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Musa

De
318 pages
Musa, contrairement à Cléopâtre, dont elle est pratiquement la contemporaine, a été oubliée par l'histoire pendant vingt siècles; son existence n'est attestée que par de rares monnaies frappées à son effigie et par des auteurs classiques qui lui accordent quelques lignes. Pourtant la survenance de cette femme changea le cours des relations entre les deux super-puissances: l'empire romain d'Auguste et l'empire parthe de Phraatès IV. S'appuyant sur les textes anciens et les découvertes récentes des archéologues, ce livre est un voyage aux sources de notre civilisation.
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Paul DELORME

MUSA esclave, reine et déesse

L'HARMATTAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kosuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli Amsti, 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8123-3 BAN : 9782747581233

A mes excellents fils, Hervé, Olivier, François

et petits-fils, David, Corentin

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DOCUMENTATION INTRODUCTIVE Musa changea le cours des relations entre les empires romain et parthe, les superpuissances de son époque hormis l'empire chinois (le « pays des Sères ») de la dynastie Han. Pourtant, cette femme au destin hors du commun a été oubliée par 1'Histoire pendant vingt siècles. Le plus long texte des sources classiques relatant son existence comporte moins de vingt lignes (FLAVIUS-JOSEPHE, Antiquités judaïques, livre 18, chapitre 3), son portrait ne figure que sur de rares monnaies et sur un buste trouvé à Suse. L'approche romanesque est donc ici la seule possible pour tenter de tracer une prosopographie. Pour distinguer des personnages imaginaires les nombreux personnages historiques, ceux-ci sont écrits en CAPITALES lorsqu'ils apparaissent pour la première fois (et souvent la seule), et ils sont répertoriés à la fin du livre. Les traits physiques ou de caractère et les actions qui leur sont attribués ressortent des sources classiques. Des termes comme harem, best-seller, blitzkrieg, pedigree, yacht... sont utilisés à dessein en raison de leur caractère intemporel. Système monétaire introduit par Auguste. 1 aureus = 25 deniers = 100 sesterces ou 400 as. Aureus (or): pluriel aurei, monnaie de prestige thésaurisée par les riches privilégiés (patriciens). Denier (argent): utilisé par les hommes d'affaires (chevaliers) et pour payer les fonctionnaires: la solde annuelle d'un légionnaire est de 300 deniers (hors primes). Sesterce et as (bronze): pour les transactions quotidiennes. Le salaire journalier moyen d'un ouvrier, permettant de nourrir trois personnes, est de 3 sesterces.

9

Système monétaire parthe. Drachme (argent) = 6 oboles (héritage des Grecs). Tétradrachme (argent) = 4 drachmes. Quelques mesures romaines. Longueurs: Pied (pes) : environ 0,30 em. Pas (passus) : 5 pieds. Mille (milia) : 1000 pas (environ 1500 m). Jugère (jugerum) : un peu plus de 2500 m2. Surfaces: Livre (!ibra) : 3 livres correspondent à 1 kg. Masses: Capacité: Boisseau (modius): pour les denrées sèches, environ 8,8 I (6,6 kg de blé). Amphore: environ 26 litres. Principales divisions du mois romain. Calendes = premier jour du mois. jour (14èmepour mars, mai, juillet, octobre). Ides = 13ème Repères chronologiques. A chaque époque historique ont coexisté de nombreux calendriers (dont l'origine définit une ère). Le calendrier grégorien (ère chrétienne) est actuellement adopté dans les relations internationales, mais d'autres, parfois plus anciens, sont en usage dans le monde: chinois, copte, hébraïque, hindou, musulman... Al' époque de Musa, dans le bassin méditerranéen, on utilisait par exemple l'ère des Olympiades, l'ère des Séleucides, l'ère d'Alexandrie, mais surtout l'ère de Rome, commençant à la fondation présumée de la Ville (Ab Urbe Condita). C'est l'ère qui est utilisée ici (notée V.C.), mise en parallèle avec l'ère des Parthes-Arsacides (notée Ars.) et l'ère chrétienne (notée J.-c., les signes - ou + pour les années avant ou après la naissance supposée du Christ).

10

v.c.
424 442 507 631 683 691 697 701 702 710 711 712 714 715 716 718 723
725 727 728 729 730 734 737 745 752 753 755 757 761 763 767

Ars.
1 124 176 184 190 194 195 203 204 205 207 208 209 211 216 218 220 221 222 223 227 230 238 245 246 248 250 254 256 260

J.-C. -330 -312 -247 -123 - 71 - 63

Alexandre détruit Persépolis Début de l'ère des Séleucides Début de l'ère des Arsacides Mithridatès II fils d'Artaban I Spartacus, 6000 esclaves crucifiés Naissance d'Octave-Auguste

- 57 Orodès II - 53 Carrhae - 52 Révolte de Vercingétorix

- 44

- 43 - 42 - 38 - 36 - 31
- 40 - 39

- 24 - 20 - 17 - 9 -

- 29 - 27 - 26 - 25

Assassinat de César Second triumvirat, proscriptions Philippi, naissance de Tibère Pacorus et Labienus (1ère offensive) Ventidius, naissance de Julie Octave épouse Livie, Gindarus, Phraate IV Phraapa, retraite de Marc Antoine er Actium, 1 voyage d'Octave à Samos

Tiridatès I, triple triomphe d'Octave
Retour de Phraatès IV, Auguste Bref etour de Tiridatès I Juba II roi de Maurétanie Auguste renvoie son fils à Phraate Retour des enseignes Adoption de Caius et de Lucius Vononès « otage» à Rome Phraatacès et Musa, exil de Julie Caius rencontre Phraatès V Mort de Lucius Orodès III, Caius tué, Tibère héritier Vononès I Artaban II Mort d'Auguste (77 ans) et de Julie

-

+ + + + +

2 1 2 4 8 10 14

11

12

AULUS JULIANUS VICTOR

.

