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Dans ces nouvelles les hommes et les femmes sont précipités dans des situations limites. A travers secousses historiques et caprices du destin; neuf récits, de Berlin année 45 à un Sacrifice de la dame tout en tension érotique...
Publié le : dimanche 1 avril 2012
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EAN13 : 9782296488526
Nombre de pages : 232
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© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96523-2
EAN : 9782296965232
Un monde obscur Du même auteur
Essais
Le concept de l’angoisse chez Martin Heidegger, Presses universitaires
du Septentrion, Lyon, 1999.
Une lecture du Diable et le Bon Dieu par Ricœur, in Études sartriennes,
Paris, 2009.
Lecture des Pensées de Marc Aurèle, Édilivre, Paris, 2011.
Apprendre à penser avec Marc Aurèle, Ellipses, Paris, (à paraître 2012).
Roman
Noir sur blanc et blanc sur noir, Mon Petit Éditeur, Paris, 2010.
Poésie
Chemins poétiques, Édilivre, Paris, 2010.
Outre-Occident, Édilivre, Paris, 2010.
Poèmes d’ailleurs, Édilivre, Paris, 2011.
Tout enfant est l’enfant2011,
Nouvelles
Nouvelles métaphysiques, Édilivre, Paris, 2010.
L’Ombre de l'homme, L’Harmattan, Paris, 2011 Robert Tirvaudey
Un monde obscur
nouvelles
L’Harmattan





























Berlin, année 45
est du moins ce que l’on a dit. Personne n’a C’ vraiment su, ni vu, ni rien entendu. Mais le fait,
pour étrange qu’il fût, n’est pas pour autant imaginaire.
Nous avons déjà rencontré des faits similaires, avant,
pendant et même après la guerre.
À Berlin même, on ne parlait plus que de la
disparition du Führer. Nous étions au courant du suicide
dans son bunker. Cette loyauté au destin de l’Allemagne.
Notre Führer est la seule voie à suivre. C’est Ulrike
Leibman qui parle. Elle avait tout préparé, jusqu’au
discours à tenir à son mari. Le lieutenant SS Harald
Leibman, un pur Aryen, un homme de qualité, de ceux de
la première heure. Elle aimait ses mots, Grandeur de
l’Allemagne, Victoire sur le monde. Il avait cette
grandiloquence-là. De dire la banalité en mots relevés.
Toujours sur le mode du tragique. Surtout en parlant de
l’Allemagne. Nous ferons ce qu’aucun peuple dans aucun
pays n’a fait ni ne fera. Nous dépasserons les limites de
l’Humain vers le Surhumain. L’homme d’aujourd’hui n’est
qu’un pont, un mutant vers l’Histoire universelle. Nous
vivrons heureusement la fin de l’histoire. Après nous,
l’Histoire ne sera que de la Préhistoire, toujours un
8 UN MONDE OBSCUR
balbutiement de notre Avenir. Comment ne pas croire à ces
mots-là ? Harald utilisait les mots de tous les Allemands,
mais dans une tonalité, avec un regard autrement plus
profonds. Même les mains ne laissèrent le moindre doute.
Jamais tremblantes quelles que soient les circonstances, ses
missions, son devoir. Sous le bras gauche, le signe de la
ferme résolution qu’Ulrike se surprenait souvent à baiser,
suivant de l’index les signes inscrits sur la peau. Les plus
belles marques de la franche virilité. Le cheveu ras, les yeux
d’un vert troublant, le corps résolument droit. Tout en lui
résonnait du destin de l’Allemagne. Elle disait souvent :
« Plus allemand que toi, on ne fait pas. » Harald Leibman.
Presque douze ans. Ulrike était couturière. Venue
de Pologne dès 1899 avec le père et la mère, les deux frères,
le grand-père. Le grand-père maternel fut tué au bord de la
future ligne Maginot. Il fut décoré à titre posthume de la
croix de Fer, de la croix du Mérite pour avoir sacrifié sa vie
en sauvant une escouade. Il avait combattu au côté du
Führer, l’Amant de toutes les Allemandes alors simple
soldat infirmier. Dans la famille, on disait volontiers de
l’oncle Joseph qu’il tutoyait l’Homme de l’Allemagne, qu’il
avait combattu dans les mêmes tranchées, partagé les
mêmes obus, les mêmes fusillades, la même humiliation. Le
frère jumeau de Joseph. Imre Lippmann. Le frère de sa
mère lui aussi était mort, sur un autre front, mais pour les
mêmes raisons. La constitution de la Grande Allemagne.
