Monstres à toute vapeur

De

Monstres à toute vapeur

8 histoires de créatures du folklore français teintées de steampunk pour les amoureux des étranges machines à vapeur.

Steampunk ?

Parfois traduit «futur à vapeur» ou «retrofutur», ce terme qualifie un genre littéraire né à la fin du XXe siècle, dont l’action se déroule dans l’univers industriel du XIXe. Le terme fait référence à l’utilisation de machines à vapeur dans une esthétique traditionnellement victorienne.

  • Doris Facciolo
  • Béatrice Ruffié Lacas
  • Xian Moriarty
  • Philippe Winkler
  • Eric Colson
  • Marie Angel
  • Catherine Loiseau
  • Igor Kovaltchouk

Publié le : samedi 15 novembre 2014
Lecture(s) : 4
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782369760573
Nombre de pages : non-communiqué
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Table des matières
Héloïse, a son avantage
La Dame aux Hiboux
La dernière chasse d’Alceste Petibon
Là, où nul ne va
Le grincement de la malbête
Légendes brisées
Trois Balles, au Commandement
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Monstres à toute vapeur



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Semitam Tenebris/Anthologie

Lune-Ecarlate Editions

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Auteurs © 2014 :Doris Facciolo,Béatrice Ruffié Lacas,Xian Moriarty,Philippe Winkler,Eric Colson,Marie Angel,Catherine Loiseau,Igor Kovaltchouk . Illustration © 2014 Wolfy d'Arkan . Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans tous pays. ISBN 978-2-36976-057-3 . Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon au terme des articles L,122,-5 et L,335-2 et suivant du code la propriété intellectuelle.


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Un chasseur sachant chasser

Doris Facciolo


« Iris Elazar retrouvée morte au milieu d’un pentacle » exprimait le titre de la première page du quotidien préféré de Joe. Belle accroche, se dit-il. « La célèbre alchimiste, créatrice de l’énergie liquide autorégénérante utilisée pour bien des machines, a été retrouvée sans vie dans son appartement parisien au milieu d’un pentacle dessiné à même le sol. Elle se serait automutilée l’avant-bras avant de boire le sang récolté mélangé à un poison foudroyant. Il est à noter que cet étrange évènement survient quelques jours à peine après une visite d’Iris Elazar au zoo de Brest, où elle a demandé à parler aux créatures de l’Autre Peuple. »

— Balivernes ! s’écria Joe en jetant le journal sur la table basse face à lui. L’Autre Peuple a beau être mystique, voire magique, ils n’ont jamais fait de mal à une mouche ! On est bien placés pour le savoir, pas vrai Hunt ?

Hunt, le chien mécanique, s’assied devant son maître en battant de la queue, à l’instar d’un véritable toutou. L’animal de cuivre et de rouages a coûté une fortune, mais Joe préférait un chien qui ne perd pas ses poils et qui ne doit pas à être promené trois fois par jour pour faire ses besoins. Aussi, grâce au liquide autorégénérant créé par la défunte Iris Elazar, l’automate était doté d’une vie éternelle. Joe s’est offert ce caprice lorsqu’il a reçu la faramineuse prime octroyée à qui livrerait – vif – le cerbère apparu cinq ans plus tôt en Bretagne.

Malheureusement, il ne lui restait plus que quelques pièces de cet exorbitant trésor remporté quelques années auparavant. Aujourd’hui, Joe Haubrich se voyait contraint de trouver un nouveau travail.

L’homme sortit un cigare d’une petite boîte posée à côté du journal. Après l’avoir allumé et tiré une première bouffée, il récupéra le quotidien.

— Bon, voyons s’il y a quelque chose pour nous là-dedans.

À la page des annonces, un encart affichait l’offre d’une récompense de deux cent mille euros à quiconque capturerait la « bête du Gévaudan ».

— Deux cent mille euros, s’exclama-t-il en s’étouffant dans sa fumée. Par ma barbe ! C’est trois fois plus que pour le cerbère ! Allez, Hunt, on s’équipe et on part tout de suite.

