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Montagnes de la folie

 

Howard Phillips Lovecraft

 

 

nouvelle traduction & introduction François Bon

Tiers Livre Éditeur

collection The Lovecraft Monument

Traduction établie d’après les dernières éditions critiques et complétées du texte original (S.T. Joshi, 1997, & Leslie S. Klinger, 2015), et collation du manuscrit et du synopsis préparatoire (boîte 20, A 32 500 et A 12 092) à la John Hay Library de Providence.

ISBN : 978-2-8145-1015-9

dernière mise à jour décembre 2015

tous droits réservés © François Bon & Tiers Livre Éditeur

the new antarctic thing (une introduction)

Dans une œuvre aussi dense et haute que celle de Lovecraft, Les montagnes de la folie (At the mountains of madness) est sans conteste un des sommets, un des livres les plus lus et les plus indélébiles, une marque essentielle du fantastique, à l’héritage aussi bien littéraire que dans les arts populaires, le jeu vidéo, le film et la création graphique y compris.

Une lecture violente, remplie d’abstraction, alourdie de spécificités scientifiques (géologie, biologie) pour le rendre encore plus incontestable, dans un décor dominé par un mirage.

On est en 1931. Lovecraft est revenu à Providence depuis 5 ans, son divorce est prononcé depuis 3 ans.

Sa fascination pour l’Antarctique, et les livres qui en disent l’exploration, a commencé dès l’enfance (les voyages de Charles Wilkes, James Ross, Ernest Shackleton). Les thèmes qui y sont à l’œuvre sont récurrents dans son travail : les zones éloignées et solitaires de la planète (le Groenland dans L’appel de Cthulhu, l’Australie dans Dans l’abîme du temps, et bien en amont le désert arabe dans La ville sans nom) peuvent héberger des menaces souterraines, terrestres ou sous-marines, mettant en danger toute notre civilisation, mais surtout posant cette civilisation dans une historicité précise, conférant à l’histoire des hommes un début et une fin que nous ne sommes peut-être pas prêts à appréhender, et qui nous est cependant nécessaire pour penser le présent.

Bien sûr aussi, le terrain imaginaire qui s’ouvre ici a des prédécesseurs, l’hommage à la folle fuite vers le Sud d’Arthur Gordon Pym sera explicite dans le livre, et il y a un peu de la mer souterraine du Voyage au centre de la terre de Jules Verne (1864) dans l’abysse maritime souterrain des Montagnes de la folie.

Mais nous sommes réellement démunis lorsqu’il faut appréhender l’exacte genèse des plus impressionnantes conquêtes du récit fantastique chez Lovecraft. Dans son carnet d’idées de fiction, le Commonplace Book, plusieurs éléments viennent en rejoindre l’histoire (homme préservé dans les glaces, œuf de dinosaure qu’on réactive).

Il est nécessaire aussi, avant de s’abandonner à l’histoire, de se replacer dans le contexte de l’époque. L’imaginaire géographique de la planète est incomplet. La découverte du continent antarctique est déjà ancienne, mais garde son mystère : les astronomes et physiciens en avaient annoncé l’existence par des calculs de masse, en fonction de l’orbite terrestre, bien avant qu’on y parvienne. Les premiers voyages n’en atteignent que les rebords. Dans ce début du XXe siècle, c’est la course de Roald Amundsen et de James Ross pour deux incursions jusqu’au pôle lui-même, mais le continent dans son ensemble demeure inconnu.

En 1925, l’Arctique même reste un mystère. Mais pour la première fois on l’aborde techniquement. Amundsen sera le premier à le survoler en avion (le pôle nord est-il une île ou seulement liquide ?) et disparaîtra des ondes pendant trois semaines, où toute recherche restera vaine. La même année, l’américain Donald MacMillan explore lui aussi l’Arctique en avion, et tente des expériences neuves de communication : par exemple un concert de son équipage, retransmis par radio.

