NAÏDA

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Poétique est l’atmosphère qui plane dans ce livre au décor de rêve oriental. En le lisant on peut entendre la voix d’or de Kifia, le frémissement de son voile dansant, entrecoupé de rires, de pleurs ou de frissons. La philosophie est aussi présente. Mais d’aventures en aventures, pour le bien et contre le mal, il y a surtout dans la douceur des nuits câlines, la présence de Naïda, la jeune bédouine.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296296398
Nombre de pages : 226
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André LIVOLSI

NAÏDA

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,2002 ISBN: 2-7475-2902-9

N AÏDA

J'aurais bien voulu par les longues nuits d'été sentir avec Djézira les roses de son jardin. Mais elle est princesse, et moi au service de son époux le prince Skouriad, très féru d'archéologie. Je travaille ainsi pour lui d'après un vieux grimoire, à rechercher l'ancien temple de Baal. Mon emploi me donne beaucoup d'agréments, que je trouve surtout sur les pentes du Bou Kornine. Là aux pins devenus mes amis, je demande comment sous eux se trouverait Djézira. Je pose la même question aux champignons, aux papillons. Parfois par les grillons je crois obtenir une réponse, que j'écoute fort intéressé, et si une libellule passe par hasard, je l'interpelle pour savoir si j'ai bien compris. En revenant de ces flâneries j'apporte à Djézira des bouquets de cyclamens. Chacun d'eux a une petite bouche qui offre un baiser, bien souvent sur le nez de Djézira, car elle aime leur parfum. Je me sens dans la montagne comme un saint. Ni un lièvre ni une caille ne se sauvent à mon approche. Les fourmis continuent leur va et vient comme si je faisais partie de leur famille. Le monde animal m'accepte. Même les gazelles ne refusent pas dans la source, ma main pleine d'eau sous leur naseau. La nuit l'ombre des roses se reflète contre les murs du palais. Il me semble que les jets d'eau et les vasques s'emplissent de leur odeur. 7

La nuit l'ombre des roses danse, prenant la silhouette de Djézira. Parfois je me demande si ce n'est pas elle même qui s'échevelle et marche avec la complicité du vent. Si ce n'est pas elle, qui sans le rire de la vasque se moque de moi? En tous cas, les scènes sur le mur du palais se font toujours de plus en plus audacieuses. Je me demande si c'est une malice de mon esprit, ou une perfidie de ces roses qui jour après nuit me rendent de plus en plus amoureux de Djézira. Je me suis toujours demandé si ce que Skouriad et moi avons tant cherché, le temple de Baal, existe vraiment. N'est-il pas surtout une émanation de Méhédine, ce peintre et poète? A l'origine, un vieux manuscrit, une petite phrase et voilà l'inspiration! Depuis, poèmes et tableaux ne cessent de voir le jour. Ah! Si Skouriad pouvait lire ces poèmes, voir ces tableaux, combien la destinée de Méhédine serait différente! Il n'aurait pas été simple tambourinaire à la cour, mais bien plus et surtout bien plus illustre. Mais voilà Méhédine ne peut chanter que son amour pour Djézira. Il ne peut peindre que son amour pour Djézira, Djézira la princesse, l'épouse de Skouriad. La nuit, comme le temps apporte des secondes et des minutes, le temple de mes rêves m'offre Djézira. Elle change et s'approche. Elle change et s'approche, telle l'étoile. J'ai des journées et des journées de ses sourires, des siècles de béatitude. Je chante les heures par la grâce de Méhédine. Je vois le feu qui se pose sur les ongles de mon aimée, la fumée sur ses cheveux, la buée sur son corps. Je souffle le temps. J'attise le charme. Ô Djézira comme je t'aime! Comme je t'admire, comme je te contemple dans ce lieu de culte qui roule des roses. Chaque senteur m/ exalte, explose en pétales qui ouvrent à ton corps les pollens et les étreintes éternels. Le jour à mon réveil, pour reconquérir mes rêves, je me récite de nouveaux poèmes de Méhédine, et me précipite vers ses tableaux.

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Comme dans un miroir je me contemple en Djézira. Elle est toute en moi; toute en moi, et me fait souffrir. Ô comme je me lamente, lorsqu'elle sort de moi, pour être chantée sur les lèvres de Méhédine. Je me plains de la savoir par les doigts de cet artiste, coulée en peinture, fixée en couleurs. Je souffre en damné de la reconnaître épouse de Skouriad et bien-aimée. Mon monde se peuple alors de fantômes vivants. Je porte en moi, comme tous les hommes, les spectres de mes vies antérieures, des apparitions de rêves irréalisables à cause de la chair. Mais qu'est donc la vie? Est-ce désir, cette punition infligée par Dieu, cette envie perpétuelle d'évasion, cette promesse jamais tenue, ce pari que nous nous faisons, de changer, pour nous évader de l'impuissance imposée par la chair, pour devenir esprit? J'aime entendre la voix des enfants de l'école coranique, et surtout celle de Djdid leur maître. Jamais on ne le vit debout! Il est si gros, que dix de ses élèves ne peuvent l'entourer. Mais quelle voix, douce, calme, prenante! Le vieil arbre de la cour, lui aussi profite des leçons, et le squelette qui s'accoude au tableau noir, opine du crâne. Ce squelette a une histoire. Il s'appelle si Adjouani et c'est un saint. Comment se trouve-t-il dans l'école de Djdid? Ah! Si nos actes du passé pouvaient être modifiés, jamais le maître n'aurait envoyé lIn jour ses élèves chercher de la craie dans la montagne! Car ils ramenèrent au fur et à mesure des vertèbres, des omoplates, et des fémurs, et l'ensemble du squelette de si Adjouani fut reconstitué. Djdid finit par savoir que l'élu de Dieu avait été retiré d'un ancien sanctuaire. Cependant, étant donné que le saint semblait se plaire à l'école, les parents des élèves en donnant leur accord pour le garder en classe, admirent que Djdid avait des vertus conformes à la grâce divine. Depuis l'arrivée de si Adjouani à l'école, toutes les séances commencèrent donc par des prières, et le diable mal à l'aise s'installa dans la bouche des enfants, et ce 9