Sur le croissant fertile de la Campanie s'étend le soir des calendes de mai 757 après la fondation de Rome.

Enveloppé d'un long manteau de laine écrue, le vieux
sénateur Aulus Julianus Victor fait les cent pas sur la terrasse de sa villa de Nola. Son épouse Marcia va et vient elle aussi. Tantôt elle rejoint son mari sur la terrasse, après avoir vérifié une fois encore l'harmonie des coussins disposés sur les divans de la salle à manger d'été, tantôt elle descend dans la cuisine exiguë derrière l'atrium, pour surveiller les esclaves qui font cuire un ragoût sur le fourneau au feu de bois, disposent des fruits dans une coupe et versent dans un pot en étain le vin tiré d'une amphore. Aulus jette parfois un regard distrait vers le sud ou se détache encore dans le lointain, devant l'étendue scintillante de la baie de Naples, la sévère ceinture en tuf noir des fortifications de Pompéi, rythmée par les tours rectangulaires à cheval sur le chemin de ronde. Plus à l'ouest, sur les pentes de la masse sombre et aplatie du Vésuve, on ne distingue déjà plus les arbusta vilis, les vignes grimpantes mariées à des peupliers ou à des ormes, qui fournissent une part importante des vins consommés à Rome. Aulus parle peu de sa fortune, estimée à deux millions de sesterces et assez modeste pour un patricien de son rang. Il a hérité de ses ancêtres un domaine de quatre cents jugères, produisant en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie en autarcie de la famille du sénateur et 13

de la trentaine d'esclaves des deux sexes employés aux tâches ménagères et agricoles. Mais l'essentiel des revenus est fourni par le quart des terres. Choisies parmi les mieux exposées au cœur de la propriété, elles sont réservées depuis plusieurs générations au vignoble, surtout planté en aminium, noble cépage grec, le plus réputé après le faleme, donnant un vin blanc doux mais vigoureux, bien charpenté et se bonifiant avec l'âge. Il produit aussi un mulsum, vin miellé aux arômes complexes servi sur les bonnes tables en apéritif ou au dessert, mais aussi paré des vertus d'un aphrodisiaque et d'un élixir de longue vie. - Prenez garde! Quand le mulsum manque, c'est I'heure des médecins et de leurs drogues, entend-on dans les tavernes. Sa fierté, c'est d'élever dans la tradition familiale un grand cru au goût de vin jaune très apprécié des élites romaines. Il va donc rendre de fréquentes visites aux centaines d'amphores bouchées à la cire qui vieillissent dans les chais de la cella vinaria, quelques-unes depuis dix, quinze ou vingt années, précieux millésimes de ce « château» réputé. A soixante-huit ans, Aulus Julianus Victor est un grand vieillard aux traits burinés, un peu sec et voûté. Il partage le temps que lui laisse sa retraite des affaires publiques entre l'étude des livres et la gestion de son exploitation viticole. De quelques années plus jeune que son époux, Marcia est vêtue simplement, mais son allure et ses cheveux blancs tournés en un chignon compliqué suivant la mode du moment révèlent une dame de l'aristocratie. Elle doit aussi s'astreindre à un régime, pour ne pas ressembler aux opulentes matrones glorifiées par une vieille tradition romaine réservée maintenant à la plèbe: les femmes grasses, voire obèses, sont les syndromes d'un peuple mal nourri. Dans les festins, moments incontournables permettant de marquer son territoire 14

parmi la coterie des notables, elle s'éclipse plus souvent que les autres convives de son sexe pour aller discrètement se faire vomir, s'aidant d'un doigt ou d'une plume. Gardienne des clefs de la maison, elle passe le plus clair de son temps à superviser toutes les affaires de la famille et du domaine. Elle remplaçait déjà le maître pendant ses absences, qui furent longues et nombreuses. Mais l'attention du couple est pour l'instant tournée vers la Via Popilia menant à Capoue, ville connue depuis ANNIBAL pour ses délices, où elle rejoint alors la Via Appia en direction de Rome. Marcia et Aulus s'attendent à voir apparaître deux cavaliers, leur fils unique Maximus et leur petit-fils Aulus qui reçut le prénom de son grand-père. Ils précèdent un carpentum, voiture à deux roues, bien suspendue et tirée par quatre mules, transportant Chirine, l'épouse iranienne de Maximus, et leur fille Firouz, aux yeux couleur de son nom - turquoise - grande et belle jeune fille brune comme sa mère. Viendront ensuite deux chariots couverts tirés aussi par quatre mules, l'un pour les bagages, l'autre pour la domesticité indispensable en voyage, quelques esclaves des deux sexes. Al' arrière du convoi des affranchis jeunes, robustes et bien armés, assurance fort utile sur des routes jamais sécurisées. Cette visite familiale est toujours trop rare et longuement espérée. L'habituelle expectative est ce soir troublée par un souvenir qui, subitement, ramène Aulus vingt-sept ans en arrière, aux ides de mai 730. Suivant la coutume romaine qui désigne chaque année par les noms des consuls en place (la fonction est annuelle), on était alors sous le consulat d'AUGUSTE (pour la dixième fois) et de CAIUS NORBANUS FLACCUS. L'air du soir de la nouvelle lune avait la même douceur exceptionnelle pour la saison et il attendait aussi une visite. Celle-là devait bouleverser une longue période de sa vie. 15