En 1929, l’expédition dirigée par Richard Byrd va hiverner sur la terre de Ross. Les ondes basses fréquence permettent d’en avoir le récit en continu. Dans les articles transmis par Russell Owen et publiés toute la durée du voyage par le New York Times, on retrouve toutes les figures du récit lovecraftien : tempête qui astreint les hommes à rester trente-six heures enfermés dans leurs tentes ; vols de reconnaissance aérienne du « commandant Byrd » dans un avion allégé ; panne d’un avion qui contraint Byrd à en affréter un second pour le sauvetage ; traîneau qui disparaît dans une crevasse ; barrière de montagnes qui, une fois escaladée, révèle des pics plus hauts. On sait depuis peu transmettre les photographies à distance : le Times publie des images des Fokker (chez Lovecraft ce seront des Dornier) sur la glace, des antennes dressées pour la communication vers le dehors, des immensités blanches et de leurs cavernes de glace. Un des récits les plus troublants d’Owen, c’est le monde sonore, craquements et tintements, que réserve l’intérieur d’une crevasse.

Non pas ce rappel pour affaiblir le saut imaginaire, mais pour mieux percevoir ce qu’il change au statut du texte : contrairement au grand livre résultant de l’expédition Shackleton, la presse autorise de vivre en direct le temps même de l’expédition, et d’en recevoir des images. Et c’est bien cette forme littéraire du « direct » qui fait la novation du récit de Lovecraft. Surtout, il nous aide à nous soustraire de notre lecture de Jules Verne et d’autres grands auteurs d’anticipation, H.G. Wells y compris : il s’agit d’un décalque le plus minime par rapport à l’imaginaire scientifique du temps. La radio, la photographie, les avions sont ceux de l’époque même. C’est avec l’inconnu tel qu’il est au présent qu’on revient à la peur et à l’horreur.

D’ailleurs, Byrd aussi est cité dans le récit, avec un petit clin d’œil lorsque le brave savant de la fictive université Miskatonic se plaint que son expédition soit passée inaperçue, à cause du bruit médiatique de ses prédécesseurs. Mais l’expédition à venir, qui sert ici de prétexte à la publication de ce qu’ils voulaient taire, celle de James Starkweather et William Moore, est bien fictive aussi : il n’y a jamais eu de professeur « temps sombre » (stark weather, pris littéralement) – elle a pourtant aujourd’hui sur Internet, grâce à Lovecraft, autant d’occurrences que les vraies !

Et bien sûr jamais se laisser aspirer par une référence qui prendrait le pas sur les autres. ;ans cette même période, Lovecraft aura été visiter le grand complexe labyrinthique, encore mal connu, des grottes calcaires de Virginie, celles où était décédé en 1925, au terme de 14 jours de réclusion (encore une autre aventure liée à la retransmission en directe dans la presse) le spéléologue Floyd Collins. La même année, c’est aussi le tremblement médiatique que produit le procès fait au Tennessee à un enseignant qui avait osé parler de la théorie de Darwin sur l’évolution – procès qui ne s’établira pas sur la justesse des théories de l’évolution, mais sur leur compatibilité avec la religion d’État : jamais l’athéisme de Lovecraft ne prendra un tel écart avec son époque que dans ce récit où, sinon l’allusion finale, toute mythologie semble tenue à distance, être posée comme constitution ultérieure. Ou voyez comment la dérive des continents, toute jeune théorie, est déjà mobilisée par Lovecraft pour démultiplier sa fiction.

Il nous reste un étrange et magnifique document : au dos d’une large enveloppe, Lovecraft compose graphiquement son récit, dans l’ordre chronologique des événements réels, y inclut une liste de personnages (dont un qui ne sera jamais nommé, belle piste pour un prolongement fictif !), et même un dessin d’un des « Grands Anciens » mi-végétal mi-animal, mais qui ne déroge pas à toutes les tentatives graphiques depuis lors : chez Lovecraft, l’imaginaire de l’image est dans le texte, et toute figuration l’amoindrit – ce qui n’empêche pas d’en faire un merveilleux terrain d’invention graphique, mais toujours au prix d’un sacrifice quant à la puissance nue d’imaginaire née de la réserve des mots.