Le chien mécanique aboya en produisant une gerbe de vapeur et un bruit proche de celui d’une bouilloire.

Joe écrasa son cigare à peine entamé dans un cendrier et quitta le confort de son petit salon pour passer à la salle d’armes. Il y choisit un pistolet à canon court, mais large, suffisamment léger pour être utilisé d’une seule main. La crosse en bois sculpté et les gravures dans le métal du canon donnaient un certain charme à cet objet meurtrier. Mais le chasseur n’a pas pour but de tuer sa proie. Le revolver ne lui servira qu’en cas de dernier recours, pour se défendre. Son arme de prédilection reste l’arbalète-mitrailleuse noire. Un équipement redoutable capable de tirer un carreau toutes les cinq secondes avec une charge de dix traits au total. Idéale pour traquer une bête féroce comme celle du Gévaudan, même si Joe doutait qu’il s’agisse de la créature qui sévit au XVIIIe siècle.

Son arsenal choisi, Joe enfila son pardessus de cuir brun et se couvrit de son chapeau haut sur lequel étaient fixées des lunettes de vision nocturne, elles-mêmes munies de loupes grossissantes.

— Oh ! J’oubliais…

Alors qu’il s’apprêtait à quitter les lieux, Joe fit demi-tour et glissa quelques fioles contenant un poison paralysant dans les multiples poches de son manteau.

— Ça peut toujours être utile ! Allez, Hunt ! On est partis !

L’annonce indiquait que des corps avaient été retrouvés dans plusieurs petits villages, non loin du Mont Lozère, en Auvergne. Le chasseur, logeant en Alsace, se voyait obligé de prendre le train pour se rendre à Chadenet, ville la plus proche du Mont Lozère possédant une gare.

Alors qu’il se dirigeait vers la station de Strasbourg, il se fit enjamber par un policier monté sur échasses hydrauliques qui le stoppa net.

— Monsieur, vous êtes dangereusement armé. Vos papiers s’il vous plaît et votre permis de port d’arme.

— Bien entendu Monsieur l’agent, tenez, les voici, répondit Joe poliment, mais légèrement agacé en lui tendant les documents réclamés.

L’homme appuya sur un bouton à hauteur de son genou et ses échasses de deux mètres de haut se rétractèrent soudain, laissant échapper une gerbe de vapeur. Il put ainsi vérifier les pièces d’identité de Joe et prit alors un air contrit et étonné à la fois.

— Monsieur Haubrich ! Pardonnez-moi, je ne vous avais pas reconnu.

— Il n’y a pas de mal, Monsieur.

Joe grinçait des dents. Il avait la flicaille en horreur. Une belle bande d’inutiles !

— Vous savez, je suis un fervent admirateur de votre palmarès, ainsi que de votre père. C’était un grand homme !

— Oui, c’était le meilleur. Il m’a tout appris.

— Sans lui, la troisième guerre mondiale n’aurait jamais pris fin. Chasseur de monstres… ah ! En 2050, on n’y aurait jamais cru ! Et pourtant il en a capturé plus à lui seul que tous les militaires réunis !

Ce type n’allait tout de même pas demander un autographe, non ? Il fallait couper court à cette conversation.

— Oui, vous avez raison. Il connaissait son métier. Est-ce que c’est en ordre ? S’informa nerveusement Joe en tendant la main pour récupérer ses documents.

— Bien entendu ! Tenez. La bonne journée à vous, monsieur Haubrich !

Le policier, souriant, déploya ses échasses à nouveau et reprit son chemin, enjambant les voitures tirées par des chevaux-automates et évitant ainsi les embouteillages.

