Mohamed Ier, empereur des Français

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2096, la France est devenue terre d’Islam. La charia est promulguée, les hommes sont barbus, les femmes sont voilées.


Le très ambitieux et très rusé ministre de l’Intérieur, Abdelaziz Rahmani, s’étant aperçu de la faiblesse du jeune empereur Mohamed, a ourdi un complot pour renverser le Premier ministre et prendre sa place. À cette fin, il manipule comme autant de marionnettes sa maîtresse, souvent à moitié nue, son épouse, toujours enveloppée dans son niqab et bien d’autres personnes.


Pendant ce temps, les jeunes étudiants Jean-Marie et Aïcha voudrait bien filer le parfait amour mais la police des mœurs les en empêche. Et ils sont vite rattrapés par la révolution.


De l’action, de l’amour, des intrigues de palais et des barricades, un roman à lire avec humour !


Publié le : jeudi 10 mars 2016
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EAN13 : 9782334068116
Nombre de pages : 188
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ISBN numérique : 978-2-334-06809-3
© Edilivre, 2016
Chapitre premier
Un matin triste et pluvieux de février 2096, un jeune homme prénommé Mohamed se recueillait, seul, dans le mausolée de Clichy-sous-Bois. Le bâtiment avait été érigé à la gloire de son grand-père, le premier musulman empereur des Français, au lieu même de la victoire décisive de ses armées sur les dernières forces de la République. Sa base octogonale et ses hauts murs renforcés par de massifs pilastres lui conféraient l’apparence austère d’une forteresse imprenable. Sur le fronton, une large inscription gravée rappelait que le conquérant avait déclaré tout le pays « terre d’islam ». Heureusement, quelques arabesques qui s’enroulaient sur la façade, la belle et large coupole dorée qui s’élançait vers le ciel et les quatre élégants minarets qui entouraient cette dernière donnaient au monument une touche de raffinement et de spiritualité. On y pénétrait par un porche en arc brisé dont l’ouverture large et franche semblait souhaiter la bienvenue au visiteur à l’âme emplie de paix.
À l’intérieur, le jeune homme pleurait et ses sanglots résonnaient dans le vaste espace géométrique et froid. Au milieu, le regard se fixait aussitôt sur un tombeau tragique et formidable : un massif sarcophage de marbre noir et luisant, austère et à peine agrémenté de quelques moulures aux arêtes saillantes. Surélevé par une dalle grise, il était en outre ceint de deux rangées de grosses chaînes en fonte supportées par de forts piliers. Et, en le voyant, on ne pouvait s’empêcher de redouter que le magnifique guerrier n’en sortît soudain, cuirassé, armé et furieux, pour répandre sur le monde sa sainte colère. Il baignait dans une lumière diffuse et multicolore qui tombait de vitraux étroits et placés en haut des murs. Cette unique concession faite à l’architecture française traditionnelle faisait scintiller les lettres d’or gravées er sur sa face avant : «, empereur, 2015-2076Mohamed I ».
Mais son petit-fils ne regrettait pas cet aïeul qu’il n’avait jamais connu et ses regards évitaient même la sépulture effrayante qui paraissait prête à l’écraser. À la vérité, il tournait son visage et adressait ses pleurs à une petite stèle blanche dressée tout à côté, neuve, et dont l’extrême modestie respectait la volonté de celui qui l’habitait désormais. Elle portait l’inscription suivante : «Ibrahim le Débonnaire, 2040-2096 ». C’était son père qu’on avait enterré là quelques heures plus tôt.
Les hommes qui avaient respectueusement inhumé la dépouille devant lui et l’avaient ensuite recouverte s’étaient rapidement retirés et on l’avait laissé seul avec son chagrin.
Il resta de longues minutes accablé, puis ses larmes cessèrent leur flot et ses soupirs diminuèrent. Alors, reprenant un peu ses esprits, il se demanda ce qu’il avait à faire désormais. Le Premier ministre avait organisé minutieusement les cérémonies de ce jour de deuil et, jusque-là, il s’était laissé conduire docilement. Il entendit derrière lui la rumeur sourde d’une armée silencieuse et son devoir lui revint en tête. Une vague envie de continuer à pleurer le retint encore quelques minutes puis, finalement vaincu, il céda. Il adressa un dernier geste à celui qui l’avait élevé et qu’il avait tant aimé, puis quitta le mausolée la tête basse et les pensées confuses.
