Mojo

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Destins croisés entre Afrique et Amérique de deux hommes : Yaram Ndiaye, razzié de son village vers la fin du 18ème siècle et Romen Little, jeune homme des années 60. Entre douleur, errance et périple qui illustrent le combat des Noirs pour les droits civiques. On croisera Martin Luther King, Rosa Parks, le Ku Klux Klan et Harriet Tubman. C'est aussi une histoire d'amitié et de générations, de lutte pour prendre sa place, se libérer des chaînes physiques et psychiques d'un des plus effroyables crimes contre l'humanité : l'esclavage.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782296150669
Nombre de pages : 116
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MOJO Une prière dans la poche

Corinne Calandra Senoussi

MOJO
Une prière dans la poche

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www.1ibrairieharmattan.com Harmattan! @wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr @- L'HARMATTAN, 2006 ISBN: 2-296-00907-7 EAN : 9782296009073

28 Août 1963, 5 heures du matin

J'ai ouvert les yeux. Les matelas étaient sur le balcon depuis le début de l'été. Le ciel n'avait pas de couleur, ni nuit, ni jour, l'air était frais. Je me suis souvenu, et me suis levé comme un ressort. Maman était dans la cuisine en combinaison, elle repassait les vêtements sur le poêle, sa plus belle robe posée sur le dossier d'une chaise. Elle désigna silencieusement la grande bassine de zinc emplie d'eau. - Décrasse bien ton cou et tes oreilles. J'étais somnolent; elle m'extirpa prestement de mon maillot et me frotta avec vigueur. J'enfilai un caleçon et préparai le petit déjeuner. Déjà le ciel blanc devenait lumineux, déjà bouger trop vite donnait chaud. Maman tressa les cheveux de mes soeurs et les garnit de rubans blancs assortis à leurs robes. Elle défrisa ses cheveux au fer, en fit un chignon. Je débarrassai la table, enfilai mon costume et traçai une raie dans mes cheveux devant le miroir au-dessus de l'évier. Je me trouvais élégant. - Romen, les cars nous attendent! Elle cala au fond de son sac les sandwichs et la gourde d'eau, mit son chapeau, ferma la porte. Je pris Tallulah par la main; Bessie s'accrocha à M'man et nous parrnnes