Aulus avait alors quarante et un ans. Lorsqu'il naquit 689 ans après la fondation de Rome, son père n'assista pas à l'accouchement, « une affaire de femmes» avait décrété la tradition, façon oblique de dégager la responsabilité des hommes, sachant qu'à la naissance un enfant sur cinq tuait sa mère. L'enfant n'étant pas né un jour néfaste, ne semblant pas handicapé, malade ou trop faible, et son père n'ayant aucun doute sur sa paternité, il n'y avait pas de raison valable pour l'abandonner. Son père prit le nouveau-né dans ses bras, avec l'air béat des pères fiers des pouvoirs de leurs sécrétions génitales. Il éleva le rejeton au-dessus de sa tête pour le montrer à l'assemblée réunissant la famille mais aussi les esclaves, en signe de reconnaissance officielle pour celui qui serait appelé à prendre la suite des sénateurs qui dirigeaient le domaine de Nola depuis des temps devenus légendaires. Le bébé n'était pas mort huit jours après, âge que, dans toutes les couches de la société, bon nombre de nouveaux-nés n'atteignaient pas. Son père lui transmit alors son propre prénom, Aulus, son nom de famille Julianus, ajoutant le surnom de Victor en l'honneur d'un lointain parent. On attacha par un cordon autour du cou de l'enfant la bulla, petite boule d'or porte-bonheur symbolisant sa noble naissance et qu'il portera jusqu'à sa majorité. Pour faire bonne mesure, un astrologue réputé dressa l'horoscope du petit héritier. Se penchant sur le berceau, il certifia sans rire que le nouveau petit Romain était béni par le dieu préféré de ses parents, et avec componction prédit que la Fortune le prendrait toujours sous sa protection, déroulant sous ses pieds un long tapis de pétales de roses. Aulus père ne voulut pas entendre parler de nourrices, refusant même celles qui étaient d'origine grecque, pourtant les meilleures puisqu'elles devenaient alors à la mode. Sa femme, élevée dans les principes d'une 16

famille aristocratique jusqu'à ce qu'elle passe de l'autorité de ses parents à celle de son mari, dut se plier aux pressions de son époux et de sa propre mère, et reproduire les antiques valeurs: elle allaita son fils. Aulus junior passa ensuite sa petite enfance dans le giron de sa mère. Souvent, il mêlait sans complexe ses jeux à ceux des jeunes esclaves du domaine. Le sénateur et son épouse toléraient cette promiscuité avec une indulgence calculée. Quant aux parents des petits pauvres, ils admiraient béatement ces privilégiés qui semblaient parfois leur porter attention, et s'imaginaient profiter de la faveur d'appartenir un peu à leur illustre famille. Puis, comme tous les riches romains, le jeune

patricien apprit les rudiments de la lecture avec un
précepteur particulier, très mal payé par ses parents pour respecter une tradition universelle. Ensuite, un grammaticus lui enseigna la grammaire grecque et latine dans l'Iliade et l'Odyssée d'HOMERE et dans un nouveau best-seller, un De viris il/ustribus référé à CORNELIUS NEPOS, récits panégyriques et quelque peu nostalgiques sur les personnages célèbres du passé. Il dut apprendre par cœur quelques dispositions de la Loi des Douze Tables - règles premières du droit romain - mais aussi de longs passages du De agricultura et des préceptes de CATON L'ANCIEN, grand propriétaire terrien et politicien xénophobe, modèle romain de l'ordre moral et proxénète sadique enrichi par l'élevage de ses esclaves, car il plaisait aux aristocrates que leurs enfants soient imprégnés des valeurs conservatrices et rurales de la romanité. A quinze ans Aulus fêta officiellement sa majorité. Au cours d'une grande fête il dédia ses vêtements d'enfant aux dieux du foyer et revêtit la blanche toge virile, symbolisant son rang de citoyen à part entière. Pour la famille et les amis de l'adolescent, un grand banquet clôtura les festivités. 17