Dehors, sur la place, avaient été rassemblés les cavaliers de la garde impériale, en grand uniforme et coiffés d’un casque à crinière, les élèves de Polytechnique, ceux de Saint-Cyr et ceux de l’École navale. Lorsqu’il le vit sortir et s’arrêter au milieu d’eux, le général qui les commandait brandit son épée et s’exclama : « Vive Mohamed II, empereur des Français ». Et tous les soldats, présentant leurs armes, répétèrent ce cri trois fois.
Les quelques badauds qui s’étaient attroupés malgré le froid et la pluie applaudirent et ovationnèrent à leur tour le nouveau souverain. Mais ce dernier ne put s’empêcher de tourner la tête vers sa mère et ses sœurs qui, en larmes elles aussi, se tenaient dans un coin de la
place, près des ministres mais loin de lui. On approcha un véhicule militaire et il fut emporté vers la capitale, définitivement prisonnier du pouvoir.
Le reste de la journée fut rempli de cérémonies interminables. Les Parisiens eurent droit à un beau défilé. Puis le jeune homme, à l’Élysée, reçut de bonne grâce les félicitations des chefs d’État étrangers et celles de son propre gouvernement ; il lui fallut entendre encore les serments de fidélité des fonctionnaires et des magistrats et prononcer en retour de longs discours qui ennuyaient tout le monde et qu’un obscur conseiller lui avait rédigés. Par chance, la seule chose qu’il connaissait de sa charge écrasante était précisément les obligations protocolaires. Naturellement à l’aise dans ce domaine très particulier, il avait même, un an plus tôt, rédigé un petit manuel de savoir-vivre à la cour qui avait été remarqué. Aussi parut-il toujours patient, souriant et cachant le mieux qu’il pouvait sa détresse à ses interlocuteurs.
Enfin, il signa sans le lire le décret qu’on lui présenta et qui instaurait un mois de deuil national. Et, le soir venu, il demanda à ses secrétaires de ne point trop encombrer ses journées et de laisser les hommes que son père avait nommés diriger le pays.
Et il sembla que tout continuerait comme avant. Le Premier ministre, Oussama Benaissa, d’un tempérament fourbe et rusé, ne savait que trop comment profiter de l’incapacité du nouvel empereur. Déjà, pendant les dernières années du règne d’Ibrahim, à mesure que le souverain, malade, perdait ses forces, il avait habilement et patiemment pris tous les pouvoirs. Désormais, il ne doutait pas qu’il continuerait de gouverner le pays sans partage. Dans les jours qui suivirent, il s’efforça donc, sans vergogne, de remplir le moins possible l’agenda du jeune empereur, laissant ce dernier loin du pouvoir. Et, dans les couloirs de Matignon, il peinait à dissimuler un grand sourire satisfait.
Mais le ministre de l’Intérieur, Abdelaziz Rahmani, dévoré par l’ambition et qui se savait brillant, feignait la tristesse, au contraire, afin de ne point se révéler. Et souvent, les yeux mi-clos, seul dans son bureau, il ruminait les divers plans qu’il avait imaginés pour renverser son aîné et prendre sa place. Sa remarquable intelligence, son sens instinctif de la psychologie et son désir bestial du pouvoir lui avaient fait concevoir une machinerie compliquée, mais dont l’un des rouages ne manquait pas d’audace : mettre sa propre maîtresse dans le lit de l’empereur.
En effet, Mohamed II, âgé de vingt ans, n’était ni marié ni fiancé et on ne lui connaissait pas même de petite amie. Or, il avait clairement hérité du tempérament jouisseur de son père et il serait aisément subjugué par la première beauté qui lui ferait découvrir les joies et les transports de l’amour.
Pressé, comme à son habitude, Rhamani, qui connaissait les femmes, s’occupa de celle qu’il voulait donner au nouveau chef de l'État dès les premiers jours du deuil national.
C’était une très belle Normande à peine sortie de l’adolescence et qui s’appelait Geneviève Lanville. Il l’avait rencontrée quelques semaines plus tôt, dans une de ces innombrables réceptions qui rythmaient la vie politique du pays. Elle lui avait été présentée par un photographe de ses amis et le ministre avait été aussitôt séduit par la poitrine opulente et les hanches arrondies de cette magnifique blonde. Celle-ci, réciproquement, s’était montrée fascinée par le chef de toutes les polices de France. Obtenir un numéro de téléphone, puis un rendez-vous avait été un jeu d’enfant pour le séducteur qui vola ainsi sa conquête au vaniteux qui avait eu l’imprudence de la lui montrer.
