MORT POUR LA FRANCE

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Louis et Marthe ont vingt ans et s'aiment. Ils se marient dans leurs Cévennes natales, au cours de l'été 1916, alors que la guerre fait rage, loin au nord. Louis est soldat, membre d'une unité non combattante. Aussi est-il plutôt épargné par les ravages des combats. Quand viendra l'heure de sa mutation dans une compagnie du rang et de sa première montée en ligne dans les tranchées de Verdun, il ne sera plus tout à fait le même homme. Quand à Marthe, sa jeune compagne restée en Cévennes, reverra-t-elle un jour le père de son enfant.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296272392
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Julien Donadille

Mort pour la France

rot11an

L'Harmattan

A mesparents.

«

A tous les enfants Qui sont partis le sac au dos Par un brumeux matin d'Avril Je voudrais faire un monument A tous les enfants Qui ont pleuré le sac au dos Les yeux baissés sur le chagrin Je voudrais faire un monument Pas de pierre Pas de béton Ni de bronze qui devient vert Sous la morsure aiguë du temps Un monument de leurs souffrances Un monument de leurs terreurs Aussi de leur étonnement»
BORIS VIAN.

CEVENNES,

AOÛT 1916

CARNET

DE ROUTE DE LOUIS R***

Vialas, Lundi 14 Août 1916
Elles sont loin les tranchées. Loin le bruit des obus, loin les rats, loin la boue, loin le sang. On oublie vite ici cette horrible panoplie du poilu en campagne. Ici, dans le vert brillant des châtaigniers bercés par la brise, dans la douce chaleur du mois d'août, dans le chant entêtant des cigales.. .ici, le cœur de la France bat doucement, au rythme des jours et des nuits, des lunes et des saisons; au rythme des hommes, des animaux et des cultures. On en oublierait presque ici les copains de là-haut; là-haut dans l'Est lointain, dans cet autre monde de la guerre. On en regretterait presque les copains, les frères de souffrances, ceux qui savent, ceux qui peuvent comprendre. J'arrive cet après-midi en gare de Génolhac vers une heure. J'ai auparavant traversé tout ce pays de mines qui poudrent aujourd'hui de charbon nos vertes pinèdes cévenoles: Alais, la ville des études si proches et déjà si lointaines; Chamborigaud, le hameau natal enfoncé dans ses collines. A la vue de ces arbres, de ces toits, de ces pierres, mon cœur se met à battre plus fort, comme s'il voulait participer lui aussi de cette lourde machinerie qui fait avancer la locomotive vers sa destination fmale. Les odeurs mêlées de l'âpre nature cévenole et du rude labeur minier me prennent à la gorge, j'étouffe de Cévennes et ne tenant pas en place, je me lève de ma banquette, sors dans le

couloir, reviens dans le compartiment, ne sachant trop, dans ce transport de mes sens, si je suis heureux d'arriver, anxieux de ce que je vais trouver, ou impatient de revoir les miens. Quand le halètement de la locomotive et le crissement des freins me font comprendre que nous approchons de la gare, je redeviens brutalement plus calme et, occupé d'une seule pensée, je fouille des yeux le quai populeux qui approche doucement. Je cherche dans tous ces visages de sœurs attentives, de mères inquiètes, d'épouses angoissées, je cherche les blonds cheveux de Marthe, les doux yeux bleus de l'aimée, le charmant visage qui m'occupe tout entier depuis la gare de Germaine. Soudain, je la vois.. .oh ! elle n'est pas de celles qui trépignent, qui crient, qui pleurent ou qui rient. Figée comme elle l'est dans la digne rigueur de notre vieux pays protestant, seuls ses yeux agrandis par l'attente expriment sa douleur de femme, ce cortège d'émotions subies par ces millions de mères et d'amantes qui souffrent au foyer de ces mêmes épreuves vécues par l'absent. Quand elle me voit, elle ébauche un timide sourire, celui qu'elle aurait au Tenlple pour remercier le Seigneur de ses grâces. Nous nous dévorons des yeux, plongés déjà à distance dans l'étreinte que nous anticipons. Enfm le train s'arrête. Je saisis mon bagage et m'engouffre dans le couloir bondé de permissionnaires. C'est un beau chahut pour parvenir à la porte du wagon. Les poilus débordants d'enthousiasme oublient ici toute notion de discipline. Soudain me voilà sur le quai et, impression de mon cœur amoureux ou réalité, il me semble que la foule maintenant rangée m'offre un chemin dégagé, une haie de bienvenue vers Marthe tremblotante. Je cours à elle et l'enlace, l'entraînant dans une valse décousue où joue contre joue, cœur contre cœur, nous nous disons sans un mot tout ce que nous n'avons pu nous écrire. Nous devons nous marier dans trois jours. Louise est là aussi qui sourit de notre jeunesse. Je l'embrasse à son tour puis nous sortons de la gare. Sur la place encombrée qui occupe le devant de l'édifice, mes deux compagnes nous