Le père de Joe s’était fait connaître durant la troisième guerre mondiale, dans les années 2050, quand l’Autre Peuple s’était révélé au grand jour. La crise politico-économique des décennies précédentes avait mené l’humanité à une rébellion hors du commun. Lorsque lutins, sirènes, harpies et diverses créatures légendaires sortirent de leurs cachettes pour tenter de raisonner les hommes sur leurs actes destructeurs, ils avaient fait une cible idéale. Devenu bouc émissaire de tous les maux, l’Autre Peuple se vit pourchassé à travers la planète entière, même s’il était plus présent en Europe que sur les autres continents. Ainsi naquirent la troisième guerre mondiale et le nouveau métier de « chasseur de monstres ».


Arrivé à la gare, Joe se rendit immédiatement au guichet. Ce dernier était tenu par un automate, comme presque partout ailleurs. Ces robots à l’effigie humaine remplaçaient désormais les hommes en bien des domaines, ce qui n’avait pas arrangé le problème du chômage.

— Un billet pour Chadenet, demanda sèchement Joe qui n’appréciait pas que des machines prennent la place d’êtres humains.

— Bien Monsieur, pour un départ à quelle date ?

— Aujourd’hui.

— Le train démarre dans dix minutes, Monsieur, cela fera deux cents euros.

— Bordel… il m’en reste, attends, je compte. Cent soixante-cinq.

— Monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner le billet si vous n’avez pas la somme requise. Client suivant s’il vous plaît !

— Nom de… s’énerva Joe qui se réfréna à la vue des gardiens qui l’observaient, à l’affût.

Il finit par abandonner et se dirigea droit vers le quai numéro dix, où patientait le train à destination de Chadenet. Il y entra, suivi de son fidèle cabot aux rouages grinçants, et s’installa comme si de rien n’était. Plus on paraît naturel, moins on se fait remarquer.

Malgré le tintamarre que produisait la locomotive à vapeur, Joe réussit à s’endormir. Quelques heures après le départ, un automate s’introduisit dans la voiture et Joe se réveilla juste à temps pour l’apercevoir avant qu’il n’arrive à sa hauteur. Il se leva de son siège et fit mine d’entrer aux toilettes. Le robot s’insurgea alors, lui ordonnant de rester à sa place jusqu’à ce que le contrôle des billets soit effectué. C’était sans compter sur la témérité de Joe, qui tourna le dos à l’homme-machine et quitta le wagon à grandes enjambées sous le regard ahuri des passagers.

Il avait choisi une place près de la sortie afin de s’assurer une retraite rapide. Joe s’aperçut, une fois à l’extérieur, qu’il lui serait difficile de se cacher de l’automate et des gardiens humains qui l’accompagnaient à présent. Le chasseur observa les rails défiler à une vitesse infernale sous le train : hors de question de sauter ou de se faufiler sous la voiture. Changer simplement de wagon n’était pas non plus une solution, ses poursuivants lui mettraient la main dessus trop facilement. Il ne restait qu’une seule option : monter sur le toit le plus silencieusement possible.

— Hunt ! Tiens-moi ça bien fermement et surtout ne la lâche pas, ordonna-t-il à son chien en lui plaçant son arbalète dans la gueule.

Joe porta l’animal à bout de bras, escalada la barrière fermant le vide entre les voitures du train et posa Hunt sur la toiture. Puis il y grimpa à son tour, juste avant que les gardiens n’ouvrent la porte devant laquelle il se trouvait quelques secondes plus tôt.

— Mais où est-il passé ?

— Soit il a sauté, auquel cas il est probablement mort, soit il se terre dans un autre wagon, lui répondit son coéquipier.

— Allons voir ça !

Tous deux pénétrèrent la voiture suivante, tandis que Joe et Hunt étaient paisiblement allongés sur le toit, hors de vue. La position n’était pas confortable, d’autant plus qu’un vent froid ne cessait de cingler le visage de Joe. Heureusement, il ne restait qu’une demi-heure avant d’arriver à destination, tout au plus.