Lovecraft, à son habitude, est passé d’abord par l’écriture manuscrite, non pas un carnet mais, comme souvent, le verso de lettres reçues. Il y en a quatre-vingt pages, datées « du 24 février au 22 mars » – manuscrit offert plus tard à August Derleth – et c’est cette version, conservée à la John Hay Library, qui sert littéralement de planche graphique d’écriture : ratures, ajouts, reprises, noircissements, substitutions.... Deux jours après la fin de cette première rédaction, alors qu’il commence à tout recopier sur sa fidèle Remington de 1906, voici ce qu’il écrit à Derleth :

« Dans la version que je commence, de nouveaux incidents se sont bousculés en moi comme de surgir de pseudo-souvenirs (pseudo-memories) ; si bien que le texte a débordé des 80 pages de mon script gribouillé entre les lignes (my crabbed & interlined script) avant que je puisse en conscience appeler ça une histoire. Si j’en juge par de précédents, ces 80 pages en deviendront 100 une fois tapés en double espace sur la Remington – j’arriverai à un mini-roman (novelette) de 30 000 ou 35 000 mots. »

Lovecraft ajoute que grâce à cette longueur, cela lui vaudra « un chèque qui serait merveilleusement bienvenu », ce ne sera bien sûr pas le cas. Mais la version dactylographiée, à force de recopiages sur les 80 pages du manuscrit de base, seront devenues cent quinze feuillets dactylographiés (41 500 mots).

C’est ce dactylogramme qui a ensuite circulé d’ami en ami, d’éditeur en éditeur (ou plutôt : de refus à refus), jusqu’à la parution tronquée de trois numéros successifs du magazine Astounding Stories, presque 5 plus tard. Le chèque sera honorable (280 dollars) mais trop tard pour Lovecraft, qui meurt à 46 ans, en mars 1937, sans avoir jamais rien vu de son œuvre rassemblée en livre.

Quelle incompréhension, aujourd’hui, à la triste réception d’un pareil texte, un des plus longs de Lovecraft : refus sans appel de Weird Tales en juillet 1931, où Lovecraft comptait le publier en deux parties égales. Lovecraft vit plus durement, plus amèrement ce refus que les précédents. Toute l’année à venir, il ne propose même plus ses écrits aux magazines. Les soutiens viennent des proches, on en a des traces dans sa magnifique correspondance avec Robert E Howard, , lequel lira le manuscrit en octobre 1931 (A means to freedom, édité par S.T. Joshi, David E. Schultz et Rusty Burke, Hippocampus Press, New York, 2011) – comme dans les lettres à l’ami le plus proche, Frank Belknap Long, où ils échangent sur les structures temporelles du récit, ou encore dans la correspondance avec August Derleth, lui plutôt en dialogue sur les mythologies convoquées ou inventées (lettre du 16 mai 1931, in Essential Solitude, édité par David E. Schultz et S.T. Joshi, Hippocampus Press, New York, 2013)..

Et la publication de 1936 est pour Lovecraft presque un massacre : ponctuation déformée, paragraphes recomposés, passages supprimés (presque 1 000 mots, sur les 41 500 du texte). C’est cette version qui servira de base aux éditions ultérieures (l’édition Arkham d’August Derleth) et aux traductions, dont la française. Mais Lovecraft va annoter et corriger lui-même la version d’Astounding Stories, sur les trois numéros justificatifs qu’il a reçus et pestant sur le temps que cela lui demande. C’est seulement en 1985 (toujours chez Arkham) que S.T. Joshi proposera le premier une édition repartant du dactylogramme original de Lovecraft (avant l’édition dite définitive, The Modern Library, New York, 2005 et la nouvelle édition critique de 2015), tout en tenant compte des corrections – mais aussi parfois des ajouts, notamment scientifiques – apportées par Lovecraft sur les trois exemplaires successifs d’Astounding Stories. S.T. Joshi note par exemple comment Lovecraft a inséré dans son propre récit de 1931, pour la publication de 1936, la réfutation prouvée par une traversée aérienne de 1934 de cette hypothèse d’un continent antarctique fait de deux parties jointives (il ne gomme pas la croyance de ses personnages en cette hypothèse, mais il leur fait découvrir qu’ils se trompent !).

