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MON HERITAGE ALMA MON AMOUR

De
142 pages
Dans ce roman de l'identité et de la mémoire, de la désolation et des prodiges de la terre, de l'isolement existenciel, l'auteur se livre à une recherche extraordinaire dans les mécanismes de l''écriture et dans les abîmes de la condition humaine. L'écriture est conçue comme une composition symphonique dans laquelle les voix des personnages deviennent des instruments narratifs d'un récit choral où se révèlent les multiples visages d'une même réalité.
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Mon héritage Alma, mon amour
« Lettres canariennes » vient de voir le jour aux Éditions L’Harmattan. La création de cette nouvelle collection dirigée par Marie-Claire Durand Guiziou propose, dans un premier temps, la publication en version française de romans canariens. Elle devrait réjouir les lecteurs francophones dont l’engouement pour les lettres hispaniques est bien connu. Émergeant de l’espace ouvert de l’Atlantique, les meilleurs auteurs canariens prendront place dans cette nouvelle collection dont les deux premiers titres sontLes Spirites de Teldede Luis León Barreto et Mon héritage, Alma mon amourde Sabas Martin.
© L'HAR M ATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13220-7 EAN : 9782296132207
Sabas Martín Mon héritage Alma, mon amour Roman Traduit par Marie-Claire Durand et Jean-Marie Florès L’HARMATTAN
Tous leurs souvenirs faisaient partie d’une mélodie qui enlaçait la personne avec ses circonstances secrètes
Lezama Lima
Si cette histoire n’avait pas été écrite on en aurait écrit une autre. Car là où l’homme chemine, il porte en lui sa tragédie
Pérez Galdós
Ô, solitude! Toi ma patrie, solitude!
Nietzsche
(Anacrusa)
À Alma
A lma, mon amour, je suis revenu à Nacaria pour régler mon héritage. Je suis revenu à Isla Nacaria pour sombrer dans le silence du temps qui s’en est allé et, parmi les ombres et les échos, dévoiler les pertes et les absences qui donnent forme à la mémoire. Voilà le legs véritable, Alma, celui qui en vérité m’appartient, outre la vieille demeure qui appartenait à ma mère et les cendres véritables qui sont restées sur les terres et dans la maison de mon oncle Fidel et de ma tante Candelaria. Leur souvenir est également un profil évanoui et brisé, une brume diffuse dans la vacuité des présences du passé. Mon héritage se compose de cette sorte de cendres.  Revenir n’a pas été une cicatrice qui s’ouvre pour que la blessure s’aggrave encore en profondeur, mais retourner au feu obscur et léger d’un silencieux foyer où les jours et les nuits s’éternisent, identiques à eux-mêmes dans un rêve immobile. Un rêve, Alma, ou un délire de souvenirs faits de voix murmurées et silencieuses qui s’accentuent comme une chaleur épaisse et collante dans les yeux. Rêve ou délire, mais point cauchemar. Pendant tout ce temps où j’ai vécu loin d’ici, je n’ai jamais pris conscience que les années passées à Isla Nacaria étaient devenues un cauchemar. C’était un peu comme un rêve nébuleux, je te le dis, une vision qui étourdit et confond les sens en se répétant, qui te réclame avec une insistance exigeante. Mais en évoquant ces années-là, à aucun moment je n’ai senti que je me trouvais au bord d’un abîme lointain et menaçant. Comme un feu qui brûle sans faire de bruit et moi au milieu des flammes qui m’assaillent et m’enveloppent inexorablement. Les flammes sont tout près de moi, elles me touchent de 9
leurs ombres de feu, mais ce ne sont que des ombres qui ne brûlent pas, même si elles me possèdent, me traversent. (Tu me suis ? Je n’ai pas d’autres explications. Je ne saurais être plus clair.) Un feu obscur, sans lueur et sans bruit, qui s’empare de l’entendement, Alma, et qui se propage en diffusant sans cesse l’image du visage de ma mère à côté des visages de mon oncle Fidel et de ma tante Candelaria, à côté du visage de mon cousin José, de celui d’Andrea, cette femme, je t’ai déjà parlé d’elle, t’en souviens-tu ? Selon leurs dires, elle traversait à pas feutrés les ténèbres et entrait en contact avec les morts.  Andrea a toujours suscité en moi une étrange fascination, oui. Je n’ai guère eu beaucoup d’occasions de la fréquenter, mais les syllabes de son prénom jaillissaient au milieu des conversations que j’écoutais enfant et toutes les autres paroles se transformaient alors en un écho usé, en une rumeur inerte, incapable que j’étais de me soustraire au mystère que son prénom évoquait en moi. Je crois que j’ai voulu voir chez Andrea, alors et maintenant, cette force occulte, puissante et magnétique, qui fait germer la vie dans cette Isla Nacaria faite de pierres et de grand soleil. Tu sais, ici les laves et les volcans qui se déversent dans la mer produisent des rêves stériles. Et, néanmoins, la terre se refuse à se consumer dans le vide et la vie jaillit avidement et mystérieusement. Comme si elle émergeait au milieu des restes d’un naufrage. Tu aurais dû naître en ce lieu pour le comprendre.  Tu as raison (une fois encore tu es dans le vrai), en réalité je ne suis jamais parti. Je suis resté tout ce temps dans l’Ile, vivant dans l’ancienne demeure que ma mère avait reçue de mes grands-parents. Comme tu le dis : je suis resté avec les rêves, avec le désir, je suis les traces qui conservent la mémoire de ma famille. C’est ainsi. Je 10