Enfin, un rhetor lui enseigna l'art de parler et d'écrire de la manière la plus persuasive et efficace. - J'ai reçu une éducation complète, ironisa plus tard Aulus, car je connais les trois langues de l'élite: le grec des intellectuels et des affranchis, le latin de la conquête du monde... et la langue de bois des politiciens! Il suivit ensuite le plan de carrière habituel de I'homme public, prétendu capable de tout faire, le cursus honorum qui lui permet d'atteindre son niveau d'incompétence, suivant l'universel principe de PETER. Dès ses dix-sept ans, le jeune homme dut d'abord effectuer un service militaire d'une dizaine d'années dans la province de Cilicie, province frontalière avec la Syrie. C'était aussi un ancien repaire de pirates, mis au pas par POMPEE dit «le Grand », devenu alors l'idole des chevaliers, bourgeoisie d'affaire, puisque la Méditerranée devenait la mer sans partage des Romains, Mare Nostrum. Cette affectation n'était donc pas tout à fait une « planque », mais les appuis de son père permirent au jeune homme d'intégrer un état-major avec le grade de tribun des soldats: la fonction consistait à prendre le commandement d'une légion par périodes de deux mois, en alternance avec cinq autres jeunes patriciens et sous l'œil vigilent du proconsul. Aulus n'était qu'au début de ses classes quand JULES CESAR quitta brusquement CLEOP ATRE VII et l'Egypte en mars 707, et débarqua à Antioche-sur-Oronte. Il venait d'apprendre que CNEIUS DOMITIUS CALVINUS, qui fut le commandant du centre de son armée à la bataille de Pharsale où il avait grandement contribué à la victoire, venait d'être mis en fuite par PHARNACE, le roi du Pont-Euxin qui soulevait la région en faveur de Pompée. César gagna la Cilicie et réunit en toute hâte trois légions qui traversèrent la Cappadoce à marches forcées. 18

La légion d'Aulus se trouva aux côtés de la
fameuse VIe legio ferrata - la légion de fer qui avait suivi César dans toutes ses campagnes - lorsque l'armée enne-

mie fut entièrement détruite à Zela. Cette campagne éclair fut pour Aulus le baptême du feu, et pour César appliquant une fois de plus la stratégie du Blitzkrieg, l'occasion d'écrire à son ami MATIUS resté à Rome: veni, vidi, vici Ge suis venu,j'ai vu,j'ai vaincu). Pendant l'une de ses permissions, fut célébré son mariage avec Marcia, une pompéienne de noble origine. Encore enfants, ils avaient été promis l'un à l'autre et devant les familles rassemblées ils avaient échangé les anneaux de fiançailles qu'ils portaient depuis à l'annulaire de la main gauche, le doigt relié directement au cœur d'après la tradition. Le rituel et les réjouissances du
mariage eurent lieu en juin

- le mois

le plus propice

- et se

déroulèrent dans la demeure de la fiancée. Le soir, dans un simulacre d'enlèvement - rappel de celui des Sabines - la jeune épousée fut entraînée à Nola dans la maison familiale de son mari. Neuf mois plus tard naissait Maximus. Aulus retourna seul en Cilicie pour finir son temps. Nommé questeur chargé de la caisse de l'armée d'Asie, il accompagna pendant trois ans le proconsul-gouverneur de la province, nouant d'utiles amitiés tout en évitant de s'engager dans les rivalités politiciennes. En Italie, son père construisait la suite de la carrière de son fils. Le jeune Aulus fut rappelé à Rome et les censeurs le nommèrent tout naturellement sénateur, fonction qui l'autorisait à porter le laticlave, toge à large bande de pourpre, mais surtout à disposer d'un siège à vie au Sénat, le club très fermé des trois cents plus hauts notables. Au privilège du laticlave étaient attachés de menus avantages accessoires, comme le droit au théâtre de places d'orchestre gratuites et la participation aux festins publics. 19

Il lui échut la fonction d'édile-curule en charge de la police des marchés, avec compétence pour réglementer et surveiller les ventes, promulguer des édits dont il devait assurer l'application. Il passa ainsi dans la capitale trois années qu'il considéra comme un purgatoire. A trente-trois ans il put enfin retourner en Asie, cette fois comme préteur, magistrat chargé de faire appliquer le droit romain dans les provinces. OCTAVE et MARC ANTOINE restaient alors seuls en lice dans les luttes sanglantes pour la succession de Jules César. Aulus fit le bon choix en prenant le parti d'Octave. Octave était né près de Rome en 691. Aulus est donc de deux ans son aîné. Il s'appelait alors simplement Caius Octavius comme son père issu d'une vieille famille de notables et portait le surnom de Thirinus, probablement pour rappeler le lieu d'origine de ses ancêtres, Thurium en Lucanie, sur la semelle de la botte italique. Il avait quatre ans quand son père mourut. ATTlA, sa mère, était la fille de JULIE, sœur de Jules César, et c'est grâce à cette parenté qu'il put commencer son ascension sociale. Son grand-oncle veilla constamment à son éducation, le prit dans l'état-major lorsqu'il fit son service militaire et l'adopta dans son testament peu avant son assassinat pendant une séance du Sénat, le jour des ides de mars 710. Octave prit alors le nom de Caius Julius Caesar Octavianus en l'honneur de son bienfaiteur et réclama son héritage. Quelques coups d'Etat et quatre ou cinq guerres civiles plus tard il touchait au but. En 723, son dernier adversaire, Marc Antoine, qui a vu devant Actium la flotte dont il était si fier mise à mal par le fidèle MARCUS AGRIPPA, brillant second et futur gendre d'Octave, s'enfuit en Egypte derrière sa maîtresse, la reine Cléopâtre. Comprenant bientôt qu'ils n'avaient plus 20