C’est ce texte reconstitué, qui a bénéficié de plusieurs éditions critiques récentes (The annotated Lovecraft, Liveright Publishing Corp, 2015), qui est maintenant considéré comme référence stable et complète du texte, et sert ici pour la première fois de base à une traduction française.

Paradoxalement, à cause de ce brutal refus de Weird Tales, sur le premier état du dactylogramme, c’est comme si Lovecraft parfois n’était pas allé au bout de sa finalisation. Récurrence des indeed (« bien sûr ») destinés à prouver la bonne foi du narrateur, le géologue Dyer, dépassé par ce qui lui arrive et n’ayant à sa disposition que les conventions du discours universitaire – comme toujours une des clés de l’implacable illusion du récit chez Lovecraft –, ou la référence aux peintures des montages d’Asie par le russe Roerich (découvert à New York l’année précédente), répétée plusieurs fois de la même façon. Peut-être, dans une révision sitôt après l’écriture, Lovecraft aurait-il repris avec plus de précision aussi sa façon de nommer – une des clés du livre – les « entités » qui y agissent, parfois nommées « chose » au singulier (thing, récurrent), parfois « êtres » (beings), et, lors de la poursuite physique, simplement « ces autres » (those others), sans majuscule et seulement avec ce déterminatif, alors qu’une des bascules les plus surprenantes, lorsqu’on sera confronté au massacre et à horreur plus grande, ce sera l’exclamation, à propos de ces entités dont toute l’ambiguïté est de ne pas dépendre des temporalités convenues de la vie terrestre, mais aussi de leur nature ni végétale ni animale : « c'étaient des hommes ! » (they were the men, sans ambiguïté aucune, mais il est vrai dépassées et littéralement dévorées par des entités bien pires). La dialectique rigoureuse des phrases en diptyques séparées par un point-virgule, une des marques les plus permanentes de Lovecraft, est ici plus distendue : le point-virgule sépare parfois deux syntagmes obligatoirement liés, on s’est permis souvent alors de revenir à nos usages plus contemporains.

Alors laissons tout cela comme un des jeux d’ombre qui rendent ce récit encore plus terrifiant, et miraculeux aussi par le peu qu’il représente.

S’il s’agit d’une technique caractéristique de Lovecraft, jamais il ne l’a employée avec plus d’incandescence : les formes prises par la montagne, dont on ne sait pas si elles sont « hallucinées » ou réelles (mais elles doivent être réelles, la transcription « montagnes hallucinées » des traductions anciennes était réductrice) sont géométriques, et ce qu’on nous montre, ce sont les deux narrateurs regardant, photographiant ou redessinant les sculptures murales, mais sans jamais nous dire ce que sont ces sculptures. Sauf, oui, sauf lorsque ces sculptures elles-mêmes n’osent pas figurer l’entité nouvelle qu’elles craignent.

Et c’est peut-être la plus grande folie de ce récit que sa permanente cinétique : tout se dédouble sans cesse. L’expédition, les camps, puis les montagnes, puis le dessous de la cité morte (la façon dont elle se dédouble dans ses ponts immergés au fond des glaces transparentes, et les niveaux usés du dessus), puis l’horreur même. Nous resterons ainsi en permanence à dévaler ce rebord qui multiplie autour de nous ses illusions.

Ce qui n’empêche pas les cadavres, les hommes (et les « Grands Anciens ») mutilés, décapités et sucés. Mystère. Ce n’est pas l’horreur dite, qui compte, mais la pulsion en nous de la peur, lorsqu’elle ne dispose pas de figure pour rendre concrète l’horreur.