C’est donc glacé et les membres endoloris que Joe descendît de sa place V.I.P. avant d’entrer en gare. Il évita soigneusement le regard des gardiens en se glissant dans la foule, et quitta le quai le sourire aux lèvres, content de son coup.

— La bête du Gévaudan ressuscitée ! Achetez le journal Saint-Lozère ! criait un gamin en agitant une gazette au milieu de la place, devant la station ferroviaire.

Intrigué, Joe s’approcha du garçon âgé d’environ quatorze ans.

— Tiens, ce ne sont pas des automates qui vendent les journaux, normalement ?

— Oh non m’sieur ! C’est qu’on n’a pas autant d’argent que dans les grandes villes, ici, v » savez.

— Je vois. Ce n’est pas plus mal, au moins dans cette bourgade, les gens ont du travail. Tiens petit, dit-il en lui plaçant quelques pièces dans la main, je t’en prends un.

— Merci m’sieur !

Le garçon, reconnaissant, enchaîna derechef avec sa litanie : « La bête du Gévaudan ressuscitée ! »


On ne pouvait manquer le gros titre s’étalant sur l’ensemble de la première page du journal : « La bête du Gévaudan ressuscitée ». Joe le passa en revue et apprit ainsi que les cadavres de quatre enfants avaient été retrouvés sur les trois derniers jours. Chacun possédait la marque d’une morsure semblable à celle d’un loup géant, tantôt à la gorge, tantôt à l’un des quatre membres. Une photographie de chacune des victimes venait ajouter une touche dramatique à l’article. Cependant, aucune ligne ne donnait assez de précision sur la façon dont s’étaient déroulés les évènements. Les enfants avaient été retrouvés en forêt et leurs corps étaient mutilés. Rien de bien concret.

— Hunt, j’ai comme l’impression qu’on va devoir se rendre à la morgue.

L’animal secoua sa queue cuivrée en observant son maître, impatient de bouger un peu.

Lorsque Joe pénétra dans le petit commissariat de quartier de Chadenet, le brouhaha incessant des machines à écrire, engrenages de loupes grossissantes et autres gadgets se turent, comme si La Mort en personne avait ouvert la porte. Tous les regards étaient braqués sur le chasseur de monstres, et ils n’avaient rien d’amical. Les secondes les plus longues de tous les temps s’écoulèrent, et chacun reprit son travail en ignorant Joe. Délibérément.

— Bonjour madame, commença Joe. Pourriez-vous m’indiquer qui est responsable de l’affaire de la « Bête du Gévaudan », je vous prie ?

La secrétaire de l’accueil daigna relever la tête vers son interlocuteur et darda sur lui un œil mécanique, qui rappelait étrangement une lunette astronomique miniature. Joe tenta vainement de ne pas paraître choqué par cette vision qu’il qualifiait lui-même d’inhumaine.

— Le commissaire Dupuis a lui-même pris l’enquête en charge, répondit-elle sans cérémonie.

— Bien. Où puis-je le trouver ?

— Son bureau est le plus grand, au fond de la pièce à gauche.

Joe quitta l’accueil sans un remerciement à l’espèce de cyborg qui l’occupait. Des animaux mécaniques et des robots pour les basses besognes, c’était une chose. Mais appliquer une telle science sur des humains, c’était jouer à Dieu ! Totalement inadmissible. Il préférerait crever plutôt que de devenir une demi-machine.

Se dirigeant droit vers le bureau indiqué, Joe réalisa bien vite que le commissaire n’était pas à son poste. Comme pour ajouter à sa malchance, trois policiers travaillaient dans la même pièce et ne cessaient de le dévisager. Il eut toutefois le temps de s’apercevoir qu’un dossier intitulé « photos bête du Gévaudan » trônait sur la pile de classeurs dans le casier « à traiter » avant qu’un fonctionnaire ne l’interpelle.

— Monsieur Dupuis est sorti. Je peux vous aider ? Demanda-t-il d’un ton qui signifiait plutôt : « foutez le camp ! ».