Gloire du sang. Unité nationale, haine du communisme,
détestation de toute démocratie. Mépris de toute faiblesse.
Tout était dans le sang. Dans la race. Tout était joué
d’avance. Il ne restait plus qu’à avancer. Le frère d’Ulrike BERLIN, ANNÉE 45 9
assassiné par les SS. À vingt ans déjà, au côté du Führer à
Munich, un des premiers inscrits sur la liste du Parti. Le
numéro 15, sous le nom d’Heinrich Lippmann. D’un
extrémisme trop impatient. Il fallait agir massivement et
maintenant. Ne pas tester les réactions ni du Peuple
allemand ni celles des démocraties. L’Allemagne ne peut
que seule accomplir ce Grand Combat. Mais le numéro 7
du Parti ne pouvait tolérer une telle initiative. Certes son
père, en 17, lui avait été d’un secours précieux. Il n’avait
rien dit sur la vie intime et trouble du soldat de première
classe. Mais il devait mourir pour la Cause qu’il défendait
lui-même. Une mort douce pour ce pur, celui qui avait un
trop grand penchant pour Röhm. La Grandeur et la
Puissance exigent parfois patience et sérénité. En 22, les
actions d’envergure auraient été mortelles pour le Parti
naissant. Même pour le fils d’Imre Lippmann, la pitié
n’était alors pas de mise.
L’Homme à venir ne pouvait rien refuser à la famille
Lippmann. Impossible. Trop de signes d’allégeance au
national-socialisme, chez ce grand lecteur et commentateur
de Mein Kampf. C’est son fils qui prit le relais, dès l’âge de
dix-sept ans. Celui au doux surnom d’idéologue. Celui qui
avait réponse à tout Il savait tout de la naissance du
national-socialisme, de son développement, de sa puis-
sance, de sa ferme détermination. Il a disparu dès juillet 28.
On n’a jamais retrouvé son cadavre, perdu trop loin en
Ukraine. Son nom ne fut jamais gravé dans le marbre gris.
On saura par la suite, 1944, la crypte de Lippmann,
détruite sur ordre spécial de la SS. Aucune trace des
Lippmann ne devait ressurgir. Et en priorité la lettre. Celle 10 UN MONDE OBSCUR
du soldat de première classe à son ami et très dévoué
Joseph Lippmann.
Une tache, une seule tache dans l’historique de la
famille Lippmann. Une douleur. Une sombre meurtrissure.
Un couperet. Un glaive à jamais au-dessus de tous les
membres de cette famille. Une marque à jamais inscrite
dans la chair. Ineffaçable. Invisible et pourtant toujours
présente. Tare indélébile et insurmontable. Une entrave
douloureuse. Un poids discret mais toujours déjà là. Que
les honneurs. Que la Gloire. Que des hauts faits militaires.
Que l’amitié même ne saurait effacer. Ce qui réveille. La
nuit. Cauchemar. Ce qui trouble chaque pas. Chaque geste.
Chaque mot. Dégénérescence et putréfaction. Effet
boomerang. Plus on le cache plus il apparaît. Péché originel
qui frappe l’individu dans ce qu’il est, pense, sent, dit. Ce
que la compétence, la bonté, la générosité ne sauraient
retirer. Ce quelque chose et ce presque rien. Qui fait tout.
Qui fait toute la différence. Cette plaie à jamais
inguérissable. Toujours béante et saignante. La famille
Lippmann. Tout tenait en un mot. Petit adjectif quand il
n’était pas un substantif. Lippmann. Le nom de Lippmann.
Tout tient dans ces deux syllabes. Lippmann. Polonais. Juif
polonais. Durant la Grande Guerre déjà, une faille
noircissait les exploits, les actes, les actions des Lippmann.
Déjà beaucoup de morts pour l’Allemagne à venir. Tout
autour les hauts gradés fermaient les yeux. Mais les
compagnons, les soldats, même les amis parlaient.
Lippmann. Lippmann. N’est-ce pas juif ? Lippmann, un
nom juif ? De morts en morts, le doute étouffait.
D’événement en événement, le soupçon revenait. Il y avait BERLIN, ANNÉE 45 11
plus d’événements que de morts dans la famille Lippmann.