Évidemment, dévoré par sa manie d’espionner tout le monde, il n’avait pas manqué de demander à ses services de lui fournir rapidement le plus de renseignements possible sur elle. Et leurs conclusions le satisfirent : elle n’était ni une terroriste ni une militante d’un parti subversif, mais simplement une jeune fille de bonne famille, brouillée avec ses parents. Afin de subsister, elle était montée à la capitale et, n’ayant trouvé aucun travail, elle avait accepté de devenir modèle. Elle posait nue et semblait destinée à une carrière de courtisane. Mais
Rahmani avait mieux à lui proposer. Afin de s’assurer de sa fidélité, il lui offrit des robes et des bijoux, mais surtout, il la logea aux frais du contribuable dans un appartement plus grand et plus joli que celui où elle habitait seule. Et il lui donna même une gentille somme d’argent, prélevée sur les fonds secrets de son ministère, pour ce qu’il appelait ses « frais de bouche ». Le montant se révélant égal au salaire minimum payé en France, la jolie blonde se sentit incapable de refuser désormais quoi que ce fût à son généreux amant. Mais, si elle s’était aussi posé des questions, elle n’eut pas le temps de leur donner des réponses. En effet, le mois de deuil décrété en l’honneur de l’empereur Ibrahim toucha bientôt à sa fin et Rhamani lui annonça alors qu’il envisageait de rompre leur liaison. La jeune femme en fut surprise, mais non peinée, car l’ambitieux politicien, à l’emploi du temps surchargé, ne dormait chez elle que quelques heures chaque nuit et les trente ans qui les séparaient commençaient de lui peser. En revanche, elle s’inquiéta aussitôt de son avenir. Privée de logement et de subsides, elle devrait trouver un travail ou séduire un autre protecteur. Mais le comploteur ajouta que, pour se faire pardonner, il l’invitait au bal donné par l’empereur. Elle écarquilla ses yeux. « Mohamed II n’a que vingt ans, expliqua-t-il. Après la mort de son père, passé un délai de convenance, il ressent le besoin de s’amuser, ce qui est bien naturel, avec des personnes de son âge… L’Élysée a donc prévu un dîner, certainement très ennuyeux, suivi d’un bal entre jeunes qui se terminera tard dans la nuit. Pour nous, ce sera une soirée d’adieux. Mais tu danseras avec l’empereur. » Malgré les larmes qui perlaient à ses yeux, comme à chacune de ses ruptures, elle lui sauta au cou. C’était le plus beau cadeau qu’il pouvait lui faire. Le jour de gloire arrivé, conformément à ses instructions, elle le rejoignit dans son bureau de la place Beauvau. Elle vint revêtue de sa robe la plus décolletée, parée de ses bijoux les plus rutilants et maquillée de la façon la plus sensuelle. Elle portait un parfum capiteux et s’était coiffée d’un petit chapeau agrémenté de voilettes, mais qui laissait s’échapper nombre de mèches blondes. En la voyant ainsi, le ministre de l’Intérieur se réjouit d’avoir donné des ordres très précis à ses fonctionnaires car, sinon, la police aurait placé cette voluptueuse blonde en garde à vue plutôt que de la laisser entrer. Il ne put d’ailleurs pas résister à la tentation et il la bascula sur le premier canapé qu’il trouva. Après l’avoir possédée avec sa fougue, mais aussi sa brièveté coutumière, il prit le temps de la regarder de nouveau. Elle gisait nue, sa merveilleuse poitrine encore haletante, sa chevelure dorée en désordre. « J’aime toutes les parties de ton corps qui sont roses », lui dit-il en posant ses lèvres sur son téton. Elle lui sourit, flattée. Tous deux savaient qu’ils ne feraient plus l’amour ensemble mais, étrangement, le moment ne leur paraissait ni triste ni tendre, peut-être seulement inhabituel. Et, complices, ils se turent quelques secondes. La porte s’ouvrit et un grand niqab noir et sévère entra. En les apercevant, il sursauta vivement et porta une de ses mains gantées à sa poitrine. Geneviève bondit aussitôt, sa robe dans la main et se réfugia dans la partie du bureau la plus éloignée de l’effroyable apparition. Mais le ministre rougit, avala sa salive, terriblement gêné, puis, crânement, tourna son visage vers celle qui l’avait surpris. Il prononça la première pensée qui lui vînt à l’esprit :
« Je ne t’attendais pas et je ne pensais pas qu’on te laisserait entrer. – Quand nous étions jeunes mariés, répliqua une voix de femme à peine assourdie par les voiles, il n’y a pas si longtemps, tu avais donné consigne à tes gardes de me laisser venir jusqu’à toi à n’importe quelle heure. Eux ne l’ont pas oublié. »
L’intonation presque métallique, mais parfois vibrante, révélait que celle qui parlait parvenait à peine à maîtriser sa colère. Elle poursuivit :
« Et je venais t’apporter l’article que tu m’as demandé d’écrire sur les bienfaits de la démocratie. » Rahmani s’empara des feuillets qu’elle lui tendit et, tout en les parcourant rapidement, expliqua qu’elle aurait pu les lui envoyer plus simplement par messagerie électronique.