furent des bavardages et des chuchotements sans fin. Jamais la classe n'avait été aussi dissipée. Djdid ne courait qu'en esprit après ses élèves. De corps il ne le pouvait pas, puisqu'il était obèse. De sa chaise il ne se levait que par le concours de plusieurs personnes. Aussi pour affirmer ses menaces, il se servait d'un épouvantail. Néanmoins par le charme de sa voix, il parvenait parfois à approcher de lui un élève, et hop! A le saisir! L'enfant criait à gorge déployée, mais Djdid tenait à être renseigné au sujet des murmures, qui depuis quelques temps chatouillaient ses oreilles, sans livrer leur secret. - Parle! De quoi s'agit-il? A la fin il crut comprendre qu'il était question d'un trésor sorti du sanctuaire de si Adjouani, par Hédi le fils d'El Bèbe l'épicier. Naturellement, le père en avait fait son bien. Cela ne méritait-il pas une étude approfondie? Djdid me confia l'enquête. Les élèves, étourdis par la chaleur, ne comprenaient aucune de mes paroles! Quant à Hédi, il serait resté muet, si un jour je ne l'avais pas surpris par hasard dans la montagne. - Emmène-moi au temple de Baal, lui dis-je, persuadé d'avoir des nouvelles de cette merveille. - Quel temple? - L'endroit où tu as découvert le trésor. - Quel trésor? - Là où toi et tes camarades aviez trouvé le squelette de si Adjouani ! - Ah ! Cet endroit, qui n'est pas le temple, est juste derrière vous, mais attention n'y entrez pas car on y entend la voix des diablesses. - Des diablesses? Je n'eus pas le temps de revenir de ma surprise, car Hédi après un croc-en-jambe et une chute de ma part sur le ventre, se sauva. Sous un arbre, un laurier, il y avait un trou et quelques briques en guise de degrés. Je descendis dans le sanctuaire de si Adjouani en me tenant non pas à une 10

rampe, mais à une racine, et brusquement tout céda. Je me suis retrouvé sur le derrière à plus de trois mètres en dessous, dans une sorte de prison végétale, d'où j'entendis des rires et des paroles. Etaient-ce des femmes qui se moquaient de moi? J'écartai des débris de plantes, je rampai et aperçus un orifice. Je regardai et je vis derrière la muraille de la roche, des femmes! Toutes les femmes de Skouriad, faute de boucles, nues jusqu'aux oreilles. Nues, oh! Oui, sans bagues, ni bracelets! Nues, absolument nues, sans colliers. Au milieu d'elles, ô par mon cœur qui battait, m'apparut Djézira éblouissante de rubis. Skouriad bey avait-il découvert le temple de Baal? Méhédine, artiste et poète, avait-il pétrifié les graines d'une grenade pour en faire des rubis? Je m'aperçus alors que Djézira était aussi nue que les autres femmes; j'avais confondu les rubis avec les gouttes de lueurs qui tombaient des roches. Ô Splendide Djézira, elle portait l'eau de la vasque à son sexe et à ses seins, et des perles et des diamants roulaient aussi sur elle! Oh ! Mais quel trésor! Lorsque les femmes disparurent, l'obscurité m'enveloppa. Hors de la prison de racines, dans le souterrain, j'eus alors l'impression de ne pas être seul. Avais-je frôlé des poils, des cheveux, des ongles, une femme, un oiseau? Avais-je touché des plumes, la barbe d'un vieillard, les écailles d'un serpent, la corne d'une chèvre, la laine d'un mouton, la crinière d'un lion, une corne, des sabots, des dents? Oh ! Mon Dieu! M'écriai-je, donnez-moi la lumière. Après ces mots il y eut une violente clarté, suivie d'une effroyable détonation! Et montèrent du fond d'un abîme, des feuilles, des branches, des troncs, des roches, et tout cela dans une poussière ocre et verte. Un jour plus tard, Méhédine en écoutant le récit de ma mésaventure, m'assura qu'il ne s'agissait que d'une des nombreuses explosions des mines d'El Kantara. Il