Le traducteur est comme d’habitude à la peine : les habitudes de l’anglais sur le pluriel et le singulier sont souvent à l’opposé des nôtres ; le travail sur le temps, si on le matérialise par le mot aeon, reste perceptible en anglais, mais le mot éternité tel qu’utilisé par Rimbaud (« Elle est retrouvée. Quoi ? — L’Éternité. ») est sans doute une piste plus productive. L’adjectif hellish (infernal, épouvantable, cauchemardesque, diabolique ?) a sans doute chez Lovecraft un effet plutôt de sfumato, donnant de la brume au récit, sans avoir à le renchérir. Mais lorsqu’il convoque un adjectif très rare comme nefandous à nous par contre de le respecter, tout en acceptant que sa fonction ne soit pas d’expliciter.

Comme à l’accoutumée chez Lovecraft, un des éléments les plus troublants c’est la mise en abîme permanente de l’écriture même – rendant la surface du réel presque un miroitement du rêve. Ainsi, lorsque Dyer et Danforth partent en expédition dans la ville fantastique et ses grottes mortes, ils emmènent de quoi tenir un journal « volumineux  », s’inquiéteront en cours de route de leur réserve de papier (le papier sert aussi à marquer la route, tout comme le livre s’écrit page à page), et s’ils photographient et dessinent aussi, il seront toujours conscients l’un et l’autre que leur perception de la réalité tient peut-être avant tout à leurs lectures préalables, et notamment le fameux Necronomicon, dont Lovecraft dit, dans une de ses premières lettres au tout jeune Bob Barlow (précisément en le 25 juin 1931 : quel dommage, on en saurait plus, sinon, sur le déclenchement de l’écriture), qu’il n’est là que pour « un effet décoratif » – O Fortunate Floridian, Lovecraft’s letters to R.H. Barlow, édité par S.T. Joshi et David Schultz, University of Tampa Press, 2007. Quand même pas un hasard si cet « Arabe fou » qui en est l’auteur, et dont Lovecraft a toujours prétendu que c’était un nom inventé à son propre usage lorsque enfant, lisant les Mille et une nuits, il les refaisait dans ses jeux, s’appelle Alhazred : all has read. De même, la curieuse image du stylo-plume cassé et de la bouteille d’encre trouvés au fond même de la caverne, chapitre IX.

Bien des questions resteront sans réponse, faute que quiconque ait sollicité Lovecraft à leur propos. Ainsi, une grande partie de l’histoire des entités découvertes se passe à l’ère comanchienne. Une part des temps cambriens parfaitement repérée, certes, mais précisément une division temporelle que les géologues ont abandonnée dès les années 20 – difficile de penser que Lovecraft ne le savait pas. Alors : convoquer aussi l’histoire des sciences, en ce qu’elle est mobile et constamment remodelée, pour que la science dans le récit soit elle aussi fiction ? Il y a bien d’autres détails de cette sorte. La référence directe à la peinture de Roerich (qui n’est pas un peintre fantastique) en fait partie...

La précision des dispositifs visuels ou narratifs est tendue au cordeau, coupée au couteau : lampes torches, brumes, altitudes, ouïe et odorat, dessin et photographie, sténographie et obscures figures de points dans la pierre, tout compte. Jusqu’à l’usure des piles, et la brièveté de l’allumage des torches.

Comme toujours, ce qui fascine dans ce ralenti qu’est la traduction, c’est comment chaque phrase dispose d’une fonction nécessaire et unique, qui la rend indispensable pour le côté implacable du fantastique. C’est la leçon sur laquelle Lovecraft revient sans cesse lorsqu’il parle écriture et narration, c’est ce qu’on a encore et toujours largement à apprendre. Comment tenir douze chapitres d’un seul crescendo, alors que la révélation ultime ne peut advenir qu’à la fin, et qu’on n’aura jamais de certitude – tout est là – sur la façon dont elle se manifeste ?

C’est aussi cette manière d’avancer de la narration, de surimposer ses éléments, de les rendre rémanents, cette utilisation d’un noir le plus opaque mais avec des transparences et des strates, qui doit compter pour que la traduction rende cette cinétique, cet en avant du récit, et la possibilité d’en mémoriser la permanente complexité de figures.

