Moi, mon ennemi

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Alors qu'il n'est encore qu'un enfant, Nicéphore découvre qu'il possède un inquiétant pouvoir. Bien que sa mère lui fasse jurer de n'en user sous aucun prétexte, un inconnu, monsieur McDonald, parvient néanmoins à le persuader de le cultiver. Après un long et pénible parcours initiatique, il parviendra aux sommets de la gloire, sans se douter qu'il lui faudra s'acquitter, pour prix de cette réussite, d'un lourd tribut. Réflexion sur la quête de soi, sur l'essence de notre liberté, Moi, mon ennemi nous fait plonger au cœur de ce qu'il y a de plus noir en chacun de nous.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296203778
Nombre de pages : 270
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Moi, mon ennemi

Léna Eyl

Moi, Inon enneIni
Roman

L 'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan] @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06146-0 EAN : 9782296061460

PREAMBULE

Ce matin encore, je l'ai entraperçu, tapi dans la pénombre de ma chambre, masse informe et grimaçante. Noire terreur qui jamais ne me laissera de répit. Oui, je l'ai vu... C'est toutefois ce qu'il m'a semblé; je ne puis être sûr de rien, à vrai dire: ma vue baisse inexorablement. Contre cela non plus, il n'y a rien à faire, c'est l'âge. Bientôt, je serai définitivement aveugle. Mais je sais qu'il trouvera alors d'autres moyens pour me persécuter. Jamais je n'aurai de repos, tant que je vivrai. Après... Comment savoir? Je serai définitivement sa chose. il m'attend. Il m'apparaît ainsi, n'importe où, n'importe quand pour que je n'oublie pas; malgré toutes ces longues années durant lesquelles il s'est joué de moi, jour après jour, il trouve encore le moyen de me surprendre, par de petites ruses meurtrières qui viennent me déloger de ma quiétude, les jours où je parviens à trouver un peu de distraction. Tantôt cabriolant au détour d'une allée du parc où je vais réchauffer ma pauvre carcasse décatie au soleil, jaillissant de nulle part pour replonger aussitôt dans la densité compacte de la végétation, tantôt visiteur de l'aube, se détachant à peine des profondeurs obscures, des recoins de pénombre demeurée en suspens dans le petit jour. Jamais le moindre bruit, ou un quelconque signe avant-coureur, même imperceptible; nulle vapeur sulfureuse, pas le moindre crissement du gravier sous ses pas, point de frôlement surnaturel alentour. Seulement son regard, un instant accroché au mien, narquois, vif, éclat de jade assassin. Et lorsqu'il s'est dissipé dans les airs, une sourde angoisse qui me prend les tripes et la gorge, un sentiment de vide insondable. Souvent, je me suis demandé s'il n'était pas le fruit de mes projections, une manifestation extérieure, l'une de ces apparences extatiques que, naguère, je faisais surgir pour la distraction des foules. Mais à cela, j'ai renoncé depuis plus de quarante années... depuis ce fameux jour, en fait, où il se révéla à moi dans toute l'étendue de son diabolique pouvoir... Aujourd'hui, mon nom a sombré dans l'oubli. Il s'est dissous dans les brumes du temps, réduit en poussières comme de vieilles reliques tirées d'un tombeau. Pourtant, jadis, je fus une illustre figure de cette belle société du 7

spectacle. Que dis-je! Je tenais le haut du pavé, je ne pensais pas, alors, tomber ainsi dans l'oubli. J'imaginais que mon nom était éternel, lorsque je le voyais inscrit en lettres lumineuses, tapageuses, au-dessus des salles de spectacle où je me produisais. Des foules compactes se déplaçaient pour venir admirer mes exploits. J'étais alors «Nicéphore Nicephorus, le Grand Maître des Illusions », le plus illustre prestidigitateur de tous les temps. J'avais la naïve prétention de la gloire; je me figurais que tous ces superlatifs dont partout on m'affublait m'avaient rendu immortel, me maintenant hors du flux temporel, dans une glorieuse éternité! Mais ce monde-là est une immense farce, la plus gigantesque qui soit! En réalité, c'est le royaume de l'amnésie, la grande scène où l'on passe, où l'on s'exhibe, agitant de-ci de-là l'insignifiant fanal de sa lanterne magique, la scène où l'on se succède, aussi, et de plus en plus nombreux, et de moins en moins éternel, mais qui ne garde, en définitive, de souvenir de personne. Elle vous prend tout, mais elle ne vous donne rien en échange; c'est une maîtresse bien perfide, bien cruelle! Et moi, je fus son amant à cette garce, et pendant longtemps, encore! Jusqu'au jour où je découvris que ma boîte à rêves n'était, en réalité, qu'une nouvelle boîte de Pandore... Très jeune, j'ai appris que j'avais le don. J'ai longtemps essayé de le garder pour moi. Précaution bien inutile: il était là qui voyait tout, surtout ce que l'on voulait à tout prix dissimuler, vainement et bien maladroitement, avec nos petites astuces usées par tant de siècles d'Histoire, avec nos pauvres subterfuges humains. Alors, j'ai fmi par succomber, par me laisser aller à cette basse envie de gloire, au désir qui s'allume dans nos yeux au moindre tintement de cette escarcelle garnie de pièces de cuivre, sans valeur aucune. Tout cela, j'ai mis beaucoup trop de temps à l'apprendre, et encore, à mes dépens. C'est pour cela que je me suis mis à exploiter le don, à en suivre le funeste déroulement, comme un filon aurifère, qui me conduisait, aveugle, dans des profondeurs souterraines, jusqu'aux dernières limites de la déchéance. Voilà pourquoi ma vie fut un parcours étrange, marqué de faits tragiques et d'inquiétants rebondissements. Elle est pleine de replis trompeurs, de méandres fantastiques, de loufoqueries du destin. Ma mère aussi avait le don. Mais elle l'avait tenu secret, enfoui au plus profond d'elle, comme une maladie honteuse dont on ne parle pas même au médecin qui nous a vu naître.