Souvent au cours de la journée en entendant les mines d'El Kantara faire sauter des roches dans les carrières de ciment, je m'imagine Djézira en danger, parce que la rumeur de sa disparition s'était répandue en ville. Alors pour en savoir plus, la nuit je me plaçais derrière des massifs de roses. De là j'épiai tout ce qui se passait dans les appartements du prince. Et je vis des femmes contre la fenêtre, levant leur jambe et leur chevelure, pendant qu'entre les doigts d'un musicien battait en mesure le tambourin. Je vis sur les roses qui m'entouraient la couleur de leur bouche, et sur les pétales du jasmin celle de leur chair, tandis que la flûte en m'enivrant de parfum, dilatait la lumière des étoiles dans le lointain. Des femmes passaient et repassaient en se regardant les cuisses et le sexe. Parfois lancé au-delà de la fenêtre, un de leurs vêtements se posait doucement sur l'herbe, comme une immense corolle que la nuit par sa rosée mettait en larmes. Dans mon égarement, je ne savais pas si c'étaient les cigales et les grillons qui chantaient ou au contraire des contacts de sexe que j'entendais. Dans mon désir et ma furie j'avais envie d'escalader le mur, de m'emparer d'une de ces femmes et de m'en repaître, mais le visage de Djézira me revenant en mémoire, me noyait de chagrin. Comment résister au cri de la flûte? Elle m'inondait la bouche de désir. Comment résister à la puissance du tambourin qui à mes oreilles répétait le déhanchement de Djézira? Pour fuir la tentation je m'éloignai du palais. J'ai loué une petite maison. Pour la découvrir rien de plus facile, la mer n'est pas loin; ensuite il suffit de suivre l'inclinaison des palmiers. Tous se penchent vers elle. Le Vendredi après l'appel à la prière du muezzin qui de sa voix du haut de la mosquée atteignait les douars des bédouins, femmes et hommes placés sur le parcours, attendaient le passage du cortège du prince. Alors apparaissait d'abord un groupe de garde à cheval portant lance et bannière, et ensuite les cavales couvertes de 12

grelots, rythmant leurs sabots d'un élan de crinière, puis suivaient d'autres gardes, les uns plus beaux que les autres. Les femmes poussaient des you you joyeux et les hommes criaient des louanges, pendant que le prince inclinait la tête en souriant. De temps en temps, il détachait un grain de son chapelet pour le lancer au hasard, et les gens en se précipitant pour l'avoir, espéraient ainsi obtenir pour plus tard une audience. Les femmes si astucieuses s'arrangeaient pour montrer ce qu'elles avaient de plus beau, leurs bras, leur poitrine, leur bouche, leurs yeux, leurs cheveux, et cela malgré leur voile, ou justement à cause de leur voile manié avec adresse. Je tenais à en savoir plus au sujet de la disparition de Djézira. La nuit je me mettais derrière les roses et les jasmins pour regarder les fenêtres du palais, et je voyais les femmes de Skouriad se dévêtir dans un éclat de rire. Dans la perte de leur soie elles rejoignaient par les seins les coupoles, et leurs hanches continuaient les arcades qui s'achevaient au pied de la mosquée. De tapes en tapes, les cheveux promenés dans la nuit, elles bondissaient avec les échos du tambourin, l'éblouissement des étoiles, et le rire sonore, entre les paroles intermittentes pendant le mouvement des corps. Elles chantaient, chantaient les femmes de Skouriad. Elles dansaient en offrant leurs paupières, leur regard, les bras levés, bouche attisée, et le prince se faisait farouche pour ne pas succomber. Ah ! Femmes, femmes de nuit, de plaisir et de volupté, femmes de musique et d'extase! Elles se renversaient, tête en arrière, et leurs cheveux formaient aux ombres des tapis, des cavales ailées, qu'un simple soupir faisait envoler. Ah! Si quelqu'un aurait pu en ce moment lever les yeux au ciel, il aurait vu ces femmes en sexe et en cuisses, éclater de par leurs hanches et leurs seins, en tourbillons de sens, dans des éclats à peine espacés. 13

Ah! Nuits de désir et d'harmonie, dans l'arôme du café, du thé et des petites tasses semblables dans leurs chocs, au contact de la chair entre des devants et des derrières! Les femmes vibraient l'une après l'autre de tout leur sexe entre des doigts, pendant que leurs yeux jetaient une lumière douce et liquide qui aux roses et au jasmin donnait le teint de la naissance. Puis après un silence ce fut le départ des fêtes dans un jaillissement de cuisses, de croupes, de visages découverts, de sourires; un triomphe de sexe, de hanches et de seins dans un tonnerre de jouissance, une apothéose de mouvements, suivis d'un cri, cri de surprise d'amertume animale, de défense et de provocation. Il était sans doute très dur au prince de se raidir au milieu d'une si grande tentation. Dans cette folie, dans cette orgie, je ne voyais pas Djézira, et je me demandais ce qu'elle était devenue. Malgré la fête vue par mon regard, mon cœur restait triste et hagard. Que de fois la nuit, j'ai cru entendre pleurer Djézira ! Que de fois son cri est entré en moi, et par la douleur j'ai gémi! Mais je me trompais. Ce n'était pas Djézira qui criait ainsi sa misère, mais les bédouines. Les bédouines de la nuit vont de rue en rue, de porte en porte, décrire leur état et leur abandon. Elles demandent du pain, un croûton de pain, un reste quelconque, quelque chose à manger. Le ventre creux, elles crient leur faim, leur désespoir, sanglotent et se plaignent, la main tendue vers l'espoir. Quand entendront-elles quelqu'un leur répondre? Les seules paroles qui leur parviennent sont celles d'autres bédouines, des rappels de leurs souffrances. La nuit, j'entends le cri des bédouines. Accroché aux feuilles des arbres, il se confond au vent, à la pluie, aux nuages ou à la lumière de la lune et des étoiles. La nuit, je me sens comme coupé par des éclats de verres, comme frappé par des cailloux. Le cri me prend à la gorge, au 14