Intolérable, injurieux, criait le patriarche Lippmann. Un
des rares survivants de la famille Lippmann. Presque toute
une famille engloutie dans la Grande Guerre, le reste dans
celle-ci. Je suis allemand, plus allemand que tous les
Allemands. Plus nationaliste que les nationaux-socialistes,
mon frère tutoyait le Führer, mon propre fils jurait sa foi
dans les paroles de l’auteur de Mein Kampf. Il faut me
croire. Un oncle disparu. Mais le patriarche abattu par les
premières lois raciales. Dans toutes les institutions, le mot
« juif » était proscrit, sans appel. La lettre du Führer n’y
changea rien. Qu’il montrait. Partout et à tous. Voyez, c’est
Sa signature. Qu’il prononçait gravement. Sans accent
polonais. Des années et des années pour travailler cette
gorge, cette voix, avec souvent des retours au son de la
langue des origines, odieux aux oreilles des temps
nouveaux. Des années et de années pour former le goût,
forger la tenue. Le maintien. Comment un Allemand
marche-t-il ? Que peut-il dire à un fonctionnaire ?
Comment se vêtir pour l’Opéra ? Comment aimer
Wagner ? Que retenir de Nietzsche, de Schopenhauer ?
Comment haïr les travaux des Juifs allemands ? Comment
dire la haine de l’art nouveau ? Comment dit-on dans un
musée : Kandinsky, art décadent ?
Il travaillait tout. Joseph Lippmann. Le plus
important. Comment marche un Allemand ? Ce qu’il dit, ce
qu’il doit dire. Comment le dire ? La langue dit ce que nous
sommes. Il jette tous les textes sacrés de toutes les religions.
L’hébreu est devenu la langue des Morts. Le yiddish est la
parole des survivants, des Moribonds. 12 UN MONDE OBSCUR
C’est de la main du Führer lui-même. C’est ce qu’il
répétait. Sans cesse. Une lettre de 17. Qui décrivait la
situation de l’Allemagne, les trop grandes erreurs
stratégiques, tactiques, le manque de foi en la destinée de la
nation. Trop de manquements à la Nouvelle Allemagne,
trop de compromissions avec les ennemis biologiques. Qui
s’ouvrait par Mein Lieber Freund. Écriture fine, nerveuse.
Qui lui donnait du « camarade Joseph ». Achevée par une
signature illisible, à la mesure de l’écriture. D’une pointe
acérée, à l’encre forte, noire. Il faut voir. Regardez. Dans
toutes les administrations. La lettre lui interdisait la
synagogue. Il était fier d’être excommunié de la commu-
nauté juive, pour laquelle il n’avait que mépris. Avait-il
droit de porter l’insigne nazi ? L’emblème de l’appar-
tenance à la Grande Allemagne ? L’étoile promise. Non. Il
ne pourra jamais. Trop d’injures pour les morts pour
l’Allemagne. Impossible. Le tissu étoilé n’est pas pour lui.
Pour Ulrike. Il n’en est pas question. Pour l’heure. Pour
elle. Impossible. Personne ne dit rien. La maîtresse fait
ranger les enfants à la sortie de l’école. Tous les enfants
forment un groupe unifié. Chantant des comptines
populaires de propagande. Elle ne comprendra jamais la
nécessité pour eux, les sans-patrie, les expatriés, les sans-
terre, les parias, de s’incarner dans l’Allemagne nouvelle.
L’endroit était maudit. La faute nous en incombait.
Nous les Juifs. Notre soi-disant culture. Les traditions.
Notre incapacité millénaire à nous adapter. Notre culture
lézardée. Et puis nos textes que nous psalmodions. Une
fable. Un roman. Il nous faut une Patrie. Une vraie langue.
Pourquoi s’accrocher au yiddish ? La langue des Morts. BERLIN, ANNÉE 45 13
Nous sommes vivants. Et nous vivrons. L’hébreu est proche
de l’allemand. C’est un signe. Ni assimilation ni intégration.
Il fallait l’abnégation. Nous sommes résolument allemands.