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I

J'ai grandi dans une petite bourgade de province, une cité médiévale hors du temps, dominée par ses remparts et son château fort dont les douves plongent à la verticale, monstrueuses racines de pierre, dans les profondeurs des gorges noirâtres de la Vézère. Les rares visiteurs venus se perdre au fin fond de notre contrée restent médusés par le spectacle de ces sombres herses dressées en parade sur les chemins de ronde, par son dédale de ruelles pavées regorgeant de recoins où stagne encore le frisson d'antiques sortilèges, par ses maisons étroites, serrées les unes contre les autres, dont les encorbellements empêchent la lumière de filtrer, tout engoncées dans leur corset de bois, colombages sculptés de symboles enchevêtrés, d'étranges faces grimaçantes, d'animaux fantastiques, de gorgones et de griffons légendaires, figures d'apocalypse à demi effacées par les siècles, mais qui continuent, malgré tout, à nourrir les légendes chuchotées aux soirs de veillée par de vieilles femmes crédules et superstitieuses. Nous habitions l'une de ces demeures, insalubre, obscure et humide, parcourue été comme hiver d'un souffle glacé. Mon père est mort à la guerre; je ne l'ai pas connu. J'étais encore dans mes langes lorsqu'il partit s'ensevelir dans l'horreur des tranchées, là-bas, dans le Nord, au milieu de la tourmente de la mitraille et des brumes des Ardennes. Fauché par un obus. Rien de lui ne nous fut jamais rendu. Il est resté là-bas, disséminé dans un champ de luzerne, pauvre soldat aux restes inconnus. Aux yeux de tous, ma mère était une personne forte, qui puisait un courage inaccoutumé dans sa résignation face à l'existence. Non qu'elle y fût indifférente; ce n'était pas cela; c'était plutôt une sorte de sagesse, un stoïcisme réduit à sa plus simple expression et adapté à sa condition laborieuse. Son courage lui valait le respect admiratif de nos voisins, alors que son attitude froide et silencieuse aurait tout aussi bien pu la faire passer pour une personne hautaine. Nous ne roulions pas sur l'or; il fallait veiller à ne pas trop dépenser, c'est-à-dire, à se priver de tout. La vertu de ma mère s'exerçait dans la parcimonie. Parcimonie pécuniaire et parcimonie affective.

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Elle n'était pas une femme aimante, elle cachait ses sentiments sous un masque impassible. Pourtant, je sentais bien qu'elle dissimulait quelque chose, un lourd secret; les affres de l'angoisse venaient parfois creuser son front d'une ride dure et profonde. Ses noires pupilles dilatées fouillaient le vide, scrutant une énigme dont elle cherchait la réponse. Je l'observais du coin de l'œil, lors de ces longues soirées d'hiver, semblant concentré sur mon livre d'images. Elle me faisait songer à ces lacs dont la surface, miroir lisse et paisible, frémit à peine du remous des drames aquatiques qui se nouent dans leurs insondables abysses. Cependant, je n'osais pas l'interroger, c'eût été inutile et déplacé. Je me contentais de l'épier en silence, tandis que ses longs doigts pâles et osseux poussaient l'aiguille sur son ouvrage blanc. Je me laissais bercer par le bruit feutré du fil qui traversait la toile, et finissais par m'assoupir sans m'en apercevoir, le visage tourné vers le sien, éclairé par le feu qui rougeoyait dans l'âtre, réchauffant à peine la pièce qui empestait la fumée et la suie. Madame Clément, la mercière, employait ma mère quelques jours par semaine; cependant, le salaire qu'elle lui concédait ne nous permettait pas de subsister décemment. Alors, chaque soir, elle rapportait à la maison de l'ouvrage confié par des cli~ntes de la mercerie, et brodait des pièces de lingerie, parfois même, des trousseaux entiers. Je revois encore ces gestes infiniment répétés, rapides, précis, fébriles. De son passé, je savais peu de choses; elle refusait obstinément d'en parler. Mon grand-père était mort avant qu'elle épousât mon père. Il exerçait la profession de médecin dans la bourgade de Vincennes, près de Paris. Mais des placements hasardeux l'avaient ruiné et il avait fini par succomber, quelques années plus tard, rongé par l'amertume et le remords. Toutefois, lorsque ma mère était encore une toute jeune fille, elle bénéficia d'une éducation bourgeoise, en quelque sorte, destinée à faire d'elle une parfaite maîtresse de maison, une hôtesse délicieuse quoique discrète, une mère de famille attentive bien qu'effacée, une épouse fidèle et soumise, pourtant consciente de sa place et de son pouvoir sur son époux. Tout naturellement, elle avait appris le solfège et le piano, pour ravir les oreilles de ses convives, l'art de la calligraphie et de la broderie fine, afin de tuer le temps aux tristes jours de pluie. Tout au moins, c'est ainsi que je concevais les choses avant de connaître sa véritable histoire et les malheurs qui avaient frappé ses parents, entaché sa propre existence d'une culpabilité inextinguible et fait de sa vie un long et douloureux calvaire. 10

Elle était, paraît-il, une cavalière émérite. A présent que le temps et la misère avaient marqué ses traits, voûté son dos en une posture humble et résignée, j'avais du mal à l'imaginer en jeune amazone fougueuse et insouciante. Malgré tout, elle aimait évoquer ces longues promenades à cheval à travers les allées du bois de Vincennes, en ces petits matins d'automne où la fraîcheur humide monte des clairières en longues volutes de brume transpercées par un timide rayon de soleil oblique. Je me demandais pourquoi elle refusait avec tant de force de me parler de son passé, hormis ce souvenir bien précis qui résonnait comme un chant clair et joyeux à mes oreilles. Lors de ces rares moments de grâce, profitant de sa radieuse émotion, je fermais les yeux et l'écoutais religieusement, l'imaginant caracolant dans les vapeurs des sous-bois, fière et droite, le visage rosi et frémissant de joie innocente. J'avais l'impression que cette femme, jeune et belle qui n'était plus, et qui, dans mes rêves d'enfant rejoignait l'immatérialité des êtres féeriques et inaccessibles peuplant les contes que je lisais, ne pouvait pas être devenue cette créature pitoyable, prématurément racornie et blanchie. À moins qu'elle ne fût sous l'empire néfaste d'un charme. Certes, depuis lors, de nombreuses années s'étaient écoulées, difficiles, cruelles et solitaires. Mais il ne s'agissait pas uniquement de cela. Je pressentais qu'un drame épouvantable s'était produit, ce genre de cataclysme qui engloutit des continents, qui décime des espèces entières, et qui laisse à la face du monde une plaie hideuse et purulente qui ne cicatrisera jamais. Une mutation essentielle et irrémédiable, en quelque sorte. J'ai longtemps soupçonné le don d'y être pour quelque chose. Mais, en dépit de la curiosité qui me brûlait l'âme, qui me hantait, m'empêchant de m'endormir dans cette confiance avec laquelle les enfants s'abandonnent généralement au sommeil, j'étais terrorisé à l'idée de lui poser la question. Ainsi, durant toute mon enfance, j'ai suspecté ma mère d'avoir reçu le don, sans jamais en acquérir la certitude. Elle ne me le révéla que tardivement, et encore, parce que les circonstances l'y obligèrent. La première fois que le don s'est manifesté, j'ai été troublé, effrayé, au point que je n'en ai pas fermé l'œil pendant plusieurs nuits. J'avais environ six ans. Ma mère m'avait emmené à la grande foire d'hiver, qui se tient une fois l'an sur la place du marché. Je m'en souviens comme si c'était hier. C'était un peu avant Noël, et les lanternes multicolores, les mélopées de l'orgue de barbarie, évanescentes, qui s'envolaient dans le vent glacé de décembre, les parfums d'amandes grillées, de cannelle, d'épices de toutes sortes, s'embrouillaient en UL.ealchimie féerique que je ne me lassais pas de renifler, d'écouter et de contempler, émerveillé, les yeux écarquillés, étonné enfin de découvrir un monde nouveau, un monde onirique, au beau milieu de Il