cœur. Il me poigne. Avec lui je découvre l'étendue sans fin de la plus cruelle affliction, une ville pour le dégoût, la révolte, la haine, l'insulte. La nuit les petites bédouines se déchirent aux murs des maisons. A leurs oreilles ne bourdonne que le malaise, à leurs yeux un mirage se soupçonne parfois d'espérance. Leur cri alors devient malgré tout presque un rire monotone, happé de larmes et de folie, un rire aux arrêts brusques comme pour obliger au remords les habitants. Mais d'où viennent-elles ces bédouines? D'après Méhédine, des douars où des caravanes les perdent. Vous savez ces douars que le moindre vent soulève, ces caravanes parties du sud... Souvent au cours de leurs fréquents déplacements, à cause de la fatigue, les parents oublient leurs enfants, et parmi eux s'il y a des filles, elles deviennent ces misérables de nos nuits. Je regarde passer les hordes qu'entraînent des chiens, des ânes, des dromadaires. Les femmes en loques portent leur dernier né sur le dos, et les ânes sous le poids des hommes et des charges, traînent avec peine leurs sabots. Les femmes laissent par le sang de leurs pieds, des traces sur les chemins et les sentiers. Le regard embué de poussière, les membres meurtris, elles ignorent dans leur accablement, qu'en se débarrassant d'un fardeau, il s'agissait d'un de leur rejeton. Mais toutes les bédouines ne sont pas des mendiantes, loin de là ! J'en connais de fières et altières, filles des dunes voisines de la mer. Je les vois surgir, la main sur la hanche, la jarre sur les cheveux. Elles sont femme de fellah. Avec leur époux elles cultivent la terre et élèvent des moutons. J'en connais qui à la mousse des vagues, lavent en sautant, en chantant, en écrasant d'un pied de l'autre, du linge. Les bédouines de jour ont des mains qui sentent le thym et le romarin. De cela j'en suis sûr puisqu'elles en cueillent. 15

Leur corps a l'odeur des noisettes et des câpres. Comment en douter puisqu'elles se faufilent parmi les buissons? Elles ont à la bouche la saveur des mûres, du raisin et des figues. Oh ! De cela aussi j'en suis certain, puisqu'elles en mangent. J'en connais, filles de l'alfa, qui à la fourche montent des meules. D'autres, fille des bois, de la serpe pour les fagots coupent des brindilles. J'en connais qui avec les arbres, vivent comme mari et femme. Aussi ont-elles toutes les olives qu'elles veulent, et toutes les oranges qu'elles désirent. Au marché, elles en offrent non pas avec des paroles, mais avec des regards qui chantent. Puis il y a les diseuses de bonnes aventures, les jeteuses de charme. Ce sont les plus belles. Rien de plus jolies que ces bédouines aux flancs nus, aux seins apparents. Une épingle pince leur toile bleue. Des médailles ceignent leur front ou s'écartent de leur poitrine. D'après Méhédine, ces filles sont aux ordres d'une reine occulte. Il y a toutes sortes de bédouines. Ah! J'oubliais celles qui proposent leurs services. - N'avez-vous rien à laver? A nettoyer? En très peu de temps, elles vous assurent un ménage. Mais méfiez-vous, dès que vous aurez le dos tourné, tout dans la maison disparaîtra, car ce sont des voleuses, disent les mauvaises langues. Lorsque les fellahs à cause de la chaleur du jour s'endorment, les bédouines se glissent jusqu'aux palmiers. Une fois sur leur sommet, elles mordent la partie la plus tendre de la cime et sucent, sucent lentement et revivent. La sève emplit leur gorge, leurs seins, et s'étale sur leur corps. Alors amoureuses, étourdies, ivres, elles se placent de telle sorte, qu'elles puissent hors de leurs lèvres, recueillir dans le creux de leur main, les gouttes précieuses, pour les jeter dans une jarre.