vers la gare routière. Bien qu'il fût six heures, de loin en loin, de petits groupes partaient dans la même direction que nous. Mo' Harris était dans ce qu'il appelait son jardin, une friche minuscule entre deux immeubles. - Ho !May Little, c'est pas une bonne idée. Si tôt, si loin, laissez au moins les deux petites à Mme Harris; il va faire chaud; elle leur fera des citronnades. - Tu ferais mieux de venir avec nous; tu as encore le temps de te préparer. - Non, je suis trop vieux: mes rhumatismes... et puis à quoi ça servira? C'est dangereux, y aura des malheurs, c'est sûr. - Tu ne veux pas venir! Ça ne sert à rien! Alors que faistu de si bonne heure dans ton jardin? Tes rhumatismes ne t'empêchent pas de te pencher sur tes fèves. - Il va faire chaud; c'est maintenant que je dois m'en occuper. -Tu ne t'occupes de rien du tout, Mo' Harris; tu ouvres des yeux grands comme des soucoupes et tu vas bientôt filer raconter tout ce que tu viens de voir à Mme Harris. Il se pencha, cueillit quelques tomates qu'illustra contre le tissu de sa salopette, les emballa dans une grande feuille de potiron et nous les donna. On disait qu'il avait eu des soucis dans sa jeunesse. Il nous regarda nous éloigner,les mains sur les hanches,faisant claquer sa langue, hochant la tête. Au coin de leur rue, tante Georgia et oncle Whitney nous attendaient: avec eux, une très vieillevoisine.Nous approchions de la gare. Il y avait foule. Des hommes avec des brassards aidaient les gens à monter. Les cars étaient couverts de banderoles.
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LIBERTE D'ALLER ET VENIR RATIFICATION DE LA LOI. J'aperçus Janet Grant, de mon école, elle aussi sur son trente et un ;on s'est salués d'un signe. Certains se reconnaissent, s'interpellent, échangent de solides poignées de main, d'autres sont encore endormis. A l'écart, un groupe de jeunes femmes très maquillées en robes légères et sans chapeau, au bras d'hommes en costumes,rient fort renversant la tête en arrière. Maman me fait signe d'arrêter de les regarder. Les Young étaient au grand complet, grands-parents, enfants,petits-enfants.Une grand-mère n'arrêtait pas de les recompter; l'autre était munie de deux solidespaniers de pique-nique.Ils voulaient tous être dans le même car. Au bout d'une demi-heure,ils étaient casés ensemble. On s'est retrouvés entassés dans les cars.L'excitation est retombée et la voisine de tante Georgia a commencé à ronfler très fort, sa tête ballottant sur la solide épaule du jeune homme assis près d'elle. Il y avait des voitures combles qui suivaient, venant des villages alentour. M'man me prévint que le voyage serait long. Elijah Brown avait apporté sa guitare; il chanta Something must change.Les vieux voulurent des chansons du Delta et Elijah chanta Hard time killin' floor blues, Devil got my woman. Le blues,musique du diable. Des vieux chanteurs dont maman me dit les noms: Robert Johnson, Ishmon Bracey Ie pasteur, Charley Patton, T. Bone Walker, Bukka White, Son House, «Blind» Lemon Jefferson. Puis on a entonné un gospel:« Jesus is a mighty good leader »,un qu'on connaissait tous. On a mangé les tomates de Mo' Harris encore chaudes,parfumées. Ce fut comme un signal; les paniers sont sortis.
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Au bout de deux heures, on est arrivés près de la grande ville. Il y avait de plus en plus de circulation. D'autres cars comme le nôtre nous doublaient et nous échangions des signes avec eux. Je n'avais jamais vu faubourgs si étendus ni immeubles si hauts ni maisons si riches, avec d'immenses pelouses d'où des jardiniers nous regardaient passer. Puis nous sommes allés nous garer au milieu de dizaines d'autres véhicules. Des gens avec des haut-parleurs criaient des ordres. D'autres ressemblaient à des policiers mais Oncle me dit que c'étaient des militaires, que l'armée avait été réquisitionnée. J'avais besoin de me dégourdir les jambes ; moiteur, ciel azur, goudron fondu. Et là, nous avons marché, marché pendant des heures. Il y avait une foule grandissante, compacte, qui m'entraînait malgré moi et me soulevait du sol comme une houle trop forte. Bessie était dans les bras d'oncle Whitney et Tallulah dans ceux de M'man. Je crois qu'il y avait des milliers de personnes et parmi elles des Blancs! « WE MARCH FOR EFFECTIVE CIVIL RIGHTS LAW NOW». « ARRET DE TOUTE SÉGRÉGATION DANS LES ÉTABLISSEMENTS SCOLAIRES ». Maman s'est mise à crier. Bessie! Bessie! Perdue, si petite. Nous avons marché à contre-courant. Bessie! Bessie! J'essayais de m'accroupir pour l'apercevoir. Rien, personne. - Si ton père avait pu... Disait M'ma. - Allez sur le côté, vous, les filles. Nous continuons à chercher, Romen et moi, dit Oncle. Mo' Harris avait raison! On n'a pas retrouvé Bessie et avons rejoint M'ma, tante Georgia et la vieille voisine. Maman pleurait assise sur le talus. Elle avait enlevé ses chaussures. Nous nous sommes assis, résignés, quand un

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haut-parleur a crachoté quelques phrases: On a retrouvé Bessie Little qui cherche sa mère. Elle est près de la tente de secours 52.Nous répétons: Bessie cherche sa famille.On a filé là-bas et un homme avec un brassard nous a rendu Bessie munie d'un immense sucre d'orge. - Mais où étais-tu passée? - J'sais pas, pardon M'man, y'avait trop de monde. On s'est écroulés près des tentes et on est restés assis un moment à manger nos sandwichset boire l'eau tiède à la gourde puis, l'émotion passée, nous avons recommencé à marcher. Tout s'est arrêté. Ils ont parlé. A. Philip Randolf, Whitney Young, James Farmer, Roy Wilkins, John Lewis, mais je me souviens surtout du Dr King. Maintenant très âgé,je me souviens de ce qu'il a dit.
«

Ce décret d'émancipation se dresse comme un phare illu-

minant d'espérance les millions d'esclaves marqués au fer d'une brûlante injustice. Ce décret est venu comme une aube joyeuse terminer la longue nuit de leur captivité. »

Sa voix était puissante et douce. « Mais cent ans plus tard, le Noir n'est toujours pas

libre...