— Oh ! J’espère, oui. Voyez-vous, j’enquête de mon propre côté sur cette bête qui sévit dans les parages. Les journaux ne révèlent que peu d’indices. C’est pourquoi j’aurais voulu ausculter les corps et partager nos connaissances.

— L’enterrement a eu lieu ce matin, lâcha froidement le policier.

— Je vois.

Tout en discutant, Joe posa son quotidien sur la pile de dossiers et s’appuya contre le bureau du commissaire. Il prit un air contrit lorsqu’il déclara :

— Vous savez, j’ai déjà chassé un nombre incalculable de créatures de l’Autre Peuple. Je les connais mieux que personne. Je suis sûr que nous pourrions collaborer.

— J’en suis persuadé, mais il faudra en parler avec notre chef, rétorqua le policier, toujours aussi aimable.

— Je comprends. Bien, je repasserai plus tard dans ce cas !

Il attrapa son journal avec le dossier tant convoité et glissa le tout sous son bras. Ni vu ni connu. Il salua l’agent d’un bref mouvement de tête et quitta le commissariat sans aucun regret. La somme proposée pour la capture de la bête était colossale. Il fallait s’attendre à croiser d’autres chasseurs, même chez les flics.

Joe ne déplia sa gazette qu’une fois hors de la foule dans une petite rue de campagne. Appuyé contre un arbre probablement centenaire, il ouvrit le classeur contenant les photographies des corps retrouvés aux alentours du Mont Lozère. Les enfants étaient jeunes, entre huit et treize ans. Leurs membres avaient été presque sectionnés par une mâchoire plus grande que celle d’un loup, voire d’un ours. C’était indéniable. La bête n’avait fait qu’une bouchée de ces marmots. Sur le dossier était épinglée la liste des adresses des victimes. Joe décida d’interroger les familles afin d’en apprendre plus sur les lieux exacts du drame.

Comme il s’en était douté, il lui faudrait se rendre au plus près du Mont Lozère, car c’est là que les corps furent retrouvés. La bourgade la plus proche, Malavieille, n’étant qu’un minuscule village, où aucun poste de police n’était implanté. C’était pourquoi le commissariat de Chadenet était en charge de l’affaire.

Toutefois, sa mission à Chadenet n’était pas encore terminée. La bête du Gévaudan faisait l’objet d’une très vieille légende dans la région, et d’autres victimes avaient déjà été répertoriées… au XVIIIe siècle ! La bibliothèque possédait peut-être quelques archives des journaux de l’époque.

Joe y pénétra en ôtant son couvre-chef par politesse, et fut accueilli par une secrétaire au ton sans réplique :

— Il est interdit de fumer dans cet établissement.

— Oh, veuillez m’excuser !

Joe fit demi-tour et termina son cigare à l’extérieur. Hors de question de jeter un demi-cigare d’une telle qualité ! Une fois son vice assouvi, il réintégra le bâtiment fraîchement rénové.

— Pardonnez-moi madame, je voudrais consulter de très vieux journaux de la région.

— De quelle époque, je vous prie ?

— Vers la seconde partie du XVIIIe siècle. Tout ce que vous avez au sujet de la bête du Gévaudan.

La femme interrompit son travail pour enfin observer Joe.

— Vous aussi recherchez la bête ?

— J’enquête, en effet, répondit prudemment Joe en lui rendant son regard.

— Veuillez me suivre.

La dame se leva pour dévoiler un corset lacé mettant ses formes en valeur, tandis que son ample jupe voguait au gré de chacun de ses pas. Elle se dirigea vers une salle sur la droite et invita Joe à s’installer à une table au centre de la pièce. Une lampe à liquide autorégénérant y diffusait une vive lumière. Des étagères chargées de classeurs de toutes tailles grimpaient le long des murs dont on ne pouvait distinguer la couleur, tant ils étaient couverts de paperasse. La petite secrétaire n’hésita pourtant pas une seconde et dénicha trois dossiers qu’elle tendit au chasseur.