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La patience ne manque pas à ces petites bédouines. Elles jouissent de la mort de l'arbre. Elles possèdent le plaisir en le vidant. Elles se confondent aux palmes, et les fellahs à leur réveil ne les remarquent pas. Si par hasard ils s'en aperçoivent, il est toujours trop tard, car rien n'est plus svelte qu'une de ces petites sauvageonnes. La sève a fermenté dans leur jarre. Elles appellent cela le Legmi. Elles continuent à en boire. Alors folles d'allégresses, elles envahissent la nuit non plus de larmes mais de rires. Savez-vous comment capturer pour votre plaisir, une de ces bédouines? Rien de plus facile d'après Méhédine. Il suffit d'allumer à l'écart de la ville des flammes, et de réunir quelques amis, puis de battre un tambourin, de boire du café et de chanter. Alors elles viendront chanceler devant les lueurs, et vous proposer le contenu de leur jarre, en vous fascinant. Vous goûterez à leur sève et aussitôt vous ne résisterez pas à l'envie de savourer leurs seins, leur bouche, leurs cuisses, de caresser leurs hanches et leur sexe! Elles vous inspireront l'émoi en ne refusant pas vos propos. Pourquoi d'ailleurs vous priveraient-elles de leur chant, de leur danse, de leur ventre qui se tend, et de leur haleine en délire? J'avoue ne pas m'être refusé à ces débauches de la nuit, mais voilà le bon temps se paye: Maintenant je suis seul à la maison. Je suis tellement habitué aux lamentations nocturnes, que je n'y fais presque plus attention. Cependant un soir je crus devenir sourd: J'étais en train d'étudier un plan se rapportant à l'emplacement supposé du temple de Baal, lorsque tout à coup le silence devint total. Puis une voix le rompit. Quelle voix! Celle d'un stentor! C'était la voix de la malédiction et du malheur, celle de l'horreur et de l'opprobre. Une voix qui vous arrachait la peau, les entrailles, le sang. Elle amplifiait vos remords, vos regrets, vos contraintes. Elle n'était que nuances, insultes et

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imprécations. Une voix par laquelle vous vous sentiez jugé et condamné. Je suis sûr que dans leur demeure, les habitants devaient suspendre le geste qui portait la cuiller ou la tasse à leurs lèvres, ou la caresse pour leur compagne, car se sentant coupables ils n'avaient plus faim ni soif. Lorsque la voix s'approcha de ma porte, je crus que l'homme était au courant de ma vie. Qui était-ce? Le muezzin qui du haut de la mosquée, jetait pour la prière, chaque jour à heure fixe, les fidèles à plat ventre? Ou bien cet homme immobile dans le lointain, face à la mer, qui lançait subitement son filet vers les poissons? Ou encore cet homme qui jetait les graines dans son champ? Personne ne connaissait celui que l'on croyait mendiant, nul ne l'avait vu. Il ne se manifestait que lors des nuits sans lune. Mais revenons aux petites bédouines; certaines portent un enfant contre leur dos en criant leur détresse. Ce sont des victimes! Elles ont après neuf mois d'attente, choisi un coin de dune, écarté les bras, et après avoir creusé un trou, accouchée seule, et coupé de leurs dents le cordon ombilical. Ah! Quelle tristesse! Rien de plus pénible au printemps que ma rue dépouillée de sa parure de feuilles. En effet c'est à cette époque, que par la scie et la hache, on coupe les arbres. Oh! Je suis sûr, qu'eux aussi ils souffrent. Entendez-vous le cri malheureux des oiseaux, et le lourd battement de mon cœur? Pendant toute la journée les branches agonisent sur le trottoir, puis on les emporte pour les jeter aux bœufs et aux chèvres. Des pauvres arbres mutilés, tombe la sève, goutte à goutte, comme du sang... Le lendemain d'un de ces massacres, on apporta par charretées de grosses pierres et des hommes pleins de plaies et de sang, des bagnards que l'on força au travail. On leur donna un marteau, et malgré leurs chaînes, ils devaient d'une grosse pierre en faire de multiples petits morceaux. Parce qu'ils étaient liés par des 18

fers, ces hommes semblaient sans bras, ni mains. J'écoutais la cadence de leur marteau, et j'avais l'impression qu'ils s'adressaient des messages, concernant le lieu où se trouvait Djézira. Mon imagination était telle qu'il m'arrivait d'exagérer quelquefois. Le soir on ordonna à ces prisonniers de se lever. Ils abandonnèrent leur outil, mais pour moi ils ne partirent pas. Ils restèrent sur place avec les arbres mutilés, ces arbres qui perdaient leur sève par leurs blessures. Ce soir-là, il se passa un fait extraordinaire: Une petite bédouine frappa à ma porte et me dit: - Viens suis-moi, je vais t'indiquer le lieu où se trouve Djézira. Elle m'emmena au bord de la mer, là où nos pieds, nos chevilles, s'enfoncèrent dans l'algue. Je reconnus l'odeur de la toile bleue qui enveloppait le corps de ma compagne. Plus loin au-delà des dunes, avec les reflets de l'onde, s'annonça en frissons un massif de mimosas, suivi de touffes sauvages de menthe et de fenouil. La toile qui servait de robe à la bédouine, s'imprégna du parfum des fourrés. Rien n'arrêtait la petite bédouine, même pas les arbres. Elle voyait tout ce que je ne pouvais distinguer, les olives, les amandes, les figues. Elle revenait de ses escapades, les mains pleines de fruits. A l'ombre de quelques branches nous les savourions. L'été par les tourterelles, chantait dans la gorge de ma petite bédouine. Elle savait tout faire de ses doigts. Pour l'eau ou les aliments, elle formait par la glaise, des récipients qu'elle nommait goullah ou tagine. Avec les graines écrasées d'une gerbe de seigle glanée dans les champs, elle cuisait à l'aide d'une pierre plate, du pain. L'huile, elle la fabriquait en écrasant les olives et les amandes. Entre deux cailloux elle créait le feu. Mais ce qui l'attirait le plus, c'était la mer. Elle retroussait la toile bleue qui la couvrait des hanches à la poitrine, et agenouillée dans le flot elle fouillait le sable, à la recherche de coquillages ou de crabes. Lorsque la pêche 19