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fraient un chemin jusqu'à une charrette attelée à une bourrique. Les Pantelant bien voulu la prêter pour l'occasion. Nous cahotons une bonne heure avant d'arriver à Vialas. Je m'étais fait une joie à l'idée de revoir ce village de mon enfance où chaque été, chaque vacance, je venais retrouver ceux de la famille qui n'avaient pas tenté leur chance dans les mines et continuaient à cultiver la terre de leurs ancêtres. Aujourd'hui, je n'ai plus à Polimies que des parents éloignés et c'est chez Paul, le frère de Marthe, que je vais loger. En arrivant au bas de Vialas pourtant, j'ai une impression pénible que je ne sais au début défmir. Certes la Grand-place devant le Café du Nord est déserte, mais il faudrait être bien aventureux pour s'y risquer au soleil d'août, en ce début d'après-midi. Non, ce qui me choque, je le comprends peu à peu, ce n'est pas tant que cette place et que toutes ces rues soient vides, mais qu'elles soient vidées d'hommes. Durant tout le trajet depuis Génolhac, nous n'avons croisé que des femmes. Des femmes courbées plus que de raison dans ce pays où on s'enorgueillit plutôt de la dureté de son labeur. Et de surcroît, je le réalise soudain et en éprouve une sourde émotion, des femmes vêtues de noir, de longues et sévères robes noires. La route se peuple tout à coup dans mon imagination de longues flIes de ces robes noires sans visage, qui me regardent pourtant de leurs yeux morts, vitreux, presque haineux. Voilà d'où provient ma pénible impression. J'assiste depuis mon départ de Génolhac à une procession. Une sombre procession du deuil et de la douleur, une procession que j'insulte de ma santé, une procession qui me reproche d'être en vie. -Trente et un me dit Louise sombrement, comme si elle devinait mes pensées, trente et un qui ne reviendront plus. . . Louise n'est pas de celles qui ont perdu un soldat proche, mais quel courage illui faut pour poursuivre sa besogne en sachant Paul, son mari, prisonnier en Allemagne, et Louis, son flls, dans les tranchées de Verdun. Me voilà enfm sur la petite placette où m'attend un chaleureux comité d'accueil. Les petites tout d'abord, qui me 15

sautent au cou. Pour elles deux coincées dans un univers exclusivement féminin, c'est chaque fois une fête de recevoir quelqu'un «qui pique des deux joues ». C'est ensuite au tour d'Orpheline et sa mère, la tante Tatou, de m'embrasser et de me souhaiter la bienvenue. Rosinette aussi est là, venue de Chareylasses pour assister à notre mariage. Même la grand-mère Rosalie, pourtant tracettel, a tenu à m'accueillir sur le pas de la porte. Les femmes se sont arrangées pour ne pas avoir à travailler cet après-midi. Nous profitons donc de la fraîcheur de la cuisine pour échanger quelques nouvelles. Ce soir, je dors dans la chambre du haut, sous les combles, débarrassée pour ma venue. C'est là que je rédige ces quelques pages.

JOURNAL DE MARTHE ROUX
Le 14 Août,
Louis est à Vialas. Je devrais être en joie. Quand j'ai aperçu sa tête à la fenêtre du compartiment, comme le train arrivait à Génolhac, j'ai eu une pensée pour la miséricorde de l'Eternel. Pourtant, comment ne pas interroger notre Seigneur sur la raison de tout ce qui arrive aujourd'hui? Certes je devais m'attendre à trouver Louis changé après ce long séjour au front. Malgré ce qu'il veut paraître, il a beau rire et faire des blagues, ce qu'il a vu l'a marqué. J'ai lu ça dans ses yeux, à peine était-il descendu du train. Son corps est bien toujours celui d'un gaillard de vingt ans, ses yeux sont ceux d'un vieillard. Quand ils me regardent, je vois bien qu'ils me traversent, qu'ils voient plus loin et se fiXent sur autre chose. Seigneur, viens-nous en aide. Quand il est arrivé, après que nous l'avons débarrassé de son barda et installé dans la chambre des combles, nous sommes toutes venues à la cuisine pour le questionner. Nous
1 : fatiguée, patois cévenol (NdA) 16

voulions en savoir plus sur toutes ces aventures que racontent les journaux et puis surtout s'il allait bien, ce dont il manquait etc. Mais il s'est fermé et a éludé nos questions avec des bêtises. Alors c'est nous qui avons parlé de la vie ici, du travail et des soucis. C'est ce qu'il attendait. Il est avide de tous ces détails du pays qui lui font oublier la vie là-haut. Il a une grande soif de bouscas1,de Pélars2, de pélous3 et de granit. Je crois même qu'il irait bien au Temple pour te retrouver vraiment Seigneur, comme on te prie chez nous! De toutes façons le pasteur Jouanen nous mariera dans trois jours. J'ai hâte d'y être. Peut-être quand nous serons seuls Louis sera-t-il plus bavard?

