied. Les plus maladroits s'égratignent ou blessent d'autres pieds dont les propriétaires lâchent des petits "aïe" . D'autres ne sont pas parvenus à briser leur coupe du premier coup, ils s'acharnent en essayant d'être discrets mais produisent des bruits bizarres. Ils sourient, clignent de l' œil. Des sourires figés, pas tout à fait éclatants. Et de grands clins d' œil, avec une bouche qui s'ouvre et ne se referme pas tout à fait. Le Président qui se sent d'abord un peu contrarié par ces bruits et couinements anormaux, découvre que sa coupe non plus n'est pas totalement brisée, alors il l'écrase d'un geste triomphal, porté par les hourras des invités et la musique qui retentit. 10

Puis tout le monde se met à danser, en évitant tant bien que mal les débris de verre, en faisant des mouvements mécaniques. Ils ont l'air de robots biens décidés à danser la rumba sur une musique pop, pendant que deux ou trois vieux soldats à moitié endormis ramassent avec leurs pelles et leurs balais les éclats de verre, se faufilant entre les danseurs en bâillant et en lançant des blagues:
- C'est ta mère qui remue les fesses si maladroitement,

Jimmy?
- Non, c'est ta sœur, Robbie.

- Ma sœur, Jimmy? - Qui veux-tu que ce soit, Rabbie? Sharon Stone?
- Si ce n'est pas Sharon Stone, d'après toi c'est donc ma

sœur, Jimmy. - Ce n'est ni Sharon Stone ni ta sœur, c'est Sharon de mes fesses, et ne te fâche pas, Robbie.
- Es-tu sûr que c'est Sharon de tes fesses, Jimmy? - J'en suis sûr, Robbie. - Mais comme ma sœur, tu n'as plus de fesses, Jimmy.

Un troisième s'approche lamentablement.

en dansant avec son balai,

- Lui il n'a plus de fesses, et pourtant...

- Il n'a trouvé que son balai à chiottes comme partenaire. Il l'imite avec un sourire figé et des gestes mécaniques, tandis que le troisième geint: - Je n'en peux plus! C'est fatigant pour mes vingt ans! - C'est parce que tu n'as pas les fesses de Sharon Stone, Sammy! - Oui, c'est fini la guerre pour nous, Robbie. - C'est fini pour nous tout court, Sammy. Ah ! c'est fini pour nous, n'est-ce pas Jimmy? Il

- Les autres excellent en danse comme ils vont exceller

dans la guerre qui s'annonce pour bientôt, Robbie. - Pourquoi, c'est à la Maison-Blanche qu'ils s'entraînent, Jimmy? - Ce ne sera pas plus qu'une danse cette guerre qui s'annonce en Mésopotamie. C'est savoir bien bouger les fesses, dit Jimmy en les imitant, et c'est gagner, cette guerre qui s'annonce en Mésopotamie.
-

En Irak, Jimmy, rectifie Sammy. En quoi? En Irak, Jimmy. Oui, en... tu as dit où, Sammy? Il t'a dit en Irak, intervient Robbie. Là où on danse avec

les scorpions sans avoir besoin de fesses pareilles à celles de Sharon Stone, Jimmy. En Irak. - En. . . - .. .Irak. En Irak. Les scorpions, les palmiers, le pétrole, beaucoup de pétrole, une mer de pétrole plus grande que celle de l'Amérique. Les gens nagent là-dedans et voyagent. Et ça s'appelle l'Irak. C'est là que la guerre se passera. En Irak, Jimmy.
- En Mésopotamie.

Cependant, une conversation sérieuse se tient sous le lustre de cristal le plus majestueux de la Maison-Blanche. Pour se faire entendre malgré la musique qui hurle, le Président et le Premier ministre anglais, ainsi que leurs épouses, sont obligés de hausser le ton comme n'importe quels bouchers, plombiers ou vendeurs à la criée lorsqu'ils parlent entre eux dans un stade de foot en folie.

12

- L'Irak est une ancienne colonie britannique, monsieur

le Président, dit le Premier ministre anglais, c'est pourquoi nous nous partagerons son pétrole moitié-moitié.
- L'Irak sera une colonie américaine, répond le Président

américain, son pétrole sera à nous, nous ne le partagerons avec personne.
- Mais enfin monsieur le Président, l'Angleterre est votre

seule alliée dans cette guerre de boogie-woogie.
- Notre seule alliée, c'est vous qui le voulez.