Langue digne et encombrée, celle d’un respectable universitaire qui veut renchérir sur le côté solennel de ce qu’il annonce (il prévient du mensonge de ses comptes rendus antérieurs, et de la parution d’une monographie en aval) : la folle liberté sonore, euphonique, délirante, funambule des lettres de Grand’Pa Theobald (le nom que se donne Lovecraft dans ses lettres) permet de mesurer a contrario ce que cela a de délibéré. Trouver l’équivalent de cet artifice, et ne pas simplifier, tout en résistant aussi à la tentation de souligner, d’indiquer ce qui compte, puisque traduisant on le sait... Ne jamais amplifier : et quelle joie alors lorsque parfois tout tombe en place au mot près.

Mais, dans l’intérieur de cette même contrainte, avoir toujours la frontière prête (plutôt par superposition de nappe), pour que l’image onirique, le cristal abstrait, remplace l’obejctivité du compte rendu : est-ce ce qui explique la vénération de Lovecraft pour la syntaxe XVIIIe siècle ? À nous d’être sans cesse sur ce bord.

Et quels aperçus, partout, sur d’autres facettes de ce génie absolu. Que le surgissement le plus dangereux, concret et violent prenne, au moment crucial du récit, l’apparence du métro de Boston, lancé à grande vitesse sous la ville (pile sous l’actuel Massachusetts Institute of Technology !) n’est pas le lien le moins étrange avec ce qu’un tel récit a encore à nous dire sur notre monde d’aujourd’hui.

Pour le titre, j’ajoute enfin que Lovecraft, dans ses lettres à Derleth, Howard, Belknap Long ou Barlow, n’utilise jamais le titre entier, mais écrit seulement Moutains of madness, ou bien version abrégée Mts of madness, ou tout simplement Mountains. À nous maintenant d’y partir...

F. B.

I

Me voici donc contraint de parler, puisque des hommes de science ont refusé de suivre des recommandations où je me dispensais du pourquoi. Et c’est aussi contre ma volonté initiale que je reviens ici avec mes raisons pour m’opposer à ce projet d’invasion de l’Antarctique – ses vastes terrains fossiles et la masse morne et ennuyeuse de ses vieux caps de glace – et je le fais avec d’autant plus de réticence que mes avertissements resteront probablement vains.

Le doute concernant les faits réels, tels que je dois les révéler est inévitable ; et cependant, si j’en enlevais ce qui semblera extravagant ou incroyable il n’en resterait plus rien. Les photographies interdites jusqu’ici, qu’elles soient terrestres ou aériennes, conforteront mon point de vue, tant elles sont étonnamment vivantes et parlantes. Et encore, on en doutera à cause de la qualité que peut atteindre un faux bien fait. Nos dessins à l’encre, on les rejettera probablement comme d’évidentes impostures ; et cela en dépit de motifs étranges qui ne manqueraient pas d’alerter et d’interloquer tous les experts en art.

Au bout du compte, je m’en remets au jugement et à la détermination des quelques principaux scientifiques qui ont, d’un côté, assez d’indépendance de pensée pour bien vouloir considérer les faits que je rapporte à partir de leurs propres hideux et convaincants mérites ou à la lumière de certains cycles mythiques primordiaux hautement déroutants ; et d’un autre côté, assez d’influence pour décourager tout programme trop ambitieux ou imprudent dans le voisinage de ces montagnes de folie. Il est malheureux que des hommes relativement obscurs comme moi et mes compagnons, se prévalant seulement d’une université mineure, n’aient que peu de chance d’être entendus quand des questions vraiment singulières ou d’une nature hautement controversée sont concernées.