aucune chance de l'emporter, traqués, les amants se suicidèrent. Le vainqueur s'était haussé à un niveau de puissance qu'aucun Romain n'avait jamais atteint avant lui. Il manœuvra dès lors pour conserver la prépotence. La descendance de Cléopâtre posait le problème le plus pressant. Le successeur théorique de la reine lagide était PTOLEMEE XV, plus connu sous le nom de CESARION, fils né dix-sept ans auparavant de ses amours avec Jules César. Rival potentiel pour le fils adoptif aux allures de pharaon, Césarion connut le triste destin des Aiglons: il fut exécuté. Il y avait aussi les trois enfants que la reine avait eus d'Antoine. D'abord les jumeaux (biologiquement des faux-jumeaux), portant les noms d'ALEXANDRE comme le fondateur d'Alexandrie, et de CLEOPATRE comme la mère, avec l' épiclèse des jumeaux de la déesse Létô, HELIOS et SELENE, épithète les assimilant au Soleil ou à la Lune. Enfin PTOLEMEE, surnommé PHILADELPHE pour marquer l'« amour fraternel» supposé de l'enfant pour ses aînés. Aucun de ces noms n'était romain. Le père, asservi à sa maîtresse, avait laissé faire. La propagande de ses ennemis y vit une trahison de plus. Ils ornèrent le triomphe d'Octave à Rome. Mais considérés comme inoffensifs (ils n'avaient que six et neuf ans) ils furent épargnés. OCTAVIE, sœur d'Octave mais aussi seconde femme légitime d'Antoine, dut élever en même temps que ses cinq enfants les petits bâtards de son époux volage. La célèbre « clémence d'Auguste» ne s'étendit pas jusqu'à ANTYLLUS, fils aîné d'Antoine et de FULVIA, sa première femme. Jugé trop vindicatif, lui aussi fut exécuté. Plus grave était la résistance du Sénat. Après la chute des rois, cette oligarchie formée des familles les plus riches de Rome avait mis la main sur la 21

res publica, c'est-à-dire «la chose publique », la République, et depuis plus de quatre siècles tous ceux qui tentaient de menacer son pouvoir étaient éliminés. Hanté par le sort de son grand-oncle Jules César, Octave prit d'abord la sage précaution de venir escorté de sa garde rapprochée lorsqu'il assistait aux séances de la Curie. Cet homme cauteleux, politicien retors, se faisait désirer: ses militants menaient une propagande agressive, achetant ou neutralisant les opposants, infiltrant et manipulant la Rome profonde, imposant à l'évidence que leur maître était l'homme providentiel tant attendu, capable de restaurer pour l'éternité la sécurité, l'ordre moral et la grandeur de la patrie. Ses agents peaufinèrent les détails de la mascarade de janvier 727. Suivant un scénario rebattu à toutes les époques mais toujours efficace, Octave feignit de remettre « au Sénat et au Peuple Romain» les pouvoirs qu'il avait accumulés. Subjugués par tant d'abnégation, les sénateurs soumis et suppliants s'empressèrent de lui restituer toutes ses fonctions républicaines, mais dilatées et vidées des entraves. Ils offrirent en prime et en toute propriété plus riches - à l'imperator devenu le Princeps, le Prince, le Premier. Enfin, on voulut inventer un nouveau titre pour le sauveur de Rome. Malgré de nombreuses cogitations et de longues délibérations, on ne trouva rien de mieux qu'un vieux mot un peu ringard affecté par la tradition à la liturgie divine: Auguste. Octave-Auguste fut ainsi proclamé intouchable, sacré, saint: l'apothéose pour le maître du monde. Le nouveau régime était-il une république restaurée ou réduite à son ombre? Un empire ou une monarchie théocratique déguisée? Le principat était comme la plupart des régimes politiques: une timocratie, une hypocrisie. 22
l'Egypte et la Syrie