— Les originaux sont trop fragiles pour être manipulés. Mais nos archivistes ont photographié chaque page de chaque journal. Prenez-en soin et remettez-moi ces documents quand vous en aurez terminé.

— Ma parole, vous avez fait vite !

Joe était véritablement surpris que l’on puisse s’y retrouver dans un tel fouillis.

— Vous n’êtes pas le premier à demander ces archives, déclara la secrétaire en tournant les talons.

— Merci pour votre aide, balbutia Joe.

Ses recherches furent longues, mais non dénuées d’intérêt. Le monstre avait déjà sévi plusieurs siècles auparavant. De 1764 à 1767, une centaine de victimes, toutes féminines, furent découvertes. La bête du Gévaudan fut décrite et illustrée de milles et une façon : tantôt elle ressemblait à un loup géant, tantôt à une hyène, parfois on lui attribuait un pelage rouge et un dos orné d’une crinière noire. L’animal posséderait d’énormes pattes puissantes munies de longues griffes et une tête plus large que celle d’un simple canidé.

À l’époque, la terreur est si grande que le Roi lui-même intervint et envoya sur place François Antoine, son lieutenant des chasses réputé être le meilleur fusil du royaume. Malgré les battues organisées par le chasseur, nulle bête ne fut trouvée. Peu envieux de tomber en disgrâce, François Antoine abattit un gros loup qu’il fit passer pour la bête. Mais les victimes continuèrent, prouvant que l’animal n’était pas à l’origine du massacre.

— Nom d’un farfadet ! Jura soudain Joe tout en réveillant Hunt qui s’était couché sous la chaise de son maître. Il manque des pages à ce dossier… les archives stipulent qu’il n’y a plus eu de morts à partir de 1767, mais on a retiré les reproductions qui concernent cette année-là, comme par hasard !

Les fiches absentes recelaient très probablement des indices sur le logement de la bête. Celui qui les avait enlevées du classeur pensait certainement en venir à bout lui-même et empocher la rondelette somme offerte pour sa capture. Mais Joe savait déjà que le monstre se tapissait dans les forêts du Mont Lozère. Après ce qu’il avait lu dans les archives, il ne faisait plus nul doute que ce monstre faisait partie de l’Autre Peuple. Pourtant pacifiste, ce dernier avait peut-être élevé un animal qu’il s’était vu incapable de maîtriser. Mais pourquoi réitérer l’expérience aujourd’hui ? Joe ne parvint pas à répondre à cette énigme.

Visiblement, Chadenet ne l’aiderait pas plus dans ses investigations. Après une bonne nuit de sommeil dans une piaule bon marché, Joe dépensa ses derniers euros dans la location d’une voiture. Sans automate. Il n’avait pas les moyens. Une fois arrivé à Malavieille, village le plus proche du Mont Lozère et de ses bois, il ne perdit pas une minute et s’en alla à la recherche des familles des victimes afin de les interroger.

— Et donc, c’est vous qui avez trouvé le corps, c’est bien ça ? Questionna Joe, le cigare au bec.

— Oui, murmura la femme entre deux sanglots. Mon petit garçon… il était si jeune !

— Qu’est-ce qu’il trafiquait à l’aube en pleine forêt ?

— Il… il était parti cueillir des champignons. Vous savez, c’est la saison et les bois en regorgent !

— Et vous l’avez laissé seul ?

Il n’y avait pas la moindre intonation de remontrance dans la voix de Joe, mais la mère se mit à pleurer à nouveau.

— Oui, parvint-elle à dire après quelques minutes. C’est même moi qui lui ai demandé d’y aller aussi tôt pour avoir les plus frais et ne pas se faire doubler par les autres cueilleurs ! Oh mon petit ! Pardonne-moi !

