Murmures du Mono

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Sept nouvelles, sept univers... Univers parsemés de grandeurs, de désirs sublimés, mais aussi de lâchetés, d'élans contrariés ; sept univers ayant pour point de chute, les rives du Mono, fleuve-patrimoine, fleuve-devenir. Au coeur de ce creuset historique du sud du Togo qu'est la région du Mono, sept destins se tissent à la manière de chuchotements centripètes le long d'un itinéraire de retour aux sources... itinéraire affolé mais consenti.
Publié le : vendredi 1 juillet 2005
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EAN13 : 9782296403970
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Murmures du Mono

Encres Noires Collection dirigée par Maguy Albet
N° 260, Alexis ALLAH, L'oeil du Marigot,2005. N° 259, SylvestreSimon SAMB, Dièse à la clef,2005. N° 258 Semaan KFOURY, L'Egyptien blanc,2004. N° 257 Emmanuel MATATEYOU, Dans les couloirsdu labyrinthe,2004. N° 256 Yacoub OuId Mohamed KHATARI, Les résignés, 2004. N°255 Dakoumi SIANGOU, La République des chiens. Roman, 2004. N°254 Adama Coumba CISSE, La grande mutation. Roman, 2004. N° 253 Armand Joseph KABORE, Le pari de la nuit, 2004. N° 252 Babba NOUHOU, Les trois cousines, 2004. N° 251 CalixteBANIAFOUNA, Matalena ou La colombe endiablée,2004. N° 250 Samba DIOP, À Bandowé, les lueurs de l'aube, 2004. N° 249 Auguy MAKEY, Brazza, capitale de la Force libre, 2004. N° 248 Christian MAMBOU, La gazelle et les exciseuses, 2004. N° 247 Régine NGUINI DANG, L'envers du décor, 2004. N° 246 Gideon PRINSLER OMOLU, Deux Gorée, une île, 2004. N° 245 Abdoulaye Garmbo TAPa, L 'héritage empoisonné, 2003. N° 244 Justine MINTSA, Un seul tournant Makôsu, 2003. N° 243 Jean ELOKA, Iny, 2003. N° 242 Césaire GBAGUIDI, Le rhume de la moralisation, 2003. N° 241 Daouda NDIA YE, L'exil, 2003. N° 240 Richard M. KEUKO, Une vie pour rien, 2003. N° 239 Benoît KONGBO, Balenguidi, 2003. N° 238 Amadou DIAO NDIAYE, Le diable est-ilnoir ou blanc ?, 2003. N°237 Georges NGAL, Giambatista Viko ou Le viol du discours africain, 2003. N° 236 Marie-Ange SOMDAH, Un soleil de plomb, 2003. N° 235 Justin Kpakpo AKUE, John Tula, le magnifique, 2003. N° 234 Auguy MAKEY, Tiroir 45, 2003. N° 233 Jean-JusteNGOMO, Nouvellesd'ivoire et d'outre-tombe, 2003. N° 232 Nestor SIANHODE, Embuscades, 2003. N° 231 Fidèle PAWINDBE ROUAMBA, Pouvoir deplume, 2003. N° 230 lHonoré WOUGLY, Unevie de chien à SAMVILLE, 2003. N°229 Oumaou SANDARY ALBETI,Agagar, ange ou démon ?, 2002. N°228 Adelaïde FASSINOU, Toute une vie ne suffirait pas pour en parler, 2002. N°227 Fanga-Taga TEMBELY, Dakan, 2002. N°226 Isaac TEDAMBE, République à vendre, 2002. N°225 Dave WILSON, La vie des autreset autres nouvelles,2002. N°224 Charles MUNGO SHI, Et ainsi passent lesjours, 2002. N°223 Gabriel KUITCHE FONKOU, Moi taximan, 2002.

Guy V. AMOU

Murmures du Mono
Nouvelles

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16

FRANCE

HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALŒ

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattan1@wanadoo.fr
<DL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8706-1 EAN : 9782747587068

Yannick...

~/ian...
Un JOUfj peut-être, lirez-vous ces lignes. Puissent alors les mots vous restituer Fidèlement ce que papa n'ajamais pris Le temps de vous dévoiler: Les couleurs particulières Deces contrées lointaines Où il ne suffit à rien d'être... Où chaque silence exalte Les pulsations d'un fleuve, Aux mouvements encombrés De malentendus... Où, blotti contre le sein materne~ J'ai reçu l'ordre defuir constamment Le voisinage des évidences, Car la viey joue à oublier la mort...

De qui tiens-tu, petit, Que mon sommeil soit inutile? Ces yeux clos? Cette respiration régulière et indifférente? Cet immobilisme insupportable à qui, Comme toi, dévide le temps deJactances

En transes? Bah!
Tout cela ne saurait Que les esprits, abuser ou bien supetftciels,

Ou bien trop occupés d'eux-mêmes Pour jamais s'inquiéter de ce qui Se terre au fond du silence!

Mais toi,
Tu me fréquentes depuis tant de soupirs Qu'il me semble inconcevable Que ton ignorance ne soit pas feinte. Ne hausse pas ainsi les épaules. Je n'ai pas du tout oublié que ta nature exècre Les faux-semblants. Se pou"ait-il donc que ta mémoire N'ait gardé du Mono que son humeur belliqueuse? Tout enfant, né ici, sait pourtant que lefleuve S'accorde des Périodes d'accalmie Au cours desquelles sa suiface, complètement étale, N'appelle néanmoins aucune remise en question De son impétuosité!