CARNET DE ROUTE DE LOUIS R***
Vialas, Mardi 15 Août 1916
Ma semaine de permission commence en fanfare: c'est aujourd'hui la Vote, la fête votive de Vialas au cours de laquelle les gens du canton se retrouvent pour une foire aux produits du terroir et autour de jeux et d'attractions venus de toute la Cévenne. Nous nous levons donc aux aurores pour préparer l'étal que nous tenons dans la Rue-Haute, en face du Café National. Nous voulons y vendre essentiellement des Pélardons de nos chèvres et les quelques pots de crème de marron que, seuls sans doute dans tout le village, nous avons réussi à conserver jusqu'ici. Nous sortons de la maison alors que tout Vialas avec nous s'affaire, dans une joyeuse effervescence. Il m'est agréable de constater que même si les temps sont durs et les deuils toujours cruellement vifs, chacun joue le jeu de la tradition sans venir ternir de ses larmes la bonne humeur du 15 Août. Les Cévenols savent garder leur peine pour eux et respecter aussi celie des autres. Certes la fête cette année ne saurait être aussi éclatante qu'avant-guerre, mais chacun met du sien pour que ce 15 Août 1 : jeunes rejets de châtaignier, patois cévenol (NdA.) 2 : abréviation de «pélardon », fromage de chèvre cévenol (NdA) 3 : bogues de châtaignier, patois cévenol (NdA) 17

1916 soit honoré au même titre que les 15 Août du temps passé. Nous installons notre étal entre le miel des Bastides et les jouets en bois de M. Benoît. Les femmes ont la gentillesse de me laisser le champ libre pour visiter la foire et saluer les gens du village. Je me fraie donc un chemin à travers les nombreux étals de la Rue-Haute, dans cette joyeuse cohue de charrettes retardataires, de gamins émerveillés, de voyageurs curieux. Les odeurs de fromage, de charcuterie et de feu de bois le disputent à celles moins apéritives du crottin de cheval et de la sueur. Chacun va s'égosillant pour capturer avant le voisin l'attention de l'auditoire: « Ous téï téï la brebis! Fromage de brebis. . .Saucisson, jambon, pâté, charcuterie de pays!... Un libraire à Vialas ! Venez acheter vos livres!. .. » Hélas le libraire est là pour me rappeler mon triste sort: il a amené avec lui des titres de la presse nationale, tous préoccupés de la situation dans la Somme. Moi qui me réjouissais de la bonne ambiance qui avait su prendre le pas sur les deuils de chacun, je suis à présent le seul à ne pas tirer pleinement profit de la fête. Je poursuis mon chemin jusqu'au café de France, en essayant d'oublier mes idées noires. A cet endroit, la bière commence à couler à flots et les femmes dansent entre elles sur un air d'accordéon. J'esquisse quelques pas avec ma cousine Combes que je viens de rencontrer. Elle me présente à ses amies avec lesquelles je parle quelques instants. Je descends ensuite vers le groupe scolaire et m'arrête encore à plusieurs reprises pour saluer des connaissances, puis regagne notre étal. Les femmes ont bien vendu crème et fromages. Elles sont satisfaites de leur matinée. A présent bien entré dans le rythme de la Vote, je savoure mes premières heures de retour au pays.

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Vialas, Mercredi 16 Août 1916
Ce matin, je ne profite pas de la grasse matinée qui m'est offerte, après tant de nuits sous les marmitesl. Debout de bonne heure avec Louise, je me régale d'un solide petit déjeuner au lait de chèvre, avec pain et confiture de châtaignes. J'ai même droit à un fond de chocolat dans mon bol, conservé précieusement par ces dames pour mon plus grand plaisir et, comble du bonheur, un reste de jus de pomme. Voilà bien longtemps que je n'ai connu pareille abondance. Si je me lève tôt, c'est avec une idée en tête: ne me sentant pas encore disposé à affronter les conversations des vieux du Café du Nord, j'ai décidé d'aller me ressourcer dans la Cévenne. Un bon petit tour par Montclar, le Trenze, Gourdouze et Tourières, voilà qui me maintiendra en forme pour ce cher Guillaume. Je prends donc vers six heures le chemin des Hortals, emportant avec moi une bonne portion de pain, quelques pélars, de la confiture et un peu de saucisson. J'ai bien fait de partir tôt, car dès cette heure matinale, le jour naissant promet d'être chaud. Monter aux Hortals, c'est l'affaire d'une demi-heure. Sur le chemin, je ne croise pas grand monde: des vieilles qui me saluent et ont un mouvement de surprise quand elles me reconnaissent. Je ne m'attarde pas, ne tenant pas à ressasser à chaque reprise les mêmes affreuses banalités sur les horreurs de la guerre. Et puis je ressens toujours cette sourde hostilité qui me répète: «tu ne devrais pas être ici, ta place n'est pas à l'arrière» .