Et seulement allemands. Nous devons assumer plus de
devoirs pour faire taire nos ancêtres. La caution de notre
engagement doit passer par nos morts. Nous devons saluer
nos Morts pour l’avenir de la Grande Allemagne. Nous
avons donné à l’Allemagne. Celle-ci ne nous oubliera
jamais. On ne saurait nier les sacrifices de plusieurs
générations. C’est à nous de donner les preuves de notre
profession de foi intégrale à l’empire allemand. Il avait
interdit le yiddish. Langue de dégénérés. Il avait supprimé
toutes les fêtes hébraïques. Le résiduel de peuplades
primitives. Professeur de philosophie à Tübingen, il ne
jurait que par Kant, Hegel, Schelling. Avons-nous
seulement des philosophes juifs ? Une philosophie juive est
un cercle carré. Certes, ses étudiants protestaient. Du
moins certains d’entre eux. À quoi il répondait. La langue
philosophique fut le grec, ensuite le latin et maintenant
l’allemand. Voyez Nietzsche, Schopenhauer. La poésie elle-
même est allemande. Voyez Hölderlin, Trakl, Benn. Où
sont les poètes hébreux ? L’allemand était la seule langue
autorisée. Même et surtout pour les jurons. Pour lesquels il
avait une singulière prédilection. Le haut comme le bas
devait être allemand. Il se rasait trois fois par jour. La barbe
lui était odieuse. Nous n’avons qu’un texte sacré à la
maison. Celui écrit par le bien-aimé. Dans l’édition
originale. Cette même lettre qu’Ulrike conservait toujours
sur elle. Un fétiche. Un signe. Gloire et grandeur. Il avait
donné des fils. L’armée prussienne avait avalé son frère. Ses 14 UN MONDE OBSCUR
deux fils. Trois de ses propres enfants. La Grande Guerre
avait enseveli trois de ses petits-fils. L’Allemagne, la
Grande Allemagne exige des efforts. Les lois antijuives. Il
fut expulsé de l’université de Tübingen. Les diplômes
retirés. Le portrait déchiré dans le hall de l’Université. Le
nom effacé du tableau d’honneur. Les ouvrages brûlés. Les
articles gommés. Il ne reste plus rien de la vie intellectuelle
de Joseph Lippmann à Tübingen. Les poignées de main.
Les thèses de doctorat données en charge aux professeurs
reconnus par les instances nouvelles de l’Université. Joseph
Lippmann n’a plus de bureau. Baguette magique. Il n’est
plus. Ni d’esprit ni de corps. Élimination radicale. Aucune
trace ne demeure de treize ans à l’Université. Rien. Plus
rien. Acharnement et courage. Ce ne sont que des épreuves,
econcluait notre homme. Le III Reich a besoin d’hommes
assurés. Ils nous sondent avec les moyens d’autrefois.
Pogromes, expulsions, intimidations, réglementations. Il le
faut. Trop d’entre nous ont trahi les valeurs sacrées de
notre Peuple. Notre Führer ne m’a-t-il pas écrit en
personne que je fus cet homme qui participa à la page la
plus glorieuse de notre Histoire…
Il court Joseph Lippmann. D’administration en
institution. Faire valoir ses droits. Se tournant vers ses
collègues universitaires. Ceux-là mêmes qui voyaient en lui le
renouveau du kantisme. Offrant de nouvelles perspectives
sur Schelling. Kant et Schelling. Le philosophe doublé du
philologue. Heidegger n’a rien fait pour lui. Jaspers lui dit ne
rien pouvoir faire, sinon fuir. Il était temps de prendre la
fuite. Cassirer. On ne peut rien faire. Adorno est parti.
Walter est parti. Horkheimer est parti. Personne n’est à BERLIN, ANNÉE 45 15
l’abri. Vos travaux seront maudits. C’est le déchaînement.
Tout peut arriver. La pensée devient inutile. Le Reich III ne
veut plus de métaphysiciens, il ne veut que des idéologues,
des propagandistes du régime. La gratuité est devenue
dangereuse. Il faut partir, professeur Lippmann. Pas demain.
Demain, il sera trop tard. Il faut quitter l’Allemagne au plus
vite. Les nazis vous laisseront partir. Prenez votre famille. Et
partez. C’est le seul conseil. Aujourd’hui, il n’y a rien à dire
d’autre. Il est encore temps. C’est tout ce que peut faire votre
Lettre. Une vague garantie de quelques jours. Celle que vous
portez en votre sein. L’Allemagne veut des hommes
nouveaux. Et les Juifs ne sont plus des hommes. Regardez
autour de vous. Les parcs. Interdits aux Juifs. Toutes les
professions étatiques interdites aux Juifs. Le tramway interdit
aux Juifs. Que vous faut-il de plus concret ? Il faut
comprendre, Professeur Lippmann. Il faut comprendre.