ces lieux cependant familiers. La nuit hivernale toute piquetée des lumières des guirlandes qui se déversaient de la devanture des échoppes, s'ouvrait sur la magie charmeuse des stands de bois alignés sur la place, au pied de la basilique Saint-Basile, dont les vitraux resplendissaient sous l'arche des étoiles, mystique rutilance de scènes bibliques naïvement représentées. Les camelots de tout le pays s'étaient donnés rendez-vous ici pour y agiter sous nos yeux éblouis tous les mystères de leur marchandise aguicheuse; ils nous interpellaient, rieurs, d'une voix éraillée et cajoleuse. Friandises luisantes dressées en longs bataillons multicolores et serrés, antre ensorcelé de la diseuse de bonne aventure, guirlandes tressées de houx et de gui entrelacés de fils d'or et d'argent, joujoux de bois vernis... Mais ce qui retint le plus mon attention, c'est l'éventaire du vendeur d'automates. Il y en avait là par dizaines, et d'incroyables spécimens. Des figures grotesques, peintes à la hâte, aux traits approximatifs, affichant des sourires béats ou de burlesques grimaces. Leurs mouvements n'étaient guère variés; un bref salut, une frêle hache s'abattant gauchement sur un billot de bois, un entrechat dénué de grâce, à peine esquissé. Cependant, je restais bouche bée, envoûté par ce spectacle étrange, suspendu à ces gestes saccadés, infiniment répétés. Plus que tout, je désirais posséder l'un de ces automates. En particulier ce guignol, avec son drôle de chapeau, minuscule et cornu, ses pommettes vermeilles, et qui, inlassablement, se couvrait et se découvrait en exécutant une révérence des plus comiques. Ma mère ne parvenait pas à me faire bouger de là. Finalement, elle m'enleva dans ses bras autoritaires; j'eus beau pleurer, trépigner, frapper sa poitrine de toute la force de mes petits poings serrés, elle ne relâcha pas son étreinte. Moi, je tempêtais, je m'épuisais dans une colère terrible, qui me secouait de gros sanglots, une véritable marée de fin du monde. Elle essaya vainement de m'expliquer, de sa voix calme, qu'elle n'avait pas les moyens de m'offrir ce genre de jouet, rien n'y faisait. Tant et si bien que, parvenus à la maison, elle m'envoya dans ma chambre, sans dîner, sans pitié aucune, mais comme toujours, sans élever la voix. Et là, tout frémissant encore de chagrin, à la lueur de la bougie vacillante, les yeux noyés de larmes, je vis se dessiner sur la table de chevet, peu à peu, d'abord comme une pâle esquisse, translucide et incertaine, puis, avec une apparence de réalité de plus en plus dense et tangible, l'automate tant .convoité. Sur le moment, je n'ai pas compris que quelque chose d'anormal se produisait; j'ai immédiatement cessé mes pleurs et j'ai couru me réfugier dans les bras de ma mère, qui était occupée à repriser de vieilles hardes, de ces vieilles choses usées jusqu'à la corde, que la misère condamne à durer, encore et toujours. Je murmurai à son oreille, éperdu de joie:

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- Oh ! Merci, maman, ma douce maman! Merci, tu es si bonne, tellement bonne de me l'avoir offert quand même... Tout d'abord interloquée, ma mère resta un long moment perdue dans ses pensées, le front plissé d'un sombre soupçon. Enfin, elle prit ma main dans la sienne, que je sentis frémir, glacée et exsangue et me conduisit au seuil de ma chambre envahie par la nuit. Seule la chétive chandelle, posée sur le chevet, dispensait une parcimonieuse lumière, qui projetait des ombres géantes et élastiques sur les murs à la peinture écaillée. Nous ne distinguions que cet automate, animé de ses mouvements hachés, maintenant effroyables, petit rituel qui se déroulait sans fin, comme une sarabande maléfique. La réaction de ma mère m'effraya peut-être davantage que cette infernale apparition du guignol au milieu de ma chambre. Jamais encore je ne l'avais vue ainsi, ravagée par la terreur, défigurée, les yeux fixes, inexpressifs et agrandis d'effroi. Elle me tira brutalement par le bras, dévala le vieil escalier de bois gémissant sous notre poids comme un animal blessé. Je n'osais rien dire, je sentais confusément qu'il se passait quelque chose d'inhabituel. Alors, devant la chaleur tiède de l'âtre qui crépitait d'étincelles dorées, elle me fit jurer de ne jamais en souffler mot à personne. Il fallait, quoi qu'il m'en coûtât, que je ne reproduise pas ce genre de manifestation devant qui que ce fût. Tout d'abord, ces imprécations me laissèrent perplexe: je ne voyais pas clairement ce que j'avais fait de mal, ni en quoi j'étais responsable de l'apparition subite de l'automate dans mon univers familier; puis, à force de penser et repenser à ce serment étrange, à ce secret qui nous liait à présent, ma mère et moi, je finis par me persuader qu'une bête monstrueuse m'habitait, me dévorant la tête et les tripes. J'étais un vilain enfant, maudit et pestiféré. Ma mère savait: elle ne s'était pas montrée surprise par la « projection» du jouet à mon chevet. Et, lorsque j'entrai à l'école, je compris bien vite que mes camarades ne présentaient pas cette capacité à faire surgir des apparitions à leur entour. Par conséquent, il s'agissait d'un pouvoir étrange et hors du commun qui m'était donné, Dieu sait par qui, Diable sait pourquoi... J'étais donc marqué d'une sorte de malédiction originelle que ma mère avait immédiatement reconnue. L'effroi que j'avais lu sur son visage ne pouvait pas laisser planer le moindre doute. J'avais beau me torturer, me perdre dans des conjectures interminables, quelque chose m'échappait, dont la découverte m'eût permis de comprendre l'attitude de ma mère, cette terreur, ainsi peut-être, que la menace que représentait réellement le don. Au lieu de quoi, je me mis à penser que cette faculté insensée m'avait arraché à la tendresse de ma mère, pour me couper de toute affection possible et faire de moi un paria condamné à une solitude sans fin. Ce don que je ne 13