Au ])rat Naou, c'est dans une Gourdouze transformée en ruisseau par la sèche haleine d'août que je remplis ma gourde d'eau fraîche. Je traverse le hameau des Hortals comme un voleur et suis à Montclar au bout d'une bonne heure de marche. Le soleil matinal donne déjà à pleins rayons sur les collines du Mas de la Barque, sur le cône du Chastelas et sur l'abrupte montée qui m'attend jusqu'à la cime du Trenze. Après quelques bonnes gorgées d'eau, je préfère ne pas m'appesantir sur la
1 : obus, argot des tranchées (N cL\) 19

beauté du paysage et profite de ce qu'il fait encore doux pour gravir la montagne. Le chemin, lieu de passage des nombreux troupeaux de brebis du pays, est bien dégagé entre les touffes denses et foncées de genêts couronnées de jaune. Mes godillots de soldat prennent plaisir à marcher sur ce sol ferme et rocailleux. A mipente, je souffle quelques instants en contemplant l'énormité granitique du rocher de Trenze défiant de toute sa taille, du haut de son promontoire de pierre, les plus élémentaires lois de la gravité. Il rappelle un peu nos ancêtres camisards qui, sûrs de leur foi, peut-être méditant son exemple, ont dit non debout au pouvoir temporel qui voulait les bâillonner. C'est vers huit ou neuf heures, essoufflé par mes longues enjambées qui ont enfm dompté le Trenze, que je parviens au sommet du haut massif de granit. Prenant cette fois le temps de me reposer, j'admire l'immense panorama qui s'offre à moi. Cette terre a une âme. Depuis les lointaines ruines du château de Portes qui se dressent vers le sud, jusqu'au vaste cirque de Vialas qui s'étend sous mes pieds; depuis les sombres fumées des vallées minières de Chamborigaud, jusqu'aux monts du Bougès que les bruyères irisent de rose; dans le vert foncé des forêts de hauts sapins qui surveillent les vallées, ou le vert plus tendre du châtaignier souverain de la montagne; dans l'âpreté de tout ce granit qui m'entoure, on sent sourdre la volonté dure de cette terre de souffrance, de luttes et d'exil, terre de refuge, de vie et d'amour. C'est ici la terre des camisards, la terre de la liberté et du renouveau de la foi. C'est pourquoi l'étranger qui y débarque peut être parfois dérouté par la rigueur de son climat et de ses habitants. C'est pourquoi aussi, quiconque apprend à les connaître en ressent immanquablement une muette fascination. Dominant de mon royal piédestal ces vastes étendues de campagnes pacifiques, jusqu'aux hauteurs éloignées du Ventoux et du Pic Saint-Loup, je ne peux éprouver que mépris pour les mesquines querelles humaines qui déchaînent si loin au nord les foudres de la guerre. Des pensées contradictoires m'agitent, 20