Nous sommes à un Tournant. Une tourmente. Un collègue
philosophe lui avait dit. Comprenez cette logique élémen-
taire. La philosophie, la métaphysique est devenue superflue,
inutile et dangereuse. Vous êtes vous-même un danger pour
l’Allemagne nouvelle. Tous les philosophes sont en danger,
sauf bien sûr ceux qui ont prêté allégeance au régime. Ceux
qui ont refusé de penser pour babiller des mots incohérents.
En taisant leur pensée, voire en renonçant tout simplement
de penser. La nouvelle sagesse. Ne rien dire et ne pas agir. Le
retrait et la retraite. Les philosophes assassins de la
philosophie. Désormais la philosophie devra vivre, s’exercer
ailleurs. Selon d’autres frontières. Peut-être même dans une
autre langue. La pensée n’est plus possible ici en Allemagne.
Nous ne pouvons qu’ergoter sur l’histoire, faire de nous des 16 UN MONDE OBSCUR
Grecs modernes, publier des notes de bas de pages au texte
platonicien. Nous ne pouvons qu’écrire des notes au service
du Régime. Rien de plus. Ou s’enfoncer dans les hauteurs de
la question de l’être. Du Sein. Mieux, du Seyn, en haut
allemand. Voyez Husserl. La langue philosophique est
grecque. Vous comprenez. Mais pas dans la nouvelle
Allemagne. Ici maintenant, la pensée est subversive. Ici et
maintenant, le penser est rébellion. La philosophie n’existe
plus dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Ne soyez pas enfant.
Partez. Vous et votre famille. Il est temps. Grand temps. Ne
pensez plus à l’Allemagne. Elle aura tout oublié des
philosophes. Seuls quelques noms resteront. Pour la parure.
Rassurez-vous, le nom de Kant, le nom simplement
demeurera. Les noms de Hegel, de Schelling, de Nietzsche et
de Schopenhauer. Peut-être même Husserl. L’Allemagne,
Grande Patrie des Philosophes, deviendra un mythe, une
mythologie. Le siècle des Lumières sera décrété siècle de
l’Obscurité. La Raison n’aura plus cours. Seul restera le cœur
de la Patrie. Tout juste des noms. Leur pensée ne sera plus.
C’est déjà fait pour Marx, c’est déjà fait pour Freud. Pour
bien d’autres, pour ne pas dire pour tous. Tout juste les
biographies dans les manuels. L’Allemagne ne pense plus.
Elle ne veut plus penser. Ce qu’elle veut. Ah, Professeur
Lippmann, ce que veut l’Allemagne ? Je n’en sais rien. Tout
ce qui est dit est pour le faire, l’agitation et l’action.
L’Allemagne ne veut plus penser. Agir. Très certainement.
Mais penser. Non. Il ne faut même pas y penser. Platon lui-
même ne souhait-il pas la disparition de toute philosophie ?
Relisez les Lois. BERLIN, ANNÉE 45 17
Ulrike a tout vu. Elle n’a rien su, mais tout vu. Tout
voler en éclats. Comme des étoiles. Elle était avec grand-
père. Grand-père Lippmann. Elle qui osait l’appeler
Joseph. Lui qui haïssait tant ce prénom. Grand-père Joseph
n’a pas suivi le couvre-feu. Celui du on-dit. Avant celui de
la Loi. Les Juifs ce soir ne doivent pas sortir. La concierge
avait prévenu. Chemises grises et chemises noires. C’était
dit. Par tous et partout. Ce soir, non, pas ce soir-là. Il ne
fallait pas sortir. Après la fin de la journée. C’est plus fort.
Ç’a été plus fort pour Joseph. Pour lui, il était chez lui.
Heimat. De ne pas sortir ce soir-là. Il était chez lui. À
Berlin. Chez lui. Pas chez les autres. Il avait des droits. Une
famille presque décimée. À défaut du droit du sang, il avait
versé son sang sur et pour le sol allemand. Alors comme
chaque soir, il est parti pour la promenade du soir. Le
chien Atman, lui et Ulrike. Dans les rues de Berlin. Il faisait
chaud. C’est du moins ce que disait Joseph. Il fait chaud à
Berlin. Plus chaud qu’en Pologne. Plus chaud que nulle
part ailleurs. Comme Dieu en Allemagne. Il fait bon se
promener. Et puis là, à cet endroit. Un petit drame. De
ceux qui sont devenus quotidiens. Depuis quelques mois.