« Je voulais aussi te dire, face à face, que ton fils se languit de ne jamais te voir… Mais je vois que le moment n’est pas bien choisi pour commencer une discussion sur ce sujet. »
Et le fantôme noir, qui semblait issu des enfers pour happer les pécheurs et les conduire vers leur châtiment, fixa ses yeux sur Geneviève qui achevait de se rhabiller. La jeune fille fut aussitôt submergée de honte. Vivement maquillée, couverte de bijoux et nue sous sa robe moulante, elle se fit l’impression d’être une vulgaire prostituée volant l’amour d’un mari à sa chaste épouse. Elle se recroquevilla dans son coin, la tête baissée et le menton tremblant. Cette attitude humble et apeurée suffit peut-être à la femme bafouée qui reposa son regard sur le séducteur.
Ce dernier tenta bien de balbutier une explication fuligineuse, mais le spectre, image même de la vertu offensée, leva une main gantée de noir pour exprimer que toute parole était inutile. Puis, digne et solennel, il tourna les talons et disparut.
Or, la belle et gentille Normande resta longtemps fort troublée par cette effrayante rencontre, car ses aventures précédentes ne l’avaient pas dépravée et, fort jeune encore, elle avait conservé quelque sens moral. Brusquement, elle ne voulut plus accompagner son amant à la fête impériale. Et elle commença aussitôt à retirer ses bijoux en lui expliquant qu’elle ne prendrait jamais la place de sa compagne légitime.
Il fallut que le ministre lui mente : « Nous divorcerons bientôt, je pense, ou nous aurions dû le faire depuis longtemps, ne te tracasse pas pour ça. Nous avons certes eu un enfant ensemble, dont je ne m’occupe peut-être pas assez, mais maintenant nous nous sommes arrangés. » Et comme cela ne suffisait pas, il n’hésita pas à lui dire la vérité : « Il n’y a plus grand-chose entre nous, sinon de la tendresse et de la complicité. Et elle n’est sans doute pas fâchée de t’avoir découverte, mais plutôt que je n’aie pas vu mon fils depuis longtemps. Ne t’inquiète pas. »
Et, usant de tout son charme, il parvint à la faire céder. Toutefois, lorsqu’il la prit par le bras et lui fit quitter le salon, elle ne manqua pas de couler un regard vif sur les feuillets que le fantôme avait apportés et qui étaient restés sur la table : elle y découvrit le prénom « Roxane » et le numéro de téléphone de l’inconnue. Ensuite, elle se laissa emmener jusqu’au palais de l’Élysée.