- les provinces

les mieux armées et les

- Les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent, confiait souvent Aulus, en privé. Pour s'être rangé aux côtés d'Octave, Aulus fut, après Actium, nommé légat, lieutenant du proconsul de Cilicie. Depuis sept ans il s'est acquitté de sa tâche avec efficacité, lorsqu'en 730 il s'apprête à goûter quelques semaines de repos dans son domaine campanien. C'est là, qu'au soir des ides de mai, méditant sur sa terrasse à côté de son épouse silencieuse, appliquée à ne pas troubler ses pensées, il voit dans un nuage de poussière un cavalier s'approcher de sa demeure à vive allure. Un esclave fait monter le visiteur, un jeune homme d'environ vingt-cinq ans. - Je te salue clarissime, très illustre sénateur Aulus. Je m'appelle MARCUS VINICIUS et j'apporte un message d'Auguste notre maître. - Ce nom de Vinicius ne m'est pas inconnu. - Rien d'étonnant! J'habite Rome, mais ma famille est originaire de la Campanie, plus exactement du village de Calès au nord de Capoue. Mon père - paix à son âme et aux Mânes de mes ancêtres - était un honnête chevalier. - Prends place à mes côtés, je te prie. Mes esclaves vont te servir des rafraîchissements et te préparer une chambre, car il est tard et bien entendu tu es mon hôte pour cette nuit. Quel est ce message? - L'empereur te demande à Rome. Mais au préalable tu dois me renseigner sur ce que tu as appris au contact de l'empire parthe. Auguste sait que pendant une vingtaine d'années tu as accompli ton cursus honorum près des frontières de l'est et il affirme que tu es un spécialiste de la question d'Orient. Auguste a précisé que je dois t'écouter attentivement et profiter de cette leçon d'histoire. - Je suis flatté de l'estime que le Prince dit me porter et je ne peux me dérober à ses ordres. Mon discours
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sera un peu long, mais ne m'en tiens pas rigueur, car il me faut commencer l'exposé des faits à la date de naissance de TIBERE, le beau-fils de l'empereur, en 712. Cette année-là, Octave-Auguste élimina pratiquement les assassins du divin César à la bataille de Philippi. On eut alors la surprise de compter parmi nos ennemis un détachement parthe envoyé par leur roi ORODES II, celui-là même qui, onze ans plus tôt, avait infligé à Carrhae un épouvantable désastre aux légions de CRASSUS. Le félon qui avait obtenu - on ne sait au prix de quelle bassesse - cette aide militaire, s'appelait QUINTUS LABIENUS, fils de TITUS LABIENUS, lequel était premier légat du divin César pendant la Guerre des Gaules, qu'il trahit cependant pour suivre Pompée et périt à Munda. Marcus croit bon d'intervenir. -Décidément une famille de traîtres! Un autre TITUS LABIENUS se rend aujourd'hui encore tristement célèbre. Il est le fils de Quintus et c'est un orateur surnommé par dérision RABIENUS, l'Enragé, à cause des pamphlets qu'il répand contre l'entourage de l'empereur. Mais il y a gros à parier que le jour est proche où Auguste perdra patience et fera pour le moins brûler les écrits de ce folliculaire! Mais excuse-moi de t'avoir interrompu. - Quintus Labienus resta au service d'Orodès. On a dit qu'il avait convaincu le Parthe d'entreprendre immédiatement la conquête de la Syrie, argumentant sur une désorganisation des légions encore stationnées dans cette province et sur une situation politique intérieure instable dans la république romaine. C'est accorder trop d'influence à ce scélérat, puisque l'offensive parthe ne débuta qu'un an et demi après. Pendant ce temps, Orodès avait engagé d'importants effectifs pour clarifier une situation compliquée sur ses frontières orientales. Il n'entreprit son offensive contre l'Occident qu'après avoir réglé ses problèmes à l'est. En fait, Labienus était un jouet 24

entre ses mains: il était important pour Orodès d'avoir dans son état-major un transfuge bien au fait des tactiques de l'armée romaine et disposant de l'appoint des derniers restes de l'armée des assassins du divin César. C'est pourquoi le traître fut nommé commandant en second, sous les ordres de PACORUS, fils préféré et héritier désigné d'Orodès. Au printemps 714, leurs troupes franchirent l'Euphrate, depuis longtemps la frontière naturelle entre la Parthie et nos provinces. Marc Antoine était alors parti en Egypte en abandonnant le commandement de ses troupes de Syrie à son général DECIDIUS SAXA qui fut battu, puis capturé pendant sa fuite en Cilicie orientale et exécuté. Sa défaite s'explique par l'étonnante tactique des cavaliers parthes, mais aussi, je dois malheureusement le dire, à cause des désertions provoquées par des tracts enveloppés autour des flèches lancées dans le camp des légionnaires! Après l'invasion de la Syrie, l'armée parthe se divisa. Labienus se dirigea vers le nord et occupa l'Anatolie. Pacorus progressa vers le sud, jusqu'en Judée, alors déchirée par une guerre civile. Pacorus soutenait bien entendu le parti anti-romain, tandis qu'HERODE - le chef de l'autre faction - reçut l'appui décisif des légions de Marc Antoine. Hérode prit Jérusalem et fut proclamé roi. Bien que redevable de son trône à Antoine, Hérode se rangea à la bataille d'Actium du côté d'Octave, qui accepta son ralliement et lui laissa sa couronne. Le roi des Juifs fournit depuis toutes les marques de soumission d'un vassal dévoué. Dans leurs prétentions d'ouvrir une façade d'Etats vassaux sur la Méditerranée au milieu de nos provinces, pour rétablir le fameux empire des Achéménides, les Parthes avaient donc échoué en Judée, mais aussi en Syrie, où les contre-offensives de nos légions avaient en moins de deux ans fait perdre aux barbares tous leurs avantages. 25

Le principal artisan de ces victoires fut PUBLIUS VENTIDIUS BASSUS. Marc Antoine l'envoya en Syrie, et pendant qu'il passait l'hiver à Athènes, il se contenta de recevoir les nouvelles des victoires de son général. Le renégat Quintus Labienus fut battu en plusieurs rencontres, et une partie de ses troupes récupérée et intégrée sans difficulté dans les rangs du vainqueur. Labienus essaya de sauver sa vie par la fuite, et trouva une retraite transitoire grâce à des affranchis qu'aucune espèce de torture ne put amener à trahir leur maître. Il fut cependant repris et exécuté. Ceci se passait en 715. A Rome, la fin de l'année fut marquée par la naissance de JULIE, la noble fille d'Auguste et de SCRIBONIA. - Répudiée le jour même de l'accouchement, interrompt Marcus. Elle devait faire place à LIVIA DRUSILLA, épousée un mois plus tard, au début de 716. - Pendant ce temps, Pacorus reprenait en Orient ses préparatifs d'agression. Au printemps, il tenta encore une fois sa chance à la tête d'une nouvelle armée, qui fut mise en déroute à Gindarus, près d'Antioche. Pacorus lui-même fut parmi les vingt mille morts parthes. Orodès retira alors les restes de ses troupes. Il ne put supporter la mort de son fils préféré et sa raison s'altéra rapidement. Cela peut expliquer pourquoi il désigna comme successeur, parmi les trente fils qui lui restaient, celui qui devait être pour lui l~ plus mauvais choix: PHRAA TES IV. C'est un parricide qui avait permis à Orodès de s'élever jusqu'au trône et le nouveau roi s'empressa également d'assassiner son père, peut-être par vengeance de n'avoir pas été choisi quelques années auparavant de préférence à Pacorus. Sous prétexte de soigner une douloureuse hydropisie dont souffrait Orodès, Phraatès lui fit prendre un médicament qui contenait une forte dose d'aconit. Ce poison - qui n'a pas d'antidote - n'eut pas l'effet escompté. Au contraire, le malade vomit et son 26