Trois fois rien. Des hommes. Des hommes ivres. Qui crient
des mots obscurs. Qui chantent des comptines pour
enfants. Qui dessinent des sigles. Toujours les mêmes. Tous
en chœur. Comme un seul homme. D’une seule voix. Des
chemises grises. Des insignes inintelligibles. De ceux que
nos regards croisent parfois le long des rues. Trois hommes
s’arrêtent. Les jambes bien plantées. Presque en croix.
Quelques mots seulement. D’abord. Papiers. Qui vous
êtes ? Que faites-vous là ? Grand-père répond d’une voix 18 UN MONDE OBSCUR
neutre. Je suis chez moi. Je promène ma petite-fille. Vous
voyez. Un homme fort. Le ventre en avant. La tête haute.
Trop haute pour grand-père. Tout s’arrête, comme une
image froide et figée. C’est le ventru qui s’approche. Les
papiers. Mes papiers. C’est grand-père qui répond. Je n’ai
pas de papiers. Pas sur moi. Je suis professeur. De quoi ?
La question vient du plus jeune. Le cheveu en arrière, bien
peigné. Le torse altier. C’est grand-père, il faut le laisser.
C’est Ulrike qui répond. D’une voix cristalline. Lippmann
esquisse un pas. Pour les contourner. Les papiers. Le nom
et le prénom. Je suis professeur de philosophie. À
l’Université de Tübingen. Ce sont les vacances. Je promène
ma petite-fille. C’est tout. C’est tout. Reprend un troisième
homme. Une bière à la main. Tout, c’est rien pour nous.
Nous sommes tout, ce soir. Et même davantage. Bientôt
nous serons encore plus que tout. Tous rient. Sauf Joseph
Lippmann et Ulrike Lippmann. Le rire n’est pas juif. Un
quatrième homme. Le rire n’est pas juif, dit-il. Je crois que
nous nous sommes tout dit. La dignité du grand-père. Au
revoir messieurs. Alors, un cinquième homme, alors pas de
papiers. Rien de rien. Je vous l’ai dit. Je suis professeur de
philosophie. De l’Université de Tübingen. Je suis en
vacances et je promène ma petite-fille Ulrike. Que voulez-
vous de plus ? C’est simple. Les papiers. Je n’ai pas de
papiers. J’habite Berlin depuis douze ans. Depuis douze ans
comme Kant à Königsberg, je marche. La marche est bonne
pour la santé. Vous savez. Surtout à mon âge. Alors tous les
soirs, je fais de la marche. Votre nom. Votre prénom. On
vous prie. Professeur philosophe. L’homme est ivre. Le
nom et le prénom. C’est tout ce que nous voulons savoir. Je BERLIN, ANNÉE 45 19
suis Joseph Lippmann, professeur de philosophie,
spécialiste de Kant et de Schelling. Mais mes travaux ne
vous diront rien. Je ne suis connu que des seuls spécialistes.
Maintenant, messieurs, au revoir. Tout tourne. Tout vire.
Joseph. Joseph Lippmann. Mais professeur, nous vous
connaissons. Nous ne sommes pas ignares, cher professeur.
Joseph. Joseph Lippmann. C’est juif. Vous êtes juif. Non,
non, vous vous trompez, je ne suis pas juif. Ma famille
habite l’Allemagne depuis des siècles. Le nom ne doit pas
vous tromper. Nous, Allemands, nous ne nous appelons
pas tous Rommel ou Heinrich. Taisez ces noms, vous
offensez l’Allemagne. C’est le plus ivre qui parle. Il vacille
sur ses deux jambes. Nous, Allemands, nous ne nous
appelons pas tous Wagner ou Hölderlin. Tout a tourné.
Tout a viré. Tu es juif, sale Juif. Dis-nous que tu es juif.
Dis : je suis juif. Je ne suis pas juif. Ich bin kein Jude. Dans
un allemand parfait. Alors tu es pis. Tu n’es qu’un renégat,
un traître à ta propre communauté. Un premier coup.
Donné par le bellâtre. En plein foie. Il tombe. Il rampe. La
main tenant le bas du ventre. La respiration se fait lente. Un
deuxième coup. Un coup de bâton. Sale Juif. Un troisième.