était suffisante, elle apprêtait notre repas que nous prenions ensuite en contemplant la mer, la grève, les papillons, tous les arbres devenus nos amis, et aussi les nuages qui là-bas dans le ciel, petits et blonds, s'étiraient pour le plaisir de notre paresse. Le sel, elle le retirait de la mer, le sucre des figues! J'aurais bien voulu les goûter sur les bords de ses lèvres et sur ceux de son sexe! D'un coup de dents elle coupait la tige d'un roseau qui improvisée en flûte, mettait en mouvement les monts et les collines, le ciel et la mer, ou par lentes cadences menait l'envolée légère du vent, ou la pointe des dunes, aussi dure que celle des seins. Tu était ô bédouine inconnue, comme Djézira. Tu possédais son regard, son sourire, sa fine chevelure, son pouvoir, la même insouciance, la même liberté. Tu ne te préoccupais guère de ma gêne. Tu enlevais tout à coup la toile qui te servait de robe, et tu la lançais dans la mer sur un poisson. Nue sur la plage, tu activais ensuite la braise sous ta prise. Jamais grâce à toi, la saveur ne fut la même lors de nos repas. Tu renouvelais notre nourriture par des poulpes ou des sèches que tu crevais à l'aide d'un bâton aussi pointu qu'un harpon, par des patelles décrochées aux roches, et aussi par des galettes de sarrasin, de millet ou de froment, que tu cuisais dans un trou rempli de brindilles en flammes. 6 surprenante bédouine! Que de fois j'ai vu, laissée sur le sable ta toile bleue. Je me disais alors: Elle est nue! Je croyais te repérer à cause du sursaut de l'herbe ou des marguerites. Je me hâtais et toujours surpris, je voyais le vol d'un oiseau ou la course d'un lapin, ce qui me faisait croire à ton pouvoir de te métamorphoser. Tu te mettais nue aussi pour confondre le brun de ton corps avec celui des sillons, afin de dérober du raisin ou du maïs aux fellahs. Tu revenais couverte de tes larcins, et sans même me donner le temps de me régaler de ta chair, vite tu te recouvrais.

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Ô ravissante bédouine, t'en souviens-tu? Assise sur une épave, tu reçus ô surprise mon premier baiser. Aussitôt, timide, tu t'es éloignée de moi en posant un doigt sur mon visage. Le baiser, tu parus te le promener, par tes mains, sur ta nuque, ta gorge, ta joue. Tu étais si attendrie, si confuse! Oh! Jamais tu n'avais reçu la chaleur d'une telle caresse. Puis après avoir lancé tes cheveux d'une épaule à l'autre, et les bras à mon cou, tu m'offris ton regard. Désormais tu n'eus plus de goût que pour ce genre de baiser, que tu acceptais complètement sans même prendre garde à mes mains, fébriles sur tes hanches, ton nombril, et tes reins. Ah ! Chant d'amour et du sexe! Te rappelles-tu petite bédouine, lorsque accroupis nous suivions la course des crabes? Tu étais si intéressée par leur exploit, que tu ne sentais même pas le brin d'herbe qui par moi t'animait. Quand tu tombais à la renverse sur ton derrière, je te prenais contre ma poitrine, et t'amenais sur les dunes. Là tu restais un moment incertaine, et je suis sûr que tout ce qui était plante, les herbes, les arbres, les fleurs, agrandissaient leur parfum. Je suis persuadé que tout ce qui était son arrivait jusqu'à toi, même des distances les plus lointaines! Cris d'animaux, d'hommes, de flûtes, tintements de clochettes, chutes de pierres, vent soufflant de l'autre côté des montagnes. Tout se présentait à ton regard, même ce que l'on ne voyait pas encore: La voile au-delà de l'horizon, l'hirondelle cachée par un nuage. Tout ce qui avait une voix se mettait entre tes lèvres, sur ta langue. Tu réagissais comme s'exprime l'amoureuse, comme chante la fauvette, comme se plaint la biche. Tout prenait le mouvement de l'amour, tout: L'herbe, les oiseaux, les animaux avaient ton écho.