Pardon?

Ces trêves, somme Avec L'âge Vois-tu, Que mon agaçante me joue

toute rares, N'ont et interminable

rien à voir flemme? tours! talent

Tiens!
décidément de bien vilains de vue un redoutable j'ai failli perdre

tu as tOUjours possédé cette petite faiblesse

Pour ce genre de subtilités! Mettons au compte d'une émotion Dont j'ai perdu le commerce.

J 'en convzens...
"

Je me complais depuis longtemps dijà D ans un ":fus du mouvement Qui doit insulter ton goût
DeI' aventure et de

t excessif

Inutile de détourner la tête. Tes yeux m'ont; dès ton arrivée, Avoué ce que ta bouche S'emploie vainement à confiner dans ta gorge: Tu es indigné... Pire: tu me soupçonnes de veulerie... de trahison. Il est vrai que tu me dois pour beaucoup La hargne avec laquelle tu t'en Jus, loin d'ici, A la conquête de toi-même. Rappelle-toi notre dernier entretien:
"- Je m'en vais.

- Oui?
- Je m'en vais sonder le bout du chemin... - C'est bien, petit; va !

- Y trouverai-je la nacre bifide où s'est réJugié

L'Homme?

- Cela

dépend de t adresse que montrera ta n"velaine. - En cas de péril, je peux tOUjours Compter sur toi, n'est-ce pas? -8 -

- Tu n'as plus

aucun

besoin de mon secours.

-Ah /...
- Ton patrimoine, petit, recèle des trésors de bouées, Des greniers débordant de népenthès. Et, adoubé Comme tu sembles d'orages, tu n'es pas près De manquer de ressources. - Alors, Vieille Racine, prends bien soin du tronc Qu~ bientôt, aura désappris à bourgeonner." Je sursautai. D ans ta hâte Juvénile à fuir un cadre devenu trop Exsangue pour la danse à laquelle Tes membres ne demandaient qu'à s'abandonner, Tu ne remarquas guère mon affolement. Mais mo~ je reçus ce curieux titre En plein coeur, tel un dard empoisonné. Quel augure t'avait inspiré ce mot terrible? La question me tourmentait,jour et nuit. Le vent, délaissant pour un instant 5 on terrain dejeux, aux abords du Mono, Finit par me murmurer: caprice / J'envqyai ce .rycophante divaguer ailleurs. Je te sais... Je te savais incapable d'étourderie ou de cmauté. J'avais beau appeler à l'aide. Désespérément. Les regards lesplus compatissants Que croisaient mes yeux fiévreux, S'excusaient mollement de l'arrêt unanime. Que leur demandais-je dans lefond? L'impossible?
Bien sûr que non. Il ne leur en aurait De m'avouer sans doute pas coûté grand'chose leur propre impuissance. simplement

-9-

Au lieu de quoi, tous m'indiquaient L'enclos des aliénés. Non, petit, ne t'emporte pas. T on mouvement d' humeur est injustiftab le. Personne ne m'a enfermé ici contre mon gré. Autrement, j'aurais uni, Depuis bien longtemps déja~ Mon souffle à l'anhélation sinistre D es deux hyènes jumelles, réduites à se tourmenter Les entrailles de ronces, pour avoir profané la dulie Sacrée, en se repaissant des restes de leur mère. Un homme seul ne peut avoir raison Contre une communauté entière. Crois-moi,je ne me suis guère refusé à l'effort. Comme la poussière des chemins, Guettant avec componction L'haleine détersive de la mousson, J'empochai vaillamment mes états d'âme Et entrepris d'escalader, pas à pas, Le mont au faîte duquelJe m'entendais hélé Par celui de mes noms que nul ne doit connaître.

Hélas!
Le crépuscule avait assis sa chaumière sur mes épaules. Chaque jour qui s'achevait m'apportait ainsi Une promesse plus teniftante autant que plus Inéluctable d'une nuit sans aurore. Bientôl,Jc n'en pus plus d'épouvante. Espérant dégoûter les ombres qui s'attachaient Avec une insistance pe11Jerseà mes tâtonnements, Je me mis à fuir les venelles de la mémoire. Peine perdue... La voix obsédante, qui ne me quittait plus, Flibustait même mes .ryncopes De son ricanement lugubre:

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''Insensé! Qu'as-tu à gaspiller ta sève en De si pitoyables entreprises? Sous quels limons Rêves-tu d'enfouir Ta lâcheté? Tu as une énigme à résoudre, dont rien, Absolument rien, ne possède le pouvoir De délester ta conscience l'' Dis-mo4
T04 dont la bouche seJait brasier... To4 que sans dérision aucune, J'assimilais à un ventre-océan... Toz~ qui as trouvé le courage de défier Ihorizon... Toi, de quij'espère l'apophtegme ultime En manière d'amulette... Oui, dis-m04 était-ce vraiment de ma Jaute Si mon pauvre corps, habité par tant de scories, Fût devenu par trop chatgé de silence pour concevoir Quelque autre attitude que la catalepsie hagarde Du chasseur nocturne, fraPPé soudain de cécité... Qu'une soumission presque seroile au grignotement Méthodique de ses intimes mélophages ? Maintenant que te vozïà, mon exil touche Certainement à son terme.

Non?
Mais alors...