Un coup de matraque sur les reins. Bien dosé. Dans un
geste habituel. Grand-père reste couché. Tu es juif. Tout en
toi pue le juif, la juiverie cosmopolite. Ton costume sent la
félonie. Tes manières. Dis-le, que tu es juif. Ich bin Jude.
Aurai-tu oublié l’allemand, toi qui crois le parler si bien ?
En hébreu comment dit-on juif, en yiddish, comment ?
« Ich bin Jude » était scandé par des coups de pied.
Le corps de Joseph se replie. Les mains tentent de protéger
le ventre, la tête. Mais les mains ne sont pas à l’abri des 20 UN MONDE OBSCUR
coups. Rien ne sort de sa bouche. Que du sang. Elle est
mignonne la fillette. Hein ! Grand-père, elle est gentille la
petite-fille à son grand-papa. On ne veut pas de mal à
l’enfant, n’est-ce pas, grand-père. Nous sommes sûrs que tu
es un bon grand-père. Et deux hommes de tenir Ulrike. Les
bras morts. La jupe relevée. Et le plus gaillard de baisser le
pantalon. Toutes les frustrations de jaillir, de ressortir. Il crie.
Il hurle. Elle crie. Elle hurle. Ulrike. Des mots hostiles. En
hébreu. En yiddish. Le grand-père. Alors, coups de pied. Les
bottes suivent le corps. Grandes frappes de massue. Il n’est
plus ou presque. Un vain soulèvement inutile. Il tente de se
relever. C’est trop. Autre coup de massue. Bien calculé. Sur
la nuque. Le ventre à terre. Dans un halo de sang. Il ne
bouge plus. Ne crie plus. Ne hurle plus. Les dents sont
cassées. Le sang confond bouche, oreilles, lèvres. On ne
saura jamais le sort d’Ulrike. Les hommes sont partis. Après
la bière et les mots du moment. Des Heil. Toutes les rues
étaient peuplées de Heil. De Sieg Et le gaillard de remonter
son pantalon. Après les moqueries de ses compagnons. Alors
Alfred, content. Une bonne nuit. Ils se sont souhaité une
bonne nuit. Une nuit longue, émaillée de rouge et de jaune.
C’est effectivement une bonne nuit. Une bonne nuit de
Cristal. Dans cette rue de Berlin.
Un ami médecin de longue date. Le docteur
Gerhart. Ludvig Gerhart. Tout est cassé en vous. Je ne
parle pas seulement des dents, des côtes, du fémur.
L’Allemagne est un corps malade. Elle croit se guérir en
neutralisant ce qu’elle veut croire la Maladie. Une très
ancienne maladie pour nôtre pays. Ce que l’Allemagne a
toujours appelé la Juiverie. Et s’il vous faut rendre un BERLIN, ANNÉE 45 21
denier service à cette Allemagne à venir. Alors. Alors le
mieux pour vous, pour elle, c’est le départ.
Il a dit non. Un non sans rémission ni appel. La fuite
n’est pas une thérapie. Elle ne fera d’ailleurs qu’empirer le
mal. Il faut rester, plus que jamais. C’est dans les creux que
l’on voit les monts. Et de leur hauteur, on peut plonger
dans les racines du Mal. Perdurer, persévérer est la solution
pour lui, pour eux tous, et pour l’Allemagne. Demander
aux membres de la communauté juive, ses anciens compa-
gnons, une résistance de l’intérieur pour venir en aide aux
Allemands. Leur prouver que les Juifs allemands sont
allemands. Aucun n’a répondu. Ni par téléphone, ni par
écrit, ni oralement. Les plus convaincus ne sont plus. Fritz
Scharzhuber est à Oranienburg. Johann Suhen n’est plus.
Battu à mort. Wormser n’est plus. Il est dit qu’il est à
Sachsenhausen. Ernst Mahler n’est plus. Il aurait disparu.
On ne parle pas de choses secrètes. Certains se sifflent. Des
noms bien connus de petites villes allemandes. Qui font
trembler ceux qui les prononcent. Et tout est devenu
secret. Enfoui dans la lumière de l’ombre. On se détourne.
On se tourne. Un autre monde. Sans retraite. Sans
indemnités. Même les cours privés furent frappés
d’interdiction. Les messes basses ne sont que pour les
messes. La messe n’est plus. Les prêtres sont désormais
soldats. Les rabbins plient le rouleau de la Torah. Et puis,
tout vient aux oreilles par les rues. On parle des Camps.