Dans la voiture, il la regarda de nouveau. Il la jugea assez richement apprêtée pour passer pour une jeune femme qui débutait dans le monde et assez dénudée pour que nul ne pût lui résister. Comme elle n’était point avare de son corps, il semblait clair que le nouveau chef de l’État n’aurait pas besoin de jouer de toute l’adresse d’un séducteur aguerri pour la coucher dans son lit. Le ministre, d’ailleurs, se demanda au contraire si elle ne risquait pas d’intimider ce garçon sans doute inexpérimenté. « Tu es magnifique, lui dit-il sincèrement. Tu feras juste attention à bien jouer de ton gentil sourire, celui qui te ferait donner le bon Dieu sans confession. »
Mais, alors qu’elle haussait les sourcils sans comprendre, il se contenta de répéter son conseil. Depuis qu’il avait conçu cette machination, il avait jugé qu’il serait plus efficace de ne pas lui recommander franchement de tenter de séduire l’empereur. Aussi le lui suggérait-il par petites phrases savamment dosées : « Je crois que Mohamed II est bien seul et qu’il voudrait une petite amie… », ou bien : « À mon avis, il préfère les blondes aux brunes… » et mille pareilles bêtises qui instillaient un doux poison dans la tête de la jeune fille. Quelques minutes plus tard, elle descendait de la voiture dans la cour d’honneur et une foule de photographes et de caméras se précipita pour capturer l’image de cette magnifique
blonde au bras du chef de toutes les polices de l’Empire. Or, ce dernier était également responsable de la censure. C’est pourquoi certains se demandaient, tout en mitraillant, s’ils obtiendraient l’autorisation de diffuser ce qui leur paraissait une information cruciale : le visage et le corps largement dévoilé de la dernière conquête du plus séducteur des membres du gouvernement. Car Abdelaziz Rahmani courait les jupons de la façon hypocrite des gens du Livre. D’ailleurs, bien peu de personnalités politiques ou intellectuelles en vue auraient osé s’afficher avec plusieurs femmes et tous laissaient par respect ou par flatterie le privilège de la er polygamie à l’empereur. Mohamed I avait eu trois concubines, dont deux chrétiennes que les méchantes langues appelaient des «captives de guerre ». Ibrahim le Débonnaire avait possédé quatre épouses de toutes origines dont une belle Congolaise qui avait été la seule à lui donner un héritier mâle : l’actuel Mohamed II, le plus beau parti de France. La jeune fille fut flattée de tous les éclairs qui jaillissaient des appareils photo. Puis le ministre la conduisit par le bras et, à son étonnement, ils prirent rang dans une file d’attente d’invités arrivés avant eux et qui saluaient l’empereur. Ce dernier, modèle de courtoisie, adressait un petit mot aimable de remerciement à chacun de ceux qui avaient bien voulu venir, bien qu’il sût que presque tous auraient tué père et mère pour obtenir seulement le droit de boire rapidement une coupe de champagne en sa compagnie. Quand vint leur tour, Rahmani, qui avait recommandé à sa compagne de prendre un air charmant, la présenta comme une « amie qui brûle depuis longtemps de l’envie de rencontrer Sa Majesté. » Et c’est ainsi que Mohamed II la vit pour la première fois : ses beaux yeux bleus fixés sur lui, ses joues arrondies par un gracieux sourire et encadrées par quelques mèches blondes, les épaules nues et sa merveilleuse poitrine largement découverte par sa robe moulante. Troublé par sa beauté et son parfum capiteux, il bafouilla un compliment qu’elle ne comprit pas, mais elle trouva cela charmant et nota qu’il était très joli garçon. L’affaire commençait donc fort bien et l’entremetteur se frotta les mains de satisfaction. Mais la suite de la soirée se révéla plus difficile. En effet, on passa presque aussitôt à table et il fut placé, ainsi que sa compagne, trop loin de l’empereur pour que leur premier contact se transformât en une légère et galante conversation. Et Geneviève se renfrogna pendant le dîner, entourée par de vieux inconnus qui lui parurent tous imbus de leur personne et plus ennuyeux les uns que les autres. Son amant, d’ailleurs, qui ne pouvait rien à ce contretemps, parlait de politique avec eux, sujet qui n’intéressait nullement la jeune fille. Alors, elle s’efforça de savourer en silence les viandes et les vins délicieux qu’on lui servait.
Enfin, le repas fut terminé. Or, si le protocole exigeait que les membres du gouvernement, la famille proche et les amis du souverain, fêtent tous ensemble la fin du deuil national, Mohamed II avait fait savoir, avec beaucoup de tact, qu’il ne souhaitait pas retenir trop longtemps ceux qui consacraient déjà tout leur temps à conduire les affaires du pays. Et le Premier ministre avait traduit ses propos, afin que les plus obtus de ses collaborateurs les comprennent : « Après le dîner, Sa Majesté a prévu un bal et souhaite rester en compagnie de gens de son âge. Nous nous retirerons donc. »
Les grisonnants et les gêneurs prirent donc congé du chef de l’État en exprimant hypocritement leur regret de ne pouvoir participer à la suite de la soirée. Mais, en sortant du palais de l’Élysée, le soupçonneux Benaissa crut remarquer que Rahmani était resté. Et il en conçut une vague inquiétude.