Quoi?
Parle plus fOrt. Mon escorte de brouhaha me protège des chuchotements. Tu veux rire ! Quelles réponses attends-tu de moi Qui ne suis plus que questions? J'ignorais qu'en partant, tu avais négligé de consulter L'ornière des courants d'air sur létroite entablure De l'irréel et du palpable.

- 11 -

Car, alors, tu aurais évité de me
Tu te serais gardé de joncher Ton parcours Et En tu aurais de chimères. ménagé ton appétit

dénaturer.

à ce point

vue des libations

amères du retour. encore

Si donc tu ne ramènes pas le verbe qui éclaire tout, De quels sortilèges viens-tu Semer mes incertitudes?

-12 -

TIMPOKO
TI ne conduisait pas au rythme de l'impatience qui l'habitait, depuis son départ. L'aurait-t-il seulement voulu qu'il en eût été matériellement incapable. Ces jours derniers, le ciel, pris soudain d'une furieuse incontinence, avait résolu de combler en quelques heures à peine le lourd déficit d'eau ayant résulté d'une saison sèche anormalement longue et torride. Cette brusque orgie liquide avait laissé la route dans un tel état que tout excès de vitesse lui était interdit. La bande argileuse, ourlée de part et d'autre d'herbes luxuriantes, était en effet ulcérée d'innombrables flaques d'eau. La pluie, ici, s'accordait au tempérament des gens. Comme eux, elle mitonnait longuement ses sorties du silence. Et, au moment où l'on se mettait à interroger les mobiles de son inquiétante apathie, elle vous déversait sur la margoulette le trop-plein de sa gorge gagnée soudain par une urgence qu'elle ne semblait plus posséder le moyen de différer d'aucune manière. Ces crachats toniques et les bourrasques qui, invariablement, leur faisaient cortège, avaient grignoté la voie en maints endroits, comme des bouchées de galette. TI avançait, pour ainsi dire, contraint à une prudence que sa nature désavouait et dont il s'empressait de se libérer dès qu'il lui semblait aborder une portion de route moins traîtresse. Une nuée d'émotions l'assiégeait, qui lui chiquenaudait l'épine dorsale, raidissant son corps dans une frénésie délinquante, tel un sexe en campagne. Ses

mains alors tournaient nerveusement le volant dans un sens puis dans l'autre, presque en même temps. Ses pieds, participant avec allégresse à cette ivresse coquine, talochaient gaiement l'accélérateur, le frein et le piston d'embrayage. Et, lorsqu'il se saisissait du levier de vitesse, la joie vicieuse que lui confessait le moteur, dans son ronronnement, finissait de muer son plaisir en volupté. Par moments, il souriait ou partait d'un grand éclat de rire. Le paysan, qu'il avait failli accrocher au sortir d'un virage, lui montrait un air où la réprobation s'alliait à l'effroi pour lui rappeler l'étroitesse du chemin. Ses narines, aux lobes robustes et gourmands, charriaient vers son cerveau des odeurs qui réveillaient en lui des pans entiers de ses jeunes années. Comme ils lui avaient manqué, ces parfums qui semblaient ne jamais perdre le pouvoir de l'ancrer à son patrimoine, quelle qu'eût été la longueur de son absence! Ainsi, la terre chérie de ses ancêtres aimait-elle reprendre vigoureusement possession de lui, à la manière d'un amant à bout d'appétence. Vertige, émoi, gratitude... Les gouttes d'eau, qui paraient les feuilles de perles irisées, s'unissaient au gâchis de la route pour lui recomposer une identité. TIredevenait fils du Mono, entité douillettement lovée au cœur de la dérive discrète des otages du quotidien. Insensiblement, il se dégageait de ses penchants à la supputation pour accoster au rivage intemporel des vérités dépouillées des épreuves atrabilaires de la suspicion. Son âme réapprenait à cheminer avec le nondit. Sans le moindre besoin de froncer les sourcils. Plusieurs harmattans auparavant, il avait vu le jour ici. Ici il apprit à sentir, à accepter, à donner, à savoir... Dans ces régions, où peu acceptaient de perdre leur quiétude à interroger les humeurs fantasques du temps, -14 -

rien, jamais, n'annonçait longtemps à l'avance la fin de la saison sèche. On subissait jour après jour les brûlots du ciel en se contentant de la vieille certitude que, tôt ou tard, le soleil s'épuiserait. Et bien malin, qui eût pu prédire quand! Même au plus fort de la sécheresse, il y avait toujours moyen de conforter une langueur, que plusieurs siècles de pratique avaient fini d'installer dans une redoutable patience. Les palétuviers n'avaient pas encore découvert la manie perverse de mesurer chichement leur ombrage. Au pied des palissades et sous les hangars coiffés de chaume ébouriffé, les hommes conservaient le droit d'arracher les meilleures places aux animaux. Cela nécessitait parfois un duel sournois, affecté néanmoins d'un code d'honneur que tous observaient. Rigoureusement. Puis, sans préambule, Hêviêsso, le prince tutélaire des voûtes célestes, sonnait l'heure de la lessive pour sa maisonnée. Ses ouailles y mettaient alors d'autant plus d'ardeur que les manteaux du maître avaient perdu de leur bleu éclatant pour l'horrible gris des souillures d'entre deux corvées. Bientôt, dans une liesse que scandaient les vociférations du seigneur des lieux, tous s'attelaient à la tâche. Et hop! La terre recevait avec un profond soupir de soulagement la rinçure. Ouf! Cette année encore, la pugnacité des échines obtenait quelque chance de désamorcer les pièges de la disette. Merci, Hêviêsso. . . Ah ! Comme il les chérissait, ces pluies attentionnées, pansant généreusement les ulcères de sa terre natale! Dans l'imaginaire collectif, elles étaient associées à la paix, au bon augure. Rien d'étonnant donc qu'elles lui eussent inspiré, voilà déjà bon nombre d'années, l'une de ses premières et maladroites esquisses poétiques: -15 -

Son chant sur le toit A l'aube m'a réveillé. Du tonnerre la vigoureuse voix En fragmentait les stances enjouées. «(Il pleut! Il pleut! Il pleut! )
Piaillait la tôle ondulée...