»

Sa voix, mélodieuse et volontaire. « C'est pourquoi nous sommes venus ici dénoncer une condition humaine honteuse... » « Je rêve qu'un jour sur les collines rousses de Georgie,
les fils d'anciens esclaves et ceux d'anciens propriétaires d'esclaves pourront s'asseoir ensemble à la table de la fra-

ternité. »11 était jeune, 34 ans, me dit M'man. L'âge de mon père.
« Je rêve qu'un jour, même en Alabama, avec ses abominables racistes... que là, même en Alabama, un jour les petits garçons noirs et les petites filles blanches pourront se donner la main, comme frères et soeurs... »

Il

« Que la cloche de la liberté sonne des merveilleuses Des applaudissements montèrent « Mais cela ne suffit pas! » La foule acquiesça, une rumeur l'océan.
«

col-

lines du New Hampshire, que la cloche de la liberté... »
de la foule. enfla comme celle de

Quand nous permettrons à la cloche de la liberté de

sonner dans chaque village, dans chaque hameau, dans chaque ville et dans chaque Etat, nous pourrons fêter le jour où tous les enfants de DIEU, les Noirs, les Blancs, les juifs et les non juifs, les protestants et les catholiques pour-

ront se donner la main. » Des cris sont montés. «... et chanter les paroles du vieux negro spiritual:
« Enfin libres, enfin libres, grâce en soit rendue au Dieu tout puissant; nous sommes enfin libres! » L'allégresse jaillit; c'était être comme un seul corps qui danse sans bouger; des larmes coulaient sur les joues d'une femme. Mes yeux se brouillaient ;je croyais voir la fine moustache de Papa dans son costume du dimanche. Papa! Depuis si longtemps. C'était comme un radieux mal de mer. Des milliers de gens avec des centaines de pancartes scandaient: JE SUIS UN ETRE HUMAIN! Cela prit des heures pour que la foule se disperse. Dans le car du retour, j'avais envie de dormir et soif; tout le monde avait quitté ses chaussures. Je voulais en savoir plus. Tante Georgia m'expliqua que tout avait commencé le 1erdécembre 55 à Montgomery dans l'Alabama qui est un Etat du Sud très raciste, un jour qu'une couturière noire: «N'oublie pas ce nom! »dit-elle, elle s'appelait Parks, Rosa Parks, elle a refusé de laisser sa place à un Blanc dans un bus. Elle a été arrêtée, mise en prison; il y eut un procès.

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Et les Noirs de Montgomery n'ont pas pris le bus pendant trois cent quatre-vingt-deux jours. Tu m'entends, pendant trois cent quatre-vingt -deux jours, ils ont marché pour aller au travail, marché pour revenir du travail, marché pour aller faire leurs courses, leurs visites, marché pour chercher leurs enfants à l'école, et le pasteur King était là pour les encourager à cette révolte et, à la fin, ils ont gagné. Il y a eu une loi fédérale qui interdisait la ségrégation dans les bus de Montgomery parce que la compagnie n'avait plus d'argent, pas assez de voyageurs pour gagner de l'argent! Tu sais, aujourd'hui, elle était là avec le pasteur King. Il Y eut des chauffeurs de bus noirs et on a pu voir dans les journaux une photo de Rosa Parks assise à l'avant comme une reine, comme elle en avait le droit! Je crois que c'est oncle Whitney qui m'a déposé sur mon matelas sur le balcon. J'entendais les adultes qui parlaient dans la cuisine. Je crois même avoir reconnu la voix et le rire de Mo' Harris. Le lendemain, on a lu que cela avait été la plus grande manifestation jamais organisée aux Etats-Unis. Qu'il y avait eu 250 000 marcheurs et, parmi eux, 60 000 Blancs qui nous soutenaient. Qu'il n'y avait eu aucune violence et que le président Kennedy avait promis de faire signer très vite la loi qui met fin à toute forme de ségrégation. Cinq ans plus tard, au mois d'avril68, 100 000 personnes marchaient de nouveau à Atlanta, cette fois-ci devant le cercueil de Martin Luther King, assassiné: il avait 39 ans. C'était le printemps.

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