je me dis «- C'est là la France.. .est-ce que ça ne vaut pas la peine de se battre? », et en même temps, «- Il ne fait pas de doute qu'un rémois qui observe, de la Montagne de Reims, les nombreux vallonnements de la Champagne ressent la même fierté que moi à contempler sa terre. Que peut-il ressentir aujourd'hui en la voyant criblée d'obus, souillée de sang? » Aspirant à la pleine tranquillité que seuls peuvent m'apporter ces lieux, je ferme les yeux et écoute. Quelques timides cigales sont venues se perdre dans ces hauteurs, à une centaine de kilomètres de la Méditerranée. Elles se disputent l'auditoire avec certaine variété de criquet ou de sauterelle qui émet un sifflement continu ou un frou-frou épisodique. Il y a aussi les stridulations des oiseaux qui échangent des gammes. Par moment, c'est une bourrasque de vent qui de son souffle puissant fait oublier les insectes, avant de refluer dans les feuilles des arbres. Tout à coup, sont-ce les cloches de Vialas que j'entends? C'est qu'il doit être neuf heures. Je me remets en marche. Le soleil commence déjà à cogner dur, heureusement, j'arrive au bois des Bouzèdes. Je suis bientôt à la ferme où je remplis de nouveau ma gourde, puis repars en direction de Gourdouze. J'y croise quelques femmes affairées à leur travail et continue vers le plateau. Sur cette étendue élevée, il fait comme toujours plus frais que dans la vallée mais aujourd'hui, cette fraîcheur est plus que supportable. Je suis, comme chaque fois que je viens ici, transporté par la beauté et la quiétude de ce paysage vert et fleuri, avec ses blocs de granit ronds, ses bois de fayards, et ses genêts. J'atteins Pierre froide vers la mi-journée. C'est là que j'ai prévu de me restaurer et d'attendre un moment le passage de la grosse chaleur. Je m'installe donc sur la pierre de la fontaine, à l'ombre de son toit. L'eau qui coule du tuyau m'apaise de son murmure et de sa fraîcheur. Je sors mes provisions du bertou!. Quel bonheur de savourer dans ce décor de circonstance ces chers produits cévenols, pour la plupart fabriqués à la maison par des mains amies, des mains aimées. Le vieux 1 : panier, patois cévenol (Net\.)
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saucisson sec d'abord, qui pique sur la langue et qu'on adoucit d'une bouchée de mie de pain fraîche. Le pélardon affmé ensuite, qui fleure bon la cabrel de nos montagnes. Pour fmir, la crème de marron qui épouse ces saveurs et les fait oublier toutes. Je regrette de ne pas avoir emporté une bouteille de piquette pour faire glisser tout ça. Il est vrai que j'aurais eu du mal à la tenir fraîche jusqu'à cette heure avancée. Par une association d'idées assez incongrue, que je me dois de taire devant notre Seigneur, je pense à Marthe. M'en voudrat-elle de l'avoir abandonnée à la veille de notre mariage, alors que je viens d'arriver? Je pense qu'elle peut comprendre qu'un cévenol, après des mois de promiscuité virile, ait besoin de solitude et de granit. Pierrefroide est l'un de ces lieux solitaires et reculés, groupement de vieux mas de pierre trapus dans lesquels les chefs camisards aimaient à se réunir loin de la menace des dragons de Louis XIV, où l'on se sent vibrer à l'unisson de cette terre. J'en suis là de mes réflexions quand j'aperçois un individu hirsute, pas de chez nous, qui m'observe de loin, planté devant un petit muret de pierres sèches. Dès qu'ils croisent mon regard, ses yeux se détournent et l'homme passe son chemin, visiblement pressé de se cacher ailleurs. Devant ce comportement étrange, d'abord interloqué, je me souviens d'un fait mentionné l'avant veille par les femmes et qui, au milieu des autres nouvelles, n'avait pas d'abord retenu mon attention. On raconte qu'un déserteur de l'armée française serait venu dans notre région chercher le silence des ses habitants, ces derniers nourrissant depuis l'époque des dragonnades une sainte horreur pour l'engeance des délateurs. Est-ce là l'homme en question? Dans ce cas, qu'il n'ait nulle crainte, ce n'est pas moi qui lui enverrai les gendarmes. Après quelques instants de repos à l'ombre d'une grange, je rassemble mes affaires et me dirige vers le village de Tourières, en contre-bas. J'ai pris la précaution de remplir ma gourde à Pierrefroide, pour ne pas boire l'eau arséniée du ruisseau de Tourières. Après le village, j'entame la longue descente qui
1 : chèvre, occitan (N el-\.) 22

surplombe le Rieutort, sublime théâtre de schiste et de granit. Ayant quitté Pierrefroide en début d'après-midi, je suis à Polimies vers quatre heures et en repars après avoir cassé la croûte chez les Combes. Une petite demi-heure plus tard, je retrouve ma fiancée, mes cousines, tante et future belle-mère dans la maison familiale. J'entends me reposer de cette longue promenade, avant de rédiger ces quelques pages.