Depuis une heure déjà, il avait quitté la route asphaltée, au sud-ouest de Pam. Et il savait que, dans peu de temps, il se retrouverait en face de son père. Cela l'exaltait et plantait tout à la fois au flanc de son excitation une vague appréhension, comme une écharde empoisonnant la sérénité d'un fruit mûri au soleil. TIhuma goulûment l'air bavard et gavé d'humidité. Sur ses narines, des gouttes de sueur jouaient négligemment avec la lumière d'un jour indécis encore entre l'âge mûr et l'amorce de la vieillesse. Son esprit, flairant un surcroît d'inquiétude, se ramassa sur lui-même, pareil au python quémandant un peu d'ombre à quelque tortillon oublié sur l'herbe. Son âme se recroquevilla au fond d'une vigilante immobilité d'où sa respiration, laborieusement contrôlée à la manière d'un yogi, s'appliquait à expurger tout excès d'anxiété. Soudain, son visage s'agita. Ses yeux se mirent à fouiller le rebord gauche du chemin. Ah I... Une douce ivresse le submergea. C'était comme à l'heureuse époque où, jeune lycéen, il revenait au début de la saison des pluies passer ses vacances parmi les siens. Même plus tard, à son retour d'Europe, il n'en avait guère perdu l'habitude. Et, chaque fois qu'il venait rendre visite à sa famille restée au village, la termitière, objet de sa présente quête, haute d'environ deux mètres et demi, lui signifiait qu'il ne se trouvait plus -16 -

qu'à un kilomètre de Timpo, le joyau rural du Mono, Timpo, son village natal. TI serait bien en peine d'établir un compte exact des rapports que ses ancêtres, fondateurs de Timpo, entretenaient en leur temps avec la termitière. Au dire des anciens, elle n'avait véritablement pris de l'importance qu'avec les ans. Au début, on n'avait pas dû y voir grandchose d'autre qu'un des éléments du décor naturel. Peu à peu, sa stature aidant, elle s'était mise à jouer, pour les premiers habitants de Timpo, le rôle d'un précieux point de repère. La végétation alentour se réduisant à une savane semée çà et là d'arbres médiocrement feuillus, il leur était aisé d'apercevoir, presque où qu'ils se trouvassent, cette brune sentinelle qui semblait indiquer, au voyageur égaré, le chemin vers le village. Avec le temps, sa présence fidèle et occulte avait à ce point gagné leur existence qu'elle finit par représenter, à leurs yeux, infiniment plus qu'une motte de terre, protégeant l'intimité de plusieurs générations de termites. Si bien qu'à présent, elle abritait autant de réalités qu'il y avait de consciences dans le village. Pour certains, c'était l'ultime demeure qu'avaient choisie les mânes ancestrales. Pour d'autres, elle figurait le signe par lequel les fondateurs de Timpo avaient reconnu l'emplacement que préféraient leurs ancêtres pour le nouveau village. On ajoutait que l'oracle, rapidement consulté, avait confirmé le fait. D'aucuns y voyaient le fruit d'une union hypostatique entre Hêviêsso (dieu de la foudre et de la guerre) et Timpo, que l'imaginaire collectif avait coutume de peindre sous les traits d'un génie féminin. D'autres encore y découvraient le regard perspicace et sévère des dieux tutélaires, regard sans cesse posé sur tout ce qui approchait le village ou en sortait. Et malheur à quiconque s'y dirigeait, qui ne fût animé -17 -

d'intentions pacifiques! De sorte qu'en fin de compte, tous s'entendaient à lui reconnaître une réalité qui transcendait l'apparente inertie qu'elle offrait aux sens du passant non averti. Aujourd'hui encore, elle était là, immuable, défi constamment lancé à l'œuvre sournoise du temps. A l'époque bienheureuse de son enfance, il ne se passait guère de journée qu'il ne vînt appuyer son oreille contre ses flancs étonnamment tièdes, quelle que fût la saison. Les yeux fermés, il demeurait alors là, tout entier abandonné à une communion secrète avec les pulsations de sa terre. TIlui confiait ses états d'âme. D'elle, il prenait volontiers conseil. Leurs fréquents dialogues répudiaient les mots pour s'installer confortablement dans l'univers de la télépathie. Elle devint ainsi, pour lui, le symbole même de son Timpo natal. Maintenant qu'il vivait éloigné du Mono, c'était elle qui, la première, consacrait ses retours. Faute d'une haie d'honneur, elle se chargeait de lui souhaiter, au nom de tous les siens, la bienvenue. Et, dans son muet salut, elle concentrait la voix de toutes les générations. Aussi l'appelait-il Timpokô: l'âme de Timpo... TI poussa un long soupir. Soupir de soulagement autant que de satisfaction. Elle venait enfin de lui apparaître. En dépit de la distance, il savait la distinguer des formes diverses qui, alentour, détaillaient au vent ludique la vitalité nouvelle de la nature. Au premier abord, ce ne fut qu'un vague point sombre à l'horizon dentelé. Puis, elle lui fit l'impression d'un gourdin dont les jeunes pousses menaçaient la rue. Peu à peu, ses contours se précisèrent. Involontairement, il accéléra. TIl'atteignit bientôt. Alors, d'un geste solennel de la main, il salua Timpokô avant d'entamer, plus gaiement encore, l'ultime kilomètre le séparant de son village natal. -18 -

