Mon roman (Liban)

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296305717
Nombre de pages : 96
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MON ROMAN

Collection Écritures

MERIDJEN Alain, Un matelas par terre, 1995. DUVIGNAU Marie, Vingt chroniques garlinoises plus une, 1995.
RABINOVITCH Anne, Comme si les hommes étaient partis en voyage, 1995.

@ L'Hannattan, ISBN:

1995 2-7384-3434-7

Thérèse

AOUAD BASBOUS

MON ROMAN

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur Poésie
Clair-obscur, Ed. du Temps parallèle, Paris, 1983. Bouyout AI-Ankabout, en arabe (Les Toiles d'Araignée), Beyrouth, 1967. Ana Wal Hajar, en arabe (Moi et la Pierre), Beyrouth, 1993.

TMâtre AI-Bakra, en arabe (La Bobine), Beyrouth, 1973. Pièce créée et jouée en 1973 à Beyrouth. Seuls comme l'eau, Ed. L'Harmattan, Paris, 1994. H20, Ed. L'Harmattan, Paris, 1994. La coïncidence, Ed. L'Harmattan, Paris, 1994.

Récit AI-Katiba, en arabe (L'Écrivain), Beyrouth, 1993.

Monographie

Co-auteur: Anachar BASBOUS Michel BASBOUS. Sculpture. En français, arabe et anglais, publications de l'Université Libanaise, Beyrouth, 1986.

illustraûon

de couverture:

Anachar BAS BOUS

Je suis éparpillée. On ne peut écrire lorsqu'on est des bribes. Même des bribes au soleil de Janvier. Si bénéfique et insolite. Même face à la montagne et à la neige avec cette sensation douillette d'une brume matinale comme un coton dans l'œil. Cependant sitôt j'ai entendu sa voix. Hier. Un mouvement souterrain déferla en moi. Le téléphone qui sonne. Après un silence de deux mois. C'est long: Deux mois. Ou plutôt 59 jours! Même un jour c'est trop insupportable. Cette sensation d'être sectionnée. Durement. De tout. De soimême. Du monde. De la vie. Parce qu'on est ainsi. Depuis toujours. Depuis que le jour, chaque matin, me projette vers lui. Depuis le premier jour. Peutêtre. Il faudrait avoir le moyen de scruter. Un instrument adéquat. Une machine encore une machine à inventer.

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C'était aussi en hiver, la neige couvrait le village. Les routes étaient coupées. Blanc était l'œil. C'était au mois de Mars que je suis née. Non! Tranquillisez-vous! Je ne vais nullement raconter ma vie. Cela ne m'intéresse pas. N'intéresse personne. Je crois. Jusqu'à présent. Et le temps est avancé. Bien avancé. Mes veines sont très apparentes. Très vertes et violacées. Ma vie n'intéresse personne. Je l'aime. Telle que c'est. Quoique. Quoiqu'hier j'ai eu très envie de mourir. A force de solitude. A force de souffrance. A force de toi-Ioin-silence-inconnuflou-trouble- peut-être dans une impasse. Et cela tu le détestes: être coincé dans une trappe. Un petit espace. Peu d'air. Peu de mouvement. Peu de liberté. De l'intérieur, je veux dire. Hier j'avais envie de mourir. Mes yeux, un tableau noir. Un écran opaque s'est abattu tout d'un coup. Non. Lentement. Comme une chambre noire. La lumière ne m'ensorcelait plus. Cette matière que je touche presque dans ma maison ouverte et clairsemée s'était figée. Rien ne circulait plus. Autour de moi. Tout autour tout était devenu insipide. Je veux dire je n'avais plus le sens des choses. Mes sens se sont tus. Je veux dire quand j'ai posé mes lèvres, décidément, résolument, sur ses lèvres que depuis trente ans. Oui. Trente ans. Je n'avais plus goûtées. Une sensation flasque et molle et visqueuse m'envahit. J'en garde le goût 6