JOURNAL Le 16 Août,

DE MARTHE ROUX

Je crois que Louis était bien embêté de partir et de m'abandonner pour faire sa ballade. Quelle touchante naïveté masculine! En vérité c'est une aubaine qu'il ait eu ce furieux appétit de grands espaces, sans quoi je ne sais quel stratagème nous aurions pu inventer pour l'éloigner de la maison. En effet, c'est aujourd'hui entre femmes que nous tenons à mettre au point les derniers préparatifs de la noce. D'abord ma robe. En cette période de disette, ce détail me préoccupait. En effet, les fmances n'auraient pas permis d'en louer une, aussi bon marché soit-elle, à plus forte raison de l'acheter. Heureusement, Louise a eu la bonne idée de me faire cadeau de la sienne. Comme au jour de son mariage elle était enceinte de cinq mois (ça lui avait valu un refus catégorique du pasteur pour le passage au Temple), il a fallu faire entièrement retoucher la robe par Tatou pour l'adapter à ma taille fme, si bien que c'est une robe neuve que j'ai l'impression de porter. Nous y mettons aujourd'hui la touche fmale. Je la trouve très seyante. Son style fm de siècle lui donne un charme désuet qui n'est pas pour me déplaire: longue jupe légèrement évasée serrée sur les hanches, fermeture en motifs de broderie jusqu'à la naissance des seins, large col rabattu sur la poitrine et manches bouffantes. On voit que le vieux Pantel avait ses moyens. Louise m'a dit que pour faire la nique au pasteur, ils

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étaient allés chercher la robe jusqu'à Nîmes. Seigneur pardonnez-moi si cette robe n'est pas d'un blanc immaculé, vous savez comme moi que je ne le mérite pas. Sous la robe, un léger chemisier bien boutonné sur le cou viendra achever la tenue, sans oublier le petit chapeau à plume, les gants et mes bottines noires. Je crains d'avoir un peu chaud! Pour ce qui est de Louis, le mieux est qu'il porte son uniforme de parade, aussi l'avons nous rudement frotté ce matin à la Fontaine du Curé pour le rendre irréprochable. Hélas Louis est parti dans la montagne avec ses bottes, et il nous faut attendre son retour pour les faire reluire. Le repas se tiendra sur la placette, à l'ombre d'un grand drap que nous essaierons de tendre entre les maisons alentour. Le menu en est arrêté, et nous avons commencé à préparer ce qui pouvait l'être. Ce sera: assiette de charcuterie du pays avec crudités du jardin, daube de bœuf avec pommes de terre sautées, fromage, fruits et desserts variés. Outre nous toutes, il y aura les Combes de Polimies et quelques vieilles du quartier: Mme Vigne, Mme Rouvière. Louis sera bien seul au milieu de toutes ces femmes. Pour la dernière fois, je me pose les mêmes sempiternelles questions sur la précocité de ce mariage. Ne sommes-nous pas trop jeunes? Depuis la mort de sa mère, Louis tient à ne plus être à la charge de quiconque et à fonder son propre foyer. Il a peur de ce que pourrait amener la guerre et pense à l'avenir, à un possible départ vers les mines de Lorraine. Moi aussi, je veux concrétiser notre amour devant le Seigneur avant qu'il n'arrive quelque chose. On n'est jamais trop sûr du lendemain par les temps qui courent. Et puis il y a eu notre accident du Luech l'an dernier, heureusement sans conséquences. Seigneur, je m'en remets à ton jugement. Le 17 Août,

Ça y est! C'était aujourd'hui le grand jour.

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Nous partons ce matin de la maison pour être à la mairie à dix heures. Je suis tout excitée dans ma belle robe de mariée arrangée avec tant d'amour jusqu'hier encore. Louis a mis comme prévu son uniforme. Il n'est pas dans son assiette! Il n'a jamais aimé ce genre de cérémonies. Maman a tenu à nous accompagner dans sa robe noire du Temple, si bien que notre petit cortège qui marche à son rythme a plutôt l'air de celui d'un enterrement! Louise a sa longue robe violine du dimanche avec son col en fourrure qui doit l'étouffer! Rosinette, Orph et Tatou sont toutes trois joliment pomponnées. Même les deux petites, Jeanne et Marguerite, ont fait des efforts de toilette. Nous descendons la ca/adel qui mène jusqu'à la fontaine en essayant de ne pas nous faire remarquer au milieu de tous ces deuils. Je pense moi-même à mon frère Paul, détenu en Allemagne. Cela m'empêche de goûter pleinement mon bonheur. Cependant, quelques personnes rejoignent notre cortège et nous sommes une quinzaine à emprunter la rue qui mène au groupe scolaire. Au bas du perron de la grande bâtisse qui abrite l'Hôtel de ville et les écoles, une petite foule nous attend parmi laquelle nous retrouvons les Combes de Polimies, Mmes Vigne et Rouvière, quelques vieux, et l'adjoint au Maire M. Pin, qui nous souhaite la bienvenue. Notre petite troupe entre dans la Mairie où officie M. Pin, sous la vigilance des symboles républicains: le drapeau, tant mis à l'épreuve en ce moment, Marianne et une représentation de notre bon président Poincaré. Le temps que M. Pin nous éclaire sur les dispositions du code civil régissant notre union et nous voilà devant la question essentielle de la journée: «Melle Roux, ici présente, souhaitez-vous prendre comme légitime époux M Louis R *** ici présent? ». Je me suis tellement préparée à ce moment que je suis déçue: je m'entends à peine répondre «oui» d'une voix atone, et la cérémonie continue comme si rien ne s'était passé. Mon cœur n'a pas cessé de battre, l'assistance ne s'est pas pâmée, la terre continue de tourner. Pourtant, à cet instant, Louis et moi sommes mariés.
1 : ruelle en pente, patois cévenol (NdA) 25