La vue de Timpo lézarda soudain sa bonne humeur. En un éclair, chaque écœurement dont s'étaient tissés les derniers mois de son existence répondit, aussi fidèle qu'un remords, à l'appel de sa mémoire. Et cette hébétude qui lui figea les traits, à l'entrée du village, ne lui rappela que trop bien qu'il n'avait jamais auparavant mis autant d'éternité à y retourner. Vingt-cinq lunaisons déjà... Deux longues années au cours desquelles son esprit s'était appliqué à entretenir, par tous les moyens, une venelle curative entre le Mono et sa désespérance. Chaque parcelle de souvenir, disputée avec hargne aux sortilèges des engrenages mortifères, le vaccinait alors contre l'aliénation. Par doses homéopathiques. Maintenant que le voilà confronté à la réalité des images dont s'était nourrie son absence, force lui était de convenir que le temps avait omis d'accorder son défilé au kaléidoscope nostalgique de l'exilé. Les premiers paysans croisés lui semblèrent dissimuler dans le regard quelque chose d'innommable, qui était à mille lieux de le rassurer. TIs n'avaient pourtant rien perdu de leur indolence légendaire. Ceux-là qu'il reconnut, en contournant la place du marché, le saluèrent même avec empressement. Presque avec ce tantinet de malice, dont ils avaient coutume de maquiller leur penchant à la dérision. Une telle coquetterie de l'humeur, ils n'en gratifiaient généralement que le familier ou le paria. Oui, tout, à première vue, paraissait solidement ancré dans le train-train habituel. Mais lui ne connaissait que trop bien les siens. Et cette connaissance, aux frontières de l'animal, l'avertit tout de suite qu'un grain de sable imposait aux bielles de la routine, des extrasystoles. Un léger tremblement se mit à importuner ses mains, prises à nouveau d'impatience. Elles s'agrippèrent au -19 -

volant, comme à une bouée indocile. Le véhicule avançait en hoquetant, soumis qu'il était à la déraison de son conducteur. TI s'appliqua à fouiller sa mémoire. Peine perdue. Pas le moindre motif au malaise qui, semblable à la vermine au cœur d'une jambe éléphantiasique, dépeçait tranquillement la dentelle coruscante, dont il avait eu l'extrême naïveté d'habiller son retour. TIne fut donc plus qu'appréhension en franchissant l'immense portail d'où son père et, avant lui, ses ancêtres régnaient sur Timpo. L'héritier d'une orgueilleuse lignée de monarques, celui-là même qui, la veille encore, défiait avec superbe la hallebarde du bourreau, se liquéfia à la simple idée du regard paternel. TI s'expliquait mal un tel état d'âme. Et plus il tentait d'en railler le bien-fondé, moins la gerçure pratiquée dans sa quiétude semblait se disposer à la conciliation. Sitôt que, jeune garçon, il avait su raisonner, il s'était convaincu que son géniteur faisait bien davantage que prendre, sur le digne trône de Timpo, au cœur du royaume Adja-Ewé, le relais de ses ancêtres. Tout lui indiqua qu'entre l'administration civile post-coloniale et le pouvoir traditionnel, dont sa famille entretenait l'intégrité en dépit des mutations qui frappaient le pays, il existait une sournoise rivalité. En vieillissant, il comprit qu'à Timpo, plus que partout ailleurs, cela était exacerbé par le tempérament du roi. Son père, peu enclin de nature à souffrir la moindre atteinte à l'autorité dont il excellait à assumer la plénitude, avait juré de conserver intact le lourd legs ancestral. Dans tout le pays, les autres Chefs coutumiers lui enviaient secrètement l'espèce de digue que sa puissante personnalité imposait aux menées constamment humiliantes et vexatoires de l'appareil gouvernemental. Le prince héritier, très tôt, tira une vanité incommensurable des petites - 20-