corps sembla désenfler. Alors Phraatès, choisit un procédé plus expéditif: il étrangla son père. L'atmosphère à la cour parthe devint rapidement délétère. Pensant son pouvoir mal assuré, Phraatès voyait des conspirateurs partout. D'abord dans sa propre famille: il prit les devants en faisant exécuter ses trente frères et son fils aîné déjà adulte. Puis, parmi ses ministres: quelques nobles, soupçonnés à tort ou à raison de tentatives de complots, subirent le même sort. Phraatès croyait que par la terreur il pourrait sauvegarder l'unité politique de la Parthie. Bien au contraire il envenima ses rapports avec les clans de la classe dirigeante et se créa de nouveaux ennemIS. Surtout, craignant pour leur vie, un grand nombre d'aristocrates s'enfuirent à l'étranger, de préférence vers nos provinces. L'un d'entre eux, MONAISES, avait la haute fonction de satrape en Mésopotamie. Propriétaire de grands domaines et disposant d'une importante armée privée entretenue à ses frais, il pouvait devenir un allié très utile. En échange de son concours, Marc Antoine lui fit don de trois villes qu'il convoitait pour renforcer ses possessions, et lui promit en secret le trône parthe. Ayant eu l'assurance que Monaisès ne serait pas maltraité; il le laissa repartir dans sa patrie, avec pour mission secrète de duper Phraatès: il devait lui faire croire qu'une paix durable serait assurée s'il consentait à rendre les enseignes et les prisonniers de Carrhae. Antoine avait fait un mauvais calcul. Le roi parthe connaissait par ses espions les préparatifs militaires de son ennemi: il refusa la restitution et Monaisès jugea plus prudent de se réconcilier avec lui. Antoine aurait dû prendre ses quartiers d'hiver chez son allié le roi d'Arménie ARTAVAZD II, pour y faire reposer l'armée immense qu'il venait de regrouper. Mais il préféra commencer la guerre hors de saison, réitérant l'erreur qu'il avait faite quatre hivers auparavant, 27

lorsqu'il abandonna son légat Decidius Saxa à son sort pour rejoindre Cléopâtre à Alexandrie. Une fois de plus, il était impatient de passer l'hiver en compagnie de sa maîtresse. Antoine n'a jamais su lui résister. Il avait toujours les yeux tournés vers elle, incapable de faire usage de sa raison, comme ensorcelé par un enchantement ou l'emprise de certaines drogues. C'est donc en automne 718 qu'il se jeta sur la Médie, province parthe, à la tête de cent mille hommes. Il laissa loin derrière lui, à la garde de deux légions sous le commandement de STATIANUS, les services d'intendance et les machines de guerre, un convoi de trois cents chariots qui avançait trop lentement à son gré dans ce pays montagneux. Avec le reste de ses forces, il atteignit Phraapa. - C'était une faute grave de diviser ainsi son armée, juge Marcus. - En effet... Il y a quatre siècles, au pays des Sères, le grand stratège SUN TSU écrivait déjà dans son Art de la guerre: « lorsque l'ennemi est uni, divise-le. » Il arriva ce qui était tout à fait prévisible: l'anéantissement total de l'arrière-garde, l'encerclement du camp d'Antoine, la désertion d'une partie de ses alliés entraînés par Artavazd, la dramatique retraite des légions assaillies par les Parthes, mais aussi par la famine, les maladies et les rigueurs de l'hiver. Ne revenons pas sur cette lamentable expédition. Je n'insisterai donc pas non plus sur un nouvel échec d'Antoine. Il emprisonna Artavazd et décréta l'Arménie province romaine. Mais il laissa sur place des détachements trop peu nombreux pour résister longtemps aux attaques de Phraatès, qui rétablit le trône d'Arménie au profit d'un fils franchement anti-romain d'Artavazd, ARTAXES, qui devint ainsi son vassal. En 723, l'année du triple triomphe d'Auguste, le prince parthe TIRIDATES se révolta et renversa Phraatès. 28