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Après un élan vers le ciel je t'enfonçais dans la dune, et mon Dieu je crois qu'à certains moments, nous devenions des bêtes. Montés l'un sur l'autre, nous avions leur sensation. Nous prenions aussi la consistance des végétaux, l'apparence des rayons. Notre peau devenait pétale, notre bouche avait la chaleur du soleil. Nous nous déplacions avec l'orge, le blé et le vent. Notre chant frissonnait avec le rossignol, notre plaisir avec celui de la mouette au-dessus du flot. Confondus par nos corps, nous étions sourds, aveugles, muets. Après l'amour nous nous retrouvions sous des fourmis et des mouches. Pendant longtemps, alors que nous étions inertes, privés de regard, d' ouie, vidés de notre sang, étalés sur le sable au gré du vent, de l'algue et du sable, ces insectes nous parcouraient le corps. Les nuages transportaient notre esprit, tandis que notre corps inutile restait sur place et que la mer accompagnait notre âme de son balancement continu. Ô Bédouine amoureuse, aussi amoureuse que Djézira ! Il t'arrivait de devenir tout à coup pensive, lorsque à plat ventre tu ôtais en me regardant les boucles de tes oreilles. C'est de cette façon que tu te donnais, et pour m'encourager, et vaincre mon indécision, tu remuais le derrière, en me confiant ta nuque, tes reins, ton épaule. Les mains sur tes seins, la bouche sur tes lèvres, je me répandais en collines, sable, dunes, ciel, mer, chant d'oiseaux et bourdonnements d'insectes. Je devenais la sève, le printemps, l'été, les arbres, les bleuets, et tout ce que jouait la flûte, lorsque après la lutte, nous savourions le repos. Un soir devant la lune se découpa le lieu où se cachait Djézira. Alors la petite bédouine devint toute triste et ne voulut plus de moi. Elle se blottit dans les fourrés et les taillis pour n'en sortir qu'au moment de me guider. La demeure malgré l'apparence était fort lointaine. Souvent nous nous heurtions aux épines de ronces et aux
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arbres, et lorsque face à la mer je me constatais sur une falaise, je me demandais si ma petite compagne ne le faisait pas exprès. Puis arriva le moment, où il lui fut impossible de retarder la rencontre avec Djézira. Elle s'adossa contre un arbre et pleura. - Jamais plus, me dit-elle, je n'accepterai pour ma bouche, la nourriture et l'eau que tu ne me donneras pas. Jamais plus je ne voudrais entendre d'autre voix que la tienne. Jamais plus je ne voudrais pour ma peau, la toile que tu ne m'aurais pas offerte. Je veux être à toi pour la vie. Sans toi je me laisserai mourir. - Vivons à deux, heureux pour toujours, répondis-je. Que m'importe Djézira, c'est toi que j'aime. J'accepterai pour nos hivers, la montagne, ses roches, ses pins, ses grottes. Nous vivrons dans ses entrailles avec les provisions des belles saisons, les noisettes, les figues, les azeroles, les raisins. Nous aurons pour compagnes une cruche pleine d'eau, une peau de mouton, et peut-être aussi pour le lait et la toison, une brebis. En été nous vivrons au bord de la mer sur les dunes et les champs. Nous retirerons de l'haleine de la nuit, chaque matin, l'orange et l'abricot. Jamais je ne les goûterai sans toi, car sinon je n'apprécierai pas leur saveur. Je voudrais être tout ce qui épouse ton corps, tout ce qui touche tes aisselles et tes seins, l'étoffe qui te couvre mieux que la soie, le lin ou la dentelle, tout ce qui est aliment, la chair du poisson, le sang de la viande, la saveur du sel et du miel, tout ce qui entre en toi, l'eau et le lait, l'intérieur de ton corps, ce qui te plaît, le parfum, tout ce qui t'amuse et t'enchante, les couleurs, les fleurs, les cailles, les lièvres, tout ce que tu foules, l'herbe, le foin, tout ce qui t'abrite du soleil, du vent, de la pluie, tout ce qui te protège, te chauffe, te nourrit, te désaltère. Je voudrais être ta vie. - Hélas! Objecta-t-elle, je n'ai que mon corps pour toi, car mon âme appartient toute à Djézira. Elle possède le 23

charme qui nous envoûte. A son appel tu seras comme moi, sans défense à ses pieds. Je voulus la retenir, mais par un cri elle se défendit. Alors de partout, des taillis, des dunes, de derrière les arbres, sortirent des chiens et des bédouines. Je fus laissé sur place, étonné de les voir courir, puis tout à coup disparaître. Maintenant lorsque je regarde la mer et l'horizon, je me demande si l'écume des vagues ne couvre pas ces chiens blancs, qui aboyaient tellement en me voyant? Je m'étais enfin retrouvé près de la maison que la petite bédouine m'avait indiquée, et je vis, Méhédine et Djézira qui s'embrassaient. Que serais-je devenu, sans le secours de ma petite bédouine, qui chaque jour en apparaissant de derrière un arbre, venait me retrouver? J'essuyais alors de ta bouche ô petite bédouine, le suc de la figue, la pulpe de l'orange ou le miel de la datte. La toile bleue de ton vêtement me laissait voir, tes hanches et ta poitrine! La mer ondulait avec tes cheveux. Avec tes seins se présentaient les collines, avec ton regard le ciel, avec ton sexe le feu! Je découvrais l'étendue qui m'entourait, les montagnes sous les oiseaux, les nuées sous les étoiles, le phosphore sur les flots, tes exclamations, ton désir, pendant que les algues voltigeaient sur nous. Lorsque le moment de la séparation arrivait, ma compagne me menaçait du croc des chiens pour m'obliger à ne pas la retenir. Je la suivais en me servant de toutes les lueurs possibles tant que je pouvais, puis quand tout devenait vaste je retournais vers l'endroit où se trouvaient Méhédine et Djézira. Le lierre et le jasmin couraient le long des murs, le murmure des arbres, celui du jet d'eau, le tiède prolongement du vent, la course du sable, les œillets, les roses, la moindre feuille, la plus petite des tiges, l'herbe, la pâquerette, m'apportaient leur étreinte.