victoires dont le trône de Timpo empoisonnait le quotidien des fonctionnaires locaux. Ses propres goûts pour la bagarre s'alimentèrent ainsi à même le climat d'intrigue et de rébellion où baignait la cour. Plus tard, jeune adulte, nul ne se surprit donc de le voir montrer une fière indépendance de jugement en face des fadaises que le régime militaire et dictatorial servait au pays en manière de credo politique. Toutefois, obéissant aux ordres paternels, il évitait d'exposer, en-dehors du cercle restreint de ses intimes, les véritables sentiments qu'éveillaient en lui les errements du pouvoir central. De sorte que, tout adversaire qu'il fût supposé, on hésita longtemps à cristalliser sur sa personne, l'animosité avec laquelle on abordait, dans les officines gouvernementales, les fréquents contentieux avec sa famille. Entre les deux camps, l'habitude et les ultimes traces de décence finirent par planter des lignes de démarcation, que chacun faisait mine d'ignorer tout en prenant soigneusement garde de fournir à l'autre quelque prétexte à les franchir. Telle était la situation jusqu'à ce jour maudit où la guerre fut déclarée au clan royal, sans les sommations d'usage. Quelle avait été la riposte des siens? TIn'en savait rien encore. TIferma le moteur puis descendit, presque en hésitant, du véhicule. Dans la vaste cour, d'ordinaire fort animée à cette heure-là du jour, il régnait un silence indigeste. TI se dirigea vers l'aile du palais où se trouvaient les quartiers de sa mère. Ses tempes se raidirent en une lutte vaine contre sa nervosité croissante. Les mains moites et le pas lesté d'une réticence perfide, chaque mouvement le dépouillait progressivement de sa hâte aux retrouvailles avec les siens. Désemparé, il ralentit son allure. En ces lieux, dont il connaissait jusqu'au grain de poussière le plus fin, il eût été à même de s'orienter les yeux fermés. TIne comprenait - 21 -

donc pas que soudain, au terme d'une absence somme toute assez courte, tout lui y parût à ce point étrange et d'une insaisissable vaporisation d'angoisse. Tout à coup, comme s'il avait reçu une secrète injonction, il fit demi-tour. Ce brusque mouvement le mit en face de trois vieillards, membres du conseil des anciens, qui le dévisagèrent sans aménité. Pas un geste. Pas un mot. Mais dans leur regard, tant d'hostilité et d'austère indignation qu'un vent glacial le statufia sur place. lis poursuivirent leur chemin de leur démarche lourde et mesurée. TIles suivit un instant des yeux puis, tout à fait inquiet, il se hâta vers la case où, selon ses souvenirs, devait loger son cousin le plus cher. Ce cousin promenait, comme un talisman buriné dans sa chair, les vingt premiers harmattans d'une existence que tout annonçait féconde et glorieuse. Son corps interminable, aux muscles généreux et évidents de puissance, semait le désordre dans les rêves de quiconque, jeune fille ou femme accomplie, savait l'appel irrépressible des charmes mâles. Quelques saisons auparavant, à l'aube de sa dixhuitième année, on l'avait chargé de l'administration des champs de son oncle, le roi. En regard de son jeune âge, cela constituait un précédent, une inestimable distinction. li faut ici avouer que Yamo - tel était son nom - n'avait rien épargné pour mériter semblable honneur. Très tôt, il fit montre d'un sens des responsabilités et d'une probité rares. Son courage était célébré au-delà des limites du Mono. Mais il savait, mieux que personne, accoler à ses atouts physiques, une humilité et une équité devenues proverbiales dans toute la région. De plus, Yamo avait hérité de sa défunte mère une timidité telle que toute jeune fille en mal de distraction savait trouver en lui une proie exquise pour les taquineries dont le sexe - 22-

féminin, sous toutes les latitudes, possède d'instinct le secret. Son amour du travail, du travail bien fait, et son affabilité naturelle lui valurent, bien vite, l'estime de tous, jeunes comme vieux. Ainsi, lorsque lui échut la charge très convoitée de gérer le domaine royal, il ne se trouva guère personne pour y voir une faveur issue uniquement de sa parenté avec le monarque. Yamo s'apprêtait à sortir de chez lui lorsqu'en écartant le rideau d'osier habillant l'une des ouvertures de sa case, il se retrouva nez à nez avec son bouillant cousin, le prince héritier. Cette rencontre, il eût tout donné pour la différer encore. Que de fois, dans ses cauchemars, il avait redouté ce moment! Le regard sombre et gorgé d'imploration de son visiteur ne fit qu'accroître son propre trouble. TIs se tinrent un instant des yeux puis finirent par rentrer, l'un derrière l'autre, dans la case sobre et parfaitement rangée. Sitôt franchi le seuil, le visiteur éclata: - Que se passe-t-il donc ici, Yamo ? L'hôte, qui ne semblait habité d'aucune hâte à répondre à l'interrogation de son parent, se contenta, d'un geste de la main, de lui indiquer un escabeau où ses yeux le supplièrent de prendre place. Le prince choisit d'ignorer cet élémentaire mouvement d'hospitalité. TIinsista: - Je t'ai posé une question. - Mmmmhhh ?.. - Cesse de jouer au sourd, Yamo ! Je veux savoir ce qui se passe ici! - Euh..., mais, rien... - Quoi? - Rrrriieen... - Ah, la belle affaire! TIne se passe donc rien à Timpo, mon cher Yamo ! - 23-

- Non... rien... - Ah, où avais-je la tête? Hein, dis-moi Yamo, où donc avais-je pu laisser la tête? - Je ne sais pas... - Bien sûr, tu ne peux le savoir. Tout ce que tu sais, c'est qu'il ne se passe strictement rien à Timpo. Comment ai-je pu penser le contraire? C'était sans doute mon imagination qui me jouait encore un de ses tours préférés. Une chance que mon cousin bien-aimé y ait vu plus clair ! J'étais sur le point de me convaincre tout à fait d'un complot... Ah, merci, mille fois merci, cher Yamo ! - Mais... - Quoi donc? Le jeune homme baissa la tête, en proie à des sentiments divers. TI avait beau appeler à sa rescousse le secours des génies du verbe, il ne parvenait pas à trouver les mots justes pour peindre à son cousin, ne fût-ce qu'une esquisse de la situation nouvelle que vivait le village. Soudain, une voix le réclama dehors. Avec insistance. TIse rua vers la porte, laissant à son visiteur la terrible impression qu'il n'accueillit pas cette interruption de leur tête-à-tête sans soulagement. Lorsqu'il revint, au bout de quelques minutes, son visage avait gagné en malaise. - Qu'y a-t-il ? - Hein ? - Qui était-ce? - Kitam... - Et que te voulait ce dégénéré? - Eeeeuuuuhh... - Que voulait-il ? - Jeeee... - Quoi? - C'est-à-dire que... Jeee... Euhhh... - 24-

- Mais, cousin Yamo, que t'arrive-t-il donc?