- C'est ma femme qui le veut, monsieur le Président.
- Oui, c'est moi, intervient l'épouse du Premier ministre.

- Et pour quelle raison s'il vous plaît? demande subitement l'épouse du Président. - A cause d'un pari que j'ai fait avec la femme de SadSad.
- Un pari! Et avec l'épouse de Sad-Sad! - Elle voulait que son mari achète Bigben car c'est la

seule horloge au monde qui marche bien.
- C'est vrai!

Ici, à la Maison-Blanche, les horloges

indiquent toujours minuit, affirme-t-elle en désignant un cadran au-dessus de la cheminée. Même en plein jour, il est minuit. Nous ne suivons pas l'heure, c'est elle qui nous suit.
- C'est chouette!

- N'est-ce pas? Ainsi, pas de tracas. On vit sur l'ordre d'une baguette magique, sans se casser la tête pour savoir quelle heure il est.
- Et après minuit? - Il n'y a pas d'après minuit. On est bien comme ça. - C'est comme vous voulez, madame la Présidente.

- C'est comme le veut la raison d'Etat. 13

- La raison d'Etat, c'est moi, dit le Président. Donc, c'est

comme je veux moi! - En matière d'Etat, surtout lorsqu'il s'agit de sa raison, je suis ignorante, dit l'épouse du Premier ministre anglais. Revenons à la femme de Sad-Sad, c'est beaucoup plus simple pour moi. Donc, pour l'empêcher de réaliser son dessein, j'ai conseillé à mon mari de se rallier à vous. - Et aussi pour qu'on fasse fifty-fifty sur le pétrole, ajoute Blaireau.
- En équipement militaire d'accord, mais pas en pétrole,

dit Peluche.
- Alors un quart. - Pourquoi faire? Le pétrole de la mer du Nord ne vous

suffit pas?
- Cent mille barils parjour. - C'est peu par rapport à ce que la société pétrolière de

mon père s'est accordée, mais désolé, peux pas. - Pourquoi? se lamente le Premier ministre.
- Parce que Sad-Sad a cédé à sa femme et qu'il a acheté

la statue de la Liberté, très cher. Le pétrole irakien pourra nous servir à le rembourser et récupérer la propriété de la statue. - Idiote! lance Blaireau en direction de sa femme. Bigben est moins cher que la statue de la Liberté, mais cette vente nous aurait permis d'indemniser les paysans dont les moutons ont été touchés par la fièvre aphteuse l'été dernier.
- God bless America!

clame soudain le Président

américain en distribuant le champagne.
- Et l'Angleterre, dit le Premier ministre britannique

timidement. 14

Les invités dansent en rythme et tous répètent les mêmes gestes mécaniques. Ils se penchent à droite, puis à gauche, puis à droite et tout de suite à gauche ou à gauche et tout de suite à droite. Leurs sourires sont figés. La porte-parole noire du Président, Miss Riz, en uniforme elle aussi, vient lui chuchoter à l'oreille. Soudain le Président s'écrie:
- Me couper les couilles!

Son épouse s'insurge: - Et qu'est-ce qu'il me restera après ça ?
- Celles de mon mari. .. suggèremadame Blaireau.

En voyant que la colère envahit les traits de la maîtresse de la Maison-Blanche, elle essaie aussitôt de se reprendre:
- Oh! ce n'est pas ce que vous croyez. Je veux dire,

celles de mon mari ne sont pas coupées et pourtant... - Pas d'indiscrétion, Suzanne.
- Toute l'Angleterre le sait mon chéri. Il n'y a pas de mal

pUIsqueJe... - Suzanne, je te l'interdis. - Et comme vous avez fait pour votre petit dernier? demande madame Peluche avec curiosité. - A vrai dire, sur le conseil de la femme de Sad-Sad... - Je jure sur la tête de ma mère que si... - Mais ta mère l'a fait avant moi, mon chéri. - Ma mère aussi, figurez-vous, lance le Président qui n'a pas suivi la conversation. - Ma mère l'a fait avant toi, Suzanne? Quand? Et avec qui? Et qui est cet enfant bâtard? Nous sommes quatre frères et sœurs. Une grande famille, oui. Pour les allocations familiales, monsieur le Président. - Votre père n'avait pas de compagnie de pétrole? demande Peluche. 15