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Je voyais le couple enfoncé dans la vasque, suivre le parfum des fleurs. Avec lui il se développait jusqu'à la lune, jusqu'aux brumes passagères, jusqu'à la plage. Il se prenait par les lèvres, se perdait en jasmin, se froissait et se retrouvait en corolles. Il se mouillait non pas par l'eau de la vasque, mais par les cheveux! Hors des buissons, il se retirait les épines et par la salive se soignait les plaies. Les arbres et le vent prenaient ses paroles que les œillets des corbeilles communiquaient en confidence aux oreilles. A l'aurore les oiseaux par leur chant continuaient encore l'amour. .. A Hammam-Bou vivait Shrabe le plus allègre des savetiers, grand serviteur de la cruche et du pichet, qu'il remplissait sans cesse grâce à une bonbonne et à un tonnelet. Personne mieux que lui maniait le clou sous le marteau, l'alène contre le cuir. Son tranchet brillait par les paroles car l'ami était aussi bon conteur qu'artisan, et dans l'échoppe, l'auditoire était toujours content. Nul ne mettait en doute ses dires lorsqu'il parlait de ses animaux, de son fainéant de chien d'abord, qui ne plaçait le nez dehors que pour ramener un morceau de journal et le lire. Mais oui c'était bien pour le lire, sinon pourquoi le tenaitil sans cesse à quelque centimètres de ses yeux? Ah! Quel chien! Savant oui mais piètre gardien. Il n'avait jamais la force d'ouvrir la gueule, lorsque des gamins dans la rue, après l'école faisaient du tapage. Shrabe était obligé d'intervenir, quant au chien, il se contentait de remuer la queue et les oreilles, après le départ des enfants. J'avais suivant les conseils de la petite bédouine, élu domicile chez Shrabe et je pouvais aussi étudier le comportement du chat. Si d'aventure s'installait dans l'échoppe une mouche ou une souris, qui croyez-vous qui se mettait en chasse? Le chat ou Shrabe ? Ce dernier bien sûr. Une fois la victime morte, qui d'après vous s'étirait et se léchait? Shrabe ou le chat? Eh ! Bien oui, vous avez deviné: Le chat. 25

Maintenant parlons un peu du coq. Personne ne l'avait vu, tous en avaient entendu parler. Pour le décrire, pour dépeindre ses plumes, Shrabe avait besoin du feu et de la flamme. Pour continuer à en parler, pour comparer sa taille, son allure, son envergure, ses yeux, il lui manquait un aigle! Ah! Quel coq de combat! Le régiment du bey ne suffisait pas, pour donner une idée de sa force. Shrabe tendait l'oreille pour avoir le soutien d'un coup de canon. - Je le montrerai, disait-il à ses amis, que lorsque le prince Skouriad mettra en jeu la vie de son coq. La vie du coq de Skouriad ? Est-ce vraiment possible? Ce coq dont le bec a servi de modèle pour dessiner le croissant du drapeau national! Ce coq qui des Flandres à la forêt noire, en passant par la Picardie, ce coq qui de la Belgique à la France, en n'oubliant pas l'Allemagne, avait tué les meilleurs coqs d'Europe! Comment cela était-il possible? Cependant par la vertu du vin, et la ronde des gobelets qui de la bonbonne à la cruche, pétillait, les amis stimulés comme par un son de trompette, étaient prêts à soutenir avec éclat que ce que disait Shrabe n'était que la vérité. Jamais même au contact du piment, je m'enflammerais la bouche aussi bien qu'en touchant les lèvres de ma petite bédouine. Chaque soir derrière les volets et la porte de l'échoppe, elle me rappelait sa faim. Souvent Shrabe, en un élan charitable me devançait pour lui donner des fèves, des pois chiches, de l'eau et du pain. - Chasse-la, hurlait-il en revenant de mauvaise humeur. Elle n'accepte rien de moi! J'allais vers elle et Shrabe stupéfait l'écoutait boire et manger. Un soir gronda la voix du mendiant: - Je suis celui qui couvert d'algue, d'écume et de vague, happe votre enfant et le noie! Je suis la calamité, la fatalité, l'étincelle qui forme l'incendie et ne s'éteint que sur les cendres. Je suis celui qui écrase par la roche de la 26

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