Les interviews furent toutes semblables. Lorsque ce n’était pas une cueillette de champignons, c’était pour ramasser brindilles et petit bois pour le feu à une heure tardive, car on n’avait pas surveillé le stock et il en manquait afin de préparer le dîner. Le gaz n’était pas encore disponible dans les villages éloignés et tous les foyers n’avaient pas de cuisinière à vapeur.

Le sort de la dernière victime, une fillette de treize ans, était plus inquiétant. Non seulement la gamine était plus grande et plus robuste que ses congénères, mais en plus l’attaque s’était produite dans les prairies proches de Malavieille. La bête prenait de plus en plus d’assurance ! Si rien n’était fait, elle harcèlerait bientôt les adultes en plein centre du village ! Voilà qui était très différent des évènements du XVIIIe siècle. Comme si, cette fois, l’animal testait sa force et suivait une stratégie.

Joe, bien décidé à en avoir le cœur net, s’assura de l’étanchéité de ses fioles de poison paralysant, vérifia le nombre de carreaux déjà présents dans le chargeur de son arbalète et fit de même avec son arme à feu.

— Hunt, je crois que nous sommes prêts. On y va ?

Le robot répondit par un aboiement vaporeux. Il avait beau être de petite taille, ses dents d’acier pourraient se révéler salvatrices. Pour rien au monde, le chasseur ne serait parti à la chasse sans son chien.

Joe avait quitté Malavieille en début d’après-midi et avait parcouru les sous-bois jusqu’au crépuscule. Comme il s’en doutait, plusieurs paysans avaient croisé son chemin. Mais aucune trace de l’Autre Peuple. Pas un seul cercle de champignons, pas le moindre dolmen ou rocher un peu louche. Vraiment, s’ils contrôlaient la bête, ils avaient su se montrer discrets.

La nuit recouvrait désormais le ciel de son lugubre manteau, et les autres chasseurs eurent la sottise d’allumer des lampes à huile. Quoi de mieux pour signaler leur présence et ne rien y voir à plus d’un mètre, alors que la pleine lune offrait assez de lumière ?

Trois hommes marchaient de front en direction du sommet du Mont Lozère, en amont de Joe qui les suivait sans bruit en veillant bien à rester en retrait. Deux d’entre eux tenaient une lampe d’une main, un fusil de l’autre. Le troisième était muni d’un filet. Ils riaient aux éclats, se moquant du louveteau qu’ils allaient abattre. Chacun ajoutant une couche de dérision aux faits pourtant dramatiques qui se déroulaient dans leur propre village depuis plusieurs semaines. Était-ce un coup monté de leur part ? Étaient-ils des assassins qui camouflaient leurs crimes et avaient créé cette histoire de bête du Gévaudan de toute pièce ? L’idée mourut aussi vite qu’elle germa dans l’esprit de Joe. Il avait vu les photos. Il avait observé les plaies. Une énorme mâchoire les avait provoquées, aucun homme n’était capable de reproduire pareille boucherie.

Les villageois riaient toujours lorsque le monstre emporta l’un d’eux une dizaine de mètres plus loin et mit fin à ses horribles cris en lui arrachant la jugulaire. La lampe qu’il tenait s’éteignit, noyée dans le sang de son porteur. Du côté des « chasseurs » restants, les gémissements avaient remplacé les rires. Joe et Hunt, eux, étaient à couvert derrière un tronc d’arbre allongé de tout son long. Une commodité parfaite pour poser son arbalète et viser l’effroyable bête. L’animal avait effectivement l’apparence d’un loup, mais de la taille d’un cheval. Sa robe rousse rappelait les descriptions faites au XVIIIe siècle, mais il n’avait pas de bande noire lui parcourant l’échine. Un loup géant, voilà tout.

— Tire ! Mais tire bon sang, s’égosillait le porteur de filet.

— J’a… j’arrive pas à viser, répondit d’une voix tremblotante le dernier homme porteur d’un fusil.

— Donne-moi ça grand nigaud !

Ils échangèrent arme et piège, mais il était déjà trop tard. L’animal fut sur eux en...

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