insupportablement douceâtre jusqu'à cet instant où j'écris. Comme si j'embrassais un cadavre. Restes d'un vieil amour. Ou rien du tout. Plutôt. Il est là devant moi avec de belles mains. Une disponibilité apparente et une grosse interrogation dans la gorge. J'ai prononcé son nom à plusieurs reprises. A voix haute. J'ai expressément utilisé le sobriquet que je lui destinais. Le diminutif d'il y a trente ans. Mais rien n'y faisait: Aucune magie. Aucun sortilège. Froid tout était. Plutôt tiède. Plus exactement. Plus exécrablement.
Mais sitôt que ta voix dans mon appareil prononça: - "Allô" - Hier. Un chevauchement profond de toutes mes cellules remua la vie. Déchira le noir. Et je me remis à entendre. A voir. A palper. A réaliser que j'existais. Femme. Femme. Femme c'est moi. Homme c'est toi. Tiède c'est D après trente ans.

J.J. Il Y a trente deux ans. M'a dit un jour. A Paris: - "Je n'aime pas le bifteck réchauffé". Entendez: L'amour réchauffé. J'ai bien compris. Mentalement. Je voulais hier m'en assurer dans ma chair. Je n'aime pas ce mot: dans mon corps. Voilà c'est mieux. C'est plus exact. La preuve n'est que partielle. Un jour. Peut-être. Je pousserai ma langue plus loin. Pour l'instant la sensation de 7

mollusque persiste. C'est désagréable. Cela ne s'efface pas. C'est différent des mots qu'on peut gommer. Raturer. Biffer. Effacer justement. Cela est autre. Dans une autre matière on dirait. Inscrit différemment... Ouf! C'est mon corps. Enfin! De lui il s'agit. De lui il était question. Hier à travers le téléphone qui n'en finissait de vibrer. Quand toi, tu as appelé.Comment te nommer? J'hésite. Plus tard. Plus loin. Cela viendra tout seul. Comme tu sais si bien le dire. A certains moments cruciaux de "nous" deux. Suspendus en l'air inconnus. De "nous".C'est autre chose.Cette chose que je poursuis à chaque tournant de ma vie de ma ville de mon écriture. Donc il Y a toi. Il y a moi. Avant tout. Je n'oublie pas mon Père. Grand. Fort. Bien sûr. Yeux verts. Bleus. Méditerranée. Bon parce qu'il m'aimait. Moi l'aînée. Mais avant cette bifurcation: Quand je suis née la neige couvrait la montagne, les sentiers, les escaliers à grandes marches extérieures en pierre usée de notre maison, grande maison, tuiles rouges et mûrier dans le jardin devant la porte et carreaux rouges comme parquet, briques cuites depuis très longtemps, mon père est allé déblayer la neige, se frayer un chemin au village pour atteindre l'autre village voisin où vivait le seul médecin de la contrée.
Hannée 8 devait accoucher.

C'était ma mère allongée. Elle devait crier. Très bas. Je suppose. Car je ne l'ai jamais entendu crier. Elever la voix. Hausser le ton. Jamais. Hannée ? J'ai du mal à lui changer son prénom. Cela sonne si juste. Et puis ce n'est qu'un roman après tout.Il est vrai qu'il est intitulé: Mon Roman Mais cela n'a aucun rapport avec moi. Avec les personnages de ma vie. Ni les événements survenus ou subits. Aucun rapport avec moi je dis. Moi qui écris. Ceci. Si. Le rapport de neige en ce moment. D'hiver de lumière d'air léger de ciel bleu délavé lavé comme mon corps par ta voix hier là je digresse un peu ce n'est pas grave quand on remonte si loin si haut on voit c'est vrai tout en raccourci mais aussi les méandres quelques fois sont importants donc cette situation climatique en un sens m'unifie en ces instants: Naissance blanche neigeuse et position assise en état d'écriture étrange face à cette même montagne longtemps longtemps après car les femmes ne disent pas leur âge dans la réalité. Mais dans Mon Roman c'est bientôt soixante ans. Aïe! C'est magnifique. C'était un jour au village de Bahersaff. C'est aujourd'hui dans ma maison de Beyrouth. Tu n'étais pas né encore? Si puisque tu es mon aîné de trois ans. Tu le resteras. Tous ces détails emmerdants. Oh ! Pardon! Faut-il passer par là ? Est-ce le chemin de Mon Roman?

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