Il régna deux ans, fut chassé par le retour de Phraatès, lui reprit le trône pour quelques mois seulement, et dans sa seconde fuite emmena en otage le fils aîné de son rival, le jeune VONONES. Je n'en sais pas plus car c'est à cette époque que je rentrai en Italie, mais je pense que tu connais la suite. Toutefois, si tu n'es pas trop fatigué par ton voyage, j'aimerais maintenant que nous parlions un peu de toi, jeune messager. Le Prince a un jugement sûr, et si tu as gagné sa confiance c'est que tu dois avoir de grandes qualités et un parcours prometteur. Pour ne rien te dissimuler, je suis persuadé qu'il t'appellera un jour à d'importantes fonctions. - Ces compliments venant d'un sénateur aussi honorable et expérimenté me flattent et je vais faire de mon mieux pour satisfaire ton attente. Marcus ne se fait pas prier. D'ailleurs, comme la plupart des gens, il est son sujet de conversation préféré. - Tu as rappelé tout à I'heure, en commençant ton récit, que les assassins du divin Jules César avaient été éliminés dans les plaines de Philippi en Thrace. J'avais dix ans à l'époque. Les triumvirs s'étaient alors partagé le monde romain et se trouvaient dans leurs fiefs: LEPIDE en Afrique, Octave en Occident et Marc Antoine en Orient. Profitant de son autorité de consul et à l'instigation de sa belle-sœur Fulvia, LUCIUS ANTONIUS qui était, comme tu le sais, le jeune frère du défunt Marc Antoine, tenta de soulever l'Italie. Mais Octave le contraignit à s'enfermer dans Perusia et le réduisit par une famine désespérée: les habitants en vinrent à manger de la chair humaine! La ville fut mise à sac, les biens des notables confisqués et il y eut de nombreuses exécutions. - Des gens généralement bien informés affirment que l'on procéda à des sacrifices humains! Mais je n'ose 29

croire à une telle barbarie, à une telle régression! s'insurge Aulus. - Hélas! Aux ides de mars - jour funeste anniversaire de l'assassinat de César - Octave choisit parmi les vaincus trois cents sénateurs et chevaliers pour les sacrifier devant un autel élevé en l'honneur du divin Jules. Parmi eux il y avait mon père. Il demanda sa grâce, parce que, dit-il, - mon fils n'a plus d'autre soutien que moi. - Ilfaut mourir, répondit Octave. - Donne-moi alors, imperator, une sépulture digne d'un soldat qui n'a pas démérité. - Ce sera bientôt l'affaire des corbeaux! Peut-être Octave regretta-t-il sa cruauté, car il me prit sous sa protection et m'envoya plus tard faire mon service militaire sous les ordres de Lucius Antonius qu'il avait gracié et chargé du commandement des troupes qui opéraient en Ibérie. Aulus ne peut s'empêcher d'interrompre encore le jeune homme. - Il n'est pas rare qu'en de telles circonstances les chefs réussissent à échapper au sort de leurs comparses et même obtiennent une promotion! - l'étais encore dans cette province pendant l'été 727, quand le Prince quitta Rome par la voie aurélienne. Près de La Turbie il eut à repousser un raid lancé par l'une des nombreuses tribus des vallées alpestres que le divin César n'avait pu vaincre. Il vérifia ainsi quelle gêne considérable ces brigands chevelus causaient au commerce dans cette région, et il se promit de les soumettre à son retour, voulant d'abord pacifier d'autres montagnards, à l'autre extrémité de la Narbonnaise. Accompagné en particulier par son beau-fils Tibère qui faisait là ses premières armes, promu au grade de tribun militaire malgré ses quinze ans, il lui fallut deux années pour parachever la conquête du territoire des Cantabres. 30

C'est pendant cette expédition que je rencontrai à nouveau Octave-Auguste. Le jeune homme marque une pause et se trouble. - J'ai confiance en ta discrétion et je crois pouvoir te confier un secret que peu de mes amis connaissent. Alors qu'Octave n'avait rien osé contre moi depuis Perusia, cette fois Auguste se laissa aller à l'un de ses penchants, qu'il nie farouchement malgré l'évidence. Il me demanda les complaisances qu'il eut lui-même - c'est Lucius Antonius qui me l'a assuré - quand il fut défloré par son grand-oncle le divin César, qui lui imposa cette honteuse façon de le remercier pour l'avoir adopté! - Tous les grands hommes sont pétris de grandes faiblesses, concède Aulus. Le divin César avait d'ailleurs la réputation bien établie d'avoir été l'homme de toutes les femmes et la femme de tous les hommes! - Depuis, Auguste m'a nommé questeur, et tu peux imaginer les commérages sur les faveurs du Prince. C'est dans ces circonstances qu'il reçut Tiridatès en ma présence. Le prétendant au trône parthe me montra un jour une grosse pièce d'argent à son effigie, un tétradrachme, où il se qualifiait lui-même d'ami des Romains. Il avait fait frapper cette monnaie après avoir chassé Phraatès IV une première fois. Mais ce dernier venait de lui reprendre le pouvoir, et Tiridatès réussit à s'emparer avant de s'enfuir du jeune Vononès, comme tu viens de le rappeler. Il trouva refuge avec l'enfant dans nos provinces, en Syrie puis en Espagne où il plaida sa cause devant Auguste. Il lui offrit le petit prince en gage de ses protestations de dévouement. Enfin, en échange des secours et « s'il devait une nouvelle fois sa couronne à la justice des Romains» il était prêt à reconnaître formellement notre suprématie sur l'empire parthe. - Un argument de poids quand on connaît l'importance stratégique de cette zone de contact entre l'Occident et l'Orient. Très grossièrement, c'est l'Iran 31