...
- Que t'a raconté ce vaurien de Kitam qui te mette soudain dans un tel état? - C'est que... Euh... - Mais, parle, nom de Dieu! - Neee t'é-t'éner-nerve pas. J'y arrive. Ah... -Oui? - C'est qu'on m'a chargé d'un message... Euh... comment dire ?... Euh... - Un message pour moi? - Oui ! C'est cela, oui, un message pour toi. - Alors, qu'attends-tu pour me le transmettre? Le jeune homme, à bout d'embarras, se laissa lourdement tomber sur un escabeau. Sa poitrine se libéra d'un long soupir. TI joua nerveusement avec ses doigts, comme pour asphyxier son trouble, avant de répondre: - Voilà... On te prie de quitter le palais... le quitter à l'instant même et de ne plus jamais y remettre les pieds... - Qui "on" ? - Euuuhhh... Mon... Je veux dire, le roi... - Quoi? Tu plaisantes? - Non... - Tu n'aurais pas mal compris? - Non... C'est un ordre du roi... - Le roi? - Ououououiii... - Et pourquoi, Yamo ? - Mmmmhhh ?... - Pourquoi? - Euuuhh... C'est que, vraiment, je ne le sais pas moimême. Je te prie de me croire, je ne sais pas pourquoi... - Jete crois...
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Pris de rage, le visiteur indésirable sortit de la case de son cousin. Le pauvre Yamo, figé lui-même dans un désespoir sans nom, ne put risquer aucun geste pour le retenir. Pas plus pour un adieu. TI laissa choir sa tête fraîchement rasée sur l'assemblage de bois qui lui servait de table. Alors, pour la première fois depuis le décès de sa mère douze ans plus tôt, des larmes coulèrent sur ses joues, abondantes et silencieuses. Le prince se dirigea vers la salle du trône, l'âme bourrée d'insolences. TIn'était donc plus le bienvenu chez lui ! On voulait qu'il s'en allât, tel un pestiféré! Et pour que l'humiliation fût complète, on avait chargé le plus misérable des domestiques de lui indiquer la porte. S'il fallait la passer ainsi, cette maudite porte, il était décidé à ne s'y résoudre qu'après quelque éclat. On ne se soustrairait pas à si bon compte aux explications qu'on lui devait. TI allait leur montrer qu'il représentait toujours, quoi qu'on pensât, le point de chute de plusieurs générations de fiers monarques. Une pareille hérédité - on allait l'éprouver sans tarder - lui avait servi l'orgueil, à pleines gorgées! Néanmoins, à peine avait-il parcouru quelques mètres qu'il se heurta au regard glacial et singulièrement comminatoire de deux autres anciens, avançant à sa rencontre. Non loin d'eux, un peu en retrait, se tenaient six gardes, armes au poing. Dans leur expression, aucun doute. TIs n'auraient nulle réticence à l'assommer s'il lui poussait l'idiotie de continuer son chemin. il s'immobilisa, hésita un instant, puis fit demi-tour, honteux et brisé. En quelques enjambées rageuses, il regagna sa voiture, dont il claqua la portière en s'accompagnant d'un florilège de jurons. Durant plusieurs secondes, il fut incapable du moindre mouvement, tant ses membres tremblaient. TI ferma - 26-

ses yeux et appuya son front, ruisselant de sueur, contre le volant. Une espèce de vide tumulaire l'envahit, peu à peu. Lorsque enfin il mit le moteur en marche, l'automate qui actionna le démarreur contemplait, ébahi, l'abîme des sentiments où se démenait son méconnaissable double. Le véhicule, péniblement, se lança à la poursuite des deux faisceaux lumineux qui enfilaient les prémices de ténèbres. Quand il franchit les limites de Timpo, la nuit avait déjà pris entièrement possession du monde. Nuit brutale, comme la pointe de sagaie sur la poitrine du nouveau circoncis, aussi insidieuse parfois que le silence d'une mère. Nuit qui ne s'embarrassait jamais de prologues crépusculaires pour établir son droit à sublimer les naufrages. En Afrique, décidément, le temps n'avait pas les prévenances du garde-malade. il scruta le ciel, longuement, sans toutefois perdre de vue le peu que ses phares, maculés de boue, lui dévoilaient de la route. Aucun nuage. Nulle trace d'étoiles. Tout son être s'emplit alors d'une immense gratitude pour ce firmament qui avait eu le tact de se fermer les yeux sur le lamentable spectacle de sa déchéance. Les mêmes interrogations, semblables à un ressac obstiné, venaient pratiquer, dans son monologue silencieux, des entailles sanguinolentes: Pourquoi? Que lui reprochait-on au fait? Et pour quelles raisons même la plus élémentaire des explications lui avait-elle été refusée? Son crime présumé était-il donc à ce point grave qu'il lui fallait le payer du bannissement? N'était-ce pas là un châtiment réservé aux délits qui menaçaient de gangrène les fondements de la société et dont on n'usait qu'après avoir épuisé l'ensemble des recours prévus par les lois ancestrales? Le prince, appelé à se charger un jour de la destinée des siens, pouvait-il être ainsi jugé sans même un simulacre de procès? - 27-