Mariés devant les hommes, car pour ce qui est de Dieu, le pasteur Jouanen nous attend au Temple à onze heures sonnantes. Nous nous retirons donc de la mairie et, nobis1 en tête, prenons la direction de notre vieux Temple vialassain. Le pasteur nous accueille à la grande porte latérale, côté cimetière catholique, et nous invite à le suivre dans le lieu de culte. Louis et moi prenons place au pied de la chaire, pendant que la noce s'installe sur les bancs. Mon cœur de protestante est beaucoup plus intimidé qu'à la mairie par ces vieilles pierres, familières de l'Evangile. Pour son prêche, le pasteur a choisi un texte de circonstance: Job VII, 1-6.
«Le sort de l'homme sur la terre est celui d'un soldat, et ses jours sont ceux d'un mercenaire. Comme l'esclave soupire après l'ombre, comme l'ouvrier attend son salaire, ainsi j'ai pour partage des mois de douleur, j'ai pour mon lot des nuits de souffrance. Je me couche, et je dis : Quand me lèverai-je? Quand fmira-la nuit? Et je suis rassasié d'agitation jusqu'au point du jour. 1-10n corps se couvre de vers et d'une croûte terreuse, ma peau se crevasse et se dissout. Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, ils s'évanouissent: plus d'espérance! »

PASTEUR JEAN JULIEN JOUANEN
Nombre d'entre vous s'émouvrons sans doute du choix audacieux de ce texte sombre en un jour tel que celui-ci. C'est que si aujourd'hui j'ai le plaisir de prêcher pour une présentation, jour de joie et de fête s'il en est dans une vie, ce n'est pas, loin s'en faut hélas en ces temps tragiques, la cérémonie dont je suis le plus coutumier. Il y a deux semaines à peine, nous enterrions le pauvre Dumazert. «J'ai pour partage des mois de douleur, j'ai pour mon lot des nuits de souffrance. » La vie est ainsi jalonnée de ces joies et de ces peines et cependant, tout cœur de chrétien, par les temps qui courent, se doit de s'interroger sur les raisons de l'holocauste guerrier que nous subissons. Est-ce une épreuve que nous impose le Seigneur? Comment devons-nous réagir à cette adversité? « Quand donc fmira la nuit? »
1 : jeunes mariés, occitan (NdA.) 26

Quel message le prophète veut-il nous transmettre à travers ce texte et cette conclusion terrible: «plus d'espérance! » ? La lecture du livre de Job nous révèle l'ancienne prospérité du prophète et sa nouvelle décrépitude, cause de sa révolte contre l'Eternel: Job, homme intègre et droit, était un fervent adorateur de notre Dieu. Un jour, Satan, persuadé du caractère intéressé de la piété de Job, décide de provoquer l'Eternel. Il lui dit : « Etends ta main, touche à tout ce qui lui appartient, et je suis sûr qu'il te maudit en face. » L'Eternel confie Job à Satan qui s'exécute, mais Job ne renonce pas à sa foi. A nouveau Satan aff1rme : « Etends ta main, touche à ses os et à sa chair, et je suis sûr qu'il te maudit en face. » L'Eternel confie Job à Satan, mais encore une fois, Job se montre plus fort. Pourtant, soudain, diminué sous la vue de ses amis, Job se met à maudire le jour de sa naissance. L'œuvre du Malin est en marche. Seul le retour à une foi solide et sereine remettra Job sur le chemin de la prospérité. Ainsi, en ces heures sombres, à l'inverse de Job, restons déterminés dans notre foi. Le Seigneur nous éprouve? Bien impie celui qui aujourd'hui, dans l'adversité, se détournerait de sa face. Sous les coups de boutoir de la fatalité, demeurons fidèles à nos convictions: fidèles dans le malheur comme nous l'avons été dans le bonheur. J'irai même plus loin. Permettez-moi de sortir la parole du jour de son contexte pour lui donner une portée plus générale. En effet, vous le savez, les voies de notre Seigneur sont multiples et parfois tortueuses. Ce n'est pas pour rien, vous vous en doutez, que j'ai choisi pour aujourd'hui ce texte où apparaît le mot « soldat ». Louis, tu es à cette heure un soldat, tu te bats et souffres dans ta chair. Marthe, toi aussi, tu endures à Vialas, dans ton foyer, les mêmes épreuves que ton futur. Vous toutes et vous tous ici assemblés, vous souffrez de l'absence d'un proche, vous pleurez la mort d'un mari, d'un fus, d'un frère. Cette souffrance qui est la vôtre, qui est aussi celle de Job dans notre texte, comment ne pas la rapprocher de la souffrance de notre Seigneur sur la Croix? Sachez comme lui 27