maîtrisais pas faisait de moi une chose monstrueuse et diabolique. Naturellement, ma mère ne pouvait m'aimer; c'était ma faute, sans doute, bien que je ne sache pas, au juste, de quoi, j'étais coupable. Quelques jours plus tard, je m'éveillai au milieu de la nuit. J'entendis des plaintes et des gémissements assourdis, qui me parvenaient de sa chambre. Aiguillonné par la curiosité, je me levai et sortis sur le palier, faisant grincer les lames du plancher sous mes pieds nus. Je poussai doucement la porte de la chambre de ma mère. Une faible chandelle nimbait la pièce d'une lueur incertaine. Ma mère était étendue sur le flanc; elle me tournait le dos. Ses épaules étaient secouées de sanglots. Je me sentis bouleversé de la voir pleurer ainsi, comme une enfant. Jusqu'alors, j'avais imaginé que les adultes n'étaient jamais la proie des larmes. J'approchai lentement, sur la pointe des pieds, m'efforçant de ne faire aucun bruit. Et puis, je me hissai maladroitement sur le sommier, dont les ressorts couinèrent, pour m'allonger contre le corps tout secoué de spasmes de ma mère. Elle ne fit aucun geste pour me repousser et n'essaya pas même de refouler ses larmes. Enfin, au bout d'un long moment, elle se calma et se retourna vers moi, me prenant dans ses bras. Je lui demandai alors si je lui avais fait de la peine, si c'était moi qui étais la cause de son chagrin. M'embrassant sur le front et caressant tendrement mes cheveux, elle murmura à mon oreille: - Non, ce n'est pas ta faute. Tu n'es responsable de rien. A présent, dors, mon petit ange. Je m'endormis, lové au creux de son épaule. Pourtant, je continuais à croire que c'est en découvrant que je possédais le don qu'elle avait été affligée à ce point. Et rien ne put ôter cette idée de mon esprit. Je venais de goûter le fruit défendu en même temps que la primitive injustice, l'aliénation à un doute que rien ne peut lever, qui allaient me poursuivre, dès lors, tout au long de ma misérable existence. Malgré tous mes efforts pour me faire aimer de ma mère en dépit de ce défaut originel, et pour dissimuler la bête immonde que j'abritais, le don se manifesta encore à bien des reprises, au cours de mon enfance. C'était toujours au moment où je m'y attendais le moins, alors que j'étais absorbé par une peine immense, un sentiment d'injustice, d'abandon comme seuls les enfants savent les ressentir et les recueillir, tout au fond d'eux, le corps et l'esprit comme submergés et débordants, prêts à en noyer le monde.

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Par exemple, à plusieurs reprises, la table de la cuisine se couvrit de mets alléchants, de victuailles en abondance, de poulardes fumantes et savoureusement dorées, de plateaux regorgeant de confitures et de gelées de fruits, de pains d'épices, de brioches joufflues et parfumées, lorsque, justement, nous n'avions plus grand-chose à nous mettre sous la dent. Cependant, lors de chacune de ces manifestations, ma mère était absente, ce qui me soulageait quelque peu, car je craignais qu'elle pût croire que j'avais failli à ma promesse. Le souvenir de cette enfance morose me laisse une saveur âcre et persistante dans la mémoire, comme ces baies d'automne, qui bordent les chemins creux et que l'on goûte en faisant la grimace. Flairant en moi une indicible singularité, mes petits camarades me tenaient soigneusement à l'écart de leurs jeux. C'était purement instinctif, nulle cruauté délibérée là-dedans. Comme ces hordes d'animaux sauvages se tiennent spontanément à distance d'un individu atteint d'un mal contagieux. Je passais les récréations à errer seul dans mon coin, derrière le préau où ils jouaient à chat perché, rêvassant sous un marronnier dont les branches ployaient jusqu'à terre, amicales et accueillantes, me plongeant dans une bienheureuse demi-obscurité propice aux délires de l'imagination. Jamais ils ne vinrent m'en déloger. Il q'y avait pas, entre eux et moi, cette violente animosité qui pousse parfois un groupe d'enfants à persécuter l'un des leurs. Simplement un vide, une froideur sans haine, une inoffensive indifférence. Ils n'avaient pas besoin de moi pour s'adonner à leurs jeux; je ne pouvais pas leur faire partager des rêveries qu'ils n'auraient pas comprises et qu'ils auraient sans doute raillées impitoyablement. Deux univers coexistant sans heurts. Voilà tout.

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II

Ma mère et moi poursuivions notre existence discrète et solitaire. Nous ne recevions guère de visites, et ma mère semblait fuir la compagnie des autres et, d'une façon générale, tous les rassemblements tels que la fête communale, la foire d'hiver ou même, les veillées chez nos voisins. A présent que je sais combien elle avait eu à souffrir du don, je puis concevoir qu'elle craignait que je ne sache pas maîtriser ce pouvoir et que l'une de ces "apparences" ne m'échappât par mégarde. Car chez moi, le don se manifestait avec beaucoup plus d'aisance, nécessitant une concentration moins ténue que chez elle, lorsque naguère, elle l'avait exploité. Je sentais en permanence le regard de ma mère, glacé et suspicieux, rivé sur moi, accroché à chacun de mes mouvements. Comme si son regard cherchait à prendre le contrôle de ma gestuelle, de ma volonté, de mes humeurs. Comme si elle espérait, à distance et de toutes ses forces, retenir à l'intérieur de moi tout ce qui pouvait s'épancher de mon âme, en particulier, chacune des manifestations néfastes de ce don. Mais, ignorant alors les malheurs que pouvait engendrer le don, cette constante surveillance muette m'arrêtait net dans mes élans. Parfois je surprenais ces deux cercles noirs, inquiétants sous les paupières fixes, me suivant dans le moindre recoin de la pièce; j'en demeurais figé, sclérosé, parcouru d'un long frisson d'effroi. Souvent je me laissais aller à ce débordement désordonné de la vie qui bouillonnait en moi, simple et spontanée. J'étais alors un enfant comme les autres, insouciant, enjoué, tendu tout entier dans l'effort du jeu. Mais il suffisait que je surprenne l'œil de ma mère rivé à mes pas, et je me transformais aussitôt en statue de marbre, balbutiant, me confondant presque en excuses. L'idée me venait que je n'étais qu'une source de tourments pour elle. Et qu'il eût mieux valu que je ne visse jamais le jour. Quant à mon père, nous n'en commémorions que rarement le souvenir. Il demeure sans sépulture, un spectre flottant condamné à ne jamais rejoindre une terre amie et tangible. Il ne faisait pas partie de la réalité, il n'appartenait pas à mon univers; c'est pourquoi, sans doute, je n'ai jamais éprouvé le vide 17