Ce dernier, en effet, enclencha aussitôt la deuxième étape de son plan. Alors que, maintenant que les vieux s’étaient éclipsés, la jeunesse commençait à rire et à se réveiller, que les bouchons de champagne sautaient bruyamment et qu’un orchestre commandé pour l’occasion attaquait quelques airs à la mode, il prit Geneviève par la main et la conduisit jusqu’à Mohamed II.
« Votre Majesté, dit-il d’un ton assuré, je suis convaincu que mon amie ne rêve que de danser avec vous. » La jolie fille et le beau garçon se regardèrent et se sourirent. Puis, croyant deviner une vague timidité dans son futur cavalier, la blonde Normande eut l’inspiration de lui ouvrir les bras et, charmé, il l’enlaça.
Rapidement, de nombreux couples se joignirent à eux et toute cette joyeuse troupe ne songea plus qu’à s’amuser. Les sœurs du souverain et ses amis les plus proches adoptèrent rapidement l’inconnue qui, soucieuse de plaire à tout le monde, leur parut sympathique. Les musiciens jouèrent des mélodies plus rythmées et plus entraînantes, et la fête prit tournure.
Rahmani, resté dans un coin, observait tout cela sans se soucier qu’on pût rire de le voir jouer les entremetteurs. Il surveillait sa protégée à la façon d’un entraîneur de chevaux de course qui, impuissant dans la tribune de l’hippodrome, regarde courir sa pouliche et lui prodigue de vains conseils. « Souris, lui disait-il, et cambre-toi bien. C’est ça, montre-lui tes beaux seins, vas-y franchement… Sois hardie, il n’y arrivera jamais tout seul… » Un bref instant, il eut vraiment peur. Mohamed II s’avisa de danser avec une autre et, saisissant cette occasion, un grand dadais commença d’entreprendre avec insistance la belle Normande. Et cet importun remplissait avec ardeur sa coupe de champagne qu’elle buvait bien volontiers.
Mais il fut bientôt rassuré. Geneviève avait trouvé fascinant que l’empereur, le souverain, fût à la fois si jeune, si timide et si poli. Elle le reprit donc tendrement dans ses bras lorsqu’elle entendit les premières notes d’un air langoureux. Et le garçon paraissait bien heureux que ce fut elle qui prît toutes les initiatives, voire lui fît la cour, quitte à inverser les traditions de la galanterie française. Alors, les amis qui les entouraient, surtout les filles, commencèrent à sourire finement et à commenter à voix basse la situation.
Le ministre de l’Intérieur poussa un long soupir de soulagement en la voyant revenir vers celui qu’il lui avait destiné. Mais il comprit aussi qu’il ne pourrait pas conclure cette affaire à leur place. D’ailleurs, assis, seul de son âge, dans un coin, il commençait à détonner de plus en plus et on lui coulait des regards furtifs et gênés. Il décida donc de se retirer non sans prendre d’ultimes précautions.
Il sortit de la salle de réception et, après quelques tâtonnements dans les couloirs du palais, il pénétra dans le local de surveillance de l’Élysée. C’était une petite pièce obscure où des fonctionnaires dévoués scrutaient continuellement de multiples écrans tout en restant à l’écoute de leurs nombreux correspondants. Il ne prit pas la peine de se présenter ni de montrer une quelconque carte d’identité officielle : son visage était connu de tous les services de police et sécurité de l’Empire. D’ailleurs, les premiers qui l’aperçurent se levèrent respectueusement à son arrivée. D’un geste, il attira leur attention sur ce que montrait une de leurs télévisions :
« Vous voyez cette fille en robe rose qui danse en ce moment avec l’empereur ? Je pense qu’elle va passer la nuit avec lui, je veux dire dans son lit. C’est du moins ce que j’espère. »
Quoique surpris, les agents exprimèrent qu’ils avaient compris par quelques hochements de tête. « Elle-même ne présente aucun danger, mais je suppose que vous sauriez quoi faire si quelque chose tournait mal… » Celui qui paraissait leur chef lui demanda s’il convenait d’allumer les caméras miniatures qui permettaient de surveiller ce qui se passait dans la chambre du souverain et il lui répondit par l’affirmative. « Placez également quelqu’un devant sa porte. On ne sait jamais. Par contre, inutile de fouiller cette jeune personne, je l’ai déjà fait pour vous. » Et il éclata d’un rire gras.