supporter dans la foi et l'espérance la douleur d'ici-bas, qui sera félicité dans le Ciel. Pour vous aider en cela, le Seigneur, en ce jour, Marthe, Louis, le Seigneur vous donne un compagnon. Ce compagnon partagera avec l'autre les moments de joie comme les moments de peine. Quel enseignement tirer de tout cela? Celui du devoir et de l'abnégation: l'abnégation du Christ en Croix, l'abnégation de Louis dans la tranchée. Mais élargissons encore le champ de notre réflexion, éloignons-nous des souffrances actuelles. Le devoir, ce n'est pas seulement « Mourir pour la France» comme nous le prouvent tous les jours nos héroïques poilus, ce qui est une sorte de paroxysme. Le devoir, c'est tous les jours, chaque année, toute une vie, régler sa conduite selon les préceptes de notre Eglise, remplir sa fonction d'époux et d'épouse, de père et de mère, être consciencieux dans son labeur quotidien. Le devoir, c'est accepter, à chaque instant de sa vie, de faire passer l'intérêt d'autrui devant son propre intérêt. Préférer l'intérêt général à son intérêt particulier. Aujourd'hui, le devoir nous demande de voler au secours de la patrie en danger, de repousser dans l'antre qu'elle n'aurait jamais dû quitter l'hydre de l'Allemagne militariste, de défendre une fois de plus, comme en 92, les principes sacrés de 1789 contre l'autoritarisme prussien. Enjoignons l'Allemagne, le pays de Luther, berceau du protestantisme, d'adhérer enfm aux idéaux de justice, de tolérance, d'égalité et de liberté, qui font la fierté et la gloire de notre France. Marthe, Louis, vous tous ici présents, poursuivez l'effort national, déjà si fermement engagé. Marthe, Louis, à l'avenir, sachez vous montrer dans votre couple, pour ce qui est des devoirs que vous aurez à assumer l'un envers l'autre, sachez vous montrer vous menez aujourd'hui. Amen. dignes du combat que

Après le prêche enflammé du pasteur viennent les bénédictions nuptiales, à la suite desquelles la noce quitte le 28

Temple. A la sortie, les langues se délient, et les commentaires vont bon train sur la fermeté du pasteur. C'est vrai que je ne m'attendais pas aujourd'hui à cette prédication rude, mais la force tranquille de notre pasteur est telle qu'elle fait tout passer avec douceur. Je crois que ce prêche aura affermi bien des cœurs dans le doute. Après avoir reçu les félicitations de tous, nous nous mettons en route vers la placette et nous installons autour du repas de noces. Comme prévu, la longue table a été mise sous une vaste tenture tendue entre les murs pour nous abriter du soleil. Louis et moi présidons. A ma droite, Maman, Orph et Tatou, puis Rosinette avec les petites. A la gauche de Louis, les Combes de Polimies. En face, Mmes Rouvière et Vigne. Les temps sont durs et le repas n'est pas aussi copieux que nous l'aurions souhaité, mais dans l'ensemble, tout se déroule bien, dans une ambiance joyeuse et bon enfant. Le déjeuner s'achève en fm d'après-midi, puis nous nous occupons de mettre de l'ordre. Maintenant, alors que je fmis d'écrire ces lignes, vient le moment intimidant où Louis va me rejoindre pour la première fois dans ma chambre, notre chambre. Pourquoi tremblé-je Seigneur et ai-je honte de cette lune de miel, de cet acte d'amour et de vie que, pour la deuxième fois pourtant, je vais partager avec Louis? Louis, qui est aujourd'hui mon mari.

CARNET

DE ROUTE DE LOUIS

R***

Vialas, Samedi 19 Août 1916
Aujourd'hui, j'aide les femmes aux travaux des champs. Nous nous levons donc de bonne heure, à peine si la lueur du jour commence à teinter de rose les cimes du Trenze et du Chastelas. Après un solide petit déjeuner, Marthe et moi descendons aux Sources, laissant Louise s'occuper des bêtes, cochon, chèvres et poules. Elle doit nous rejoindre plus tard.

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