de son absence. Au-dessus de la cheminée, entre deux candélabres dépareillés, sa photographie en pied trônait comme un vieil objet cassé et oublié, un vague sourire flottant sur ses lèvres minces. Il portait un costume sombre, revêtu sans doute exprès pour l'occasion. D'une main, il serrait contre sa maigre poitrine un chapeau melon, de l'autre, il s'appuyait sur une canne au pommeau d'ivoire orné de sculptures dont je ne parvenais pas à identifier les figures. Son front dégarni se fondait avec le drapé, en arrièreplan. C'était d'ailleurs surtout ce détail qui m'intriguait. Que dissimulait cette tenture? Pourquoi tant de solennité dans la pose? Que venaient faire là tous ces artifices et ces accessoires? Pourquoi vouloir laisser après soi une image apprêtée comme ces cols de chemise, rigides et amidonnés? Il n'y avait cependant aucune vanité dans son attitude. Au contraire, sa frêle silhouette, sur le carton jauni, semblait presque translucide, comme s'il n'avait pas la densité suffisante pour être tout à fait fixé par l'objectif du photographe. Curieuses origines: une mère omniprésente qui pesait sur moi de tout le poids de son étrange regard et un père impondérable, qui, de son vivant déjà, paraissait irréel. J'avais été engendré par l'improbable rencontre entre la contingence et la nécessité. Aux jours sombres et glacés d'hiver, je suivais, morose, la joyeuse débandade de la marmaille de nos voisins qui s'ébattait pêle-mêle dans la neige. Ils étaient cinq garçons et filles, pouilleux et tous semblables dans leur hardes miteuses, se poursuivant en criant de toute leur âme, riant à s'en étouffer tandis que j'écoutais le tic tac de la grande horloge qui me narguait, rythmant de son tintement lugubre les heures qui s'écoulaient avec une lenteur désespérante. La vitre était couverte de cristaux de givre qui dessinaient une curieuse géométrie, se découpant sur un camaïeu de grisaille hivernale. Je voyais là-dedans les dédales d'un labyrinthe dont l'issue me demeurerait à jamais inaccessible. Ce fut un jour de janvier comme celui-ci, au cours duquel je me languissais dans un ennui qui m'écœurait comme un gâteau à la crème dont on s'est goinfré jusqu'à l'indigestion, que je tis la connaissance de Berthe. C'était la fille cadette de nos voisins. Elle était vêtue d'un manteau noir trop court, découvrant ses jambes maigres et ses genoux cagneux. Ses cheveux blonds en bataille retombaient sur ses yeux; elle les repoussait d'un geste impatient de la main, laissant entrevoir un visage blême et malingre. Son rire fusait en longs éclats sonores et aigus qui recouvraient ceux de ses frères et sœurs. Peu à peu, comme sans s'en apercevoir, elle se rapprochait imperceptiblement de la fenêtre où j'étais posté à les observer, le cœur et 18

l'âme lourds de chagrin et de dépit. Au bout d'un moment, elle s'arrêta, se tourna vers moi, souriant de toute sa bouche édentée et me fit un petit signe de la main que j'interprétai comme une invitation à me joindre à leurs jeux. Nous eûmes tôt fait de devenir les meilleurs amis du monde. Ma mère voyait cette nouvelle complicité d'un œil désapprobateur; cependant, elle ne m'en fit jamais le reproche, comprenant sans doute que tout objection serait inutile et risquait de nous rendre notre affection plus précieuse encore. D'ailleurs, comment isoler tout à fait un enfant du reste du monde alors qu'il n'aspire qu'à la découverte et à l'exploration de l'univers? Elle se résigna donc, bien qu'elle eût défendu à Berthe de franchir le seuil de la maison. Nous passâmes l'hiver, puis le printemps et l'été, à courir à travers les petites rues escarpées de la ville, sous le regard effroyable des animaux fantastiques sculptés à même la pierre ou dans les montants de bois qui s'effritaient, laissant planer un malaise qui nous repoussait toujours plus loin, aux limites de la ville, le long du cours miroitant de la Vézère, au bord des crêtes vertigineuses qui surplombaient la vallée. Nous avions découvert, au hasard de nos promenades, un vieux colombier à moitié en ruine. Le toit s'était effondré depuis bien longtemps, il n'en restait plus que quelques poutres rongées par les vers, recouvertes d'une mousse grisâtre et envahies par les herbes folles et les touffes argentées des saules sauvages qui avaient fini par croître au beau milieu de ces pierres à l'abandon. Nous avions décidé d'en faire le terrain privilégié de nos jeux et le lieu de nos retrouvailles. J'avais enfin découvert cette belle insouciance enfantine qui m'avait jusqu'alors si cruellement fait défaut. Lorsque nous n'avions pas classe, sitôt la dernière bouchée de mon repas avalée, je m'élançais en direction du colombier. Je courais à en perdre haleine, preste, vers l'aventure de l'enfance qui se livre tout entière et sans retenue aux mille promesses que lui offre le monde. Et l'univers, alors, nous appartenait. C'était pour nous que le soleil dardait ses rayons d'or, faisant luire les blés mûrs des moissons; c'était pour nous que la verte couverture des chênes et des châtaigniers s'épanchait, offrant une ombre délicieuse à nos courses échevelées. D'abord, nous longions une haie odorante et dense de noisetiers et de charmille entremêlés, tout un fouillis champêtre bourdonnant d'une faune terrifiante, d'insectes aux aiguillons vénéneux, d'oiseaux multicolores au bec puissant et redoutable, de serpents gigantesques, peut-être... Et derrière, un amas d'arbres merveilleux, marronniers tentaculaires dont la floraison blanche ou rose nous ravissait au printemps, hêtres qui s'élançaient tout d'un 19