Et d’autant plus que nous avons contre nous le fait de ne pas être, au sens strict, des spécialistes dans les champs qui se révèlent principalement en cause. En tant que géologue conduisant l’expédition de l’université Miskatonic, mon rôle était d’abord d’extraire et rapporter des spécimens de roches et de sols des nivaux profonds en différents points du continent antarctique, aidé par la remarquable foreuse mise au point par le professeur Frank H Pabodie, de notre faculté technique. Je n’ai pas la prétention d’être un pionnier en d’autres champs que celui-ci ; mais j’espère avec force que l’utilisation de ces nouveaux appareils mécaniques en différents points des zones précédemment explorées ramènera au jour des matériaux d’une sorte jusqu’ici inaccessible aux méthodes ordinaires de collecte. La foreuse originale de Pabodie, comme le public en a déjà eu connaissance d’après nos comptes rendus, était unique dans sa légèreté, sa portabilité, et sa capacité à relier le principe des puits artésiens ordinaires avec le principe des étroits forages circulaires, pour nous permettre de traverser avec rapidité des strates de dureté variable. Sa tête d’acier, ses tiges modulables, son moteur à essence, son derrick de bois démontable, notre équipement en dynamite, cordages, les tuyaux de caoutchouc d’évacuation, et assez de tuyaux rigides de 12 centimètres de diamètre pour descendre à plus de 300 mètres, avec tous les accessoires exigés, ne représentait pas plus que la charge supportable par trois traîneaux à sept chiens ; tout cela rendu possible par l’alliage d’aluminium dans lequel tous les éléments de métal avaient intelligemment été conçus. Quatre gros avions Dornier, équipés spécialement pour les hautes altitudes de vol auxquelles contraignait le plateau antarctique, avec des réserves de carburant supplémentaires et des améliorations apportées par Pabodie pour un décollage le plus court possible, pouvaient transporter toute notre expédition depuis la base au bord des grandes barrières de glace, jusqu’aux points souhaités dans l’intérieur, à partir desquels un nombre suffisant de chiens de traîneaux prendraient le relais.

Nous avions comme projet de couvrir autant de terrain qu’une saison antarctique – ou plus longuement, si absolument nécessaire – nous le permettrait, travaillant plus particulièrement dans les zones montagneuses du versant sud de la mer de Ross, régions partiellement explorées par Shackleton, Amundsen, Scott et Byrd. En changeant fréquemment l’emplacement de notre camp grâce aux avions, et en prévoyant des distances assez grandes pour être géologiquement signifiantes, nous comptions exhumer pour étude une quantité d’échantillons sans précédent, et plus particulièrement dans les strates précambriennes dont on ne disposait jusqu’ici que de si peu de matériel antarctique. Nous espérions aussi rapporter autant que possible des différentes roches fossilifères de surface, tant l’histoire de la vie primitive de ces monotones royaumes de glace et de mort est de la plus haute importance pour notre connaissance du passé de la Terre. Que le continent antarctique ait été autrefois tempéré, et même tropical, avec une végétation profuse et une vie animale dont les lichens, la faune marine, les arachnides et les manchots de la côte Nord sont les seuls survivants, est désormais une idée communément admise ; et nous comptions préciser ces idées dans leur diversité, pertinence et détail. Là où un simple forage avait révélé des signes fossilifères, nous nous devions de pratiquer une véritable excavation pour obtenir des spécimens de toutes les tailles et catégories. Nos forages, à diverses profondeurs selon les promesses du sol ou du roc de surface, seraient nécessairement confinés aux parties émergentes ou semi-émergentes du sol lui-même – donc obligatoirement sur les pentes et les crêtes, à cause des 2 000 ou 3 000 mètres d’épaisseur de glace recouvrant les niveaux les plus bas. Nous n’étions pas en capacité d’affronter d’énormes profondeurs de forage, encore que Pabodie avait mis au point un plan pour immerger des électrodes de cuivre dans les couches profondes des forages, et de fondre des zones précises de glace avec le courant provenant d’une dynamo mue à l’essence. Et c’est ce même plan – que nous ne pouvions mettre en œuvre, sauf à titre expérimental – que la prochaine expédition de Starkweather et Moore se propose de suivre, malgré les avertissements que j’ai publiés depuis notre retour de l’Antarctique.

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