Son esprit, tout occupé de ces énigmes sans apparence d'issues, s'enfiévrait. Aussi sursauta-t-il quand, à environ dix mètres de Timpokô, il entendit, venant de l'arrière du véhicule: - Arrête-toi maintenant, mon fils, et essaie de te calmer un peu. Au son de cette voix, il s'en fallut de peu qu'il perdît le contrôle de l'engin. TIse ressaisit à temps et immobilisa la voiture au bord du chemin. - Est-ce toi, mère? - Oui... - Que fais-tu là ? Elle se garda de lui répondre. TI n'en fut pas surpris. Dans le silence qui suivit sa question, il ne perçut que la respiration arythmique et plaintive de la vieille reine. - Depuis combien de temps es-tu cachée là ? - Oh, je ne sais pas au juste... Peu de temps, je crois, avant ton retour précipité. - Que me veux-tu ? - Rien. Un rire nerveux et sardonique l'agita sur son siège. TI reprit avec acrimonie: - Pourquoi alors avoir attendu tout ce temps pour me manifester ta présence?

...
- Ah, je vois. La reine mère avait la trouille. TIdoit lui rester un peu de l'orgueil attaché à son rang. - Tu divagues... - Pas du tout! Oserais-tu nier que tu redoutais que ton propre rejeton te jette hors de sa voiture, devant témoins? - Parce que tu l'aurais fait? - Mille fois plutôt qu'une! - Pourquoi, mon fils ? - 28-

- Comme si tu ne le savais pas déjà, toi-même! Ah, c'est vrai, je n'y pensais plus... Ma mère est et demeurera, avant tout, une femme! - Maintenant que tu as suffisamment nourri ton puéril besoin de sarcasme, j'aimerais avoir ton attention. - Pourquoi? - J'ai à te parler. - Nous n'avons rien à nous dire... - Oh, que si ! - Moi je te dis que non! Descends de la voiture et retourne au village. Avec un peu de chance, tu y arriveras à temps pour te joindre au banquet célébrant ma défaite. - Tu souffres, je le sais, mais... - Je n'ai aucun besoin de pitié! - Écoute-moi, je t'en prie... - Je ne le veux pas! J'ai beaucoup plus envie d'être seul que de subir un sermon! - Tu ne comprends pas... - Là, tu dis vrai. Je suis le plus imbécile des bipèdes qui embarrassent la terre de leur présence. - Allons, cesse de jouer à l'enfant! Tu sais très bien que je ne fais pas du tout allusion à ton entendement. - Dans ce cas, de quoi parles-tu? Qu'y a-t-il à comprendre? - Si tu me laissais t'expliquer... - TI n'y a qu'un fait, un fait que nul, même le roi des idiots, ne saurait méconnaître: Je viens d'être renié par les miens, et de quelle manière! il haussa le ton: - As-tu seulement la moindre idée de ce que cela peut représenter pour moi, surtout après les deux années que je viens de vivre? - Ne parle donc pas si fort. Un homme, sous aucun prétexte, ne doit ainsi élever la voix. - 29-

- Un homme, dis-tu, mère? Franchement, suis-je encore un homme, moi? - Que tu sois blessé, voilà une chose que je conçois parfaitement. Dis-moi, d'où te vient autant d'acharnement à te rabaisser toi-même? - De la coupe d'humiliation où l'on a plongé ma face. Brutalement. D'un repère aussi qui fout le camp, en charpie... Une ancre que mon existence aimait jeter au bord des incertitudes et que, d'une houle fourbe, le fleuve a réduite en bois pourri... - Ce bois en putréfaction s'est peut-être chargé d'humeurs dont ton itinéraire n'a plus que faire. Qui sait, il dissimule seulement l'ancre que tu crois, à tort, immolée à quelque perfidie du Mono. Un mouvement, rien que le mouvement idoine, mon fils, et peut-être parviendrais-tu à te fixer plus solidement encore qu'avant... - Quel mouvement, veux-tu, qui me ramène indemne sous le pavois paternel, d'où nul autre qu'un domestique vient de m'expulser? - Parles-tu de Kitam ? - De qui d'autre veux-tu qu'il s'agisse? Ah I L'enfant de vipère. . . - Qui, du messager ou du mandant mérite le plus ton ressentiment? - Je m'étais égaré à évoquer le messager. Tu as raison de me ramener au cœur véritable de la question. Kitam n'est somme toute qu'un misérable. C'est à celui qui a eu la lâcheté de s'en servir comme d'une hallebarde abortive que j'en veux le plus. Et dire que, deux longues années durant, par amour et par respect pour ce père qui me renie aujourd'hui, j'ai subi sans broncher toutes les vexations dont l'imagination perverse de mes geôliers m'abreuvait I - Voyons, mon fils I Que racontes-tu là ? Ta colère, pour justifiée qu'elle te paraisse, ne te donne nullement le - 30-

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