trait vers le ciel, noyers aux exhalaisons malfaisantes et d'autres essences encore dont nous ignorions le nom savant ou vulgaire, toute une végétation exubérante, tour à tour effrayante, chargée de menaces imaginaires ou de promesses rassurantes dont les frondaisons abritaient nos jeux et se penchaient, ainsi qu'une oreille amie, à l'écoute de nos confidences et de nos chagrins d'enfants. Je longeais la haie, comme si je ne savais pas ce que j'allais découvrir de l'autre côté, attentif, le cœur battant, les paupières palpitantes sous les éclats du soleil de juillet qui, çà et là, jetait ses rayons acérés entre les interstices des branchages; toute la nature bourdonnait de chaleur et tremblait d'impatience. Enfin, surgissait le lieu du rendez-vous; il s'en dégageait juste ce qu'il fallait d'abandon pour que nous puissions imaginer être dans mille endroits à la fois, au gré de nos envies. Alors, émerveillés, nous découvrions le sens du monde - enfin, nous l'imaginions, nous réinventions inlassablement notre terrain de jeu, en posant les jalons, en édictant les règles: « Toi, tu serais la princesse et moi, on disait que je devais te délivrer des griffes d'un méchant dragon. .. » Parfois, le ruisselet qui, en contrebas, scintillait entre les saules d'argent, devenait l'Amazone, un terrain grand comme un mouchoir de poche qui s'étirait pour se muer en un vaste territoire vierge livré aux petits explorateurs que nous étions; un autre jour, la vieille grange attenant au colombier en ruine, dont l'air, saturé de poussière, nous faisait éternuer à tour de rôle, se métamorphosait en palais des mille et une nuits. Et, quand, las de tant de courses joyeuses, de rires cristallins, de chamailleries agacées, nous nous reposions au pied du grand chêne qui borde le sentier et surplombe les collines environnantes, notre imagination s'envolait très loin, bien au-delà des blés qu'août avait brûlés, plus loin encore que les chemins qui s'égarent à l'orée des forêts bleutées, vers l'azur transi parfois de vagues nuages. Crânes, nous promenions notre insouciance à la lisère du temps; nous n'avions pas encore franchi le seuil fatidique où le compte à rebours se déclenche inexorablement pour nous demander des comptes quand notre dernier souffle s'épuise en râles d'agonie, l'impérieux: «Dis qu'as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ? » de Verlaine. Nous réinventions un cosmos à notre démesure et, sans le savoir, nous nous préparions à l'assaut du monde, souvent anachroniques, chevaliers médiévaux traînant leur monture accablée dans les sillons gigantesques du Colorado, toujours à l'affût d'un miracle qui ne tardait jamais à se produire et nous tirait des situations les plus improbables. Hors du temps, hors d'atteinte des petites horreurs de l'existence, ce que nous touchions, nous le transformions en or, fusse la plus insignifiante petite pierre rencontrée dans le creux ombreux d'un chemin. 20

Puis, lorsque le soir commençait à descendre sur les collines, j'allais chercher le jeu de dames que j'avais dissimulé à l'abri d'une pierre plate, à l'entrée de notre colombier. C'était un vieux jeu en bois dont les cases noires commençaient à s'effacer. Mais Berthe vouait une véritable passion à ce jeu, et nous disputions de longues parties, le front plissé, absorbés tout entiers dans le déploiement d'une stratégie compliquée.

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III

Quand vint l'automne, Berthe se mit à tousser, et de plus en plus. Secouée par des quintes violentes, elle restait ensuite diaphane, affaiblie, les yeux miclos, semblant déjà loin du monde. Elle vint me rejoindre de moins en moins souvent; puis, se mit à cracher de gros caillots sanguinolents. Elle finit par ne plus venir du tout. Je regardais les bois tachés de rouille, triste et en proie à un mauvais pressentiment. On racontait qu'elle devait à présent garder le lit, qu'elle n'avait plus même la force d'avaler quelques cuillerées de potage. Berthe était atteinte d'une grave forme de pneumonie. Ma mère, qui avait appris de son père quelques rudiments de médecine, lui rendit visite chaque jour et tenta de lui prodiguer un traitement efficace. En vain. Il était déjà trop tard. En rentrant de l'école, un soir de novembre, j'appris qu'elle était morte dans le courant de l'après-midi. Ma mère m'emmena à son enterrement. Le père se tenait droit, hébété, écrasé de douleur tandis que ses frères et sœurs étaient blottis autour de la mère qui cachait ses yeux rougis derrière un ample voile de crêpe noire. Lorsque, enfin, les mains plongèrent dans le tas de terre grasse et rouge placé en sentinelle devant le trou béant afin d'en jeter une poignée sur le petit 'cercueil de sapin blanc, je sortis le jeu de dames que j'avais apporté en cachette et le jetai dans la fosse. Au contact du bois, les pions rendirent un son mat, comme le-bruit de la pluie sur la toile d'un parapluie. Mais dans sa boite, Berthe resta de marbre, elle ne me fit aucun signe, elle ne se mit pas à tambouriner en demandant qu'on la sorte de là. Je compris enfin ce que « mortel» signifiait; c'était définitif, irrémédiable et personne, en dépit de tout l'amour du monde, ne pouvait empêcher cela. Cette nuit-là, je fis des cauchemars épouvantables. Je voyais Berthe, crispée, apeurée, livide, le visage ruisselant de larmes, enfermée dans son cercueil blanc et hurlant d'une voix d'outre-tombe qu'elle voulait qu'on la délivre.

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Voilà comment me fut brutalement révélée ma condition de mortel, cette condition essentielle et tragique dont rien ne peut jamais nous consoler. Solitude inhérente de l'homme face à l'idée de sa propre fin. A quelques semaines de là, alors que la perte de Berthe continuait à me dévorer les entrailles et à me fendre l'âme d'une sourde douleur de plomb, se produisit cet incident à l'école. La simple évocation de ce souvenir lointain me donne encore le frisson. Ce matin-là, le maître m'envoya une fois de plus au coin sous prétexte que je ne mettais pas suffisamment de conviction dans la diction de la poésie que nous avions apprise. C'était un petit vieillard à la tête chenue, au front strié de profondes rides sombres, acariâtre et intransigeant, qui exerçait principalement sur moi sa haine des enfants, née de tant d'années d'enseignement pénible et laborieux, oublié par l'Académie au fond de campagnes reculées. Dès que j'hésitais en ânonnant ma leçon d'une voix monocorde que la terreur faisait chanceler, ou que je butais sur un exercice trop ardu, je m'attirais ses foudres et ses terribles punitions qui s'abattaient sur moi, pareilles à une grêle cinglante, avec une précision sadique qui me terrorisait. Ce jour-là, peut-être à cause de l'immense chagrin de la perte de Berthe qui me faisait paraître ses menaces bien futiles, au lieu de me résigner, d'attendre paisiblement qu'il finisse par m'oublier dans la pénombre du coin, entre la lourde armoire et le bureau surmonté d'un énorme globe terrestre qui grinçait lorsqu'on le tournait pour regarder les contours bizarres de l'Amérique, je sentis une sourde colère m'envahir. C'était plus fort que moi, je ne parvenais pas à la réprimer ni même à la dissimuler. Obstinément et tout en le défiant du regard, je restais les fesses rivées à mon pupitre. Mon inertie et ma bravade, auxquelles il n'était pas accoutumé, redoublèrent encore sa colère. Tremblant de rage, il s'avança vers moi, brandissant une main menaçante. Il siffla entre ses dents serrées: Si tu ne te décides pas à obéir, tu vas t'en repentir jusqu'à la fin de tes jours! Mais je demeurais comme hypnotisé par son regard que la fureur voilait d'une buée brûlante. Au bout de quelques minutes cependant, je me ressaisis et me levai à grand regret. Vaincu. Humilié. À tout jamais marqué du sceau de cette disgrâce. À cet instant, rien d'autre ne comptait que cette haine terrible, dévoreuse qui embrasait ma poitrine. Et lorsqu'il posa le bonnet d'âne sur ma tête, personne ne ricana. 24