Enfin, il leur recommanda de l’avertir de toute évolution de la romance qu’il avait suscitée. En cas de succès, il voulait qu’ils ne fissent rien, et sinon, il ordonna qu’un policier reconduise sa protégée à son domicile. Puis il les laissa continuer leur travail et quitta le palais sans prendre la peine de saluer Mohamed II ni celle qu’il avait poussée dans ses bras.
Mais il ne rentra pas chez lui. Il n’avait en effet aucune envie de rejoindre son épouse qui ne manquerait de l’accabler des derniers reproches. Connaissant son caractère, il préféra la laisser se calmer seule, ce qui ne prendrait guère de temps. Comme il ne pouvait pas dormir chez Geneviève non plus, il décida de passer la nuit dans son ministère de l’Intérieur. Là, il avait depuis longtemps fait aménager un endroit où dormir, une petite pièce meublée d’un lit de camp, dont il usait quelquefois. D’ailleurs, il préférait se trouver à son bureau, prêt à user de tous les moyens dont il disposait lorsque les officiers de sécurité l’informeraient de l’évolution des amours de la blonde courtisane et du chef de l’État.
En attendant, il répondit aux messages électroniques des journalistes qui lui demandaient qui était la jeune femme avec laquelle il était venu à la fête et s’ils pouvaient parler d’elle. La prudence aurait voulu qu’il leur imposât un silence absolu, mais la vanité fut la plus forte :
« Ne faites aucun commentaire et ne diffusez aucune information, leur fit-il savoir. Mais vous pouvez publier les images si ça vous chante… »
Pendant ce temps, à l’Élysée, Geneviève vivait le conte de Cendrillon. Flattée par le somptueux décor, émoustillée par le champagne, elle n’en revenait pas de danser avec l’empereur. Ce dernier, également captivé, ne cessait de la suivre et la couvait de ses grands yeux noirs et suppliants. Ils tombaient amoureux l’un de l’autre à une vitesse étourdissante. N’y tenant plus, elle le pria de lui faire visiter le palais. Avec un air de ne pas y toucher qui les fit remarquer de tout le monde, ils s’éclipsèrent par une porte dérobée. Bien involontairement, il commença par la faire bouillir d’impatience en lui montrant des salons et des bureaux dont elle n’avait cure. Mais il l’emmena enfin jusqu’à sa chambre. Prenant cela pour une invitation, elle feignit de fondre, lui ouvrit les bras et l’embrassa.
Quelques secondes plus tard, les gardes du local de sécurité envoyèrent à Rahmani le message suivant : « La jeune femme que vous nous avez signalée est dans le lit de l’empereur. »
Le ministre de l’Intérieur, qui était resté anxieux de longues minutes, sourit en apprenant cette nouvelle. Il se déshabilla enfin, s’installa sur le lit de camp et rabattit une couverture de laine sur lui. Certain d’avoir marqué un point important pour la suite de sa carrière, il s’endormit dans la sérénité du juste.
La nuit fut bien différente pour son épouse qui ne put fermer l’œil. Bouleversée comme à chaque fois qu’elle apprenait que le père de son enfant l’avait trahie, humiliée d’avoir rencontré sa belle et jeune maîtresse, elle pleura jusqu’à l’aurore.
À l’Élysée, Mohamed II découvrait avec ivresse les joies de l’amour dans les bras de Geneviève et cette révélation le transporta jusqu’à ce que, épuisés, ils sombrent tous deux dans le sommeil.
Le lendemain matin, la jeune femme se réveilla seule dans un grand lit à baldaquin. Elle mit quelque temps à recouvrer ses esprits et regarda autour d’elle sans comprendre où elle était. Elle remarqua les lambris dorés qui ornaient les murs et les meubles précieux que contenait cette vaste chambre douillette, aperçut sa robe rose gisant sur le tapis soyeux, sentit un vague goût...
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