D’où l’on ne revient pas. Des murmures. On susurre. Les
Juifs riches, les riches Juifs partis. On parle des plus grands.
De Freud et d’Einstein. Les bouches des mêmes oreilles des
mêmes rues disent l’élimination des Juifs d’Europe. 22 UN MONDE OBSCUR
Comment et qui croire ? Personne. Jamais. Pourtant, il est
vrai. La famille Chwast n’est plus. La petite épicerie
appartient à d’autres. Ils sont allemands. Yanka, une
polonaise. Folle à crier dans les rues l’Apocalypse de saint
Jean. Le poète public Slowacki n’est plus. Que son cadavre
après quatre jours de recherche. Sa femme, Milena, récitant
ses poèmes dans la rue. N’est plus. La Maison Bleue, celle
des fous, n’est plus. Les mères hébétées demandent,
interrogent. L’Administration a réponse à tout. En Forêt-
Noire, pour leur santé. Il faut comprendre. Pour ma fille,
l’adresse. Ne vous inquiétez pas. On s’en occupe. Nous
sommes là pour ça. Pourquoi ce rictus de l’administrateur ?
Son langage assuré et ses mots si incertains ? Alors on laisse
des colis, des lettres, des cartes. On précise le nom, le
prénom. En caractères gras. Pour éviter les erreurs. On
remplit les longs imprimés. Soigneusement. Conscien-
cieusement. Sans rien omettre. Date et lieu de naissance.
Origine. Nationalité. Des hésitations. Deux cases. Une
croix. C’est rassurant. Beaucoup d’informations. Sur tout.
Sur eux les fous. Sur elles, les familles des fous. Il est seize
heures. On repart. Tout est léger. Les imprimés sont
remplis. Signés. Tout est tranquille.
Il écrivit à la Chancellerie. Le Bien-Aimé ne doit pas
savoir. Il ne peut pas savoir. Les exactions. Les débor-
dements. Les ratages. Les excès. Les glissements. Les
exaltations trop fortes. Il comprendra pour moi. Trois mois.
D’attente et d’impatience. Il lut la lettre au recteur de
l’Université. Mon cher Joseph. Vous entendez. Il écrit mon
cher Joseph. Moi. Joseph Lippmann. N’est-ce pas une
preuve ? Mes collègues ont-il reçu une telle lettre de la main BERLIN, ANNÉE 45 23
propre du Führer ? J’ai tout donné à l’unité allemande. Tout.
Absolument tout. Je suis un spécialiste de Kant. Voyez mes
ouvrages et articles. Ils sont à l’index. Brûlés sur les lieux
universitaires. Le recteur est impassible. Son université
comprend encore des étudiants juifs qu’il protège. Il ne peut
rien pour Joseph Lippmann, précisément trop connu comme
penseur juif de langue allemande. Penseur juif. Le reste en
découle. Le drame est là. Double. Penseur. Juif. Votre
courage, votre détermination ne sont pas en cause.
15 août 1933. Le patriarche se suicida. Il se trouvait
trop juif. Devant la glace. Les oreilles décollées, le nez
camus. La lèvre épaisse couvrant des dents espacées. Le
front assurément trop bas. Les yeux trop marron. Trop
sombres. Le sourcil rongeant le visage. Il ne pouvait plus se
supporter. Rien d’aryen en lui. Pas de corps gracile et
svelte. Ni la hauteur des épaules. Le dos trop voûté. Les
jambes trop frêles. Le corps étroit, le torse, en particulier,
trop enfoncé. La jambe courte et nerveuse. Les mains.
Terribles. Osseuses, velues. Veineuses. Les ongles rongés.
Tant d’expositions, de colloques, de conférences sur le type
aryen. Les discours soulignaient de ce qu’il était. Il n’était
pas cet homme fort décrit par les affiches. Il n’a jamais été
cet individu aux yeux clairs et au regard d’acier. Il n’aurait
jamais pu atteindre cette virilité exacerbée dans les
discours. Il s’éloignait. Il perdait pied. Tout avait été tenté.
Il prenait garde à sa mine. De la poudre. Les joues creuses.
Le maintien bien haut. La langue. Surtout la langue. Sans
accent polonais. Le vêtement serré. Les bottes. Noires.
L’Allemagne voulait un autre homme.

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