Enfin satisfait, triomphant, il se détourna pour reprendre le cours de sa leçon. Mais j'étais incapable d'écouter. J'étais tout entier dans ma rage, et je sentais une sueur mauvaise m'envahir l'échine, parcourue de frissons fiévreux. Je le regardais avec une intensité telle que tous les yeux étaient braqués sur moi. Ma colère aimantait les regards. C'est alors que la chose se produisit sans que je puisse faire quoi que ce soit pour l'empêcher. Tous virent le bonnet d'âne dont l'instituteur m'avait affublé disparaître sous leurs yeux. Lentement. Puis, il reparut avec la même lenteur torturante sur le crâne fripé du maître. D'abord on n'entendit pas un murmure. Toutes les respirations étaient suspendues à cette image délirante, tous les cœurs avaient cessé de battre. Mais soudain, tous se mirent à hurler, réalisant tous ensemble l'absurdité de leur vision, qui ne pouvait cependant pas ne pas avoir eu lieu; tous étaient là pour en témoigner. Hystérie collective, refus de croire à la réalité qui brutalement se détourne de la commune raison. Un univers entier fondé sur la plus pure rationalité qui vacille sur sa base fragile. C'était un interminable cri rauque qui déchirait les tympans. Évidemment l'instituteur ne comprit rien à ce qui se passait et, dans la confusion, personne ne parvint à lui fournir une explication audible. Tiré de ma transe haineuse, je commençais peu à peu à réaliser. Et je fus, moi aussi, saisi de terreur. Ma mère allait l'apprendre; cette idée me remplissait d'effroi. Je voyais déjà son regard accablant de reproches se poser sur moi pour ne plus jamais me lâcher. Alors, profitant du désordre ambiant, je pris la fuite, claquant la lourde porte de la salle de classe derrière moi. Dehors le vent s'acharnait en bourrasques rugissantes, lançant les feuilles brunies à l'assaut des murs du préau, en une sarabande infernale. Les branches suppliciées du vieil orme au milieu de la cour claquaient, sinistres et lugubres. Une fine pluie commençait à tomber, poissant le crépi lézardé de la vieille bâtisse. Je me mis à courir sans savoir où aller. J'aurais voulu disparaître, n'avoir jamais à revenir et, par-dessus tout, je redoutais d'affronter le regard lourd de reproches de ma mère qui pénétrerait jusqu'aux tréfonds de mon intimité, enfonçant la lame de son silencieux anathème jusqu'à ce que la douleur devienne cuisante au point de n'aspirer plus qu'au néant. Sans vraiment m'en apercevoir je pris le chemin de la colline. La pente était raide et glissante. À deux reprises je trébuchai, heurtai un caillou aiguisé comme un rasoir, me relevant le visage en sang pour repartir, hors d'haleine, dans ma course chaotique. 25

Je parvins néanmoins au pied du vieux colombier. Il s'était avachi, résigné, rétréci au milieu de l'enchevêtrement des branches noires qui semblaient vouloir l'arracher de ses fondations. J'avais peine à reconnaître ces paysages riants qui nous ravissaient, hier encore, Berthe et moi. Rampant à demi je me suis réfugié dans les broussailles qui tapissaient le sol et là, blotti contre une poutre noirâtre, je me suis épanché en gros sanglots bruyants. Bavant, la morve coulant de mon nez, je me laissais aller en longs râles entrecoupés de hoquets. Enfin je finis par me calmer, me délectant de ma souffrance, de mon impuissance et de ma solitude. Le monde, lourd d'injustice, pesait sur moi. Il allait bien finir un jour par m'étouffer et m'engloutir. Cette douleur, les premiers spasmes calmés, me devenait douce; je la sentais se consumer lentement dans ma poitrine nouée et palpitante encore. L'image de ma mère, fourbue déjà, courbée, avec ses cheveux noirs parsemés de fils d'argent, ses yeux sombres attentifs et toujours chargés de reproches, s'imposa à moi. Je me mis à la détester profondément, tirant de ce mépris un lancinant plaisir que je goûtais avec délectation à petits coups de langue tâtonnants, comme ces glaces que l'on laisse fondre pour mieux en savourer toutes les saveurs. J'aimais cette haine, je la nourrissais, je l'apprivoisais, m'en éloignant pour mieux la ressaisir, comme par surprise, la couvant d'un regard étonné et attendri. Une foule d'images se pressa devant mes yeux clos, une multitude brouillonne de détails insignifiants, de raisons de cultiver le dégoût que ma mère faisait soudain naître en moi. Le bruit de ses mâchoires qui s'entrechoquaient mollement lorsqu'elle mastiquait son pain, ce curieux tic qui tirait brutalement le coin de sa lèvre gauche, un instant contractée en un mouvement irrépressible; le ronflement rauque qui, chaque nuit, me parvenait de sa chambre et semblait vouloir rendre mon repos impossible; sa misérable conviction que l'honneur réside dans 'une besogne acharnée. «Il n'y a pas de travail déshonorant », prétendait-elle en fouillant dans sa boîte à ouvrage à la recherche de ses aiguilles et de son fil. Cependant, où était l'honneur à coudre ainsi jour et nuit et à broder des trousseaux dans lesquels les autres iraient se vautrer et étaler lascivement leur indécente oisiveté? Un travail d'esclave! Je détestais sa résignation et ces mille arguments mesquins dont elle ne comprenait pas même le cynisme caché, ces petites excuses ridicules qu'elle se donnait pour trouver la force de continuer. Mais à quoi bon continuer? Pour qui? Pour quoi? Tout à ma colère, je finis cependant par m'assoupir. Lorsque je m'éveillai, la nuit commençait à descendre. L'air glacial sentait l'humus et les feuilles qui lentement se décomposent; je frissonnai, hébété, ne me rappelant pas tout de suite ce que je faisais, perdu au beau milieu de cette désolation. 26

Soudain, je crus discerner une ombre à l'entrée du colombier. J'écarquillai les yeux, essayant de m'habituer à la pénombre qui montait peu à peu de la terre, accompagnée du cortège silencieux de la brume. Pas un bruit. Mais la consistance des buissons devant moi se modifiait imperceptiblement. Je sentis la peur m'empoigner les tripes et me clouer à terre, contre la poutre qui m'éraflait la joue. Le sang recommença à couler de ma blessure; un filet tiède rampait vers la commissure de mes lèvres, laissant dans ma bouche un goût douçâtre et persistant. Une forme émergeait des branchages, ainsi qu'un captif se défait de ses liens, un à un. Je la vis lentement apparaître. Je fermais les yeux, essayant d'effacer cette image. Lorsque je les rouvris, sa silhouette se profilait nettement devant le fouillis des taillis. Berthe se dressait devant moi, plus pâle que jamais, plus menue encore que dans mon souvenir, comme éclairée d'une lumière blafarde de l'intérieur. Ses pupilles noires s'enfoncèrent dans les miennes, fixes, démentes, inhumaines. Elle tenait, serré entre ses doigts crispés, le jeu de dames qui l'accompagnait dans sa tombe. J'étais épouvanté, incapable du moindre mouvement. Elle demeurait là, sans émettre le moindre son, comme flottant dans les ténèbres, me regardant toujours. Enfin, trébuchant, à demi évanoui, je parvins à me redresser, et je m'élançai vers une brèche dans le mur, cavité béante ouverte sur l'encre de la nuit. Je traversai les rues de la ville qu'une bruine cireuse avait lustrées; de falotes lueurs couraient le long des fenêtres. Derrière chacune d'elles, j'avais l'impression que des regards curieux m'épiaient sans aménité. Les figures hideuses accrochées aux colombages et à demi dévorées par les siècles, grimaçaient des sourires mauvais qui me faisaient frémir. Parvenu à l'huis, je vis qu'une lumière hésitante suintait des interstices des volets: ma mère était derrière, inquiète, le front plissé, qui m'attendait, droite et rigide, renfermée dans sa patience glacée. Un :nstant j'hésitai à franchir le seuil; je me mis à trembler de tous mes membres. Mais presque aussitôt, la porte s'ouvrit et la mince silhouette de ma mère apparut. Je continuais à grelotter; mes dents s'entrechoquaient, produisant un cliquetis de castagnettes. J'étais incapable de prononcer le moindre son cohérent. Sans mot dire, elle me fit entrer et me conduisit dans ma chambre. Là, elle me dévêtit et me coucha. Resté seul dans le noir, je passai une partie de la nuit, hagard, secoué de spasmes violents qui me lacéraient la poitrine. Enfin, je finis par m'endormir. Ou plutôt, je sombrai dans un gouffre noir, un avant-goût du néant.

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Le lendemain matin, un bruissement léger m'éveilla. Ma mère se tenait à mon chevet. D'une voix sans timbre elle m'annonça qu'elle venait de recevoir la visite du curé qui avait été informé de « l'épisode surnaturel de la veille ». D'après lui, il s'agissait d'un cas typique et avéré de possession. C'est pourquoi, il avait tenté de préparer ma mère à l'idée de procéder sur moi à un exorcisme en bonne et due forme. Me redressant péniblement sur mon séant, j'essayai de trouver les mots pour expliquer à ma mère les circonstances de l'incident. Mais, épuisé par cette nuit agitée, je ne parvenais pas à lui exposer les faits avec cohérence et conviction. Hochant gravement la tête, elle interrompit mon charabia: - Quoi qu'il arrive, tu es responsable de ce que tu fais. Je ne parle pas seulement des actes en eux-mêmes, mais aussi de leurs conséquences. Je sais que tu n'as pas voulu que cela se produise. Mais il fallait t'arranger pour ne pas te mettre dans une situation où cela ne pouvait pas ne pas arriver. Comprends-tu ce que j'essaie de t'expliquer? Je secouai la tête, l'air penaud et triste. J'avais peine à comprendre où elle voulait en venir. Son discours m'agaçait, j'y voyais l'une de ces leçons de morale dont les parents se délectent en accablant leur progéniture. La fièvre me reprenait, et avec elle, ce dégoût profond pour les basses aspirations maternelles. Doucement, sa main frôla mon front; un frisson me parcourut l'échine à ce contact inattendu. - Vois-tu, Nicéphore, le curé pense que tu es «possédé ». Et je crois que, d'une certaine manière, il n'a pas tout à fait tort. Cette chose, ce pouvoir, a été mis en toi par une volonté destructrice, par une force supérieure et infiniment mauvaise. Voilà ce que je crois. Moi aussi, j'ai cela en moi. Je dois te le dire, maintenant. Et je ne sais toujours pas pourquoi cela a été mis en nous. J'y ai beaucoup réfléchi tout au long de ma vie. Je n'ai même fait que cela, à vrai dire. Lorsque je te regarde, lorsque je brode, pendant mes interminables nuits d'insomnie. Il y a perpétuellement cette question qui me hante et qui reste sans réponse. Et je ne sais toujours pas pourquoi... Pourtant, s'il est une chose dont je sois certaine, c'est qu'il s'agit là d'un très grand malheur, source de tragédie et de tourment sans fin. À moins que l'on ne se décide à y renoncer. C'est ce que j'ai fait. Je sentis soudain que ma mère était près de me révéler son secret. Pourquoi évoquait-elle le don comme un poids si lourd à supporter, comme une fatalité destructrice? Elle s'assit au bord de mon lit, si légère, si mince, que le matelas s'enfonçait à peine sous son poids. Ses épaules se voûtèrent encore davantage, sa bouche se crispa dans ce tic dont l'évocation m'avait, hier, tellement exaspéré. Mais aujourd'hui, la haine était en train de tomber, comme le rebond d'un élastique qui porterait mes sentiments, capricieux, 28

tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Pourrais-je un jour découvrir un point fixe dans l'univers versatile des émotions? Je ne voyais plus qu'une femme vieille déjà, ramassée sur elle-même, rompue par le fardeau des années qui s'étaient écoulées, laborieuses, difficiles et solitaires. Je sentis alors croître en moi une compassion et une tendresse qui se mirent à couler dans mes veines, à noyer mon âme. J'avais envie de la serrer dans mes bras. Mais je n'osai pas. Ce matin-là, elle me fit le récit de sa vie. Comment elle fut l'instrument du don, comment il précipita la perte de sa propre mère et, indirectement, de son père. Comment le cours de son existence s'en trouva à jamais bouleversé.

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